Côtes de fer
éclater sur plusieurs points du royaume, et l’incorrigible maréchal d’Hocquincourt venait de donner à la noblesse un dangereux exemple. Il avait soulevé la garnison d’Hesdin contre l’autorité royale, livré la ville au prince de Condé et était allé lui-même prendre rang dans l’armée espagnole. Si l’année 1658 n’eût apporté enfin des garanties assurées de la paix, il y aurait eu grand danger de ne pouvoir plus obtenir de la France épuisée de nouveaux sacrifices, et de voir se réveiller les mauvais souvenirs de la Fronde. Un effort prodigieux fut fait pour réunir quinze mille hommes sous les ordres de Turenrie, et le grand capitaine, trompant l’ennemi sur ses intentions, commença par se diriger vers Hesdin, comme s’il eût voulu châtier la rébellion des traîtres qui avaient livré celte ville. Mais bientôt une marche rapide le transporta, à travers un pays inondé, devant Dunkerque (28 mai), dont les ouvrages avancés furent promptement enlevés. Une flotte anglaise bloqua la place par mer, en même temps quelle était investie par terre, et il fut impossible aux Espagnols, à qui l’on avait fait croire que le siège de Cambrai serait la grande opération de la campagne, d’introduire un seul régiment dans les murs de Dunkerque. Don Juan d’Autriche pressa alors Condé d’aller délivrer la ville par une bataille, et le 12 juin Turenne vit paraître devant ses lignes l’avant-garde ennemie. Un boulet de canon fit justice ce jour-là même de la félonie du maréchal d’Hocquincourt. Turenne cependant s’était déterminé à ne pas permettre aux Espagnols de prendre contre lui l’offensive; laissant seulement devant la
ville les troupes nécessaires à la garde des tranchées, il marcha au-devant de l'ennemi sur les dunes qui bordent la côte, et lui présenta résolument la bataille (14 juin). Don Juan d’Autriche, si pressé de la livrer, n’était rien moins que prêt à la recevoir; il attendait encore son artillerie, et n’avait ordonné aucun ouvrage pour se retrancher. Aussi Condé dit-il en riant, au jeune duc de Gloucester ce mol si connu : r< Vous n’avez pas encore vu une bataille ; nous allons vous montrer dans une demi-heure comment on en perd une. » Ce ne fut pas sa faute si sa prédiction se réalisa : il fit, selon le témoignage du duc d’York, témoin et juge fort compétent, « tout ce qui se pouvait en général et en soldat; » mais les bataillons de Cromwell, soutenus par le feu des frégates embossées près de la côte, mirent en déroute l’aile commandée par Don Juan et le marquis de Caraeena, et M. le Prince à l’aile gauche, après avoir quelque temps balancé la fortune avec ses régiments d’émigrés, fut contraint de céder à unecharge vigoureuse commandée par Turenne. Peu s’en fallut qu’il ne fut pris. La {verte de l’armée espagnole s’élevait à quatre ou cinq mille tués ou prisonniers, perte irréparable pour elle au point où elle était réduite. Dunkerque, qui ne pouvait plus être secourue, ne tarda pas à capituler; (23 juin) Louis XIV arriva le surlendemain au camp, et vit sortir de la ville la garnison ennemie; il y entra ensuite, mais ce fut pour avoir la douleur de la remettre le jour
1 . Second frère du roi d’Angleterre Charles II ; il combattait, ainsi que te duc d’York, dans l’armée espagnole.
même aux mains du général anglais Lockbart, qui renouvela l'engagement pris par Cromwell de n’y rien innover contre la religion catholique. Turenne cependant se mit en devoir de consoler la France de la dure nécessité de se dessaisir d’une si belle conquête; il s’empara en quelques jours des villes de Berg-sur- Winox, de Fûmes et de Dixmude, (28 juin -4 juillet) et ne fut arrêté dans le cours rapide de ses succès que par lu nouvelle aussi triste qu'inattendue de la maladie du roi. C’était à Mardyck, « lieu infecté, dit Mme de Motteville , par les cadavres à demienterrcs dans le sable, » que Louis XIV avait pris le germe de cette maladie, et transporté à Calais il s’y alita, déjà presque en danger de mort. L’alarme fut vive et universelle dans le royaume ; le Saint-Sacrement fut exposé dans les églises, la châsse de sainte Geneviève fut découverte à Paris et promenée professionnellement ; le jeune duc d’Anjou vit enfin une sorte de cour se former autour de lui , comme aux approches d’un nouveau règne. Heureusement, après quinze jours, la forte constitution du roi prit le dessus, les inquiétudes cessèrent, les opérations suspendues de la politique et de la guerre reprirent leur cours. Le reste de la campagne fut pour les armes françaises une suite de triomphes : Gravelines, malgré ses fortes défenses, fut emportée après un mois de siège (30 août) ; le maréchal de la Ferté, qui en avait dirigé les opérations, laissa alors ses troupes à Turenne, et pendant le cours du mois de septembre Oudenarde, Menin, Ypres, Comines ouvrirent successivement leurs portes aux Français : le génie de Vauban, qui com-
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mençait à se faire connaître, vint en aide à celui de Turenne. Bientôt le Brabant fut entamé, et des escadrons de cavalerie, vus à quelques lieues de Bruxelles, y répandirent la terreur. Don Juan retourna en toute liate dans celte capitale pour la défendre; mais Turenne ne songeait pas à l’attaquer, non plus que Gand et Bruges livrées aux mêmes alarmes. H jugea la saison trop avancée pour hasarder le siège de ces grandes villes, et ajourna au printemps les coups qu’il leur préparait. L'ascendant de la France était désormais irrésistible, et la mort de Cromwell (13 septembre) fut pour elle un surcroît de bonne fortune en cette circonstance. Ce redoutable allié avait déjà fait payer trop cher ses superbes secoure, et il eut été-è craindre, s'il eôt vécu, que jaloux des succès de Louis XIV, il ne se retournât vers l’alliance espagnole.
Tout annonçait que l’orgueilleuse obstination du cabinet de l’Escurial allait enlin plier sous la nécessité, et consentir à la paix. Le cardinal Mazaiin remporta alors en Allemagne une victoire diplomatique qui, presque autant que les armes de Turenne, contraignit don Louis de Haro à entamer de sérieuses négociations. 11 y avait trois ou quatre ans que l’empereur Ferdinand 111, au mépris du traité de Westphalie, faisait passer soit dans les Pays-Bas, soit dans le Milanais des troupes allemandes pour secourir les Espagnols. Le roi catholique, n’ayant pas, à cette époque, d’enfant mâle, Ferdinand, en récompense de ses secours, demandait la main de l’infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV, pour son fils l’arehiduc Léopold-Ignace. L’effet de cette union n’eût été autre
que de reconstruire la formidable monarchie de Charles-Quint. Quoique les princes allemands ne soupçonnassent pas peut-être toute l’étendue des vues de l’empereur, c’était assez pour les inquiéter de le voir se jouer chaque jour plus ouvertement des solennelles stipulations de Munster, et menacer de rompre, dans l'intérêt de son ambition, la paix de F Empire. Aussi de 1651 à 1656, plusieurs de ces princes, catholiques et protestants, avaient-ils commencé, les uns à s’unir entre eux, les autres à 6e placer sous la protection de la France, pour maintenir l’indépendance germanique contre les prétentions autrichiennes. Ferdinand 111 mourut sur ces entrefaites (2 avril 1657), et la Diète fut appelée .à remplir le trône impérial devenu vacant. Le maréchal de Gramont, envoyé à Francfort, comme ambassadeur, ne reçut nullement, ainsi qu'on l’a prétendu, la mission de présenter Louis XlVaux suffrages du collège électoral : le désir de Mazarin, comme l’avait été celui de Henri IV et celui de Richelieu, était de faire passer la couronne de l’Empire sur la tête du duc de Bavière. Mais le jeune successeur de Maximilien le Grand recula devant ce périlleux honneur, et l’élection de Léopold-Ignace fut bientôt acceptée de la France, comme un fait inévitable. La politique de Mazarin fut dès lors de subordonner cette élection à un engagement explicite pris par le nouvel empereur d’observer toutes les stipulations du traité de Weslphalie . cet engagement, ou cette capitulation impériale, fut signée le 1 8 juillet 1 658, et treize jours après Léopold-Ignace fut couronné empereur. L'ambassadeur espagnol Peûaranda riait de la France, qui, selon l’expression du
maréchal de Gramont, « n’avait obtenu que des avantages en papier. » 11 n’en fut plus de même lorsque fut consommée au bout de peu de jours, la négociation entamée par l’adroit Lionne avec les princes allemands; le 14 août, sous le nom d'alliance du Rhin, fut signé un pacte d’union entre la plupart des États secondaires de l’Empire, sans distinction de croyance religieuse, à l'effet de procurer le maintien inviolable du traité de Westpbalie, et notamment d'empêcher l’empereur d’assister l’Espagne contre le roi trèschrétien. La France était partie dans ce traité, et s’obligeait, comme les autres États signataires, à fournir son contingent armé pour en assurer l’exécution. L’alliance du Rhin était conclue seulement pour trois ans : elle fut renouvelée, sur une base plus large, en 1GG0. Ce triomphe delà diplomatie française, joint au succès éclatant de la dernière campagne, en garantissait de plus grands encore, si la guerre continuait; mais Mazarin était résolu à ne profiter de la supériorité décisive acquise à la France que pour amener plus sûrement Philippe IV à la 'paix.
Quoique Anne d’Autriche eût cessé presque entièrement d’intervenir dans les affaires de 1 Etat, il n’v avait rien qu’elle ne fit alors pour obtenir du cardinal la fin de cette longue guerre. Plus les chances en devenaient défavorables à l’Espagne, plus sentant se réveiller en elle une affection dont elle s’était si difficilement dépouillée, elle craignait de voir se consommer la ruine du roi son frère. Un autre sentiment lui tenait au cœur peut-être encore davantage; elle désirait le mariage de Louis XIV avec sa nièce l’infante
Marie-Thérèse. Lionne, dans sa mission à Madrid, avait fait sur ce point quelques insinuations, mais sans succès, à don Louis de Haro : l’infante était alors l’héritière présomptive de toute la monarchie espagnole. H en était autrement depuis 1656 : Philippe IV avait eu deux fils de son second mariage, et l’infante no devait plus apporter au prince qu’elle épouserait aucun droit à la succession paternelle. L’union souhaitée si passionnément par Anne d’Autriche semblait donc le gage le plus assuré de la réconciliation des deux couronnes. Mais l’honneur de la France ne lui permettait point de faire les premiers pas : tout récemment encore le comte de Penaranda avait repoussé avec hauteur les offres de médiation pacifique faites à Francfort par les électeurs de l’Empire; c’était donc au cabinet de l’Escurial, à qui la paix était si nécessaire, de prendre l’initiative d’une nouvelle négociation. Mazarin imagina un moyen détourné, mais fort adroit, de faire sortir de leur politique évasive don Louis Haro et le roi son maître; il feignit d’accepter pour Louis XIV la main de la princesse Marguerite de Savoie offerte, depuis plusieurs années, par sa mère Christine de France, et fit partir la cour pour Lyon avec l’intention publiquement annoncée de conclure cette alliance (26 octobre). lui duchesse Christine ne tarda pas à arriver avec sa fille; la jeune princesse plut au roi, quoiqu’il fût alors air plus fort de sa passion pour Marie Mancini, et Anne d’Autriche, l'amertume dans le cœur, dut se résigner au fâcheux pis-aller du mariage de Savoie (28 novembre). Quelles ne furent pas sa surprise et sa joie lorsque le lendemain même, dans
la soirée, le cardinal se présenta à elle en lui disant : « Nous avons l’infante et la paix ! » Mazarin, en effet, avait vu arriver chez lui peu d’instants auparavant don Antonio Pimentel, un des secrétaires d’État do Philippe IV, venu en grande hâte et en grand secret, porteur de cette offre faite par le roi catholique à sa sœur. Il y avait dans cette sorte de coup de théâtre quelque chose de cruellement mortifiant pour la duchesse douairière de Savoie et pour sa fille : on leur donna pour consolation une promesse écrite de la main de Louis XIV d’épouser la princesse Marguerite, s’il n’épousait pas l’infante. La cour cependant repartit pour Paris (janvier 1659), et ce fut là que Mazarin et Lionne débattirent avec Pimentel, toujours enveloppé dans son incognito, les principales conditions de la paix. Avant tout, une trêve fut signée, ce fut le 3 mai, au moment même où l’on s’attendait à voir recommencer les hostilités, et il se trouva plus d’un mécontent pour reprocher au cardinal de sacrifier les avantages certains que la guerre lui offrait alors aux espérances trompeuses dont le leurrait un ennemi accoutumé à se jouer de sa parole. Mais Mazarin avait trop de clairvoyance pour n’être pas assuré que cette fois on ne le trompait point, et il en put offrir bientôt pour garantie aux plus incrédules la signature des préliminaires (4 juin). II se réservait à lui-même d’aller conclure la négociation avec don Louis de Haro à la frontière des deux royaumes.
Avant de partir cependant il eut à prendre une grave résolution dans l’intérêt de l'État contre celui de sa famille. La passion de Louis XIV pour Marie
Mancini était devenue telle qu’il annonça, dit-on, à Mazarin l'intention de l’épouser. Il est difficile de croire que le cardinal ait un seul moment pris au sérieux cette folle velléité de l’amour, et qu’il n’ait été retenu dans la pensée d’y condescehdre que par les fières menaces d’Anne d’Autriche. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il prit le parti d’envoyer sans retard sa nièce à la Rochelle. « Vous êtes roi ; vous pleurez et je pars, » dit la jeune fille à son royal amant qui versait des larmes. Inutile reproche! La volonté de Mazarin dominait celle de Louis XIV, et le cardinal, selon la juste remarque de Voltaire, avait calculé « qu’il affermirait encore la puissance de son ministère, en fuyant la gloire dangereuse d’élever trop haut sa maison » Ii faut ajouter qu’il continua de loin à lutter contre l’obstination passionnée du jeune monarque, qui ne cessait d’écrire à Marie Mancini, et qu’il lui remontra avec autant de dignité que de fermeté ses devoirs. Ses lettres qui se sont conservées en font foi.
Les deux ministres arrivèrent au commencement du mois d’août, l’un à Saint-Jean de Luz, l’autre à Saint-Sébastien, et quelques jours se passèrent avant leur première entrevue. Pour maintenir une stricte égalité entre les deux couronnes , la petite île des Faisans, sur la Bidassoa, fut déclarée propriété commune de l’un et l’autre royaume, et un bâtiment en planches y fut construit, au milieu duquel se trouvait une salle destinée aux conférences. Elles commencèrent le 13 août, et la cour de France, qui s’était transportée à Bordeaux, se flattait d’en voir la prompte
conclusion. Elle ne l'attendit pas moins de trois mois. Les préliminaires avaient réglé à ]>eu près toute chose sur les cessions territoriales, mais n'avaient rien statué sur les deux questions épineuses du prince de Condéet du Portugal : l’un était pour le roi catholique, l’autre pour le roi de France, un allié que leur honneur ne leur permettait pas d’abandonner. Les débats furent longs et laborieux : « le génie de l’Italien était de vouloir surprendre, celui de l’Espagnol était de s’empêcher d’être surpris1; » mais comme de part ni d’autre on ne se souciait de rompre, on en vint finalement à des concessions mutuelles, plus apparentes toutefois que réelles du côté de la France. Le traité des Py rénées fut signé le 7 novembre 1659.
Les stipulations principales étaient celles-ci : la France obtenait la cession de l’Artois, moins les villes d’Aire et de Saint-Omer, Gravelines en Flandre, Landrecies, le Quesnoy, Avcsnes, Philijqievilleet Marienbourg en Hainaut, Thionville, Montmédy, Damvillers et autres petites places dans le Luxembourg; enfin le comté de Roussillon tout entier. Elle rendait toutes ses autres conquêtes. Le prince de Condé, ayant, en témoignage de sa soumission, fait déclarer au roi par le cardinal Mazarin qu’il renonçait à toutes ses alliances avec l’Espagne, et voudrait racheter de son sang tout ce qu’il avait commis d’hostilités au dedans et au dehors du royaume, rentrait dans tous ses biens, honneursetdignités, obtenait pour lui en échange du gouvernement de Guyenne celui de Bourgogne, et