‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 28 sur 51 · Voltaire, Siècle de Louis XIV · texte numérisé non relu

Voltaire, Siècle de Louis XIV

défendit aux fidèles d’en tenir la doctrine, de la prêcher, ou exposer, publiquement ou secrètement ( 1 0 octobre). A cet acte de l'autorité pontificale, pour qu’il fût valable en France, le concours de l’autorité royale était nécessaire; mais telles étaient, à cette époque, les préoccupations de la politique et de la guerre, qu’il se passa plus d’un an, avant (pie fût tenu le lit de justice dans lequel Louis XIV alla ordonner l'enregistrement de la bulle et de la déclaration qui la rendait exécutoire (19 décembre 1057). Mazarin, on le suppose aisément , n’avait point de parti pris dans la querelle théologique; mais il était importuné du bruit qu elle faisait, et espérait que pour cette fois elle allait finir, il s'inquiétait d ailleurs de trouver toujours au fond de l’opposition religieuse dès jansénistes l’action du cardinal de Retz. Depuis deux ans que ce prélat avait quitté Rome, il ne cessait, au milieu de sa vie errante, de remuer par les intrigues le diocèse de Paris, sous le prétexte d’y maintenir sa légitime autorité, et ses agents les plus dévoués étaient les curés imbus de la nouvelle doctrine. 11 fallait donc s’attendre à voir le gouv ernement venir en aide aux évêques pour obtenir l’adhésion universelle au formulaire qu’ils avaient dressé: le moment approchait où allaient éclater les grandes résistances de Port-Royal, et les persécutions qui en furent la suite.

Le cardinal Mazarin cependant ne tenait plus les rênes de l’État que d’une main défaillante : il avait usé le reste de ses forces dans les conférences des Pyrénées, et la vie commença à lui manquer quand l’œuvre de sa politique fut accomplie. Depuis quelque

temps déjà il initiait chaque jour davantage Louis XIV à la pratique du gouvernement : ses entretiens avec le jeune monarque devinrent plus longs et plus fréquents dans les derniers mois qu’il vécut, et il le prépara par ses instructions à se passer de premier ministre. Il alla jusqu’à lui signaler formellement « le danger qu’il y a pour un roi à mettre un homme dans cet état. » Mme de Motteville ajoute qu’il lui laissa « des conseils et des préceptes estimables , que le roi luimême écrivit, afin de s’en souvenir pour sa conduite. » S’il était vrai que Mazarin, comme on le lui a reproché, avait eu sa part dans le tort de l’éducation trop négligée de Louis XIV, il s’efforça de la réparer alors en le formant <c au grand métier de roi » par les lumières de sa longue expérience. Il lui laissait pour ministres Letellier et Lionne, dont il lui garantissait la capacité : il ne donnait pas moins d’éloges à celle du surintendant Fouquet, mais, pour contrôler les opérations de ce ministre, il recommanda au roi son intendant Jean-Baptiste Colbert. La défiance pour Fouquet et la confiance pour Colbert entrèrent dès lors dans la pensée de Louis XIV.

Quoique Mazarin ne se fît aucune illusion sur le déclin de sa santé, et qu'il vît avec une sorte d’indifférence philosophique approcher la mort, rien n’annonçait chez lui le détachement de la vie. 11 avait encore l’œil et la main aux affaires, et le ‘28 février KiCI, neuf jours avant d’expirer, il signa le traité de la France avec le duc de Lorraine, complément final de la paix des Pyrénées. Ce qui est moins honorable pour lui, c’est qu’il donnait à son immense fortune la plu-

part de ses pensées. II lui en coûtait de se séparer de ses tableaux, de ses statues, de ses meubles précieux pour lesquels il avait une passion de connaisseur italien. Il lui en coûtait de se séparer de son or, qu'il aimait en avare, recherchant encore, au bord de la tombe, les profits accoutumés du jeu. Il fallut pourtant qu’il songeât à dresser l'acte où étaient déposées ses volontés dernières. La honte lui vint alors de déclarer authentiquement l’énormité de cette fortune si mal , acquise, et il imagina un triste expédient, sinon pour rassurer sa conscience, au moins pour donner à sa possession une apparente légitimité. II fit donation de tous ses biens au roi qui les lui rendit. Un seul neveu lui restait, le moins digne de son affection : il lui donna le duché de Nivernais, avec une somme considérable. Mais ce ne fut pas à Alphonse Mancini qu’échut, avec le nom de Mazarin à perpétuer, la part principale de ce prodigieux héritage. Soit par un témoignage suprême de reconnaissance envers Richelieu, son bienfaiteur, soit, comme l’affirme Mme de Motteville,pour l’étrange plaisir d’entasser ses trésors sur la tête d’un homme déjà démésurement riche, le cardinal, en instituant comme sa légataire universelle, sa nièce Hortense Mancini, la maria au marquis de la Meilleraie, fils du maréchal, lequel devenait duc de Mazarin par le fait de ce mariage. Ses six autres nièces reçurent de lui en capital ou en revenu des sommes qui égalaient leur fortune au rang où les avaient fait monter leurs illustres alliances \ Les plus considérables de

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