CHAPITRE XX
DEPUIS LA PIN DE LA FRONDE JUSQü’a LA MORT DE MAZARIN-
Les huit années dont nous commençons le récit peuvent s’appeler celles du règne de Mazarin. Durant ce temps, en effet, le pouvoir est entre ses mains sans partage, comme sans contestation; Louis XIV et sa mère s’en réservent à peine les apparences. Jamais Richelieu n’avait été maître aussi absolu. A Mazarin donc appartiennent les grandes choses faites alors par la politique au dehors du royaume, mais à lui aussi les vices et le désordre de l’administration intérieure. On regrette d'avoir à dire qu’il y eut un certain calcul dans ce désordre, et que l’habile Italien en profita pour se faire une scandaleuse fortune. A part sa riche collection de meubles rares, de tableaux et de livres, il ne paraît pas qu’il eut beaucoup amassé dans les dix premières années de son ministère, et les arrêts du Parlement ne lui avaient rien laissé de ce précieux trésor. Il s'en dédommagea amplement aux jours de sa toute-puissance, et mit à faire argent de tout une persévérante et honteuse industrie. Le surintendant Fouquet l’aida de toutes les ressources de sa féconde
intelligence à rainer la France pour s’enrichir, moyennant la part qu'il se fit à lui-même dans cette vaste dilapidation de la fortune publique. Les traitants se firent aussi la leur. Heureusement Lelellier, le secrétaire d’Etat de la guerre, n’avait pas moins d’esprit d’ordre que d’intégrité, et il fit de constants efforts pour que les armées souffrissent le moins possible de cette situation déplorable des finances.
Pendant six campagnes consécutives, la lutte de la France et de l’Espagne va être celle de Turenne et de Coudé. Mais Turenne, devenu le bras de Mazarin, exerce un ascendant chaque jour croissant dans les conseils du roi et dirige presque sans contradiction les opérations de la guerre, tandis que Condé est perpétuellement contrarié par la morgue et la lenteur espagnoles. L’archiduc Léopold et le comte de Fuensaldana ont appris à guerroyer à une autre école que celle du vainqueur de Rocroy, et les soldats euxmêmes ne savent pas, comme les Français, répondre par la rapidité de leurs mouvements à celle de la pensée de leur chef. Avec un adversaire tel que Turenne, il n’était pas facile de saisir l’occasion d’une de ces batailles où le génie de M. le Prince trouvait tous ses avantages ; il y avait à faire une guerre de manœuvres habiles, de marches savamment calculées, dans lesquelles excellait le grand capitaine, chargé alors de défendre la frontière septentrionale du royaume. Tous les historiens s'accordent à compter parmi ses plus belles campagnes celle de l’année 1053. Avec une armée du tiers inférieure à celle de l’armée espagnole,
il se porte d'abord sur Rethel, dont il s'empare en quatre jours (9 juillet), accourt de là en Picardie, où Condé a enlevé Roye et Montdidier, et au lieu de se retirer derrière l’Oise, afin de couvrir Paris, comme tous les officiers le lui conseillent, il passe hardiment la Somme, et en séparant l’ennemi de ses convois, le force à reculer. Condé, à qui les hésitations de Fuensaldafia n’ont pas permis d’engager près de Péronne une bataille où tout semblait leur promettre la victoire, croit s’en dédommager en surprenant Guise, mais il trouve la place secourue par Turenne (16 août), et se rejetant sur la Champagne, il va assiéger et prendre Rocroy, qu’il avait prise dix ans auparavant sous d’autres auspices. Turenne, trop faible pour aller l'assaillir dans ses lignes, avait emporté pendant ce temps la place de Mouzon (26 septembre) ; il acheva la campagne , en couvrant le siège de Sainte-Menehould , dont on avait voulu donner le spectacle à Louis XIV. La ville capitula le 27 novembre. Au-delà des Alpes et des Pyrénées, il y eut également un retour de fortune pour les armes françaises. Les Espagnols échouèrent dans leurs efforts pour reprendre Rosas, la seule place restée aux mains de la Motte Houdancourt en Catalogne, et le maréchal de Grancey battit le marquis de Caracena près de la Rocchetta au bord du l’anaro.
Tout annonçait que l'année 1654 apporterait à la France, délivrée entièrement de la guerre civile, des succès plus décisifs. Elle s’ouvrit par deux événements dont l’étrange coïncidence frappa tous les esprits. Le 25 février, le prince de Conti, relégué à Pezenas après la capitulation de Bordeaux, vint à Paris épouser Anne
Martinozzi, une des nièces de Mazarin. C’était l’époque même où le Parlement venait de recevoir l’ordre de faire le procès au prince de Condé. Louis XIV était allé le 1 9 janvier présider la cour garnie de pairs, ainsi que le requérait le rang de l’illustre accusé, et l'ajournement sous quinzaine avait été publié, selon l’usage, dans les rues «à son de trompe. Après tous les délais légaux expirés et toutes les formalités remplies, l’arrêt fut prononcé, le roi encore présent, le 28 mars. Condé fut déclaré « convaincu des crimes de lèse-majesté et félonie, et comme tel, déchu du nom de Bourbon et condamné à recevoir la mort, en la forme qu’il plairait au roi. Plusieurs de ceux qui l’avaient suivi, Lenet entre autres, furent le même jour décapités en effigie sur la place de Grève. On eut à châtier peu après, mais d’une manière moins rigoureuse, un serviteur du roi longtemps fidèle, qui aux derniers jours de la Fronde, avait eu la singulière prétention de se faire à l’une des frontières du royaume une seigneurie indépendante. Le comte d’Harcourt s’était saisi de l'importante place de Brisach, qu’il refusait de rendre, et où l’on craignait qu’il n’appelât les troupes impériales. Le maréchal de la Ferté fut envoyé pour le réduire, et moitié par exécution militaire, moitié par négociation, on obtint que le réfractaire abandonnât Brisach, ainsi que son gouvernement d’Alsace, moyennant un autre qui lui fut promis (21 mai). Après cette dernière trace de la Fronde effacée, le sacre du jeune roi fut résolu. Il s’accomplit à Reims le 7 juin, selon l’antique cérémonial. La seule particularité qu on y remarqua fut l’absence de presque tous les dignitaires ecclésia-
stiques ou laïques appelés par leur titre à y figurer. Louis XIV quitta Reims pour se rendre à son armée.
On avait décidé d’ouvrir la campagne par le siège de Stenay, place appartenant à M. le Prince (19 juin). Fabert fut chargé de cette opération, pendant que Turenne, avec le maréchal de la Ferté, posté sur les frontières de la Picardie et de la Champagne, observait les mouvements de la principale armée espagnole. On reconnut le génie de Condé à la résolution qu’il prit alors de se porter contre Arras, et à la rapidité avec laquelle il l’exécuta (3 juillet). L’archiduc et Fuensaldana avaient un désir passionné de recouvrer cette ville, dont la perte avait été si sensible à l’honneur castillan, et ils mirent à seconder M. le Prince une activité et une énergie inaccoutumées. Mais Turenne avait su prendre une forte position, d’où il inquiéta les assiégeants, jusqu’au moment où Fabert, qui avait pris Stenay (6 août), put lui envoyer sa petite armée. Il alla reconnaître alors les lignes ennemies, et malgré la jalouse opposition des maréchaux de la Ferté et d Hocqu incourt, conçut l’audacieuse pensée de les attaquer dans la nuit du 24 au 25 août. Cette attaque eut un plein succès : les travaux des assiégeants furent détruits et toute leur artillerie prise; trois mille prisonniers restèrent aux mains des Français, et Condé qui, là où il était, avait maintenu son terrain et un moment rendu la victoire incertaine, ne put faire rien de plus que d’opérer sa retraite en bon ordre. La France applaudit avec grande joie à ce succès. Turenne y ajouta la prise du Quesnoy. Pendant ce temps, le prince de Conti avait chassé les Espagnols
du Roussillon où ils étaient rentrés, et s’était emparé en Cerdagne de Puycerda et d'Urgel. Le due de Guise, croyait et avait fait croire à Mazarin que Naples le rappelait de ses vœux : quelques navires lui furent confiés, et il débarqua sans obstacle à Castellamare ; mais Naples resta immobile, et la garnison espagnole força l’illustre aventurier de remonter à la hâte sur ses vaisseaux (novembre).
Un incident survint alors qui troubla Mazarin au milieu des faveurs dont la fortune recommençait à le combler. Le cardinal de Retz s’évada de sa prison. L’archevêque Pierre de Gondi étant mort le 21 mars 1654, l’habile et actif coadjuteur, avant que la cour en fût informée s’était saisi de l’administration du diocèse par les mains d'un fondé de pouvoirs. Letellier arriva trop tard pour s’opposer à cette prise de possession, et dès ce moment le eardinal de Retz fut pour le clergé et le peuple de Paris leur pasteur légitime. Mazarin « eut peur, et comme ses peurs allaient toujours à négocier, il négocia. » Le premier président de Bellièvre alla, delà part du roi, demander à Retz sa démission de la dignité archiépiscopale, en lui offrant, comme dédommagement, sept des plus riches abbayes du royaume. La démission fut donnée, sauf l’acceptation du pape, et jusqu’à ce qu’arrivât la réponse d’innocent X que Retz savait devoir être négative, il fut transféré de Yineennes au château de Nantes, sous la garde du maréchal de la Meilleraie (30 mars). Sa première pensée fut de combiner avec ses amis les moyens de s’évader; son plan était de courir en poste à Paris, d’y révoquer sa démission,
comme arrachée par la violence, de s’installer à l'archevêché avec l'appui des curés et de la bourgeoisie dont il s’était assuré, et d’aller ensuite prêter devant le Parlement son serment de fidélité. Le 8 août, il descendit du château, avec une corde entre les jambes, et monté à cheval, se mit au galop sur le chemin de Paris. Mais son cheval s’étant abattu, l’aventureux prélat se démit l'épaule, et hors d’état de poursuivre sa route par suite de l’excès de ses souffrances, il fut réduit à se cacher, et bientôt après à s'embarquer pour l’Espagne, d’où il gagna Rome. 11 adressa de là une lettre très-éloquente aux archevêques et évêques de Fi ance pour les intéresser dans sa cause, et appuyé de l’autorité du pape, il prétendit gouverner de Rome 6on diocèse, comme il l'eût fait de Paris. Mais Innocent X mourut peu après (7 janvier IG55), et Alexandre VU, qui lui succéda, moins contraire à la France que ne l’avait été son prédécesseur, se contenta d’éluder toutes les demandes qui furent faites par Mazarin, à l’effet d’être autorisé à poursuivre Retz devant le Parlement.
Ce grand corps semblait vouloir oublier l’interdiction qui lui avait été faite « de prendre aucune con- « naissance de la direction des finances. » Si quelque chose pouvait rendre sa désobéissance légitime, c’étaient assurément la plupart des mesures imaginées par le génie malheureusement inventif de Fouquet pour remplir le trésor. On le vit alors échanger quatre cent mille livres de rentes assises sur les tailles contre un capital de huit cent mille; c’était emprunter à cinquante pour cent d’intérêt, c’était inaugurer avec un triste éclat le système annoncé pour l'avenir, a de faire
affaire avec les traitants desquels on pouvait s’assurer, en leur donnant à gagner. «Quelques-unes cependant de ces négociations ruineuses ne pouvaient se passer d'être converties en édits, soumis à la vérification. Le roi se rendit à cet effet au Parlement, (20 mars 1655) et en requit l’enregistrement du haut de son lit de justice. On ne lui obéit qu’à moitié; les édits furent enregistrés, mais les chambres commencèrent à s’assembler pour examiner ce qu’elles avaient vérifié « sans liberté de suffrages. » C est alors que Louis XIV, selon le récit de Monglat, « partit de Vincennes1 et vint « le matin au Parlement en juste au corps rouge et « chapeau gris, accompagné de toute sa cour en « même équipage; ce qui était inusité jusqu’à ce « jour. Quand il fut dans son lit de justice, il défendit « au Parlement de s’assembler, et après avoir dit « quatre mots, il se leva et partit sans ouïr aucune « harangue.» (1 3 avril. )Cette incartade royale n’eut pas cependant tout le succès qu’en attendait le jeune monarque ; le Parlement continua sa résistance, et plusieurs de ses membres furent exilés ou emprisonnés ; il n’en résista que davantage et Mazarin, voyant l’agitation chaque jour plus menaçante parmi les gens de robe, commença à craindre le retour des scènes de la Fronde. Il réclama et obtint la sage intervention de Turenne, qui sut amener la cour et le Parlement à de mutuelles concessions.
1. Mme de Motte vil le dit « on grosses bottes. » Aucun des récits contemporains ne parle « du fouet à la main, », ajouté, par Voltaire, comme on l’a très-bien dit, « pour augmenter l’effet du tableau. «
Ce grand homme de guerre n’eut rien à faire de bien signalé durant la campagne de l’année 1655 : l’argent manquait, les hostilités commencèrent tard, et se concentrèrent dans le Hainaut, où furent conquises les trois places de Landrecies, de Condé et de Saint-Guislain. Une autre conquête, qui n'était pas sans valeur, fut ajoutée à celles-là; la petite armée du duc de Lorraine se donna à la France. Charles IV, qui fatiguait la cour d’Espagne de ses caprices et de ses menaces, avait été arrêté à Bruxelles par l’ordre de l’archiduc et envoyé prisonnier au château de Tolède. Son armée, le seul bien qui lui restât, passa sous le commandement du duc François, son frère, et ce prince céda au vœu des soldats en les mettant au service de la France, jusqu’à ce que la liberté fût rendue à leur chef (octobre et novembre). En Italie, la situation s’améliora par le retour des duc de Modène et de Mantoue à l’alliance française : le prince de Conti continua de son côté à se maintenir avec succès dans le nord de la Catalogne. Peu s’en fallut cependant que ces avantages ne reçussent une lâcheuse compensation par la trahison du maréchal d'Hoequincourt : l'esprit de la Fronde vivait toujours chez ce vaniteux et médiocre personnage; il prétendit avoir le droit d être mécontent, et son mécontentement entretenu avec adresse par la belle duchesse de Châtillon, le porta à offrir à M. le Prince les deux villes de Péronne et de Ham, dont il était gouverneur. Mazarin, informé de ce coupable projet, voulait l’aller châtier les armes à la main : Turenne s’y opposa. Il craignait que les deux fortes places, remises aux mains de Condé prêt
à les saisir, ne coûtassent trop à lui enlever; il jugea plus prudent de racheter au prix de deux cent mille écus la fidélité du maréchal (décembre 1655).
Cependant une affaire de bien plus haut intérêt occupait alors la pensée du cardinal Mazarin; il négociait avec Cromwell. Si Louis XIV eût été en âge de régner par lui-même, sa conscience et son orgueil royal se fussent également révoltés contre l’idée de s’allier avec un usurpateur qui avait les mains teintes du sang de son roi : mais Mazarin, qui s’informait avant tout si un homme était heureux, n'avait, à cet égard, rien à reprocher à Cromwell , et il ne fesait d’ailleurs qu'imiter le roi catholique en recherchant l’alliance du superbe protecteur de la république d’Angleterre. Depuis que, l’année précédente (5 avril 1 654), Cromwell avait dicté la paix aux Provinces-Unies, sa situation avait acquis une grandeur singulière ; génie ferme et audacieux, d’une haute ambition, mais toujours réglée par le bon sens, et ne visant qu'au possible, il avait pris en main le souverain protectorat du protestantisme en Europe, et n’aspirait à rien moins qu’à la domination absolue des mère. Ce que Henri VIH s’était dit autrefois, lorsque la lutte s'engagea entre Charles-Quint et François 1er, il se le disait alors : « qui je défends est maître, » et quelque temps il hésita s’il porterait du côté de la France, ou du côté de l’Espagne le poids de sa puissance. Les instances de Don Louis de Haro et de Mazarin étaient également pressantes; le ministre de Philippe IV offrit au protecteur de conquérir Calais pour le lui livrer, celui de Louis XIV lui fesait de même l’offre de Dunkerque : ce fut l’appât
* des riches conquêtes promises ù la marine britannique par les colonies espagnoles qui fit pencher Cromwell vers l'alliance française. Un traité de paix et de commerce fut conclu entre la France et la Grande-Bretagne, (5 novembre 1655) prélude d’une action commune devenue inévitable contre le même ennemi. Quelque profitables que fussent les secours de l'Angleterre, Mazarin les croyait payés bien cher au prix de Dunkerque ; et l’on croit que ce fut pour se dérober à ces onéreux engagements qu’il envoya Lionne à Madrid, avec plein pouvoir signé tout entier de la main du roi, à l’effet de réconcilier les deux couronnes (f'r juin 1656). Les négociations durèrent plus de trois mois, et restèrent finalement sans résultat par suite de la fidélité obstinée de Philippe IV à soutenir les intérêts du prince de Condé. Ni l’honneur du roi, ni la sûreté de l'État ne permettaient de restituer à l’illustre rebelle des charges et des gouvernements, dont il s’était fait des armes contre la France. On rompit, et de part et d’autre on fit un puissant effort pour rendre les opérations de la guerre plus décisives.
L’archiduc Léopold et le comte de Fuensaldana furent remplacés aux Pays-Bas par Don Juan d’Autriche, fils naturel de Philippe IV et par le marquis de Caracena : on se flattait qu'ils s’entendraient mieux avec Condé que leurs prédécesseurs ne l’avaient fait. Lorsqu’ils entrèrent en campagne, Turenne avait déjà investi Valenciennes, et commencé le siège de cette place importante. Le malheur voulut qu’un des deux corps de l’armée fût sous les ordres du maréchal de la Ferté, jaloux de son collègue et affectant de dédaigner ses
conseils. Condé, avec son regard d’aigle, saisit cette • occasion de rendre à l’ennemi ce qui lui avait été fait devant Arras : il se jeta de nuit (15 à 16 juillet 1656) sur les lignes mal gardées de la Ferlé, mit ses troupes en déroute, détruisit ses ouvrages, et le lit prisonnier lui-même, avant que Turenne pût arriver à son secours. Le siège fut levé, mais Turenne fit sa retraite dans un bel ordre, et se posta le lendemain devant le Quesnoy avec une si ferme contenance que son adversaire n’osa l’y attaquer. Le prix de cette campagne fut pour M. le Prince la reprise de la petite ville de Condé, à laquelle il devait son nom. Turenne y répondit par celle de la Capelle (27 septembre). Yalenza sur le Pô, réduite à capituler par le duc de Modène, donna en Italie une supériorité décisive aux armes de la France et de ses alliés.
La cour cependant commençait à ressentir l’influence d’un roi de dix-buit ans. Ce n’est pas que Louis XIV réclamât la moindre part danslc maniement desafiaires; jamais le pouvoir n avait étéd’une manière plus complète aux mains du cardinal. A cette époque même, Mme de Motteville, représente « Mazarin réunissant en sa personne l'autorité de la mère et du fils, et se rendant le tyran de leurs volontés plutôt que le maître. Il devint, ajoute-t-elle, la seule idole des courtisans, et ne voulut plus que personne s’adressât à d autres qu’à lui pour demander des grâces. » C’était l’ardeur des plaisirs, c’était un penchant de plus en plus marqué pour la galanterie, c’étaient en même temps des goûts de faste et de magnificence qui s'annoncaient cbezle jeune monarque, et qui animaient la cour d’un
mouvement auquel depuis plusieurs années elle n'était plus accoutumée. Louis XIV aimait à faire ressortir dans les ballets les grâces et la majesté de sa personne ; on parlait déjà de ses précoces amours avec Olimpia Mancini, une des nièces de Mazarin, qui se maria Tannée suivante et devint la trop célèbre comtesse de Soissons. La passion bien autrement sérieuse du roi pour Marie, sœur cadette d’Oiimpia, ne commença qu’un ou deux ans plus tard. Une des occasions de fêtes qui se présentèrent alors fut l'arrivée en France de la reine de Suède, Christine, fille de Gustave- Adolphe, qui, après avoir déposé sa couronne, courait l’Europe en aventurière (septembre 1656). Elle fut reçue magnifiquement à Compiègne ; mais, malgré son esprit et l'étendue de ses connaissances, elle y laissa une impression peu favorable. Son dédain affecté pour tout ce qui fait à la fois le charme et la dignité de son sexe ne pouvait la recommander ni à Louis XIV, chez qui se remarquait déjà le plus haut sentiment des convenances, ni à Anne d’Autriche, chez qui la gravité espagnole se renforçait chaque jour des habitudes d’une sévère dévotion. Peu avant l’arrivée de Christine, le duc d’Orléans était venu pour quelques instants montrer à la Cour un visage oublié: c était la peur qui lui avait dicté cette démarche ; on l’avait accusé de correspondance avec M. le Prince, et il s’était hâté de démentir ce bruit en apportant ses soumissions au roi et au cardinal. 11 ne se hâta pas moins de retourner ensuite à Blois.
Du moment que Mazarin avait désespéré de faire la paix avec l'Espagne, sa résolution avait été prise de
subir les conditions que Cromwell mettait à son alliance. Une convention fut conclue pour un an, le *23 mars 1057, en vertu de laquelle le protecteur s’engageait à envoyer comme auxiliaires à la France, six mille de. cesdurs soldats, de ces Iron-sides', qui avaient appris sous lui à être invincibles. Placés sous le commandement de Turenne, ils devaient avec lui assiéger Dunkerque, et Dunkerque pris, devait être remis immédiatement au colonel Lockhart, neveu de Cromwell. Le but de cette alliance ne fut pas toutefois atteint aussitôt qu’on l’espérait. L’arrivée tardive des troupes anglaises permit à Condé de prendre Saint-Guislain, et lui laissa les bras libres pour secourir ensuite Cambrai dont Turenne allait commencer et ne poursuivit pas le siège. Celui de Montmédy était entrepris, pendant ce temps, par le maréchal de la Ferlé, sous les yeux du roi, Turenne le couvrit avec son armée, et dès que la ville eut capitulé (5 août), il se reporta sur la Flandre occidentale pour donner aux Anglais la satisfaction qui leur était promise. Mais la prise de la petite place de Saint-Venant, sur la Lys, et celle du fort de Mardyck, nécessaire appendice de Dunkerque, le conduisirent trop avant dans la saison pour qu’il lui fût possible d’entamer les opérations devant cette dernière ville. Il fallut les remettre à la campagne suivante.
C’était la vingt-quatrième de cette longue guerre. Heureusement le résultat en fut décisif; car le mécontentement des populations souffrantes commençait à