M. P. Clément entre autres et M. H. Martin
la guerre et des affaires étrangères, fut entre ses mains, sous l’œil du roi, jusqu’en 1672, et il n’y a aucun des ressorts de cette vaste machine qu'il n’ait manié avec autant de force que d’habileté, même quand les résultats ne répondirent pas à ses intentions.
Les deux grands griefs de la science moderne contre sa mémoire sont sa législation vicieuse sur le commerce des grains, et les règlements étroits et tyranniques auxquels il assujettit l’industrie manufacturière. 11 est impossible de nier qu’en principe la science ait raison. Mais depuis quand a-t-elle fait ses preuves? Depuis quand, sur la liberté du commerce des grains, les doctrines sont-elles fixées? oublie-t-on que, cent ans après Colbert, Turgot ne put maintenir cette liberté, un moment triomphante, contre le préjugé qui était presque universel? et de nos jours même, avant de prévaloir, n’a-t-elle pas eu encore des combats à soutenir? Au lieu de reprocher à Colbert de n’avoir pas mis en pratique une théorie inconnue à son temps, et qui eût été inapplicable, même pour le vigoureux gouvernement de Louis XIV, il faut lui savoir gré des efforts qu’il lit, de concert avec le roi, pour lutter contre l’affreuse disette de 1662, et faire arriver soit du dedans soit du dehors les grains sur le marché ; il faut rendre hommage à l’inquiet désir du bien qui lui dicta ensuite le système, quoique erroné, de permettre ou de prohiber l’exportation suivant l’estimation faite annuellement de la récolte. Le même sentiment inspira ses mesures relatives à ce qu’on appelle aujourd’hui l’organisation du travail. Loin de se montrer favorable à la libre concurrence dans les professions
industrielles, Colbert renforça l'institution surannée des jurandes et des maîtrises, imposant aux maîtres des règlements de fabrication sanctionnés par les peines les plus rigoureuses, et aggravant les dures conditions du noviciat auquel les ouvriers étaient assujettis. Sa prétention était d’assurer par là aux produits de l'industrie française la supériorité sur ceux des manufactures étrangères; fabriquer mieux, fût-ce à plus haut prix, était son but, et non fabriquer plus et à meilleur marché. Son erreur était évidente. De là pour lui la nécessité de protéger le travail national par des droits qui furent souvent exorbitants. 11 n en demeure pas moins vrai que celte protection aida puissamment au magnifique essor que prirent alors les manufactures françaises, et si le principe, si glorifié depuis , du libre échange , eût prévalu dès cette époque, si plusieurs de nos belles industries n'eussent été encouragées dans leur premier développement par des tarifs sagement tutélaires, comme celui de 1607, nul doute que jamais elles n'eussent atteint le point de perfection où nous les voyons; la France, après deux siècles, serait condamnée à recevoir de l’étranger ce qu’elle fabrique mieux que lui et ce qu elle lui porte aujourd’hui. 11 faut en dire autant du droit de cinquante sous par chaque tonneau de marchandise1 importé par les navires étrangers dans les ports du royaume, droit qui excita les réclamations si vives et si opiniâtres du gouvernement des Provinces-Unies. 11 ne fallait rien moins quo ce droit protecteur pour re-
1. Établi par Fouquet on 1659, maintenu par Colbert en 1664 et 67.
tirer des mains de la Hollande tout le commerce, et jusqu'au cabotage de nos côtes, dont elle s'était emparée; c'était le seul moyen de donner une marine marchande et par suite une marine militaire à la France. Or qui osera dire que la France, avec son vaste littoral sur l’Océan et la Méditerranée, ne fût pas appelée à être une puissance maritime?
On se rappelle les superbes paroles adressées en 1661 par Louis XIV au roi d'Angleterre : « Je prétends bientôt mettre mes forces de mer en tel état que les Anglais ne prennent plus avec moi des voies de hauteur et d une certaine fermeté qui sent la menace. * Le monarque et son ministre travaillèrent incontinent à tenir ce fier engagement. Ce n’était rien d’ordonner des constructions de navires dans les chantiers, si l’on n’avait pas de matelots pour les monter, et s’il fallait à chaque armement recourir à l'expédient toujours précaire et toujours odieux de la presse dans les ports. Colbert eut l’honneur de mettre un terme à ce vicieux régime, et d'y substituer celui qui, avec quelques modifications, s'est conservé jusqu'à nos jours sous le nom de régime des classes, ou de l’inscription maritime. Rien de plus simple et de plus fécond que l’idée de cet endossement de la population des côtes en une grande armée de mer, payant sa dette à l’État tour à tour sur les bâtiments de guerre ou de commerce. Deux ordonnances rendues l’une en 1665, l’autre en 1668, soumirent successivement à ce régime tout le littoral de l'Océan et celui de la Méditerranée. Le premier recensement fait sur les côtes, par suite de ces ordonnances, en 1670.
fournit trente-six mille matelots disponibles pour le service du roi. A la même époque, fut instituée la compagnie des gardes de la marine, pépinière destinée à fournir à la flotte ses officiers; les trois quarts de cette compagnie devaient être composés de jeunes gentilshommes ; le reste des grades était réservé à des capitaines marchands, invités par-là à prêter aux vaisseaux du roi l’utile concours de leur expérience. La même pensée qui créait ainsi le personnel de la marine, donnait à l'enfantement du matériel une impulsion, s’il est possible, plus prodigieuse encore. Des grands armements de Richelieu, il ne restait plus à la France en 1661 que trente bâtiments de guerre, dont trois seulement véritables vaisseaux de haut bord; dix ans après, en 1671, Dunkerque, le Havre, Brest, Rochefort et Toulon ne comptaient pas moins de cent quatre-vingt-seize navires de divers rangs. Il ne faut pas oublier les travaux immenses, la plupart ordonnés par Colbert dans ces ports, pour les fortifier et les agrandir. Ce fut Duquesne qui, envoyé par lui, dirigea de 1 665 à 1 672, les constructions gigantesques de Brest, que Richelieu avait commencées et Mazarin interrompues. Rochefort, création du grand roi et du grand ministre, sortit de terre en 1666 à l'embouchure de la Charente, et en 1671 la ville était bâtie, le port creusé, et plus de trente navires y avaient été construits. On exécutait , au même temps . à Dunkerque et au Havre des ouvrages de fortification considérables : les magnifiques travaux de Toulon appartiennent à Vauban et à une époque postérieure.
Cependant, pour que le principe de la vie ne man-
quât pas à ce vaste établissement naval qui venait d’être créé en quelque sorte par enchantement, une marine de commerce était nécessaire, dont le développement fût proportionné à celui de la marine do guerre. Là encore, Colbert était ramené à l'exécution d’une des idées de Richelieuque Mazarin avait oubliées, et dont Fouquet avait retrouvé le souvenir dans les derniers temps de son administration. 11 ne s'agissait pas seulement de retirer à nos voisins, aux ilollandais en particulier, le transport de nos propres produits pour le rendre à des armateurs nationaux; il s'agissait d’étendre et de faire prospérer les établissements coloniaux, de telle sorte qu'il y eût profit réciproque à ce qu’ils fussent le marché exclusif de la mère 'patrie et la mère patrie le leur; il s’agissait d’envoyer les navires français chercher aux extrémités de l’un et l’autre hémisphère les marchandises que le commerce étranger apportait à la France. 11 ne parait pas que, malgré le peu de succès des compagnies privilégiées dont l’essai avait été fait sous le règne précédent, Colbert ait hésité un instant à continuer le système du monopole. Les exemples de la Hollande et de l’Angleterre semblaient concluants en faveur de ce système; Colbert s’en remit, avec trop de confiance, à la protection du gouvernement du soin d’assurer à de nouvelles entreprises les succès obtenus chez les deux nations voisines. En 1664 parurent les ordonnances constitutives de deux grandes compagnies, l une dite des Indes occidentales, l’autre des Indes orientales. A la première était concédé pour quarante ans le privilège de la colonisation et de
l’exploitation commerciale des possessions françaises dans les deux Amériques, et sur la côte occidentale d’Afrique; à la seconde pour cinquante ans le privilège du trafic et de la navigation dans l'Inde, aussi bien que dans les mers d'Orient et du Sud, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'aux détroits de Magellan et de Lemaire. Des encouragements de tout genre étaient prodigués à ceux qui engageraient leurs bras ou leurs capitaux dans ces deux entreprises; il était statué que le commerce fait par cette voie n’entraînait point perte de noblesse; appât offert presque toujours inutilement aux gentilshommes sans fortune pour les aider à sortir du désœuvrement et de la pauvreté. Colbert employa aussi tous ses soins à relever de la décadence l’ancienne compagnie du Levant (1670), et à rendre à Marseille sa prospérité éclipsée. Il aida enfin à la formation d’une compagnie du nord, dont le but était de disputer aux Hollandais le commerce de la Baltique. La vérité oblige de convenir qu aucune de ces associations, fondées sur le monopole, ne prosjiéra : mais l'impulsion donnée au commerce extérieur n’en avait pas moins été très-énergique et très-féconde; le nombre des navires qui tenaient la mer et des matelots qui les montaient, avait crû dans une proportion considérable. En l’année 1683, où mourut Colbert, plus de soixante-dix-sept mille matelots furent portés sur les registres de l’inscription maritime.
L'attention de l’infatigable homme d’État ne se porta pas moins sur le commerce intérieur que sur le trafic maritime. Ce ne fut pas de sa faute si le tarif
de douanes de 1664 ne fut point adopté par tout le royaume, et ne lit pas tomber les barrières qui séparaient les provinces les unes des autres, et entravaient le mouvement des transactions. La volonté du roi et celle du ministre durent reculer devant l'opiniâtreté de l’esprit provincial, et la moitié de la France, sous le nom de provinces étrangères, s’obstina à rester en dehors des avantages de l’unité de tarif. Heureusement Colbert fut plus libre dans ce qu il entreprit pour améliorer les voies de communication, « dont le mauvais état, selon ses propres paroles, empêchait notablement le transport des marchandises. » En cela, il continua dignement nenri IV et Sully. S’il ne lui vint pas en pensée de reprendre leur grand projet de la canalisation complète du royaume, la partie de ce plan qu'il exécuta n'en doit pas moins être comptée parmi ses titres de gloire et parmi les bienfaits que lui durent le commerce et l’agriculture. Il est douteux que Riquet eût accompli son œuvre immortelle du canal des Deux-Mers , s’il n'eût été soutenu par Colbert. L’ordonnance relative aux eaux et forêts (1669) a toujours été considérée comme un monument accompli de sagesse administrative : les détracteurs de Colbert ont été forcés eux-mêmes de rendre hommage aux dispositions prévoyantes de cet acte qui touchait à tant d'intérêts vitaux pour l’État. Ceux de l’agriculture n'y furent pas oubliés, pas plus qu ils ne le furent dans l edit sur les bestiaux, qui en défendait la saisie pour le payement des tailles, pas plus qu'ils ne le furent dans l’ordonnance de 1671, dont un article ordonnait aux provinces d'acquitter « les dettes des
communautés rurales. » Les intentions de Colbert pour l'agriculture furent toujours protectrices; cette protection seulement eut le malheur de n 'être pas toujours bien entendue. On sait qu’à l’exemple de Louis XI et Henri IV, il voulut établir l’uniformité des poids et mesures dans tout le royaume; mais l'ordonnance de 1 67 1 , qui décrétait cette sage innovation, fut à peine exécutée dans les ports et arsenaux auxquels elle était d’abord applicable.
11 faut suivre maintenant ce génie si actif et si multiple dans une tout autre sphère, il faut le voir délégué par le roi pour réformer l’administration de la justice et établir une meilleure police dans le royaume. Ici il n’est pas indifférent de se rappeler l’origine de Colbert. II appartenait à la bourgeoisie, mais non pas à la bourgeoisie parlementaire; il sortait de cette classe moyenne, formée par l’industrie et le commerce, peu nombreuse encore, et dont Richelieu aspirait à faire le véritable tiers état de la France. Le dévouement à l’autorité royale était le fond des sentiments de cette classe : elle était religieuse et cependant prenait volontiers parti pour le roi contre l'Église; elle respectait la justice et ses organes, et cependant jalousait l’importance aristocratique de la magistrature. Colbert, sauf sa vaste intelligence qui n’était qu’à lui, personnifie dans les conseils de Louis XIV la classe moyenne telle qu elle existait alors. Aussi futil tout d’abord le docile instrument de la royauté contre le Parlement. 11 entrait de plus en plus dans la pensée de Louis XIV, de renfermer strictement cette compagnie dans le cercle de ses attributions
judiciaires. Si un jour il lui avait permis de se réunir en assemblée générale des chambres, c’avait été pour signifier à cette assemblée qu’elle serait la seule et la dernière de son règne. Il avait en outre traité d’usurpation le titre de souveraines que portaient les quatre cours siégeant à Paris, et ne leur avait plus permis que celui de cours supérieures, revendiquant ainsi pour lui seul la prérogative incommunicable de la souveraineté. Colbert fut donc bien venu auprès de lui lorqu’il lui présenta en 1665 un mémoire tendant à provoquer la réforme générale de l’administration de la justice dans le royaume. Les deux idées principales énoncées dans ce mémoire étaient celles-ci : 1° instituer un conseil de justice, composé de conseillers d’État et des plus' habiles avocats du Parlement, à l’effet de réduire en un corps d’ordonnances tout ce qui est nécessaire pour rendre la jurisprudence fixe et certaine; 2® diminuer le nombre des juges pour diminuer celui des procès. Afin d’atteindre ce dernier résultat, Colbert proposait d’abaisser d’abord le prix des offices de judicature, mesure qui fut immédiatement réalisée, et qui devait être suivie de l’abolition définitive de la vénalité et de l’hérédité. Il ne demandait que huit ans pour accomplir sans secousse ce grand changement; mais les guerres et les prodigalités fastueuses du monarque le rendirent bientôt .inexécutable. Ce qui reçut son plein accomplissement, ce fut la formation du conseil de justice chargé de la révision des ordonnances relatives à la procédure civile et criminelle. Seulement il ne fut pas donné à Colbert d’en exclure, comme il
l’eût souhaité, les membres du Parlement. Des travaux de ce conseil sortirent successivement l’ordonnance civile, autrement dite Code Louis, publiée en 1667, et l’ordonnance criminelle en 1670. La pre- . mière est à proprement parler le code qui a régi la France jusqu’en 1789. Les jurisconsultes y ont signalé, avec le mérite d'une clarté méthodique, un sage esprit de réforme que l’ordonnance criminelle ne reproduit pas au même degré en toutes ses parties. La police, si imparfaite dans la capitalèet encore plus dans le reste du royaume, n’échappa point à l’attention du vigilant ministre. Dans les provinces, les intendants dont les attributions allaient s’étendant chaque jour, furent les fidèles agents de ses réformes en cette matière; à Paris, il institua un nouveau magistrat, le lieutenant général de la police, à qui était délégué « le soin d’assurer le repos du public et des particuliers, de purger la ville de ce qui pouvait causer des désordres, d’y procurer l’abondance et faire vivre chacun selon sa condition et son devoir. » Le conseiller d’État la Reynie, dont le nom a conservé une notoriété historique, fut le premier chargé de ces fonctions : l’aspect de Paris ne tarda pas à changer sous sa ferme et active surveillance. Une ordonnance, rendue en 1 672, rassembla en un seul corps les règlements relatifs à la police de la capitale.
A peine, dans le cadre étroit où nous sommes obligés de nous resserrer, avons-nous pu indiquer rapidement ce que fit Colbert durant les dix premières années de son administration. Il nous reste à lui assigner la part qui lui revient dans la gloire immortelle que les
lettres, les sciences et les arts ont donné à cette période du règne de Louis XIV.
Ici le ministre s'efface devant le roi, au roi appartient l’initiative; Colbert, par ses dispositions naturelles, n’eût pas été probablement le patron des beaux esprits et des artistes; il le fut pour s’associer à la pensée de Louis XIV. Pour Louis XIV, les sciences et les lettres étaient comme un des éléments de sa grandeur personnelle, comme un des rayons de ce soleil avec lequel l’avait identifié son orgueilleuse devise. La protection qu’il croyait devoir accorder aux privilégiés des dons de l'intelligence faisait partie de ce rôle savamment combiné, que, pendant tout son règne, il joua devant la France et devant l’Europe, avec une grâce incomparable dans les belles années de sa jeunesse, et, sur le triste déclin de son âge, avec une incomparable majesté. Il dut à la Providence l’inappréciable faveur de voir la réunion des plus beaux génies que la France eût portés concourir à former ce qu’on a appelé le grand siècle de Louis XIV, les uns nés avant lui et apportant autour de son trône leur gloire déjà faite, les autres ses contemporains et s’honorant de sa protection et de son suffrage, comme d’une recommandation auprès de la postérité.
On a remarqué avec justesse que le noble patronage qu’il accorda aux lettres eut pour effet de relever en France la situation de ceux qui les cultivaient, et de leur donner la considération et l’indépendance. L’écrivain, pensionnaire du roi, était, à ce titre, sur le même pied que le graud seigneur dont auparavant il était obligé de rechercher la domesticité pour vivre.
Admis à la cour, Molière, Racine, Boileau, Pellisson, Lebrun, le Nôtre trouvèrent dans la familiarité royale le dédommagement des privilèges que leur refusait leur naissance. Telle était l’estime professée par le roi pour le bel esprit et le savoir, à l'époque où il commença à régner par lui-même, qu’il alla chercher hors de France, pour leur offrir ses largesses, les hommes éminents dont la renommée était parvenue jusqu’à lui. On sait que sur la première liste des pensions dressée en 1663 les noms du célèbre astronome Huvghens, du géographe Isaac Vossius et du philologue Heinsius figurèrent à côté de ceux de Chapelain, de Corneille et de Mézeray. L’académie française n’était plus à fonder; mais tout ce que put faire le roi pour ajouter à la dignité de cette illustre compagnie, il le fit en s’en déclarant le protecteur, et en lui donnant part à la prérogative qu’avaient le Parlement et les cours supérieures de venir le haranguer aux occasions solennelles. Colbert tint à honneur de siéger dans ce sénat littéraire. Le besoin de fournir des devises aux fêtes du roi et des inscriptions à ses monuments et à ses médailles lui suggéra l’idée d'une autre compagnie savante, qu’on appela d’abord la petite académie, et qui devint après l’académie des inscriptions et belles-lettres (1663). L'académie des sciences, fondée par lui à la même époque (1666), fut une heureuse imitation de la société royale de Londres qui venait de naître : le but de son institution était « de perfectionner la géométrie, l’astronomie, la physiqne, la mécanique, l’anatomie et la chimie. » L’académie de peinture et de sculpture, dont l’existence remontait au ministère de IV 31
Mazarin, en 1648, reçut de Colbert de nouveaux règlements, et sévit adjoindre l'académie d'architecture (1671). Ces fondations, se succédant ainsi, annonçaient que la pensée et la protection royales s’étendaient à la fois sur toute l’étendue du vaste domaine de l’intelligence. Et il est juste d’ajouter que Louis, malgré son imparfaite éducation, avait le goût délicat des plaisirs de l’esprit, que dans l’art il avait le sentiment du grand, s’il n’avait pas toujours celui du beau, que surtout il savait combien les lettres reconnaissantes rendent de gloire à ceux qui les protègent.
On n’attend point de nous ici l’histoire littéraire de cette époque; tout au plus ja nomenclature glorieuse des merveilles qui s’y rassemblent nous est-elle permise. Parlerons-nous de la science? c’est alors que le Hollandais Iluyghens, le Bolonais Domenico Cassini et le Danois Roemer sont appelés en France ; c’est alors que, dans une autre sphère, Étienne Baluze, le bibliothécaire de Colbert, Mabillon et Ducange, les princes de l'érudition, commencent leurs admirables travaux. Dans les lettres, c’est le théâtre qui tout d abord appelle nos regards. Le grand Corneille n’y règne plus qu’en souvenir; Nicomède, le dernier de ses chefsd’œuvre, appartient à l’année 1652. Mais Molière vient de prendre possession de la scène, et c’est de j 661 , où est représentée l'École des maris, à 1 672, l'année des Femmes savantes, que se déploie la puissante fécondité de son génie. Après les Femmes savantes, il n’y a plus que le Malade imaginaire, auquel se rattache si tristement la mort du grand homme. Le tour de Racine est venu; ses deux premières tragédies, lu Tliébaïde et
Alexandre ( 1 664 et 1 666), n’étaient que de faibles pronostics de sa gloire future; mais lors qu’eut paru Andramaque, le rival de Corneille et le poëte par excellence de la cour de Louis XIV fut révélé à la France (1667). Les Plaideurs ne furent qu’un jeu brillant, une ébauche passagère du merveilleux esprit de Racine : mais Britannicus montra à quel point la force et la profondeur de la conception pouvaient s'allier chez lui à la perfection du langage (1 669). Une aimable et spirituelle princesse, que la mort allait bientôt ravir à la France, voulut se donner alors le plaisir de mettre aux prises sur le même terrain la muse vieillie de Corneille et celle de son jeune émule : les deux Bérénice$ furent offertes au jugement de la cour et de la ville en 1670. Le nom de Racine appelle celui de Boileau. Le satirique s’était fait connaître dès 1660 : ce fut en 1669 que, dans sa première épître, le poëte courtisan se manifesta au monarque et entra dans sa faveur. Boileau, homme d’ordre et, si nous l’osions dire, homme de police dans le domaine de la poésie, devait particulièrement plaire à Louis XIV, amoureux de la règle et de la discipline en toute chose. On regrette de ne point trouver le nom de la Fontaine parmi ceux des poètes sur qui se répandirent dès lors les bienfaits de Louis XIV; les six premiers livres de ses Fables avaient cependant paru (1668-69), aussi bien que son roman ou son poëme de Psyché, plein d allusions aux magnificences naissantes de Versailles; mais il n’avait pas su taire la douleur dont les infortunes de Fonquet avaient rempli son âme, et Colbert ne lui pardonna pas sans doute le témoignage poétique de sa
reconnaissance envers le surintendant. Au souvenir de Fouquet se lie naturellement celui d’un écrivain immortel, sans avoir jamais songé à l’être, de Mme de Sévigné, qui enchantait Paris et la cour par les charmes de son esprit, avant d’enchanter la postérité par ses Lettres inimitables. Son parent, Bussy -Rabutin, la définissait : a femme d’un génie extraordinaire, et d’une vertu compatible avec la joie et les agréments. » Il disait là ce que pensait tout le monde poli et lettré de l’époque. A côté d’elle figurait parmi les courtisans et les beaux esprits un personnage que nous avons vu se mêler quelque temps sous un autre aspect aux événements de l’histoire : le duc de la Rochefoucauld avait publié en 1605 ses Maximes, livre d’un mérite exquis de langage, mais dont l’auteur, en donnant un égoïsme plus ou moins raffiné pour principe aux actions humaines, raconte tristement l'histoire de son âme. Il faut enfin venir au premier génie de ce temps (Pascal avait cessé de vivre), à Bossuet entré dans la pleine possession de son éloquence et de sa gloire. Après avoir fait retentir sa voix puissante dans toutes les chaires de la capitale, aussi bien qu’à la cour, après avoir donné aux vérités évangéliques une sublimité d’expression qu’elles n’avaient jamais connue dans notre langue, Bossuet venait de porter le genre, avant lui faux et déclamatoire, de l’oraison funèbre, à une hauteur dont rien ne saurait approcher. C’était la mort de la veuve de Charles Irr, la reine Henriette-Marie, c’était celle de sa fille, madame Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, qui, à quelques mois de distance, avaient inspiré à l’orateur chrétien ce qu’il y a de plus
grand dans les enseignements de l'histoire et de plus profond dans les émotions de la douleur (16G9-70). Bossuet n'était déjà plus un simple prêtre, recommandé à l’admiration et au respect par ses talents et ses vertus : le roi l avait nommé évêque de Condom, et lui avait ensuite confié l'éducation du Dauphin (1670). Heureuse fécondité de ce siècle! au moment où, tout entier à ses nouvelles et graves fonctions, Bossuet descend de la chaire, Bourdaloue y monte; jésuite, de qui la morale austère donne un éclatant démenti aux accusations dont Pascal et le jansénisme ont prétendu frapper tout son ordre , orateur d une rare puissance pour porter la conviction dans les esprits par la sûreté de sa doctrine théologique, par la vigueur de son raisonnement et par sa connaissance profonde du cœur humain (1669-70). Et que d autres noms, célèbres alors et non oubliés aujourd'hui, que nous ne saurions comprendre dans celte rapide énumération! Quelle magnifique période de notre histoire, que celle où le monarque si grand par luimême, marche entouré d'un si glorieux cortège!
Les arts n’atteignirent pas la hauteur où cette époque vit monter les lettres. Les grands sculpteurs et les grands architectes français avaient appartenu à 1 âge de la Renaissance; Poussin et Lesueur avaient répandu sur le milieu du dix-septième siècle l’éclat de leur génie; il ne fut pas donné à Louis XIV et à Colbert d’approprier à leurs fins des artistes de cette excellence. Le peintre Lebrun, rival de Lesueur dans l'atelier de Vouet, mais rival par la prétention plutôt que par le talent, fut l’heureux privilégié à qui échut la direction
exclusive des travaux d'art destinés à l'embellissement des palais de Louis XIV. Les défauts aussi bien que les qualités de sa manière recommandaient Lebrun à la préférence du monarque : il visait au grand, y atteignait quelquefois par l’imposante régularité de ses compositions, mais trop souvent tombait dans le faux et l’emphatique. Avec un incontestable talent, il fut le chef d’une mauvaise école, d’une école de décorateurs plutôt que de peintres. Louis, du reste, dans sa cour, ne régnait pas plus souverainement (pie Lebrun ne le faisait au milieu du peuple d’artistes que lui avait subordonné la volonté royale. La statuaire, comme la peinture, lui étaient humblement soumises, et c’était lui aussi qui dirigeait la manufacture des Gobelins, fondée par Colbert (1607). 11 eût pu prendre dans le domaine de l’art la superbe devise de son maître : Necpluribus impur. Le roi cependant n’avait pas voulu l’investir de cette pleine autorité dans les travaux de l’architecture. Avant qu’il eût quitté Paris pour n’y plus résider, Colbert l’avait entretenu de la noble pensée d'achever le Louvre, et d'en faire, en le réunissant au palais des Tuileries, le plus magnifique séjour qu’eût jamais habité la royauté. On sait que nul architecte français ne semblant à la hauteur de cette tâche, l'artiste le plus renommé de l'Italie, le chevalier Bernini fut appelé de Rome, et comblé par le roi de largesses, d’honneurs, de flatteries même, pour ne laisser que des plans qu’on ne jugea pas exécutables. La préférence fut donnée à ceux du médecin Claude Perrault, auteurde la colonnade si justement admirée. Ce ne fut point de la faute de Colbert si les travaux du Louvre ne
furent pas poussés jusqu’à leur entier achèvement; mais déjà Louis XIV avait dans sa pensée dit un éternel adieu à sa capitale. Paris l’importunait par les souvenirs de son enfance ballottée au milieu des troubles populaires; il ne s’y sentait pas assez maître; il lui fallait une demeure qui fût son ouvrage, et qui ne lui parlât que de lui-même. Il entreprit les constructions gigantesques de Versailles. Elles furent commencées en 1064, et n’approchaient pas de leur terme à la fin de la période de temps qui nous occupe. L’architecte Jules-Hardouin Mansart était, comme Lebrun, l’homme prédestiné pour exécuter, selon le vœu de Louis XIV, cette entreprise colossale; tout y prit le caractère de la noble, mais froide régularité de son talent : la monotonie y fut l'accompagnement de la grandeur. Mansart trouva dans le Nôtre un auxiliaire dont le nom a laissé le sien dans l’ombre; les jardins de Versailles après deux siècles n’ont pas cessé d’être admirés comme l’œuvre d’un ait incomparable. Le roi, en 1668, quitta momentanément Saint-Germain pour cette splendide résidence, et Mme de Montespan, avec qui sa liaison commençait, y reçut l'hommage d’une fête royale, tel que l’avait reçu quatre ans auparavant Mlle de la Vallière. De moins en moins Louis XIV était retenu dans ses amours par le frein de sa conscience et par celui de l’opinion publique; au lieu de céder aux scrupules de Mlle de la Vallière à demi pénitente, il lui imposa pour rivale préférée l’altière et ambitieuse beauté, avec laquelle il étala pendant quatorze ans le scandale d’un double adultère. Et comment eut-il songé à modérer celte nouvelle
passion, quand il la voyait secondée par la duchesse de Montausier, par la femme de l’austère gouverneur du dauphin, par celle qui, sous le nom de Julie d'Angennes, avait été citée à la cour comme le modèle de la vertu non moins que de l’esprit? Colbert, il faut bien le dire la rougeur sur le front, Colbert avait dû aussi une partie de sa faveur à sa complaisance pour les liaisons criminelles de son maître; ainsi seulement pouvait-il se faire pardonner le courage qu’il avait de s’opposer aux fantaisies guerrières et fastueuses qui chaque jour davantage dominaient Louis XIV : le moment était venu où ce libre langage ne lui devait plus être permis, et où il allait céder tristement à un ascendant plus puissant que le sien. Ce fut Louvois, qui, reprenant un projet de Henri IV et de Richelieu, dota la France et ses armées de l'hôtel des Invalides, noble retraite ouverte à six ou sept mille soldats mis hors de service par l’âge ou leurs blessures. Ce monument vraiment national fut construit de 1670 à 1674.
En rentrant dans le récit un moment suspendu des faits de l’histoire, nous voyons tout d’abord le gouvernement de Louis XIV occupé de la querelle rallumée du jansénisme.
Si l’injonction donnée à tout le clergé séculier et régulier de signer le formulaire de 1656 avait été par elle -même une mesure hasardeuse, toute chance de succès lui avait été ôtée par le peu d’aide que le gouvernement avait prêté, en cette grave affaire, à l’autorité ecclésiastique. Mazarin, inattentif à la controverse théologique, laissa les jansénistes tranquilles dans leur révolte, jusqu’au jour où Arnauld et Nicole
se tirent les avocats du cardinal de Retz qui, pour s’ouvrir la porte fermée de son diocèse, menaçait de le mettre en interdit (1661). Cette menace réveilla le ministre de son indifférence, et il donna des ordres rigoureux pour que la signature fut exigée. L’exécution en était commencée lorsqu’il mourut. Louis XIV trompa l’attente de messieurs de Port-Royal en prenant l'affaire encore plus à cœur que Mazarin ne venait de la prendre ; par un arrêt du conseil, rendu le 13 avril 1 001 , il ordonna aux religieuses des deux monastères de Paris et des Champs de renvoyer leurs novices et leurs pensionnaires, et leur défendit d'en recevoir à l’avenir. Leur opposition à la volonté royale fut brisée par le lieutenant civil d’Aubray, et la même rigueur s’étendit aux écoles si florissantes, où s'étaient déjà formés tant de talents et tant de vertus. Ce n’était là que le prélude de la sévérité inflexible qui fut déployée dès lors pour faire signer le formulaire. Quatre évêques s’y refusèrent, Henri Arnauld, évêque d'Angers, .prélat d’abord assez mondain, engagé ensuite par son nom dans les doctrines rigides du jansénisme, Caulet, évêque de Pamiers, Buzanval de Beauvais, et Pavillon d’Alet. L’exemple de ces prélats, justement considérés, entraîna la résistance d'un assez grand nombre de prêtres séculiers et de membres des communautés religieuses. Il n’y en eut pas de plus fière et de plus opiniâtre que celle de la mère Angélique, abbesse de Port-Royal de Paris. Malade et n’ayant plus que peu de temps à vivre, elle écrivit à la reine mère, pour l’intéresser à sa cause, une lettre dont on admira la mâle éloquence, mais qui n'était
ni très-humble, ni très-sincère. Elle ne fut point écoutée, et si (lès lors Port-Royal ne fut point frappé sans miséricorde, les événements qui replongèrent le diocèse de Paris dans l’anarchie en furent la cause. Le cardinal de Retz avait enfin consenti à se démettre, et l’archevêque de Toulouse, Pierre de Marca, le rédacteur du formulaire, lui avait été donné pour successeur. Mais ce prélat mourut le jour même où il reçut ses bulles, et Hardouin de Péréfîxe, nommé à sa place, attendit les siennes pendant deux ans, par suite de la fâcheuse querelle survenue entre Louis XIV et Alexandre VII. Un des premiers soins du nouvel archevêque, une fois institué, fut d'exiger des religieuses de Port-Royal, non pas le silence respectueux auquel elles s'engageaient et qui n'était qu’une révolte dissimulée, mais un désaveu explicite de la doctrine condamnée par l'Église. Il leur écrivit, pour les ramener à la soumission, une lettre aussi pressante que savamment élaborée; il employa ensuite la science théologique et les patients efforts de Bossuet; deux fois enfin il se rendit lui-même dans leur monastère, et redoubla ses instances pour vaincre leur obstination. Tout y échoua : « elles sont pures comme des anges, dit-il en les quittant, mais orgueilleuses comme des démons, » et sans plus de retard, recourant au bras de l'autorité ci\ile, il fit enlever du couvent douze des religieuses les plus rebelles, et établit comme supérieure la mère Eugénie de la Visitation, ancienne amie de Mme de Chantal (26 août 1664). Peu après, il fit sortir du monastère de Paris et transporter dans celui des Champs, toutes celles des sœurs qui persé-
véraient dans leur révolte, leur interdisant l’entrée du chœur et l’usage des sacrements. Le châtiment était sévère, mais mérité, et n’avait été accompagné d’aucun abus de pouvoir. On n’en saurait dire autant de ce qui se fit contre les solitaires; on ne se contenta point de les chasser de leurs demeures et de les disperser ; menacés dans leur liberté, ils furent réduits à vivre cachés sous de faux noms, les uns à Paris, les autres dans les provinces. Le roi, sans être très-soucieux de complaire à Rome qui les avait condamnés, voyait en eux des esprits rebelles à son autorité, et était inflexible à les poursuivre. Les quatre évêques opposants étaient surtout l’objet de son animadversion, et comme leur résistance, loin de se décourager, devenait chaque jour plus vive et plus hardie, il demanda au pape l'autorisation de les faire juger. Neuf prélats furent délégués à cet effet par Alexandre VII (avril 1667). Les appuis cependant ne manquaient pas au parti, même sous le poids de la défaveur royale. L’esprit d’opposition, qui ne pouvait point se prendre à la politique, se prenait aux choses religieuses, cl ce n est pas calomnier la duchesse de Longueville, de dire que revenue de ses erreurs et les expiant, sous la direction de Singlin, par les austérités de la plus dure pénitence, elle trouva quelque charme à affronter en faveur des solitaires persécutés des hasards qui lui rappelaient ceux qu elle avait autrefois courus dans la Fronde. Son hôtel devint l’asile d’Arnauid, de Nicole et de Sacy, jusqu’au moment où celui-ci fut arrêté et emprisonne à la Bastille avec Fontaine et Du Fossé. Le stèle de la généreuse et adroite
protectrice n’en fut que plus ardent en faveur des sectaires dont la cause était devenue la sienne, et elle sut trouver dans le conseil même du roi de secrets auxiliaires pour seconder ses démarches. Letellier et Lionne l’aidèrent à retarder l’issue du procès des quatre évêques, et la mort d’Alexandre VII, que Clément IX remplaça dans la chaire de saint Pierre (juin I6G7), vint lui apporter un nouveau secours. Clément IX, ami de la France, se laissa aller aisément à la pensée qui lui fut suggérée de terminer la querelle religieuse qui agitait le royaume depuis tant d’années. Sur la demande que vingt et un évêques lui adressèrent, il envoya à Paris le nonce Bargellini avec les pouvoirs les plus étendus pour prononcer sur ce grand litige. Toutes les influences dont disposait le parti janséniste, celle de la duchesse de Longueville et de la princesse de Conti plus active que toutes les autres, se réunirent pour circonvenir l’envoyé pontifical, et il fut décidé qu’une requête, rédigée par Arnauld et Nicole, serait présentée au roi pour le supplier de rendre la paix à l’Église, au moment où le congrès rassemblé par ses soins à Aix-la-Chapelle allait la rendre à 1 Europe. Cette requête, écrite avec un art remarquable, était pleine de louanges que le jeune momarque n avait jamais reçues de ces bouches austères ; elle le flatta beaucoup, et eut un très-grand succès à la cour. En même temps une conférence secrète s’ouvrit à Fontainebleau entre le nonce, l'archevêque de Sens, l’évêque de Chalons, et les deux docteurs jansénistes, en présence de Mme de Longueville, de la princesse de Conti. et de Mlle de Vertus.
1^9 instances « de ces trois mères de l’Église « (on leur décerna ce singulier titre d’honneur), contribuèrent beaucoup à faire accepter de Bargellini une sorte de compromis théologique entre les dissidents et la majorité de l’épiscopat français qui ignorait cette transaction. Les quatre évêques s’engageaient à souscrire le formulaire contre les cinq propositions, mais on n’exigeait pas qu’ils désavouassent leurs mandements, et qu'ils s’expliquassent sans équivoque et sans réserve sur le point de fait, c’est-à-dire sur l’existence des proprositions dans Jansénius. Clément IX ne se laissa point tromper par les faux-fuyants du jansénisme, et il adressa à Louis XIV un bref par lequel il réclamait la soumission pure et simple des prélats réfractaires ; mais déjà un arrêt du conseil avait été rendu, par lequel le roi, déclarant le formulaire sincèrement signé, mettait à néant les poursuites commencées (23 octobre 1668); Lionne, en outre, se portait caution à Rome que les quatre évêques ne conservaient aucune arrière-pensée de résistance, et donneraient l'exemple d’une obéissance filiale au saint- siège. Clément IX se rendit au bout de quatre mois à ces assurances, et finit par envoyer les brefs de satisfaction sollicités par Lionne, non sans toutefois y laisser percer une défiance qui n’était que trop légitime (février 1669). On donna à cette transaction, malheureusement trop éphémère, le nom pompeux de paix de religion ; une médaille en consacra le souvenir, et les mères de l’Église jouirent quelques années du triomphe qu’elles avaient procuré à leur parti. Port-Royal des Champs revit ses solitaires; Ar-
nauld et Sacy furent menés à l’audience de Louis XIV, et Bossuet eut hâte de chercher auprès de ces puissants théologiens des auxiliaires dans la controverse
qu’il soutenait contre le protestantisme.
Le roi, en effet, déployait alors le plus grand zèle pour obtenir la conversion de scs sujets de la religion préteniftM/43*formée. Ce n était pas seulement chez lui ferveur orthodôxt*^tù^uit aussi jalousie d'autorité; il croyait, et c’était du reste^fe^ntiment de la nation presque entière, qu’il est de droutyiB! la religion du roi soit celle de tout le royaume. Il n’eifiSJ^jjt pas encore dans sa pensée de recourir, pour atteindrivee but, à la grande mesure qui lui fut inspirée seize ans'vplus tard ; il a retracé, dans les instructions qu’il ré à cette époque même pour son fils, la ligne de con-' duite qu il adopta. « Je crus, dit-il en parlant des protestants, que le meilleur moyen était de ne les point presser du tout par aucune nouvelle rigueur contre eux et de faire observer ce qu’ils avaient obtenu de mes prédécesseurs, mais de ne leur accorder rien au delà.... Quant aux grâces, je résolus de ne
leur en faire aucune Je résolus aussi d attirer,
même par récompenses, ceux qui se rendraient dociles; d animer autant que je pourrais les évêques, afin qu'ils travaillassent à leur instruction, et leur ôtassent les scandales qui les éloignaient quelquefois de nous. » Cette politique, habile et modérée, obtint d’heureux résultats; beaucoup de protestants obéirent au mouvement qui emportait la France vers une sorte d’idolâtrie monarchique, et embrassèrent la religion du roi, sans calcul intéressé comine sans conviction
bien approfondie; d’aulres se firent sérieusement instruire. Turenne fut du nombre, etsa conversion éclairée et sincère fut d’un grand exemple. Le traité de l’exposition de la fui catholique par Bossuet y eut, comme l’on sait, une part considérable (IGOR). L’illustre évêque, secondait de tout son zèle les vues du monarque pour ramener la France à l’unité religieuse, en même temps qu'il se vouait avec plus de conscience que de succès à l’éducation du Dauphin. Ni lui, ni le gouverneur du jeune prince, l’austère duc de Montausier, n’eurent jamais une forte prise sur cette âme molle et sur cette médiocre intelligence. Les trois grands ouvrages composés par Bossuet pour l'instruction de son royal élève le Discours sur l'histoire universelle, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, et la Politique tirée de T Écriture sainte ont trouvé leur véritable adresse auprès de la postérité.
Nous ne partageons pas l’opinion de ceux de nos historiens qui comptent parmi les principaux motifs de la guerre préparée alors contre la Hollande, la pensée systématique qu’aurait eue Louis XIV de préluder au rétablissement de l’unité religieuse en France par l extinction d’un des plus ardents foyers du calvinisme. Nul doute que le roi n'eût en souveraine déplaisance l’hérésie, aussi bieu que les inst itutions républicaines, qu’une insurrection victorieuse avait établies presque aux portes de son royaume ; mais il eût su très-patiemment s’accommoder do leur voisinage, s’il y eût cru sa politique intéressée, et il ne faut chercher là, non plus que dans la prétendue médaille de Van
Beuningen, les raisons véritables de la guerre contre les Provioces-Unies. Louis XIV les a données luimême avec une orgueilleuse sincérité dans un mémoire très- remarquable, pour la première fois publié de nos jours1. Après avoir rappelé le prompt et facile succès de ses armes dans la campagne de 1G67, le monarque ajoute : « Au milieu de toutes ces prospérités, l’Angleterre, ni l'Empire, convaincus de la justice de ma cause, quelque intérêt qu’ils eussent à arrêter la rapidité de mes conquêtes, ne s’y opposèrent point. Je ne trouvai dans mon chemin que mes bons, fidèles et anciens amis les Hollandais, qui, au lieu de s intéresser à ma fortune, comme à la base de leur État, voulurent m imposer des lois et m’obliger à faire la paix, et osèrent même user de menaces en cas que je refusasse d’accepter leur médiation. J’avoue que leur insolence me piqua au vif, et que je fus près, au risque de ce qui pourrait arriver de mes conquêtes aux Pays-Bas espagnols, de tourner toutes mes forces contre cette altière et ingrate nation ; mais ayant appelé la prudence à mon secours, et considéré que je n’avais ni le nombre de troupes, ni la qualité des alliés requis pour une pareille entreprise, je dissimulai ; je conclus la paix à des conditions honorables, résolu de remettre la punition de cette perfidie à un autre temps. » Ce langage ne permet pas de douter que la guerre de Hollande ait été avant tout un acte de vengeance, une satisfaction donnée par Louis XIV à son orgueil offensé. Est-ce