‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 24 sur 51 · M. Bazin · texte numérisé non relu

M. Bazin

Parlement demeurée dans la capitale, faisait d'inutiles efforts pour que la bourgeoisie parisienne ne se livrât pas sans condition, pour quelle attendît au moins que l’édit d’amnistie eût été dûment vérifié. Le mouvement royaliste emportait toutes les résistances : le duc de Beaufort et Broussel furent forcés de se démettre de leurs fonctions; les six corps de marchands envoyèrent leurs soumissions à Saint-Germain où était le roi, et une députation nombreuse de la milice bourgeoise alla le supplier de ne plus retarder son retour (18 octobre). Trois jours après, Louis XIV et sa mère rentrèrent à Paris, au milieu des acclamations de la ville entière, et se rendirent au Louvre, résidence moins exposée aux dangers de l émeute que ne l'était le Palais Royal. Le duc d’Orléans avait reçu l'ordre de se retirer le jour même dans son apanage : il n’eut plus d’autre séjour que celui de Blois jusqu'à sa mort. Le lendemain, « les particuliers du parlement de Paris, » appelés au Louvre par une convocation individuelle, s’y réunirent à leurs collègues de Pontoise, et entendirent le jeune monarque leur signifier ses volontés dans son lit de justice. Un nouvel édit d'amnistie, dégagé de la plupart des restrictions du précédent, fut soumis à leur enregistrement ; les ducs de Beaufort, de la Rochefoucauld et de Rohan, les serviteurs de la maison de Condé, et onze membres de la compagnie, qui n'avaient pas été mandés au Louvre, étaient seulB exceptés du pardon royal. Les derniers mots de la déclaration étaient ceux-ci : « Nous faisons' très-expresses défenses aux gens tenant notre cour de parlement de Paris de prendre ci-après connaissance des affaires

générales de l'État et de la direction des finances, et de rien entreprendre contre ceux qui en auraient l'administration, à peine de désobéissance. » Louis XIV se mettait ainsi en possession du pouvoir absolu, avant le jour où il l'exercerait par lui-même. On a remarqué que cet acte de l'omnipotence royale fut promulgué à la même date (24 octobre) où l avait été quatre ans auparavant la fameuse déclaration de la chambre de Saint-Louis. Ce rapprochement porte avec lui-même son commentaire.

Le gouvernement de Louis XIV put se rendre compte alors de tous les maux que la Fronde avait faits au royaume. Dunkerque venait de capituler (IG septembre). Si 1 archiduc eût été seul à l’assiéger, l’habile et courageux comte d’Estrades, tout délaissé qu’il était, eut encore prolongé sa résistance. Ce fut l’orgueilleux chef de la république d’Angleterre, qui, sans déclaration de guerre, envoya sa flotte détruire celle du duc de Vendôme, chargée de secours pour les assiégés, et qui contraignit par là d'Estrades à se rendre. Cromwell, en attendant d’obtenir Dunkerque pour lui, 1 ôtait à la France, lue autre nouvelle, également fatale, fut apportée au roi, quand il venait d’entrer à Paris; le maréchal de la Motte Uoudaneourt avait été forcé d évacuer Barcelone; l'œuvre de Richelieu était anéantie au delà des Pyrénées et la Catalogne retournait à l’Espagne après douze ans de domination française (15 octobre). Quelques jours après, Casalfque les Français gardaient depuis 1 G28, capitula entre les mains du marquis de Caracena, gouverneur du Milanais (31 octobre;. La France,

partout où elle avait été conquérante, était ainsi vaincue et humiliée; après avoir conservé pendant les trois premières années de la Fronde un reste de l’ascendant que lui avaient assuré dix ans de victoires, elle voyait, vers la fin de 1652, s’accumuler pour elle les revers, tristes fruits de la guerre civile.

Au dedans môme, cette funeste guerre n’était point terminée. Chaque jour, il est vrai, le peu de places qui restaient aux princes leur étaient enlevées; mais la grande cité de Bordeaux, où étaient demeurés la princesse de Condé et son fils, le prince de Conti et la duchesse de Longueville, continuait à être en état de rébellion contre l’autorité royale. Ce n’était, pas là le Parlement qui dominait, ce n’étaient pas non plus les illustres otages que Condé y avait laissés ; c’était la faction démocratique de l’Ormée, ainsi appelée d’une esplanade plantée d’ormes sur laquelle elle tenait ses assemblées. Cette faction ne maintenait son règne que par la violence; mais M. le Prince, dans l’intérêt de sa cause, n'en avait pas moins ordonné à Lenot de s’allier à elle. « Mettez-vous du côté du plus fort, « lui avait-il écrit, et faites que ma femme et mon « fils ne quittent point la ville, à moins d’en être « chassés. » Lui-inôme, pendant ce temps, recevait de Philippe IV la patente de généralissime des armées espagnoles aux Pays-Bas (25 novembre), et maître de plusieurs places du nord de la Champagne, n’était arrêté dans ses succès que par Farinée de Turenne. Ce grand capitaine, qui avait ramené le roi à Paris, jouissait de toute la confiance de la cour; les efforts les plus grands furent faits pour grossir sa

petite armée, et il eut bientôt les moyens de rejeter Condé dans le Luxembourg. Il était devant Bar-le- Duc, quand il y fut rejoint parMazarin, qui lui amenait quatre mille hommes, et acheva avec lui la campagne. L'habile cardinal jugea que le moment était venu pour lui de mettre un terme à son court exil ; il laissa toutefois, avant de reprendre la route de Paris, s’accomplir deux mesures dont il souhaitait profiter sans en encourir la responsabilité : le rétablissement des taxes abolies par la chambre de Saint-Louis, et l’arrestation du cardinal de Retz. Ce célèbre personnage eut le tort de se croire encore assez d'importance pour que la cour traitât avec lui; il y gagna d'être enfermé à Vincennes (19 octobre). Ce fut en vain que, du fond de sa prison, il essaya d’agiter le clergé en sa faveur ; tout se tut devant la volonté absolue du jeune monarque, ou plutôt devant celle de Mazarin, heureux de tenir sous les verrous son ennemi. Rien ne l’empêchait d’aller désormais reprendre la direction des affaires; après avoir sur la route chassé les Espagnols de Vervins (28 janvier 1653), il s’achemina vers Paris, et y rentra ramené par le roi lui-même dans son carrosse (5 février). 11 y eût fête au Louvre pour son retour, et quelques semaines après, la ville de Paris lui donna un banquet somptueux. Ce dernier fait, plus que tout le reste, témoignait combien tout était changé. Un des premiers soins du cardinal fut de recomposer le conseil; il y fit entrer Turenne et le maréchal de Gramont comme ministres d’État, rendit la surintendance à Servien, en la lui faisant partager avec le procureur général Fouquet,et

rappela Lionne, dont il avait oublié l'infidélité passagère pour ne se souvenir que de sa haute capacité. 11 fut décidé ensuite que Turenne retournerait à la frontière du nord, pendant qu'un vigoureux effort serait fait pour écraser la rébellion en Guyenne.

Ce fut le duc de Candale, fils du duc d’Épernon, qui fut envoyé dans cette province pour y combattre Marsin, l’un des plus habiles lieutenants du prince de Condé. Marsin ne put tenir longtemps la campagne, et Bordeaux, serrée de près, commença à chanceler malgré l'énergique détermination des gens de l’Ormée. Ainsi que Condé l avait fait au début de la guerre, ils s'adressèrent à Cromwell en lui donnant l’espoir que ses secours relèveraient le parti huguenot en France (avril 1 653). Le lord protecteur d’Angleterre, à qui un port devait ètie livré dans la Gironde, hésita un moment s’il se rendrait au vœu des Bordelais ; il finit par s’y refuser, ne voulant pas ajouter aux embarras de la grande lutte maritime qu’il soutenait contre les Provinces-Unies. Pendant ce temps, Montde-Marsan et Bazas, Sarlat et Bergerac étaient repris sur les officiers de M. le Prince; Bourg, poste cédé aux Espagnols sur la Dordogne, leur était enlevé, et l’escadre du duc de Vendôme, remontant la Gironde, était en vue de Bordeaux (juin). Il arriva alors à l’Ormée ce qu’on a vu tant de fois arriver aux factions populaires qui, en temps de révolution, tombent tout à coup épuisées par leur violence : la domination lui échappa, pour passer aux mains de la jeunesse bourgeoise, et la soumission au roi fut résolue, dans une grande assemblée, à laquelle les deux princesses et

le prince de Conti assistèrent en témoins silencieux (20 juillet). Le traité de la ville avec les chefs de l'armée royale fut conclu dix jours après ; Conti et sa sœur se soumirent; la princesse de Condé reçut des passe-ports, pour aller rejoindre, avec son fils, M. le Prince; Bordeaux fut comprise dans l’amnistie générale, à l’exception de trois cents Orinistea bannis du royaume. Le duc de Candale et le duc de Vendôme eurent encore à se montrer sous les murs de Périgueux, qui cependant ne voulut pas affronter jusqu'au bout les chances d’une lutte désespérée (16 septembre 1653). Avec la soumission de cette ville finit la Fronde .

Nous n’avons pas à revenir sur le caractère de cet événement et sur sa place dans notre histoire. Le simple récit des faits a suffisamment démontré combien on s’est trompé de nos jours1, en prétendant voir dans l’inconséquente et stérile tentative de réformes politiques qui fut faite alors, autre chose qu un temps d’arrêt de plusieurs années dans le cours des grandes destinées de la France.

1. M. de Sainte-Aulaire dans son Histoire de la Fronde, livre si distingué d’ailleurs, et après lui M. de Sismondi.

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