CHAPITRE XXII
DEPUS LA PAIX D’AIX-LA-CHAPELLE jusqu’à LA GUERRE DE HOLLANDE (1668 à 1672).
Nous sommes au milieu des plus belles années de Louis XIV; il faut nous y arrêter quelques instants, et nous donner le spectacle de l’éclatante et trop passagère prospérité de la France, avant que les événements de la politique et de la guerre recommencent à entraîner notre attention au dehors, n Tout était florissant alors dans l’État, dit Saint-Simon, tout y était riche : Colbert avait mis les finances, le commerce, les manufactures, les lettres même au plus haut point. » Sans prétendre rien retirer au grand ministre de ce juste tribut de louanges, nous croyons devoir revendiquer ici pour le grand monarque la part que n'est pas assez disposé à lui faire le témoin et le juge trop prévenu de la seconde moitié de son règne. 11 est incontestable que les choses se passent entre Louis XIV et Colbert en sens inverse de la manière dont elles se sont passées entre Henri IV et Sully, et que les hautes conceptions appartiennent bien plus au ministre qu’au roi : mais il n’en reste pas moins à celui-ci l’honneur de s’être approprié le génie de Colbert, de l’avoir sou- IV 30
tenu et encouragé, d’avoir donné à ses travaux toute leur fécondité en s’y associant. Un de nos contemporninsa dit avec une remarquable justesse que« 1 homme dans Louis XIV, quoiqu’il eût beaucoup de valeur, était très-inférieur au roi. » Le mérite de ce prince, avec ses vices et avec ses fautes, avec ses petitesses même, est en effet d’avoir porté très-haut l’art de régner, d’avoir su être le grand roi. « On règne par le travail, » a-t-il écrit dans ses mémoires, et jamais il ne réalisa mieux cette maxime dans sa conduite qu’à cette époque où, sans cesser de donner carrière à limeomparable talent de Lionne pour les négociations et d’employer à la nouvelle organisation de ses armées la haute capacité de Louvois, il mettait chaque jour la main à l’œuvre avec Colbert dans la rénovation, aussi complète qu elle pouvait l’être, de l’ordre administratif en France.
Ce n’était pas un tort pour Colbert aux yeux de Louis XIV d'être le fils d’un marchand de draps de Reims : il entrait dans les idées du monarque d’éviter plutôt que de rechercher dans ses ministres le mérite de la naissance. Ils en étaient à lui davantage. Ce dévouement à la personne du roi fut absolu chez Colbert : il se reprocha en mourant de l’avoir porté jusqu’à lexcès. Son éducation, imparfaite à d'autres égards, en avait fait, dans l’acception du mot la plus élevée, un homme d'affaires, etc’est pourquoi Mazarin, dont il avait été l’intendant, avait cru, disait-il, en le donnant à Louis XIV, s’acquitter envers le roi de tout ce qu’il lui devait. Ainsi qu’on l'a vu plus haut, la première marque que Colbert reçut de la confiance
royale fut la mission de contrôler les opérations de Fouquet, ce qu'il fit avec une impitoyable clairvoyance. Eclairé par lui, le roi, dès qu’il eut mis sous les verrous le grand concussionnaire, prit ses mesures pour empêcher à jamais le retour des infidélités dont ce ministre s’était rendu coupable. Fouquet , chargé, comme surintendant, d’ordonnancer toutes les recettes et toutes les dépenses, avait choisi parmi ses parents et ses amis les trésoriers de l’épargne qui payaient d’après ses ordonnances, et en avait fait ses complices, en même temps qu’il avait su annuler le contrôle de l’officier qui tenait registre des fonds et ne le devait communiquer qu’au roi ou au surintendant. Par une concentration abusive de tous les ressorts de la machine financière entre ses mains, ou plutôt par une confusion monstrueuse, il s’était fait à la fois ordonnateur, receveuret payeur*. Leprincipe d'une administration régulière reparut, quand le roi se fut déclaré lui-même surintendant unique de ses finances, et qu’il eut rendu à la tenue du registre des fonds toute son efficacité en la remettant aux mains de Colbert. Tout fut désormais entre Louis XIV et l’intendant, plus tard contrôleur général , investi de sa confiance : le roi fut seul en possession de remettre le désordre dans les finances de son royaume. Le jour vint où malheureusement il n'usa que trop de ce pouvoir.
Il ne peut entrer dans nos prétentions d’exposer, encore moins d’apprécier dans leurs détails les réfor-
1. M. de Walkenaêr, Mémoires touchant la vie et les écrits Je
Mme de Sévigné. Les opérations désordonnées de Fouquet y sont décrites avec une clarté parfaite.
mes qui furent opérées par Colbert, et qui en dix ans firent passer la France du discrédit et de la ruine financière à l’état le mieux ordonné et le plus prospère. Nous laissons aux historiens spéciaux à dire comment il soumit les titres de tous les créanciers de l’Etat à la révision la plus sérieuse et fit rentrer des millions dans l’épargne, par les opérations de la chambre de justice; comment il s’efforça de poser des bornes au fléau des ordonnances de comptant, supprima par centaines les offices de finances , en rendit révocables nombre d’autres auxquels le privilège de la vénalité et de l'hérédité s’était attaché abusivement, et abaissa à un taux modéré les remises énormes que les comptables s'étaient attribuées ; comment il sut diminuer les tailles et en même temps en augmenter le produit, en y soumettant des milliers de tètes qui s’y dérobaient; comment aussi, tout en réduisant les aides, il les rendit plus productives par l’accroissement de la consommation. Ce qu’il nous importe de constater, c’est que cet administrateur austère jusqu’à la dureté, pour qui l’on a prétendu que les hommes ne comptaient que comme des chiffres et qu’on a accusé d’être sans entrailles pour le peuple, a travaillé pour le peuple aussi activement, aussi fructueusement dans ses mesures financières qu’il lui était possible de le faire. Que faisait-il par ses industrieuses recherches pour accroître le nombre des taillables, sinon d alléger d’autant pour la population des campagnes le fardeau qui pesait presque exclusivement sur elle ? Même effort en faveur du pauvre, dans le travail entrepris pour substituer la taille réelle, portant sur la base certaine de
la propriété, à la taille personnelle si cruellement arbitraire. Le règlement général sur la gabelle, publié en 1668, eut encore pour objet de rendre cet odieux impôt moins lourd et moins vexatoire pour les paysans qui y trouvaient une des principales causes de leurs souffrances. Et ce n’est pas seulement en matière de Finances que Colbert montre ce souci des intérêts des classes inférieures; dans chacune des parties de l’administration publique où s’exerce son activité, il pratique constamment cette équitable maxime que tous les sujet du roi doivent avoir leur part dans les bienfaits de son gouvernement.
Les savantes éludes de plusieurs de nos contemporains ont sur ce point, comme sur d’autres, mis la physionomie de Colbert dans son véritable jour', et signalé tous ses titres à l'admiration et à la reconnaissance nationales. 11 semblait que ce fût pour lui que Richelieu eût écrit son testament politique, tant il tenait à se faire l’exécuteur et en quelque sorte le légataire universel de la pensée du cardinal dans l’administration intérieure du royaume. Sans cesse on l’entendait s’autoriser de ce grand nom auprès dé Louis XIV, qui affectait d’en rire. Il ne fallait rien moins du reste que la passion du bien public, et, ajoutons-le, la passion de la gloire de son maître, pour soutenir Colbert dans le travail de seize heures par jour qu’il s’imposa pendant vingt années consécutives, afin de suffire à l’immensité de sa tâche. Toute la machine du gouvernement, sauf les départements de