DEPUIS LA .MOHT DE MA/.AR1N JUSQU’A LA PAIX DA IX-LA-CHAPELLE
Mazarin seul avait deviné Louis XIV, lorsqu'il avait dit : « il y a en lui de l'étoffe pour faire quatre rois ; » le reste de la cour ne connaissait du jeune monarque que l’extérieur. II y avait dans toute sa personne quelque chose de très-royal; la noble régularité de ses traits était accompagnée d’une remarquable expression de gravité; son maintien avait autant de dignité que de grâce; sa parole était brève et mesurée; tout respirait en lui le commandement. Mais rien n’annonçait qu’il eût les qualités, ni même le goût du gouvernement. On le voyait aimant à donner la royauté en spectacle dans les fêtes, montrant dans les ballets la majestueuse élégance de sa taille, et enclin chaque jour davantage aux assiduités de la galanterie; on le voyait ardent à la chasse, et faisant admirer volontiers dans les exercices du corps sa vigueur et son adresse; rien ne faisait croire que son intelligence, dont la culture avait été négligée, se fût développée, que sa volonté, à l’usage de la quelle il semblait avoir renoncé, se fût fortifiée; il n’avait jamais cessé de
témoigner la plus filiale soumission à sa mère, jamais il n’avait songé à redemander au cardinal Mazarin la moindre parcelle de son autorité. On était donc fondé à croire autour de lui que le ministériat , depuis trentesix ans dominant en France, allait subir tout au plus une courte interruption. On ignorait que sous ces dehors de la jeunesse se cachaient chez Louis XIV un esprit sérieux, réfléchi, appliqué, avec un très-ferme caractère. Passionné pour la gloire, il s’était dit qu elle n’était point faite pour « le3 rois fainéants, » et 1 idée qu’il avait conçue des devoirs de la royauté était si haute, qu’elle explique jusqu’à un certain point son peu d’empressement à en prendre sur lui la charge. Mais, une fois Mazarin mort, il la prit résolûment et la prit tout entière; il mit sa conscience à exercer seul le pouvoir qu’il croyait délégué de Dieu à lui seul. 11 se promit d’être roi absolu, et il le fut, à la sueur de son front, jusqu’au dernier jour de son règne. Comme l’ordre et la règle étaient le premier besoin de son esprit, il voulut tout d’abord y assujettir sa propre existence, et Mazarin avait à peine fermé les yeux, que, seul dans son cabinet, avant de quitter Yincennes, il avait, au rapport de Mme de Motteville, « travaillé deux heures au règlement de « sa vie et de se9 affaires. » De ce travail, qui ne pouvait être qu’une ébauche, sortit bientôt un plan de partage des journées royales entre les devoirs et les plaisirs , partage immuable , dans lequel les uns ne cédèrent jamais la place aux autres. Le duc de Saint- Simon, plus volontiers détracteur que juge impartial de Louis XIV, convient qu’il était né avec l'amour du
bien, du juste et du vrai ; et les mémoires 1 destiués par le monarque à l'instruction de son lils, attestent mieux que toute autre chose qu’il ne séparait point la pensée d’être un bon roi de celle d être un grand roi, dans ces premières années où l'honnêteté native de son âme n’avait été altérée ni par l’usage prolongé du pouvoir qui en amène trop aisément l’abus, ni par les passions, ni par la flatterie qui les encourage. Il y a dans ces mémoires une inspiration vraiment religieuse, autant de droiture de cœur que d esprit, une grande fermeté de jugement, et de nobles et sages maximes sur les obligations imposées à qui doit gouverner les hommes. La responsabilité qu’il encourait devant Dieu en voulant tout décider par lui-même conduisit nécessairement alors Louis XIV à vouloir tout étudier, tout connaître dans la vaste machine de l'administration de son royaume. 11 s'y appliqua avec le soin le plus consciencieux, joignant à l’exactitude d’un esprit très-pratique une rare puissance de travail, et il ne tarda pas à étonner les ministres en exigeant d’eux sur ses « affaires » plus de lumières que souvent ils ne pouvaient lui en fournir.
Il n'eut pas besoin d’un long effort d attention pour reconnaître que de ces grandes affaires l’étal des finances était la première qui réclamait sa sollicitude. Fouquet se faisait remarquer à la cour parmi ceux qui répétaient le plus haut et le plus imprudemment
1. Ces mémoires et instructions de Louis XIV à son lits furent rédigés en 1670 par Pellisson sous les yeux du roi et corrigés de sa propre main, au même temps où il confiait à Bossuet l’éducatioa du grand Dauphin.
que la résolution annoncée par le roi de gouverner par lui-même ne tiendrait point trois mois; le présomptueux surintendant ne dissimulait même pas sa prétention de succéder à Mazarin. Ébloui par les succès que lui procuraient la facilité brillante de son esprit, ses manières de parfait courtisan, son opulence et ses largesses plus que royales, il ne mettait nulle borne aux visées de son ambition, et se jouait en insensé au bord de l’abîme où il allait tomber. La première pensée de Louis XIV n'était pas de traiter avec rigueur son ministre infidèle : il voulait suivre l’avis de Mazarin et maintenir Fouquet dans son poste, en se contentant de le faire surveiller par Colbert. Aussi en exigeant de lui un compte entièrement vrai de la situation des finances, lui promit-il pour le passé indulgence et oubli, mais à condition d’une gestion irréprochable pour l’avenir. Fouquet ne profita point de l'avertissement; perdu dans le chaos qu’il avait créé lui-même, il n’osa, et peut-être ne put-il pas faire connaître- au roi toute la vérité : il annonça des réformes, mais sans projet sérieux de les accomplir; il eût fallu qu’avant tout il se réformât lui-même, et tarît la source impure de ses immenses revenus. Il continua donc de tromper le roi, faisant tout pour l'empêcher de voir clair dans les comptes qu’il lui présentait, diminuant les états de revenus et augmentant ceux des dépenses, et accroissant soigneusement 1a confusion de la veille par celle du lendemain. Fouquet ne songeait pas que derrière Louis XIV il y avait l’œil jaloux et vigilant de Colbert qui pénétrait toutes ses ruses, rectifiait ses chiffres trompeurs, et dissi-
paît les ténèbres artificieusement amassées dans l’esprit du roi. Le parti de Louis XIV fut pris dès lors: « la vue des vastes établissements que cet homme avait projetés, dit-il dans ses mémoires, et les insolentes acquisitions qu'il avait faites ne pouvaient que convaincre tous les esprits du déréglement de son ambition, et la calamité générale de mes peuples sollicitait ma justice contre lui; mais ce qui le rendait plus coupable envers moi, était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle espérance de me tromper, et, bien loin d’en être plus sage, il tâchait seulement d’en être plus adroit. » Après avoir ainsi exposé les motifs qui le déterminèrent à perdre le surintendant, le roi s’arrête avec complaisance sur la longue dissimulation avec laquelle il sut l’endormir sur le coup qu'il lui préparait : quatre mois durant Fouquet se crut aussi solidement établi que jamais dans la faveur royale. Sa confiance était si aveugle qu’il ne soupçonna pas le piège qu’on lui tendit, en l'amenant à vendre sa charge de procureur général. Far l'empressement qu’il mit à procurer, au moyen de cette vente, un million de livres au roi qui avait besoin de cette somme, il se dépouilla du privilège d’être jugé par le Parlement en corps, toutes chambres assemblées. Vint ensuite la célèbre fête de Vaux, à laquelle Louis XIV s’invita lui-même, pour juger par ses propres yeux des magnificences de ce séjour, auxquelles celles d'aucune des résidences royales ne se pouvaient comparer (17 août). L’insolent étalage des armes et de la devise de Fouquet par-
tout offertes 1 à ses regards irrita si violemment le roi, qu’il songea un instant à faire arrêter son audacieux sujet au milieu même de la fête. Anne d’Autriche le retint. On ajoute que la vue d'un portrait de Mlle de la Vallière, pour laquelle commençait la passion du monarque, et qui avait été un moment l’objet des poursuites mal accueillies du surintendant, acheva d’amasser dans le cœur de Louis XIV les trésors d’une colère implacable. Il sut cependant dissimuler encore, et avec les témoignages de sa bienveillance ordinaire, invita Fouquet à le suivre en Bretagne, où il allait tenir à Nantes les états de la province.
Le but réel de ce voyage n’était autre que de consommer plus sûrement la perte de Fouquet. Chose étrange ! ce petit-fils d’un armateur nantais , enrichi par le commerce, avait rêvé de recommencer la Fronde contre Mazarin tout-puissant, si Mazarin entreprenait de lui ôter la surintendance. Possesseur du duché de Penthièvre, de Guingamp et de Belle-Isle, tenant sons sa main, par des gouverneurs qu’il y avait établis, le mont Saint-Michel, Concarneau, Guérande et le Croisic, maître ainsi de plusieurs des points fortifiés de la côte de Bretagne, et comptant sur la flotte du roi que commandait une de ses créatures, Fouquet s’était fait l’illusion de croire que, pour sauver sa fortune mal acquise, il lui serait donné de renouveler en France la guerre civile. Le bruit de ses préparatifs de défense contre le cardinal était devenu depuis deux ans
1. Un écureil avec ce motto : Quo non aseendet? Jusqu’où ne montera-t-il pas ?
assez public à la cour, et l’on savait d'ailleurs qu'un vieux levain de mécontentement ne cessait de fermonter parmi les populations de la Bretagne. Ce fut pour étouffer la moindre tentative de rébellion qui se ferait en faveur du surintendant dans cette province, que Louis XIV résolut de s’y transporter avec des troupes. Au moment de suivre le roi, Fouquet commença à concevoir de sombres appréhensions ; on dit qu’il eut la pensée de se réfugier dans la forteresse de Belle-Isle, regardée alors comme imprenable. Mais de nouvelles marques de la bonté royale le rassurèrent, et il se flattait d'être définitivement vainqueur dans sa lutte contre Colbert, le jour même où il fut arrêté (5 septembre). On le transféra de Nantes au château d’Angers.
Louis XIV dit vrai lorsqu’il affirme dans ses mémoires que l’arrestation de cet homme, à qui il reprochait d’avoir voulu se faire « l’arbitre souverain de l’État » fut accueillie en France par une approbation unanime. Fouquet n’était aux yeux des peuples que l’insolent dilapidateur de la fortune publique; ce fut plus tard que la voix de ses nombreux amis s’éleva eu sa faveur, et en fit une victime. Dans le premier moment, ils tremblèrent, et Lionne, que ses vices avaient rendu l’un des pensionnaires du surintendant, eut besoin que le roi le rassurât contre le péril qu'il croyait courir. Le premier soin de Louis fut d’introduire un changement radical dans le mode de l’administration des finances. La surintendance fut abolie; un conseil royal des finances fut institué composé d’un chef et de trois conseillers; le chef,
investi d'une autorité purement nominale, fut le vieux maréchal deVilleroy, ancien gouverneur de Louis XIV; l’un des trois conseillers fut Colbert, avec le titre modeste d'intendant des finances ; mais c’était lui qui devait tenir le registre des recettes et des dépenses, sous la surveillance personnelle du roi. Colbert partit de là pour s’élever au rang du plus grand administrateur qui ait été donné à la France. Pénétré des hautes pensées du cardinal de Richelieu pour le gouvernement intérieur du rovaume, nous le verrons, afin de les réaliser, concentrer successivement entre ses mains, avec l’administration des finances, celle de la marine, des colonies, du commerce, des bâtiments du roi, partout occupé à faire le bien sans rechercher les dehors éclatants du pouvoir.
On voudrait ne trouver que l’amour désintéressé du bien public dans la rigueur sans pitié avec laquelle il seconda la passion de Louis XIV contre Fouquet; il y eut malheureusement aussi chez lui l’acharnement d’une haine personnelle. Le ministre précipité du faîte du pouvoir fut confondu avec ces traitants auxquels il avait procuré tant de scandaleux profits, et comme eux, cité devant une chambre de justice, établie pour la recherche des abus et malversations commis dans les finances depuis l'année 1Ü35. Cette ehambre, où siégeaient avec le vertueux Lamoignon, premier président du Parlement, vingt autres membres des cours souveraines, accomplit son ministère avec une inflexible sévérité : les traitants avaient offert sous Mazarin de se racheter au prix de vingt millions : on croit qu'une somme cinq fois plus forte leur fut
extorquée alors, sans compter la peine des galères et celle de mort même qui fut prononcée contre plusieurs. Ces rigueurs, en même temps qu’elles remplissaient le trésor, donnaient satisfaction à l’opinion publique ; mais la disposition des esprits n’était déjà plus la même, lorsque, trois ans après l’arrestation de Fouquet, son procès commença. 11 n’était pas seulement poursuivi comme concussionnaire ; le plan de résistance armée qu’il avait préparé en Bretagne, pour le cas où Mazarin l’eut fait arrêter, avait été trouvé derrière une des glaces de sa voluptueuse demeure de Saint-Mandé, et avait servi de fondement à une accusation de haute trahison. Quiconque a lu les lettres de Mme de Sévigné sait l’intérêt passionné que portaient à Fouquet une partie de la cour, presque tout le corps de la magistrature, les gens de lettres et les artistes reconnaissants de ses bienfaits, tout ce public français enfin pour qui un accusé devient innocent dès que le pouvoir entreprend de faire pencher contre lui les balances de la justice. Or, ni Colbert, ni le roi même ne dissimulèrent les efforts de tout genre qu’ils firent pour obtenir des juges un arrêt de mort. Fouquet. de son côté, se défendit avec un sang-froid et une habileté admirables. Quelque criminel que fût son projet d’insurrection, il sut en atténuer la gravité en le présentant comme un rêve insensé qu’il n’avait jamais pensé à réaliser, et quant à ses malversations, il établit avec la plus claire évidence, quelles avaient été toutes sues, autorisées et partagées par le cardinal Mazarin. La question n’était pas pour lui d'être acquitté ; il ne méritait pas et ne
pouvait espérer de l'être ; il s’agissait de dérober sa tête au bourreau. Les tentatives faites pour violenter la conscience des magistrats, jointes au zèle infatigable des amis de l’accusé, lui valurent la faveur d’une simple sentence de bannissement (20 décembre 1664). Le maître des requêtes d Ormesson, qui le premier émit ce vote, donna un généreux exemple que suivirent douze autres des juges : neuf votèrent pour la peine de mort. On sait comment Louis XIV, usant de son droit de commuer sa peine pour l’aggraver. condamna Fouquet à un emprisonnement perpétuel dans la forteresse de Pignerol. C’était de la part du monarque un abus de sa prérogative souveraine, mais non pas une rigueur gratuite : il lui était permis de craindre les entreprises d’un esprit aussi audacieux et aussi remuant, portant à Vienne ou à Madrid le secret de l’État dont il avait été si longtemps dépositaire. La captivité de Fouquet dura jusqu’à sa mort en 1680 : elle eut le salutaire effet de le faire rentrer en lui-même, et de changer le dissipateur et le libertin effréné en un chrétien pénitent '.
1. On a prétendu de nos jours faire do Fouquet le héros de la légende du Masque Je fer, et par suite retarder sa mort jusqu'en 1703. Cette hypothèse ne soutient pas l’examen ; elle est démentie et par les détails très-précis que l’on a sur la fin de Fouquet, et par touceux que 1 histoire a pu recueillir sur le mystérieux prisonnier. Voir Voltaire, Siccle de Louis XIV, et Dictionnaire philosophique, ana, anecdotes. On nous permettra de raconter à ce sujet une particularité que nous tenons de la bouche du feu roi Louis-Philippe. Lorsqu'on 1800 ce prince se retrouva en Angleterre avec Monsieur, comte d’Artois, celui-ciluidit dans une de leurs premières conversations : « Vous devez savoir, vous, ce que c’était que le Masque de fer. — Non, pas le moins du monde, répondit le duc d’Orléans. — Mais M. le Régent l’a su, et je croyais que, comme l’ainé de
Nous avons anticipé sur le cours des événements pour conduire à son terme ce procès qui tint les esprits dans une si longue et si vive émotion. 11 faut que nous retournions maintenant en arrière pour suivre Louis XIV dans les premiers travaux de son gouvernement personnel. Avec Colbert, à qui il a donné place, comme on l’a vu , dans un poste encore subalterne, au conseil des finances, Letellier et Lionne sont les seuls ministres associés au développement de sa politique. Lionne, diplomate supérieur, est entré dans la pensée royale en signalant à Louis XIV le parti qu'il pourra tirer de la négligence du cabinet espagnol à payer dans les délais convenus la dot de la reine; c’est également par son conseil que n’ont point été renouvelées les renonciations stipulées par le traité des Pyrénées. Agrandir la maison de France aux dépens de celle d’Autriche est la tradition de Richelieu et de Mazarin que suit Lionne, et à laquelle le roi se promet bien de rester fidèle. Letellier, habile et vigilant administrateur, est pour le monarque un instrument précieux avec lequel il se propose de donner à son armée une plus régulière et plus forte organisation. Plusieurs abus sont tout d’abord supprimés dans l’intérêt du
votre branche, vous l’aviez dû savoir aussi. — J’ai la certitude que M. le Régent a connu ce secret, mais personne de notre maison ne l’a connu après lui. — C’est singulier, reprit Monsieur : de notre côté, mon frère Louis XVI est le dernier qui l’ait su. Ni le roi (Louis XVIII), ni moi n’en avons jamais eu connaissance. — Ce secret, transmis si soigneusement, si scrupuleusement gardé, et emporté au tombeau par Louis XVI, ne pouvait être, à ce qu’il semble, qu'un secret de famille d’une haute importance, ne concernant pas plus Fouquet que l’obscur chevalier Mattioli.
bon ordre et du libre exercice de l’autorité royale. Les gouverneurs des places fortes levaient les impôts, et trop souvent à leur profit, dans les villes où ils commandaient; ce privilège leur est retiré : ils choisissaient les officiers placés sous leurs ordres; la nomination en retourne au roi. Même réduction dans les exorbitantes prérogatives des gouverneurs et des lieutenants généraux de provinces, dont la dépouille revient aux intendants, agents de Iordre civil, étrangers aux prétentions de la puissance militaire. On commence à voir entrer en action cette volonté absolue qui doit donner à la centralisation moderne sa plus haute, formule par le mot si connu : « l’État c’est moi. » Au dehors, est repris contre l’Espagne le système de guerre indirecte, au milieu de la paix, dont l’exemple avait été donné par le cardinal de Richelieu. Louis XIV, de son propre aveu, ne voyait dans les traités conclus avec une puissance ennemie d’autre obligation que celle de s’abstenir de « toute sorte d’hostilité extérieure et de démonstration publique de mauvaise volonté; » il y attachait la même valeur qu’à « ces compliments absolument nécessaires pour vivre ensemble dans le monde, et qui n'ont qu’une signification bien au-dessous de ce qu’ils sonnent. » Les infractions secrètes « étaient à ses yeux toujours permises, parce que toujours on les attend l'un de l’autre. » D'après ce principe, Louis ne se fit aucun scrupule, quoiqu’il eût pris l'engagement contraire, fie prêter une assistance indirecte au Portugal. Il réconcilia le roi Alphonse VI avec les Provinces-Unies, essaya sans succès d’obtenir que Mlle de Montpensier
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donnât sa main et sa fortune à cet indigne prince, mais fut plus heureux dans ses efforts auprès du roi d'Angleterre Charles II, qu'il détermina à épouser l’infante Isabelle de Bragance, et à qui il promit tous les ans deux cent mille livres, destinées à la solde des troupes portugaises. Il fit plus, et. par le conseil de Turenne, il envoya à Alphonse VI un général protestant, le comte de Schtinberg', accompagné de quatrevingts officiers et de quelques centaines de cavaliers français, secours efficace, avec lequel la petite armée portugaise, bien commandée et pourvue d’une meilleure organisation, finit par assurer l’indépendance de son pays. Louis XIV, au même temps, menaçait de trancher par l’épée, la question de préséance restée indécise aux conférences des Pyrénées entre les cours de France et d’Espagne. 11 y avait eu dans les rues de Londres un conflit à main armée, au sujet du pas, entre les gens des ambassadeurs des deux couronnes, le comte d’Estrades et le baron de Watleville (octobre 1661). Les Français, cédant au nombre, avaient eu le dessous. La réparation demandée par Ixuiis XIV à Philippe IV fut si altière, que celui-ci prit prétexte de son âge pour se montrer le plus sage, et fit défense à ses ambassadeurs de concourir désormais avec ceux du roi très-chrétien. La hauteur du roi ne fut pas moindre à maintenir sur les mers l’égalité du pavillon français au pavillon britannique. Quoiqu’il vîntdemarier son frère à madame Henriette, sœur de Charles II
1. Il n’appartenait point à la même famille que le duc de Schomberg, mort en 1656.
(mars 1661), quoiqu’il entrât dans les vues de sa politique de resserrer de plus en plus son alliance avec l’Angleterre, il réclama fièrement son droit, annonçant qu'il mettrait bientôt ses forces de mer en état de le soutenir. Il fut convenu qu’en cas de rencontre les escadres des deux nations n’auraient point à se saluer. Charles II ne tarda pas du reste à montrer qu’il portait moins haut que Louis l’orgueil de sa couronne : prodigue et toujours sans argent, il consentit à la restitution de Dunkerque moyennant cinq millions de livres (27 octobre 1662). L’Angleterre en poussa un cri d’indignation, <*t la France un cri de joie. Louis XIV ne perdit pas un moment pour faire à la fois de Dunkerque un riche port de commerce et un port de guerre redoutable. Un moment il crut par un acte semblable assurer au royaume l'adjonction définitive de la Lorraine. Leduc Charles IV, à qui les années n’avaient pas apporté la sagesse, avait eu la fantaisie d’échanger son duché contre une pension annuelle d’un million de livres et le rang de princes du sang français garanti à lui et à tous ceux de sa maison. Un traité fut signé avec lui dans ces termes le 6 février 1662; mais ce traité n’ayant pas été ratifié par ses héritiers, et le caprice du vieux duc ayant tourné ailleurs, il réclama le bénéfice de la convention du 1" mars 1661 qui lui rendait ses états. Louis XIV ne refusa point de les lui restituer, mais ce fut après s’être fait livrer pour la démolir la plaee.de Marsal, la seule fortifiée que conservât le duché (août 1663). Si la Lorraine ne lui appartenait pas, elle restait au moins à sa discrétion.
Quelques mois après qu’avait eu lieu à Londres la
lutte armée entre les gens des ambassadeurs de France et d’Espagne, une scène du même genre se passa à Rome, (20 août 1662) et cette fois ce fut l’autorité pontificale, si longtemps accoutumée à recevoir les soumissions des rois, qui dut faire satisfaction à Louis XIV. Une querelle s'était engagée entre la garde corse du pape Alexandre VII et les nombreux doméstiquesduduc de Créquy, envoyé extraordinaire du roi. Les Corses, après avoir repoussé des gens moins bien armés qu’eux, se portèrent au palais de l’ambassadeur, firent feu sur le balcon, où il s’était montré pour apaiser le tumulte, et tirèrent sur le carrosse de la duchesse de CréqTiy, qui rentrait chez elle à cette heure même. Un dé ses pages fut tué. Les Français pouvaient avoir été les agresseurs; mais les faits qui avaient suivi n’en étaient pas moins une éclatante violation du droit des gens, s’il était vrai surtout, comme tout semblait le prouver, que le frère du pape don Mario Chigi, commandant des troupes pontificales et le cardinal Imperiali, gouverneur de Rome, avaient été les secrets instigateurs de ces actes de violence. Le duc de Créquy demanda aussitôt réparation au pape, qui, plein de rancune contre la France depuis la paix des Pyrénées où sa médiation avait été refusée, se contenta d’exprimer un vague regret de ce qui s’était passé et n'offrit que des satisfactions illusoires. Créquy sortit de Rome, et bientôt une lettre, où éclataient tous les ressentiments de Louis XIV, vint avertir Alexandre Vil du péril qui le menaçait. Il ne parut pas intimidé, et s’adressa à Vienne et à Madrid pour s’assurer des secours. Vienne était alors menacée par les Turcs,
et les Portugais suffisaient à tenir en échec toute la puissance espagnole. Alexandre VII comprit un peu tard ce qu’il avait à craindre de la menace de Louis XIV, lorsqu’il apprit que, sur un arrêt rendu parle parlement de Provence, le Comtat d’Avignon avait été violemment saisi et que des troupes françaises, rassemblées dans les duchés de Parme et Modène, s’apprêtaient à marcher sur Rome (novembre 1663). Frappé de terreur, il se décida à traiter avant le terme extrême qui lui avait été fixé par le roi de France, et le 1 2 février 1 664 furent réglées à Pi se les conditions auxquelles il dut se soumettre.il s’engageait à exiler de Rome, son frère don Mario Chigi, et à envoyer le cardinal son neveu, comme légat à lalere, pour porter à Louis XIV ses satisfactions ; il devait en outre casser la garde corse, et faire construire sur une des places de Rome une pyramide, portant une inscription destinée à perpétuer le souvenir de l’insulte et de la réparation. C’était là une triste victoire pour le roi très-chrétien ; son orgueil eût pu se satisfaire des conditions qu’il avait imposées sans en exiger jusqu’au bout l’humiliant accomplissement, et sa gloire dont il était si jaloux, n'eût rien perdu à ne pas faire comparaître abaissée au pied de son trône la majesté du chef de l’Église.
A voir cette activité laborieuse de Louis XIV au dedans et au dehors de son royaume, on serait tenté de le croire livré tout entier aux affaires et ayant renoncé aux plaisirs. C’était l’époque au contraire où sa cour s’animait de plus en plus parle perpétuel mouvement des fêtes. En cela il ne suivait pas seulement son goût pour l’éclat et la magnificence, il réalisait aussi unedes
idées de sa politique; il voulait, ainsi qu’il le dit luimême,® lier avec lui d'affection les gens de qualité; » pour parler un langage plus exact, il voulait tenir la haute noblesse toujours rassemblée autour de sa personne et ne lui laisser d'autre existence que celle de la cour. Il y réussit au delà de ses désirs, et vit bientôt les plus remuants esprits de la Fronde se disputer, comme but suprême de leur ambition, les chaînes dorées de la domesticité royale. Les plus simples faveurs, l’honneur de figurer à côté de lui dans les carrousels ou dans les ballets, celui de porter le jmte-au-corps d brevet, acquirent aux yeux des seigneurs du plus haut rang un prix infini ; les pensions achevèrent l’œuvre de leur dépendance. Ce ne fut pas un des moins curieux spectacles que de voir, au commencement de l’année 1662, M. le Prince récemment amnistié , commander une des cinq quadrilles dans le fameux carrousel de la place des Tuileries : le héros de Rocroy n'était plus que le premier des courtisans. Nous n’avons pas besoin de rappeler la part qu’avait la galanterie dans ces lètes. Louis XIV avait accordé aux supplications de sa mère de ne pas laisser éclater le secret déjà deviné autour de lui de sa passion pour Mlle de la Vallière avant les couches de la reine. Mais après que cette princesse eût donné le 1" novembre 1661 un héritier à la couronne, il mit moins de réserve dans sa conduite, et commença le long scandale de ses infidélités conjugales. On sait que ce fut pour Mlle de la Vallière que furent données à Versailles en 1664 ces fêtes qui ne durèrent pas moins de sept jours, et dont l’éclat fabuleux laissa aux
contemporains un souvenir ineffaçable. Une suite de jeux chevaleresques se succéda dans lesquels le roi remporta quatre fois le prix; l’ancienne mythologie charma les regards par le tableau vivant de ses fictions les plus riantes; la nuit s’éclaira ensuite par des feux plus resplendissants que ceux du jour ; des festins somptueux, des danses accompagnées d’une musique délicieuse, Molière enfin, avec la Princesse il'Elide , le Mariage forcé et les trois premiers actes du Tartufe, achevèrent l’enchantement de ces journées sans exemple dans les annales des cours. Celle à qui Louis XIV fesait hommage de ces merveilles en jouit confondue dans la foule : elle ne tarda pas à sortir de l’ombre discrète où se cachait encore à demi son déshonneur, et, sous le titre trop éclatant de duchesse delà Vallière(1667), elle commença une pénitenceque le temps devait rendre si complète et si exemplaire. 11 importe d’ajouter que le roi, tout en donnant à la cour de si regrettables exemples, ne cessa de lui donner en même temps celui de la politesse la plus respectueuse, de la plus décente gravité dans ses relations avec les femmes; jamais il ne se permit ou ne permit rien de semblable à ce qu'avait vu la cour des Valois et à ce que vit ensuite celle de Louis XV; Versailles, sous Louis XIV, fut pour la France et pour l Europe l’école des convenances sociales, le modèle de l’élégance et de la dignité dans le langage et les manières.
Nous voyons, à cette époque, rentrer humblement en France déchu de toutes les prétentions de son ambition et de son orgueil, le cardinal de Retz ; il a accepté l'abbaye de Saint-Denis en échange de l’ar-
chevêche de Paris ( 1 664) . Nous voyons en même temps parmi les courtisans docilement rangés autour du monarque, l’ancien roi des balles, le duc de Beaufort. Celui-ci jaloux de donner quelque relief à sa charge de grand amiral, obtint du roi le commandement d’une escadre destinée à châtier la piraterie barbares que dans la Méditerranée. Il s’empara tout d'abord par un heureux coup de main de Gigelli, l'un des points fortifiés de la côte africaine; (22 juillet) mais on négligea de s’y retrancher, et les Français accablés par le nombre, furent bientôt contraints de se rembarquer. Heureusement se trouvait sous les ordres de Beaufort un homme de mer consommé, le chevalier Paul, vaillant provençal, que ses services avaient fait monter des rangs inférieurs de la marine aux honneurs du commandement. Paul détruisit successivement deux flotiiles barbaresques. et les régences de Tunis et d’Alger l’une le 25 novembre 1665, l’autre le 17 mai 1666, subirent, sous la menuce des canons français, les conditions qu'il plut à Louis XIV de leur imposer. Le commerce de la France désormais fut affranchi des insuites de la piraterie, et le pavillon aux Oeursdelis flotta respecté dans la Méditerranée. Ç’avait été pour la conscience du roi une satisfaction de frapper le coup sur les Musulmans, au temps où il venait d’humilier la papauté. Il goûta, et plus vivement encore le même plaisir, en contribuant à sauver T Empire de l’invasion des Ottomans. L’empereur Léopold , menacé dans Vienne par le grand visir Achmet-Kouprougli, avait invoqué les secours de la Diète germanique et en particulier ceux de l’alliance du Rhin.
Louis XIV qui, fidèle à la politique deMazarin, venait de proroger pour trois ans son accession à cette alliance, se regarda comme obligé de répondre pour sa part à l’appel de Léopold, et il envoya six mille Français, commandés par le comte de Coligny, se joindre en Hongrie aux troupes impériales. Ces intrépides auxiliaires secondèrent puissamment à la bataille de Saint-Gothard, sur le Raab, les habiles dispositions de Monteeuculli, et eurent une grande part dans la victoire (1" août 1664). Le jaloux orgueil de Léopold en prit ombrage, et il se bâta de conclure la paix avec le visir turc, comme s’il eût été vaincu et non vainqueur, afin de se dérober à la protection de la France.
Telle était, en effet, la position dominante acquise àLouisXIV en Europe par la hauteur de son caractère, par la force de son gouvernement et par ses alliances, que. les projets de son ambition, sans qu'il les eût dévoilés, commençaient à répandre autour de lui l’inquiétude. Tandis que l’Espagne, endormie du sommeil de son roi vieillissant, semblait ignorer le regard de convoitise que le puissant monarque tenait attaché sur la Flandre et la Franche-Comté, derrière elle et pour elle veillaient ses anciens ennemis les Hollandais, troublés par la pensée de voir «e rapprocher de leur fi'ontière celle de la France. Deux partis divisaient les Provinces-Unies : le parti militaire du stathoudérat et celui de la bourgeoisie commerçante et républicaine. C’était le dernier qui, depuis la mort de Frédéric-Henri de Nassau, était en possession du pouvoir. Il avait pour chef le grand pensionnaire Jean de Witl,
vertueux patriote et habile homme d’Élat, qui tenait à honneur pour le peuple hollandais de rester l'allié du petit-fils de Henri IV. Ce sentiment n’aveuglait pas toutefois Jean de Witt sur les périls que pouvaient faire courir à sa patrie la faiblesse de l’Espagne et la puissance de Louis XIV. 11 essaya de faire revivre le projet qu’avait conçu un instant Richelieu, d’unir la France et la Hollande dans un commun effort pourconquérir les Pays-Bas espagnols et ériger ensuite ces provinces en une république placée sous la protection des deux états. En lui-même, ce projet avait quelque chose de très-peu pratique ; Richelieu ne l'avait adopté que comme un expédient transitoire; son but réel était de faire rentrer la Belgique au sein de la monarchie française. C'était également le but que poursuivait Louis XIV, avec l’espoir plus prochain de l’atteindre. Aussi trouvant l’alliance des Provinces-Unies suffisamment payée par les avantages commerciaux que leur assurait le traitéconclu avec elles en 1662, refusa-t-il de lier plus étroitement sa politique à la leur; il voulait avant tout avoir les mains libres pour l’heure où s’ouvrirait la succession de Philippe IV. Il eût passionnément désiré, dans cet intérêt, rester en dehors de la guerre qui se ralluma alors entre la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies. La marine anglaise, enorgueilliedesavantagesqu’elleavait dus au génie de Cromwell inspirant et dirigeant l'audace de Blake, ne cessait de troubler le riche commerce de la Hollande dont elle était jalouse et d’assaillir ses colonies. Les représailles s’en suivirent ; puis la rupture éclata. Après avoir saisi selon sa pratique habituelle, plus de cent navires
marchands appartenant aux Hollandais, le cabinet britannique lança sa déclaration de guerre (22 février 1665). A l'instant même le ministre des Provinces-Unies à Paris réclama de la France les secours auxquels le traité d'alliance défensive signé en 1662 l'ohlgeait envers la Hollande.
Louis XIV, aussi longtemps qu’il le put, éluda l’accomplissement de cette embarrassante obligeât ion. Avec, sa pensée fixe de réclamer l'héritage des Pays-Bas, lors de la mort de Philippe IV, il lui importait à peu près également de ménageries deux puissances belligérantes. 11 tâcha d’abord, mais sans succès, de leur faire acceptersa médiation ; il mit ensuite pour condition aux secours que Jean de Witt lui demandait la reconnaissance des droits de la reine, son épouse, sur une partie des provinces belges; trouvant enfin le grand pensionnaire inflexible à réclamer avant tout l’exécution des clauses du traité de 1662, il se détermina à envoyer quelques-unes de ses meilleures troupes, sous les ordres du marquis de Pradel, pour chasser du territoire hollandais les bandes pillardes de l’évêque de Munster, prélat guerrier, qui s’était mis à la solde de l’Angleterre (octobre 1665). En ce moment même, Philippe IV venait de mourir (17 septembre). Le dernier effort tenté par ce prince pour faire rentrer le Portugal sous sa domination avait abouti à la désastreuse bataille de Villavieiosa (17 juin); o Dieu le veut ! » s’était-il écrié, en s'humiliant sous ce nouveau revers, et il n’y avait survécu que trois mois. Faire valoir les droits prétendus de sa femme sur les Pays-Bas devintdès lors tout le travail de la politique de Louis XIV. iv 29
Il se garda toutefois de précipiter ses mesures. Poulie moment, il lui suffisait d’avoir annoncé et recommandé à l’attention du gouvernement espagnol les titres qu’il croyait avoir à une partie de la succession du feu roi. L’héritier de Philippe IV était un enfant de quatre ans, vieux en naissant, et destiné à faire attendre chaque jour qu’il vécut sa mort pour le lendemain. La régence était aux mains de sa mère, Marie-Anne d’Autriche, sœur de l'empereur Léopold, gouvernée elle-même par un jésuite allemand , le P. Nithard, son confesseur. Avec un pareil gouvernement, Louis XIV pouvait tout oser; mais il tenait à faire preuve de modération, et sa mère lui servit d’interprète pour revendiquer à Madrid la concession amiable de ce qui lui était dû. Anne d’Autriche voulait à tout prix prévenir le renouvellement de la guerre entre les deux couronnes. Elle n’eut pas le chagrin d’en être témoin. 11 y avait plusieurs mois que les atteintes d’un mal cruel et irrémédiable la préparaient à sa fin : son âme de plus en plus tournée vers le ciel, souffrait du désordre trop public de la vie du roi; elle l’avait trouvé dur envers elle, puis ramené à ses genoux par la tendresse filiale, mais ne s’en refusant pas moins à rien faire de ce qu’elle lui demandait. Aussi mourut-elle dans un triste et profond détachement de la vie (2f janvier 1666). Il est juste d’ajouter que Louis XIV reçut avec les marques de la plus vive douleur le dernier adieu et la bénédiction de sa mère.
Cependant la guerre, si acharnée au temps de Cromwell , avait recommencé avec plus de fureur
encore entre les deux puissances maritimes, lîne grande bataille navale avait été livrée sur la côte du comté de Sufiolk ; plus de deux cents bâtiments de guerre s étaient canonnés ou abordés, et après neuf heures d’une lutte opiniâtre, la victoire était restée aux Anglais que commandait le duc d’York (13 juin 1665). Jean de VVitt, par des prodiges d’activité et d’énergie, mit la flotte en état de reprendre la mer à la lin du mois de juillet; il s'embarqua lui-même avec son fidèle ami Ruyter, et malgré les vents furieux qui le repoussaient des côtes d’Angleterre, il alla à l'entrée de la Tamise, offrir la bataille à l’ennemi qui ne l’accepta pas. La peste, qui sévissait alors à Londres, faisait sur les vaisseaux anglais les mêmes ravages (octobre). 11 n’était plus possible à Louis XIV de rester spectateur immobile de ce duel redoutable, malgré le désir qu’il en pouvait avoir. Charles II lui promettait bien de le laisser agir, comme il voudrait, aux Pays-Bas, si la France ne venait pas au socours de la Hollande; mais le roi ne trouva pas cette promesse assez sûre pour y sacrifier les engagements qui le liaient aux Provinces-Unies, et après avoir donné au monarque anglais la secrète assurance de n’en pas moins rester avec lui dans des termes amicaux, il lui déclara la guerre (26 janvier 1666). Les hostilités contre l’Angleterre n’eurent rien de sérieux qu’une attaque contre quelques-unes des petites Antilles qui lui furent enlevées : ce que réclamait à grands cris Jean de Witt, la réunion de l’escadre française à la sienne, ne lui fut point accordé. Tout porte à croire que l'impéritie du duc de Beaufort, plus que la volonté
(lu roi, contribua à ce résultat qui mécontenta justement les Hollandais. Cette année encore ils eurent à soutenir seuls le poids de la guerre ; une nouvelle bataille, qui ne dura pas moins de quatre jours, s’engagea non loin de Dunkerque, et tout le courage et l'habileté de Monk cédèrent à la supériorité du génie de Ruyter (13-16 juin 1666). Sept semaines après, la mésintelligence de ce grand homme de mer avec Tromp, son collègue et son rival, rendit l’avantage aux Anglais (4 août) : le duc de Beaufort, qui avait l'ordre de le rejoindre, ne le put ou ne le sut pas faire; il s’était avancé jusqu’à Dieppe, et ne rencontrant pas les Hollandais, il rentra à Brest, après avoir, non sans honneur, soutenu un combat contre un détachement de la flotte britannique.
Quelque heureux qu’eût été jusque-là Lionne à aplanir par la voie des négociations les difficultés qui pouvaient s’opposer à l’accomplissement du grand dessein de Louis XIV, l’impatience gagnait le monarque, et il avait résolu d'agir militairement au printemps de 1667. Un traité d’alliance offensive conclu avec le Portugal devait occuper le faible cabinet de Madrid à l une de ses frontières; l’or français largement distribué parmi les princes d’Allemagne, avait suppléé aux engagements non renouvelés de la ligue du Rhin , et l'empereur devait trouver la route fermée à ses troupes, s’il entreprenait de porter secours aux Pays-Bas espagnols. Lionne enfin venait de négocier un arrangement clandestin, en vertu duquel les petites Antilles, dont la perte froissait l’orgueil et les intérêts de l’Angleterre, lui seraient restituées, moyennant la
promesse faite par Charles 11 de ne point eontrarier pendant un an la politique du roi de France (avril 1667). U en avait coûté d’autant moins à Charles de souscrire à cette convention , que le grand incendie de Londres, succédant à la peste, avait pour effet nécessaire de le réduire à une impuissance momentanée. Restait à endormir la patriotique vigilance de Jean de Witt. On crut y parvenir en faisant signer à la Haye par le comte d’Estradesde nouvelles stipulations pour la réunion des deux flottes pendant la campagne de 1667 : la France d’ailleurs, aussi bien que les états généraux, étaient convenus d’envoyer un ambassadeur à Bréda, où des conférences pour la paix allaient s ouvrir sous la médiation de la Suède.
Le roi crut alors l’heure venue de dévoiler entièrement à la face de l’Europe le secret, à demi connu, de sa politique. 11 n’avait rien à apprendre au cabinet espagnol, avec lequel depuis plus d’un an il discutait ses prétentions dans un échange de notes diplomatiques. Son art avait été de laisser croire qu’il était disposé à s’en tenir à cette pacifique discussion ; le marquis de Castel-Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas, avait donné en vain avis à Madrid des préparatifs militaires de la France : il n’avait point été écouté. Aussi la foudre tombant sur le palais de l’Escurial eût moins étonné la régente que ne le fit la lettre de Louis XIV, par laquelle ce prince lui annonçait sa résolution de marcher en personne à la tète de son armée pour se mettre en possession de ce qui lui appartenait dans les Pays-Bas, du chef de la reine. Il ajoutait n’entendre pas « que de sa part la paix fût rom-
pue par cette entrée, quoique à main armée, puisqu’il ne marchait que pour tâcher de se mettre en possession de ce qui lui était usurpé (8 mai). » Cette lettre était accompagnée d’un manifeste, ou plutôt d'un livre qui avait pour titre : Traité des droits de la reine trh-chrétierme sur divers états de la monarchie d'Espagne. Le principe le plus généralement invoqué dans ce manifeste était celui du droit de dévolution, qui dans le Brabant, le Limbourg, l’Artois, le comté de Namur et le Cambrésis assurent l’héritage paternel aux enfants du premier lit, de préférence à ceux du second. En vertu d’autres coutumes locales, qui, non plus que la première, n’avaient été jamais appliquées dans le droit public, l’auteur revendiquait pour le roi la propriété du Hainaut, ainsi que celle d’une partie de la Franche-Comté et du Luxembourg. Il établissait enfin la nullité des renonciations que le traité des Pyrénées avait imposées à Marie-Thérèse , et maintenait le titre éventuel de cette princesse à l’héritage entier de la monarchie espagnole, au cas de l’extinction de la ligne masculine. Ce traité des droits de la reine , ouvrage d’un jurisconsulte plutôt que d’un diplomate, fut envoyé à toutes les cours de l’Europe.
Les effets suivirent de près les paroles. Tout était prêt ; les places de Picardie avaient été approvisionnées pendant tout l’hiver, et cinquante mille hommes, acheminés par détachements, s’étaient rassemblés sur les bords de la Somme. Turenne partit le 10 mai, pour en prendre le commandement, ét fut rejoint quelques jours après par le roi, qui se faisait honneur
« d’apprendre sous lui le métier de la guerre. » Louvois, encore modeste dans ses prétentions, accompagna l’armée pour se mettre à la même école : il venait de succéder, comme secrétaire d’État, à son père Letellier; mais il avait laissé Turenne tout organiser pour la campagne; le jeune ministre affectait de s’incliner sous l’autorité du vieux guerrier, dont il allait se déclarer bientôt l’orgueilleux antagoniste. Aussitôt après l’arrivée de Louis XIV, les troupes s’ébranlèrent : le maréchal d’Aumont, à la tête d’environ huit mille hommes, se porta entre la Lys et la mer; le marquis de Créquy, avec un corps un peu moins nombreux, se dirigea vers Sierck, sur la Moselle, pour observer les mouvements de l'Allemagne ; Turenne, avec le gros de l’armée, composée de trente-cinq mille combattants , s’était réservé d’aller frapper les grands coups entre la Lys et la Meuse. Vingt mille soldats étaient tout ce que pouvait réunir le marquis de Castel-Rodrigo pour repousser cette attaque formidable. Bien loin de songer à affronter les Français en plaine, il renonça tout d'abord à défendre contre eux plusieurs de ses places et en ruina les fortifications. La Bassée et Charleroi furent ainsi abandonnés à Turenne, qui s’arrêta quinze jours dans cette dernière ville pour en relever les ouvrages. S’il en eût cru l’impatiente ardeur de la jeunesse qui l’entourait, il eût marché droit à Bruxelles, et peut-être eut-il réussi à emporter cette capitale épouvantée; il préféra un parti plus sûr, et fit de Charleroi sa place d’armes, pour se porter ensuite à son gré sur l’Escaut ou sur la Meuse. Ses coups, pour avoir été retardés, n’en furent que
mieux assurés; six semaines lui suffirent pour être maître d’Ath, de Tournay, l'antique berceau de la monarchie franke, de Douai, qui, malgré ses fortes défenses, ne tint que six jours, d’Armentières et d’Oudenarde (21 juin à 31 juillet), tandis que le maréchal d’Aumont s’emparait de Bergues-sur-Winox, de Fûmes et de Courtrai. Le roi cependant, dans sa joie de ces rapides conquêtes, avait quitté l’armée pour se rendre à Compiègne, et y chercher la reine qu’il était pressé de montrer à ses nouveaux sujets. Douai et Tournay virent entrer dans leurs murs, avec tout l’appareil d’une magnificence triomphale, la cour de Louis XIV, telle que l’a reproduite le pinceau do Vandermeulen. Cette pompe éblouit les yeux des Flamands ; elle fut blâmée par Turenne, qui fit sentir au roi les dangers qu’elle pouvait avoir en d'autres circonstances. Les opérations de la guerre recommencèrent après cet intermède de quelques jours : on ne surprit pas, comme on l’avait espéré, Dendermonde où s’était jeté Marsin, l’ancien lieutenant de M. le Prince (3 août); mais Turenne ne s’obstina pas à ce siège, qui l'eût détourné d’une entreprise bien autrement importante dont la pensée appartenait au roi lui-même. Il s’agissait de prendre Lille. Cette fois on se trouvait devant une grande ville, puissamment fortifiée, défendue par une bonne garnison et par un chef résolu, renfermant en outre dans ses murs une population nombreuse, (pii semblait disposée à une énergique résistance. Louis XIV paya de sa personne, autant qu’il le pouvait faire, et son exemple encouragea les soldats à souffrir des privations plus cruelles
pour eux que le fer et le feu de l’ennemi. Louvoie, encore inexpérimenté dans un art où il devint plus tard un maître consommé, celui d’approvisionner les troupes, était l’auteur de cette souffrance, et il en reçut de Turenne des reproches dont son orgueil ne perdit jamais le souvenir. Lille cependant céda après huit jours de tranchée. Castel Rodrigo ne promettait de la secourir que le 10 septembre, et le 27 août, les habitants menacés d’un assaut, forcèrent en se soulevant le gouverneur à capituler. La conquête de Lille était pour laFrance d’une inappréciable importance ; elle préparait celle du reste de la Flandre wallonne, et procurait à la frontière septentrionale du royaume un boulevard que l’art de Vauban allait rendre presque inexpugnable. La destruction d’un corps decavalerie, commandé parMarsin(31 août) et la prise d’Alost (1 1 septembre) achevèrent la campagne. Turenne démolit les fortifications de cette dernière ville, et laissa ses troupes subsister sur le territoire ennemi jusqu'au mois de novembre. L’hiver vint, et Louis XIV attendit, établi solidement dans ses nouvelles conquêtes, le résultat des mouvements de la diplomatie qui avaient succédé à ceux des armées.
11 avait fallu quelque temps au gouvernement espagnol pour se remettre de l’étourdissement que lui avaient causé les attaques d’un ennemi qui prétendait rester en paix avec lui en lui prenant ses villes, et c’était seulement le 14 juillet, près de deux mois après l’entrée du roi en campagne, que la régente avait lancé contre la France son manifeste de guerre. Elle avait en même temps appelé toute l’Europe à la défense des
droits de son fils; mais de vagues offres de médiation étaient tout ce qu’elle avait pu obtenir soit du roi d’Angleterre, soit de l'empereur, soit de ceux des princes allemands que l’or français n’avait pas achetés. Jean de Witt seul trouva le courage d’intervenir auprès du monarque victorieux pour tâcher d’obtenir qu’il modérât ses prétentions. Louis, à qui une seconde campagne promettait des avantages plus décisifs, ne repoussa, ni n’accepta l’intervention du grand pensionnaire ; mais celui-ci devint plus pressant, après la signature du traité de Bréda qui réconciliait l’Angleterre avec la France et les Provinces-Unies (30 juillet).1
C’était l’audacieuse entrée de Ruyter dans la Tamise qui avait fait plier l’orgueil britannique, et rendu par là au gouvernement de la Haye toute sa force pour agir en faveur de l’Espagne. Ce qu’il y eut de remarquable, c’est qu’oubliant leurs rancunes mutuelles que la paix n’avait pas éteintes, l’Angleterre et la Hollande tombèrent promplementd’aecord sur les moyens d’arrêter l’ambition de LouisXIV. Sir William Temple, négociateur très-capable et très-ennemi de la France, fut envoyé à la Haye et s’entendit avec Jean de Witt pour conclure un traité dont le but était de contraindre, chose facile, l’Espagne à céder ce que les armes françaises lui avaient enlevé, mais, chose moins aisée, d'amener en même temps Louis à se contenter du lot que ses armes lui avaient fait. La Suède accéda à ce projet de médiation qui devint le célèbre traité de la triple alliance (23 janvier1668). Mais, au même temps, se poursuivait avec le plus profond mystère une autre
négociation engagée à Vienne par l'ambassadeur français Grémonville, sous l'habile direction de Lionne. Léopold, comme Louis XIV, attendait en héritier présomptif, la mort prochaine de l’enfant débile qui régnait sur la monarchie espagnole. Il lui fut proposé, au nom du roi de France, de régler par une convention amiable, signée à l’avance, la part qui reviendrait à chacun d'eux dans ce magnifique héritage. L’empereur, malgré les défiances ordinaires de sa politique, ne sut pas résister à l’appât qui lui était ainsi présenté. Louis XIV lui abandonnait l’Espagne presque entière, le Milanais et les vastes colonies de l’Amérique, se réservant les Pays-Bas et la Franche-Comté, la Navarre avec Hosas en Catalogne, et les Deux-Siciles. A ce prix, Léopold concédait au roi tout ce qu’il venait de conquérir en Flandre, et le roi s’engageait à ne pas conquérir davantage (19 janvier 1C(î8). L’Europe, ignorant ce traité, s’étonna des conditions modérées offertes par le Vainqueur à la régente d’Espagne; elle ne soupçonnait pas que les vues de Louis XIV n’étaient de la sorte bornées dans le présent que par les perspectives ultérieures d’une plus vaste ambition.
Ce fut cependant le cabinet de Madrid, qui, initié au secret des négociations de la triple alliance, affecta de méconnaître la modération du roi : à l’offre de prolonger jusqu’au mois de mai la trêve qui avait suspendu les hostilités en Belgique, Castel Rodrigo répondit avec hauteur que l’hiver, indépendamment de la volonté des Français, lui assurerait cette trêve. Le temps n’était plus aux rodomontades castillanes :
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Louis n’en fit pas attendre la preuve à l'orgueilleux gouverneur des Pays-Bas. A la frontière orientale était une province espagnole que ne couvrait pas la médiation de la triple alliance; il fut résolu de la conquérir au cœur de l’hiver, et tout se prépara avec une célérité et un secret admirables pour l’invasion de la Franche-Comté. Letellier et Louvois, Lionne même, jaloux de l’ascendant deTurenne, rappelèrent alors au roi que ce grand capitaine n était pas le seul qui eût mené les Français à la victoire; ils le firent souvenir du vainqueur de Rocroy, attendant depuis neuf ans le retour de la faveur royale. Condé s'était vu refuser en 1 6G4 le commandement de la petite armée conduite par Coligny contre les Turcs; il ne se découragea pas et offrit au roi si humblement sa glorieuse épée, que Louis XIV lui répondit par les plus cordiales assurances de son estime et de son amitié : il n'hésita pas à le charger de l’expédition contre la Franche-Comté. 11 fut facile à M. le Prince d’en diriger tous les préparatifs, de son gouvernement de Bourgogne dans lequel il s’était rendu; puis, à un jour convenu, le 2 février 1068, Louis XIV part à cheval de Saint-Germain, et Condé met ses troupes en mouvement pour envahir la province qui s offrait désarmée à ses coups. En vain Besançon se prévaut-elle, pour être respectée des troupes françaises, de son vieux titre de ville impériale; le choix ne lui est laissé qu’entre l'assaut et la remise de ses clés aux mains de M. le Prince : Besançon ouvre ses portes (5 février). Salins se rendait le même jour au duc de Luxembourg; Dole seule annonça I intention de se défendre. Ce fut sous les murs de cette ville que
Louis XIV rejoignit son année (3 février). Une attaque de vive force fut tentée le lendemain, mais repoussée. Yauban s’apprêtait à commencer les travaux d’un siège en règle, quand un des plus spirituels courtisans, qui avait suivi le roi, le comte de Gramont, s'offrit à prendre la place « avec des mots. » Gramont parvint, en effet, en amusant les sentinelles ennemies par ses gascon nades, à être reçu dans les murs de Dole, et là il fit si bien, en effrayant la population et en la flattant, qu’il la détermina à se rendre (H février). Gray, aussi bien que Dole, parut vouloir d’abord résister, mais capitula au bout de deux jours par suite du soulèvement des habitants contre la garnison (t 8 février). La province avait semblé courir au-devant de la domination française; quinze jours avaient suffi pour en achever la conquête. Si ce n’était pour la France un accroissement de gloire militaire, c'était un résultat politique très-considérable.
Ce coup frappé avec tant de hardiesse et de vigueur remplit d’étonnement les puissances européennes; elles s’attendaient à voir Louis XIV, entraîné par le succès, méconnaître ses engagements de la veille, et traiter les Pays-Bas comme la Franche-Comté. Le roi n’avait guère de conseiller qui ne le poussât dans cette voie; le sage Turenne lui-même semblait partager l’ardeur passionnée de la jeune noblesse qui demandait à grands cris d’entrer aussitôt en campagne. Mais Colbert ne s’était pas assuré les ressources financières nécessaires à une guerre qui pouvait devenir générale; Louvoie, quoique impatient de déployer dans une nouvelle campagne son génie organisateur, n’avait
point ses approvisionnements préparés pour de grandes opérations; Lionne enfin, avec son coup d œil sûr et profond, montrait au roi le péril d affronter sans alliances 1 Europe qui pouvait se réunir tout entière contre la France. Louis XI Vêtait trop engagé d’ailleurs et par les clauses de son traité secret avec l’empereur, et par les assurances qu’il avait données aux. puissances médiatrices, pour qu en celte circonstance le manque de foi fût autorisé à ses yeux par les leçons même de Maaarin. II résista donc aux conseils guerriers qui l’entouraient, aussi Lien qu’à son propre entraînement, et maintint l’alternative qu il avait offerte à l’Espagne, ou de retenir tout ce que ses armes avaient conquis aux Pays-Bas, ou de ne conserver que les places flamandes de Lille, Douai, Armentières, Bergues et Fûmes avec la Franche-Comté. En cela il déferait au vœu de la triple alliance; ce qu’il lui refusa fut de s'engager à s’en remettre à elle, au cas où l’Espagne ne lui accorderait pas satisfaction. Il maintint son droit de rentrer alors en campagne, et fixa la date après laquelle il userait de ce droit, si le traité n’était ratifié à Madrid. Castel Rodrigo, n’ayant aucun moyen d’échapper aux conditions qui lui étaient imposées à la fois par Louis XIV et par la triple alliance, se décida pour le premier terme de l’alternative laissée au cabinet espagnol ; Charleroi, Ath, Binch, Tournay, Douai, Oudenarde, Lille, Armentières, Courtrai, Bergues et Fûmes, avec leurs châtellenies, furent cédées à la France. Ce fut à Saint-Germain, entre Letellier, Lionne et Colbert d’une part, de l’autre les plénipotentiaires anglais et hollandais Trevor et Vun-
Beuningen, que furent arrêtées les conditions destinées à servir de base à un traité définitif (15 avril 1668). Louis XIV, jaloux de complaire au nouveau pape Clément IX, ami de la France, en même temps qu'aux princes allemands du Rhin, avait choisi Aix-la-Chapelle pour être le lieu où se rassemblerait un congrès, sous la présidence du nonce apostolique. « Ce nonce, comme l’a très-bien dit Voltaire, ne fut qu'un fantôme d’arbitre entre des fantômes de plénipotentiaires. » Leur tâche se borna à transcrire officiellement et à revêtir de leurs signatures l’acte consommé à Saint- Germain (2 mai). Le traité ne faisait aucune mention particulière du droit de dévolution qui avait été invoqué. par le roi de France; il stipulait seulement en termes généraux que les parties contractantes conservaient leurs droits et prétentions respectifs, ce qui maintenait implicitement la nullité alléguée dans le manifeste royal de l’acte de renonciation signé par la reine.
11 était d’une trop claire évidence que le traité d’Aixla-Chapelle ne pouvait être qu’une halte dans la carrière de conquêtes qui venait de s’ouvrir pour l’ambition de Louis XIV. La situation seule des villes françaises, comme Charleroi, Ath, Oudenarde et Courtrai, sortes d’avant-postes poussés sur le territoire espagnol, et celle des villes espagnoles, telles que Cambrai, Aire et Saint-Omer, devenues enclaves de la France, laissaient aux deux États une frontière mal tracée, cause inévitable de querelles, alors même qu’il n’y eût pas eu chez l'un le désir de réparer ses pertes, chez l’autre celui de compléter ses acquisitions.
Louis XIV, en employant Yauban sans retard à mettre les places qui lui étaient cédées dans un formidable état de défense, disait assez à l’Europe qu’il prétendait en faire un point de départ et d'appui pour de nouvelles conquêtes.
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