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CHAPITRE IX

Saite da récit de madame Gampan. — Départ de Mesdames. — Gonstitation civile da clergé. — Départ pour Varennes.

Mesdames, tantes du roi, partirent de Bellevue au commencement de l'année \ T91 . Je fus prendre congé de M*" Victoire. Je ne croyais pas voir pour la dernière fois de ma vie cette auguste et vertueuse protectrice de ma première jeunesse. Elle me reçut seule dans ses cabinets, et m'assura qu'elle espérait, autant qu'elle le désirait, rentrer bientôt en France; *

que les Français seraient trop à plaindre , si les excès de la révolution arrivaient à un degré qui dut lui faire prolonger son absence. Je savais par la reine que le départ de Mesdames avait été jugé nécessaire , pour laisser le roi libre dans ses démarches , lorsqu'il serait contraint de s'éloigner avec sa famille. La constitution du clergé ne pouvant être qu'en opposition directe avec les principes de la religion de Mesdames , l'on pensait que leur voyagea Rome ne serait attribué qu'à leur seule piété. Cependant il était difficile de tromper une assemblée qui devait peser les moindres actions de la famille royale , et dès ce moment on eut plus que jamais les yeux ouverts sur ce qui se passait aux Tuileries.

Mesdames désiraient emmener M'^ Elisabeth à Rome. Le libre exercice de la religion , le bonheur de se réfugier auprès d'un chef de TEglise , et de vivre avec sécurité auprès de ses tantes qu'elle aimait tendrement, tout fut sacrifié par cette vertueuse pnncesse à son attachement pour la personne du roi.

Le serment exigé des prêtres par la constitution civile du clergé avait amené, dans l'église de France, une division qui augmentait les dangers multipliés dont le roi était déjà environné. Mirabeau passa une nuit entière chez le curé de Saint- Eustache, confesseur du roi et de la reine , pour le décider à faire le serment exigé par cette constitution. Leurs Majestés choisirent un autre confesseur qui resta inconnu.

Quelques mois après, ce fameux Mirabeau, démocrate mercenaire et royaliste vénal, termina sa carrière. La reine le regretta, et s'étonnait elle-même en parlant de ses regrets ; mais ^Ue espérait que celui-là seulement, qui avait eu l'adresse et la force dé tout désorganiser, aurait pu avoir celle de réparer

le mal causé par son funeste génie. On a beaucoup parlé sur le genre de mort de Mirabeau. M. Cabanis, son ami et son médecin, niait qu'il eût été empoisonné. Voici ce que j'ai entendu dire à la reine par M. Vicq-d'Azyr, le jour même de l'ouverture du cadavre. Ce médecin Tassura que le procèsverbal qui avait été fait sur Tétat des intestins, était aussi applicable à une mort produite par des remèdes violents, que par le poison. Il disait aussi que les gens de Tart avaient été fidèles dans leur rapport, mais qu'il était plus prudent de le conclure par la mort naturelle, puisque, dans l'état de crise où était la France, un parti, innocent d'un tel crime, pourrait être la victime de la vengeance publique.

Au commencement du printemps de 1 791 , le roi, fatigué du séjour des Tuileries, voulut retourner à Saint-Cloud. Déjà toute sa maison était partie, et son dîner y était préparé. Il monta en voiture à une heure; la garde se révolta, ferma les grilles et déclara qu'elle ne le laisserait point partir. Ce coup était certainement monté sur des indices d'un projet d'évasion. Deux i)ersonnes qui s'approchèrent de la voiture du roi furent maltraitées. Mon beau-père fut saisi avec violence par les gardes qui lui enlevèrent son épée. Le roi et sa famille furent forcés de descendre de voiture et de rentrer dans leurs appartements. Cet outrage ne leur fut pas intérieurement très-sensible; ils y virent un motif de légitimer aux yeux du peuple même, le projet qu'ils avaient de s'éloigner de Paris.

Dès le mois de mars de la même année, la reine s'occupa des préparatifs de son départ. Je passai ce mois auprès d'elle, et j'exécutai une grande partie des ordres secrets qu'elle me donna à ce sujet. Je la voyais avec peine occupée de soins qui me semblaient inutiles et même dangereux, et lui fis observer

que la reine de FVance trouverait des chemises et des robes partout. Mes observations furent infructueuses ; elle voulut avoir à Bruxelles un trousseau complet, tant pour elle que pour ses enfants. Je sortais seule, et presque déguisée, pour acheter et faire faire ce trousseau*

Je commandais six chemises dans une boutique de lingërCi six dans une autre, des robes, des peignoirs, etc. Ma sœur fit faire un trousseau complet pour Madame, sur les mesures des hardes de sa fille aînée, et je commandai des habits pour M. le dauphin sur celles de mon fils. Je remplis une malle entière de tous ces objets et l'adressai, par ordre de la reine, à une de ses femmes, veuve du major d'Arras où elle se trouvait en congé illimité, afin qu'elle fût prête à Bruxelles ou pour tout autre lieu, lorsqu'elle en recevrait l'ordre. Cette dame avait des terres dans la partie de la Flandre autrichienne, et pouvait quitter Arras sans que cela fût observé.

La reine ne devait emmener de Paris que sa première femme de service. Elle m'avait prévenue que , si je n'étais pas en fonC'^ tion à l'instant du départ, elle s'arrangerait pour que je pusse la rejoindre. Elle voulut aussi emporter son nécessaire de voyage. Elle me demanda le moyen de le faire partir, sous le prétexte d'en faire présent à l'archiduchesse Christine , gouvernante des Pays-Bas. J'osai m'opposer fortement à ce projet , et lui représentai qu'au milieu de tant de gens qui épiaient ses moindres actions , on devait raisonnablement prévoir qu'il s'en trouverait d'assez clairvoyants pour deviner que ce présent n'était qu'un prétexte de faire partir ce meuble avant son départ; elle persista dans cette idée, et tout ce que je pus obtenir fut que le nécessaire ne disparaîtrait pas de sa chambre, et de convenir, avec M. de ***, chargé d'affaires delà

cour de Vienne, pendant l'absence du comte de Merci, qu*il viendrait à sa toilette lui demander, en présence de toute sa chambre , de vouloir bien commander, pour W^^ la gouvernante des PaysrBas, un nécessaire absolument semblable au sien. La reine m'ordonna donc, devant le chargé d'affaires, de commander ce meuble. Cette manière d'exécuter sa volonté n'avait que le léger inconvénient d'une dépense de cinq cents louis, et parut devoir éloigner tout soupçon. Si je n'omets aucune circonstance sur ce qui concerne ce nécessaire , c'est que ces minutieux détails ont leur importance , puisque ces premiers préparatifs de voyage furent découverts par une femme dont je soupçonnais depuis longtemps la conduite, et dont je redoutais les délations. C'était une femme de garderobe; son service durait toute l'année sans interruption. Placée auprès de la reine, dès le temps du mariage , Sa Majesté, accoutumée à la voir, aimait son adresse et son intelligence. Son sort était au-dessus de celui que devait avoir une femme de sa classe; ses appointements et ses profits s'étaient successivement accrus, jusqu'à lui procurer un revenu de plus de douze mille francs. Elle était belle, recevait chez elle , dans les entresols au-dessus de la reine , des députés du tiers-état , et avait pour amant M. de Gouvion , aide-de-camp de M. de La Fayette. On verra bientôt à quel excès se porta son ingratitude.

Vers le milieu de mai 4 791 , un mois après que la reine m'eut donné l'ordre de commander le nécessaire , elle me demanda s'il serait bientôt fini. J'envoyai chercher l'ébéniste qui en était chargé. Il ne pouvait le livrer qu'au bout de six semaines ; j'en rendis compte à la reine, qui me dit qu'elle n'avait pas le temps de l'attendre, devant partir dans le cou-

rant de juin. EUe ajouta qu'ayant comrnandé le nécessaire de sa sœur en présence de toute sa chambre , cette précaution suffisait , surtout en disant que sa sœur s'impatientait de ne pas le recevoir; qu'il fallait donc faire vider et nettoyer le sien, et l'envoyer au cliargé d'affaires , qui le ferait partir. J'exécutai cet ordre sans paraître le cacher par le moindre mystère. J'ordonnai à la femme de garde-robe d'ôter tout ce que contenait le nécessaire, parce que celui destiné à M""' l'archiduchesse ne pouvait être achevé de longtemps, et d'avoir grand soin de ne laisser aucune trace des parfums qui pouvaient ne pas convenir à cette princesse. J'anticiperai sur l'ordre des événements pour faire voir que toutes ces précautions ne furent pas moins inutiles que dangereuses.

Après le retour de Varennes, le maire de Paris remit à la reine une dénonciation de la femme de garde-robe, datée du 21 mai , oii elle déclarait qu'il se faisnil des préparatiis aux Tuileries pour un départ ; qu'on avait cru qu'elle ne devinerait pas le motif de l'envoi du nécessaire de la reine à Bruxelles, mais que l'annonce d'un présent fait par Sa Majesté à sa sœur n'était qu'un prétexte; que Sa Majeslé était trop attachée à ce meuble pour s'en priver, et qu'elle avait dit souvent qu'il lui serait très-utile en cas de voyage. Elle déclara aussi que j'étais restée une soirée entière enfermée avec la reine, et occupée à emballer de nouveau tous ses diamants; qu'elle les avait trouvés épars , avec du coton , sur le canapé de l'entresol de la reine, aux Tuileries. Cette dénonciation fit juger à la reine que cette femme avait, à son insu, une double clef de ce cabinet. Sa Majesté avait , à la vérité , interrompu l'arrangement de ses diamants, un soir, à sept heures, pour se rendre à son jeu» et avait ôté la clef de son cabinet » en me

disant qu'elle viendrait le lendemain , après son lever, achever cet emballage avec moi ; qu'une sentinelle était sous la fenêtre; qu'elle avait la clef de son cabinet dans sa poche » et ne voyait aucun danger pour ses bijoux. C'était donc après que nous eûmes quitté ce cabinet, ou le lendemain de très-bonne heure , que cette malheureuse avait surpris ces préparatifs secrets. Le coffre des diamants fut remis à Léonard , coiffeur de la reine, qui partit avec M. le duc de Choiseul , et ce dépôt fut laissé à Bruxelles. Déjà Leurs Majestés avaient livré à des commissaires de l'assemblée les diamants de la couronne , qui étaient à leur usage; ceux que la reine avait fait sortir de France lui appartenaient en propre.

Ce fut lors de ces préparatifs de départ, que la reine me dit qu'elle avait un dépôt bien précieux à me confier, et qu'il fallait que je trouvasse des gens honnêtes, d'une existence indépendante, et entièrement dévoués à leurs souverains, auxquels je confierais un portefeuille qu'elle me remettrait. J'eus l'idée de Choisir M^'^Vallayer-Coster, peintre de l'Académie, logée aux galeries du Louvre, et à laquelle je trouvai, ainsi qu'à son mari, toutes les qualités que la reine exigeait dans les personnes qui se chargeraient de ce dépôt. Ils furent aussi fidèles que je l'avais annoncé. Ce ne fut qu'en septembre 1791, après l'acceptation de la constitution, qu'ils me remirent ce portefeuille. La femme criminelle , dont je n'ai eu que trop à parler, avait fait aussi quelques délations sur ce fait. Elle disait qu'elle avait vu un portefeuille sur un fauteuil, oii il n'y en avait jamais eu de placé ; que la reine me parlait bas en me le montrant, et que, depuis ce moment, il avait disparu. M. Bailly, qui remit deux pages entières de ces dénonciations à la reine , n'en avait fait aucun usage qui eût pu nuire à Sa Majesté.

M**' la duchesse d^Angoulême a dû avoir tous les diamants de la reine. Sa Majesté ne garda qu'une parure de perles, une paire de boucles d'oreilles composées d*un anneau et de deux poires d'un seul diamant. Ces. boucles et beaucoup de bijoux de fantaisie , qui ne valaient pas la peine d'élre emballés, étaient restés dans la commode de la chambre de Sa Majesté aux Tuileries, et ont sûrement été saisis par le comité, qui s'empara du palais le 4 août.

Après avoir fait tous les préparatifs dont j'ai parlé, j'eus encore à remplir diverses commissions secrètes, et toutes relatives au départ. J'étais à la veille de quitter moi-même Paris avec mon beau-père : la reine n'ayant pas voulu qu'il y restât, dans la crainte des excès où le peuple pourrait se porter, au moment de son évasion , contre ceux dont le dévouement à sa personne était connu, avait dit à M. Yicq-d'Azyr de lui ordonner les eaux du Mont-d'Or. Sa Majesté eut aussi la bonté de regretter que mou service ne me mit pas dans la position de pouvoir partir avec elle, et voulut me donner cinq cent louis pour le voyage que j'avais à faire, jusqu'au jour oii je pourrais t la rejoindre. J'avais l'argent nécessaire, et je savais d'ailleurs combien il lui était important de conserver le plus possible ; je ne les acceptai point. Au reste, elle m'assura que le roi n'allait qu'aux frontières, pour traiter de là avec l'assemblée, et jie quitterait la France que dans le cas où son plan et ses propositions ne produiraient pas l'effet espéré. Elle comptait sur un parti nombreux dans l'assemblée, où beaucoup de gens, disaitelle, étaient guéris de leur première exaltation. Jepartisdoncle 4" juin, et j'arrivai le 6 au Mont-d'Or, attendant dejour en jour la nouvelle du départ. Enfin un jour elle nous parvint. J'avais déjà préparé ce qui devait assurer ma sortie ; mais les mesures II" sfiruE. T. m. 6

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prises par l'assemblée, après le départ de Leurs Majestés, eussent rendu cette sortie plus difficile que la reine ne Tavait pensé. J'étais prête à me mettre en route, lorsque j'entendis un courrier, venu de la ville de Besse , crier aux habitants du Mont-d*Or , avec des transports de joie, que le roi et la reine étaient arrêtés. Le soir même, cette nouvelle fut confirmée, et, deux jours après , nous reçûmes une lettre de la reine , écrite sous sa dictée par un de ses huissiers , dont elle connaissait le dévouement et la discrétion. Elle contenait ces mots : « Je vous fais écrire de mon bain , où je viens de me mettre pour soulager au moins mes forces physiques. Je ne puis rien dire sur l'état de mon âme ; nous existons , voilà tout. Ne revenez ici que sur une lettre de moi, cela est bien important. » Cette lettre, non signée , portait la date du jour de l'arrivée de lai reine à Paris. Nous reconnûmes la main de celui qui l'avait écrite, et nous fûmes pénétrés d'attendrissement en voyant que, dans un moment pareil , cette infortunée princesse avait daigné penser à nous. Après avoir reçu cette lettre, je retournai à Clermont, où le comité de surveillance de l'assemblée voulait nous faire arrêter; mais comme il fut prouvé que M. Campan était véritablement malade au moment de son départ de Paris, cette rigoureuse mesure n'eut pas lieu. Vers les premiers jours d'août, la reine me manda de rentrer à Paris ; qu'elle n'y voyait plus de danger pour moi, et que mon prompt retour lui serait agréable. Je ne pourrai donc donner d'autres détails sur l'évasion de Leurs Majestés, que ceux que j'ai entendu raconter par la reine et par les personnes qui furent témoins de son retour dans son intérieur.

Lorsque la famille royale fut ramenée de Varennes aux Tuileries, le service de la reine éprouva les plus grandes diffi-

RÉVOLUTION PRANÇAISE. M

cultes pour arriver jusqu'à son appartement; tout avait été arrangé pour que la femme de garde-robe, qui avait ^rvi d'espion, restât seule chargée de son service ; elle y devait être aidée par sa sœur et sa fille.

M. de Gottvion , aid^e-camp de M. de La Fayette, avait, fait placer le portrait de cette femme au bas de Tescalier qui conduisait chez la reine, afin que la sentinelle ne permit pas I d'autres femmes d'y pénétrer. Aussitôt que la reine fut inS'truite de cette pitoyable consigne^ elle l'apprit au roi , qui, ne pouvant le croire, envoya au bas de l'escalier peur s'assurer du fait. Sa Majesté fit donc demander M. de La Fayette , réclama la liberté de son intérieur; et surtout de celui de la reine, et lui ordonna de faire sortir du pahis une femme k laquelle lui seul pouvait donner de la confiance* M. de La Fayette fut obligé d'y consentir.

Les mesures prises pour garder le roi étaient à la fois rigoureuses pour l'entrée dans le palais, et insultantes dans son intérieur. Les commandants de bataillon, placés dans le salon qu'on appelait grand cabinet i et qui précédait la chambre h coucher de la reine, avaient l'ordre d'en tenir toiyourski porte ouverte, afin d'avoir les yeuK sur la famille royale. Le roi ferma un jour cette porte. L'officier de garde l'ouvrit ^ et lui dit que telle était sa consipe, et qu'il l'ouvrirait toujours; qu'ainsi Sa Majesté, en la fermant, prenait une peine inutile. Elle restait même ouverte la nuit, quand la reine était dans son lit , et l'officier se plaçait dans un fauteuil , entre les deux portes , la tête tournée du côté de Sa Majesté. On obtint seulement que la porte intérieure serait fermée quand la reine se lèverait et s'habillerait. La rrîne fit placer le lit de sa première femme très-près du ^en ; ce lit,

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roulant et garni de rideaux, la préservait d'être vue par roftîcier.

M"' deFarjaïe, ma compagne, qui continua ses fonctions pendant tout le temps de mon absence, m'a raconté qu'une nuit le commandant de bataillon , qui couchait entre les deux portes, voyant qu'elle dormait profondément, et que la reine veillait , quitta son poste et s'approcha de Sa Majesté pour lui donnerdes avis sur la conduite qu'elle devait tenir. Quoiqu'elle eût la bonté de lui dire de parler plus bas , pour ne pas troubler le sommeil de sa première femme , celle-ci fut éveillée et pensa mourir de saisissement en voyant un homme en uniforme de la garde parisienne si près du lit de la reine. Sa Majesté la rassura , lui dit de ne pas se lever, que la personne qu'elle voyait était un bon Français, trompé sur les intentions et sur la position de son souverain et de la sienne, mais. dont les discours annonçaient un véritable attachement pour le roi. Il y avait une sentinelle dans le corridor noir qui règne derrière cet appartement, et oii se trouve un escalier, qui alors était intérieur et servait au roi et à la reine pour communiquer librement. Ce poste très-désagréable, puisqu'il fallait le garder vingt-quatre heures, fut souvent réclamé par Saint-Prix , ait;teur des Français. Il s'y était en quelque sorte dévoué pour favoriser de courts entretiens que le roi et la reine avaient dans ce corridor. Il s'éloignait d'eux et les avertissait s'il entendait le moindre bruit. M. CoUot, commandant de bataillon de la garde nationale, chargé du service militaire de l'intérieur de la reine, allégea de même, avec prudence, toutes les consignes révoltantes qu'il avait reçues; par exemple , celle de sui* vre la reine jusqu'à la porté de sa garde-robe, ce qui ne fut jamais exécuté. Un officier de la garde parisienne osa parler

de la reine avec insolence dans son propre appartement. M. Collot voulut en porter plainte «^ M. de La Fayette et le faire casser. La reine s'y opposa , et daigna dire à cet homme quelques mots de raison et de bonté ; il Revint à l'instant même un de ses partisans les plus dévoués.

La première fois que je revis Sa Majesté , après la funeste catastrophe du voyage de Yarennes , je la trouvai sortant de son lit; ses traits n'étaient pas extrêmement altérés ; mais, après les premiers mots de bonté qu'elle m'adressa , elle ôta son bonnet, et me dit de voir l'effet que la douleur avait produit sur ses cheveux. En une seule nuit, ils étaient devenus blancs comme ceux d'une femme de soixante -dix ans. Je ne peindrai point ici les sentiments qui déchirèrent mon cœur. Il serait trop peu convenable de parler de mes peines , quand je retrace une si grande infortune. Sa Majesté me fit voir une bague qu'elle venait de faire monter pour la princesse de Lamballe ; c'était une gerbe de ses cheveux blancs avec cette inscription : Blanchis par le malheur. A l'époque de l'acceptation de la constitution, la princesse voulut rentrer en France. La reine, qui ne croyait nullement au retour de la tranquillité , s'y opposa ; mais l'attachement que lui avait voué M"''' de Lamballe lui fit venir chercher la mort.

• Lorsque je rentrai à Paris, la plus grande partie des mesures de rigueur étaient levées; les portes ne restaient plus ouvertes ; on* donnait plus de témoignage de respect au souverain ; on savait que la constitution , bientôt terminée, serait acceptée , et on espérait un meilleur ordre de choses.

Dès le joue de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son* cabinet pour me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relaJions qu'elle avait établies avec MM. Barnave, Duport

» mujmm de france. .

fit AiMaoAre de Uweth. EQe m'apprit que M. de J..., était son intemuMiaire avee ces débris ^u parti ponstUutiooneK qui avaient de belles iatentions aialheureuseiaeQt trop tardives; et oie dit qne Qarnave était ub hqmme digne d'inspirer delestime. Je fus étonnée d'entendre prononcer ce nom de Barnave aveci tant de bienveillance. Quand j'avais quitté Paris, un gi^nd notnbre de personnes n'en parlaient qu'avec horreur. 4e lui fis cette remarque, elle ne s'en étonna point, mais elle médit qu'il était bien cl^angé; que ce jeune hommci plein d'esprit et de .sentiments nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation et seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. « Un sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmi»: dans un jeune homme du tiers-état, disait la leine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à tout ce qui iqiilanissait la route des honneurs et de la gloire, pour la classe dana laquelle il est i^é i si jamais la-pui^nce reyient dans nos mains , le pai4on de Barnave est d'avance écrit dans nos (BOBurs. t La reipe ajoutait qu'il n'en était pas de même à regard des Bûblea qui s'étaient jetés dans le parti de la révolutien, eux qui obtenaient toutes les faveurs, et souvent au dé- Iriiqent des gens d'un ordre inférieur, parmi lesquels se trouvaient les plus grands talents; enfin, que les nobles, nés pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir Irahi sa cause pour mériter leur pardon. La reine m'étonnaitde plus ep plus par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion fiivorable qu'elle avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en poute avait été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été outrageante ; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi , avec malpropreté , jetant les ne de volailles par la portière, au risque de les envoyer jus-

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que sur le visage du roi ; haussant son verre sans dire un mot, quand M"'*' Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de l'éducation ; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de prendre quelque chose : c Madame, répondit Barnave, les députés de rassemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent occuper vos Majestés que de leur mission et nullement de leurs besoins. » Enfin, ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de M"' Elisabeth.

Le roi avait commencé à parler à Pétion sur le situation de la France et sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien même de Tacte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être républicaine

€ Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion , parce que les Français ne sont pas assez mûrs pour cela. » Cette audacieuse et cruelle réponse imposa silence au roi qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. Pétion tenait sur ses genoux le petit dauphin ; il se plaisait à rouler sur ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et parlant avec action , il tirait ses boucles assez fort pour le faire crier

c Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé h des soins , h des égards qui le disposent peu à tant de familiarité. j>

Le chevalier de Darapîerre avait été tué près de la voiture du roi, en sortant de Varennes. Un pauvre curé de village , à quelques lieues de Tendroit où ce crime venait d'être commis, eut Tiraprudence de s'approcher pour parler au roi ; les

cannibales qui environnaient la voiture se jettent sur lui. « Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français? Nation de braves , êtes-vous devenue un peuple d'assassins?.. . » Ces seules paroles sauvèrent d'une mort certaine le. curé déjà terrassé. Barnave, en les prononçant, s'était jeté presque hors la portière , et M"* Elisabeth , touchée de ce noble élan , le retenait par la basque de son habit. La reine disait, en parlant de cet événement, que dans les moments des plus grandes crises , les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette circonstance, la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par le pan de son habit, lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait trouvé un autre genre d'étonnement. Les dissertations de M"""" Elisabeth sur la situation de la France, son éloquence douce et persuasive , la noble simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien de sa dignité , tout lui parut céleste dans cette divine princesse ; et son cœur, disposé sans doute à de nobles sentiments, s'il n'eût pas suivi le chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante adnwration. La conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges où on descendait , elle eut quelques entreliens particuliers avec Barnave. Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution , et dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal défendus, qu'il avait été plusieurs fois tenté d'aller lui offrir un athlète courageux, qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé d'employer. « La popularité. Madame. — Et comment pouvais-je en avoir? répartit Sa Majesté; elle m'était enlevée.

RÉVOLUTIOrf FRANÇAISE. Si

— Ah! Madame ) il vous était bien plus facile de la reconquérir qu'à moi de l'obtenir. ]> Cette assertion fournirait matière à commentaire ; je me borne à rapporter ce curieux entretien.

La reine attribuait essentiellement à M. Goguelat Tarrestation à Yarennes ; elle disait qu*il avait mal calculé le temps que devait durer le voyage. Il avait fait celui de Montmédy à Paris, seul dans une chaise de poste, avant de venir prendre les derniers ordres du roi , et avait établi tous ses calculs sur le temps qu'il avait mis à faire le trajet. On en a fait depuis répreuve , et une voiture légère sans courrier a mis près de trois heures de moins qu'une voiture lourde et précédée d'un courrier.

La reine lui reprochait aussi d'avoir quitté la grande route h Pont-de-Sommevelle, où la voiture devait rencontrer les quarante hussards qu'il commandait. Elle pensait qu'il aurait dû fondre sur une très-petite quantité de peuple à Yarennes , et ne pas demander aux hussards s'ils étaient pour le roi ou pour la nation ; que surtout il devait éviter de prendre les ordres du roi, ayant eu connaissance de la réponse faite à M. d'Inisdal* lorsqu'il fut question d'un enlèvement; que le roi ayant dit à Goguelat : Si l'on emploie la force , cela sera-t-il chaud? il avait répondu : Très-chaud , Sire ; ce qui suffisait pour que le roi donnât vingt contre-ordres. Comment concevoir qu'on ait aussi négligé d'envoyer un courrier à M. de Bouille , qui aurait eu le temps d'arriver à Yarennes avec une force imposante , et qu'on n'ait pas même pensé à faire arrêter les courriers qui suivraient le roi? Leurs Majestés , descendues chez un épicier, maire de Yarennes, nommé M. Sauce, le roi avait parlé longtemps sur les motifs qui l'éloignaient de Paris, et désirait lui prouver l'utilité de sa démarche qui, loin d'être

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bostile,. avait été prescrite par son amour pour ses sujets. Ce maire eût pu sauver le roi. La reine était assise dans la boutique entre deux ballots de chandelles , et parlait à M"* Sauce, qui paraissait une femme prépondérante dans son ménage, et que M. Sauce regardait de temps en temps comme pour la consulter; mais la reine obtenait pour toute réponse : t Que voulez-vous , Madame , votre position est bien fâcheuse ; mais, voyez-vous, cela exposerait M. Sauce; on lui couperait la tête. Une femme doit penser pour son mari. — Eh bien, .ui répondait la reine , le mien est votre roi ; il a fait votre bonheur pendant longtemps , il veut le faire encore. » Madame Sauce reparlait des dangers de son mari ; les aides-de-camp arrivèrent dans ce moment , et le retour à Paris fut décidé.

La première femme de chambre du dauphin , jugeant que quelque délai pouvait donner à M. de Bouille le temps d'amener des forces , se jeta sur un lit et se mit à crier qu'elle se mournit d'une colique affreuse. La reine s'approcha d'elle, et cette dame lui serra la main pour lui faire juger son motif. Sa Majesté dit qu'elle ne pouvait abandonner, dans un semblable état, une femme qui s'était dévouée pour la suivre dans un voyage dangereux , et qu'elle lui devait des soins; mais on devina probablement cette innocente ruse, et l'on n'accorda pas le moindre délai.

Après tout ce que la reine m'avait dit des fautes commises par M. Goguelat, je le croyais disgracié. Quel fut mon étonnement , lorsqu'ayant été mis en liberté , après l'amnistie qui suivit l'acceptation de la constitution , il se présenta chez la reine et fut reçu avec les témoignages de la plus grande bonté ! Elle disait qu'il avait fait ce qu'il avait pu, et que le zèle le plus sincère devait faire excuser le reste.

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