Par M. Camille Roussel dans sa belle Histoire de Louvois
une raison pour l'accuser, comme on le fait généralement, d’avoir en cette circonstance sacrifié à sa personnalité hautaine « la politique nationale, » suivie par Henri IV et par Richelieu? Quelle était, au fond, cette politique? Reprendre sur la maison d’Autriche les provinces françaises, héritage des ducs de Bourgogne, qu elle détenait depuis la fin du quinzième siècle. Qui, à cette heure, faisait obstacle au roi dans la revendication de ces provinces, qui le roi, suivant sa propre expression, « trouvait-il dans son chemin? » n’était-ce point la Hollande? L’alliée naturelle de Henri IV dans sa lutte contre Philippe II était donc devenue par la force des choses l’ennemie naturelle de Louis XIV dans la tâche dévolue à ce prince de rendre son intégrité au territoire national. Les intérêts politiques de la France la séparaient dès lors de la Hollande, tout comme les intérêts commerciaux de cette dernière puissance l’avaient séparée depuis vingt-cinq ans de l’Angleterre, son autre auxiliaire dans la longue guerre qu’elle avait soutenue pour son indépendance. Ou Louis XIV devait se contenter à l’avenir de la frontière mal définie donnée à ses États par le traité d’Aix-la-Chapelle, ou il fallait qu’il contraignît les Hollandais à le laisser librement accomplir ses projets sur les Pays-Bas espagnols. Hâtons-nous d’ajouter qu'autre chose était de porter à cette fière nation de marchands, peu aimée en Europe, un coup qui rabattît son arrogance, autre chose de prétendre à la conquête brutale et inique de son territoire. La première de ces deux politiques était celle de Lionne, l’autre fut celle de Louvois. Louis XIV s’y laissa eniv 32
traîner trop complaisamment, et ce fut en cela qu'il sacrifia ses vrais intérêts et ceux de son royaume à un funeste rêve d ambition et d’orgueil.
Quatre ans furent employés pour assurer le succès de cette entreprise. Tandis que, par un travail infatigable, Louvois préparait à la France la plus forte armée qu'elle eût jamais possédée, la diplomatie faisait son œuvre avec non moins de patience et d’habileté, et écartait l’un après l'autre les obstacles que les grands projets du roi pouvaient rencontrer. Ce fut le dernier, mais le plus éclatant triomphe du génie de Lionne, d’isoler la Hollande en Europe, sous la menace des coups de Louis XIV. La triple alliance n’avait pas été dissoute par la paix d’Aix-la-Chapelle; un puissant effort se faisait, au contraire, pour y attirer l’empereur, et, à sa suite, le corps de l’Empire. Lionne, afin de maintenir Léopold dans la neutralité, fit le plus adroit usage des engagements éventuels conclus par ce prince avec le roi, pour le partage de la succession espagnole. C’était beaucoup pour l’empereur que Louis s’abstînt de fomenter les troubles qui venaient de renaître en Hongrie, et il s'obligea, en retour, à ne point secourir les Hollandais. On le vit même assister en témoin, sinon indifférent, au moins immobile, à l’exécution que firent alors les armes françaises contre le duché de Lorraine. Le vieux Charles 11 ayant eu l’imprudente fantaisie de relever les murs de quelquesunes de ses places démantelées et d’accroître de quelques régiments l’effectif de sa petite armée, le maréchal de Créquy se porta sur Nancy avec vingt-cinq mille hommes pour châtier cet acte d'une innocente félonie.
et en moins d’un mois, la Lorraine passa tout entière aux mains du roi de France (septembre* 1G70). Tout ce que l’empereur fit en faveur du prince dépouillé fut de réclamer en sa faveur auprès du roi, qui répondit « ne vouloir point profiter de la Lorraine, mais ne vouloir point la rendre à la sollicitation de personne. » Ce n’était pas assez pour Lionne d’avoir, par ses habiles inspirations, lié ainsi les bras au chef de [ Empire; il en sut rattacher plusieurs princes à la politique de Louis XIV et les faire entrer dans son alliance. L’électeur de Bavière et celui de Cologne, l’évêque de Münster et celui de Liège, prirent avec le roi des engagements qui, à divers degrés, lui assuraient leur concours. L’électeur de Brandebourg, seul des princes allemands, resta inaccessible à toutes les séductions de la diplomatie de Louis XIV. La cause des Provinces- Unies était pour lui celle du protestantisme, et il se résolut à tirer l’épée pour la défendre. 11 n’en fut pas ainsi du prince encore mineur, qui occupait le trône de Gustave-Adolphe : ses conseillers se laissèrent persuader par l’or français de renoncer «à la triple alliance et de seconder, pendant trois ans, l'agression du roi contre les Provinces-Unies.
Tout cela n'eût été rien si I on ne fût parvenu à détacher de la Hollande le plus puissant, mais aussi le moins sûr, de ses alliés, le roi d’Angleterre; là se porta, pendant trois années consécutives, le principal effort de la diplomatie française. Charles II avait moins obéi à son propre sentiment qu’à celui de la nation anglaise en entrant dans la triple alliance ; il était tout disposé à en sortir, et à se retourner contre les
Hollandais auxquels il ne voulait guère moins de mal que Louis XIV lui-même. Mais il se sentait gêné dans son action par la jalouse surveillance de l'opinion publique^! s il consentait à vendre son alliance au roi de France, il prétendait, en calculateur habile, que ce fût, non-seulement avec grand prolit pour lui, mais encore avec de riches dédommagements pour la gloire et l’orgueil britanniques. L’Angleterre eut à reprocher à ce prince d’avoir honteusement trafiqué de la religion et des libertés de son peuple dans tout le cours de cette négociation; elle ne peut l’accuser d’avoir mis en oubli les intérêts de la grandeur nationale. Charles 11, à aucun prix, n’entendit rien rabattre de la prétention des Anglais « de commander à la mer, » et dans le partage éventuel fait entre les deux rois des dépouilles des Provinces-Unies, il sut se réserver les jjoints militaires les plus importants de la côte néerlandaise. Louis XIV, dans ce marché, céda tout, tant il avait à cœur de le conclure ! Ce que la transaction eut de plus épineux, ce qui la tint le plus longtemps en suspens, fut l’article de la conversion du monarque anglais au catholicisme. Charles II, entraîné, à cequ il semble, par l’exemple de son frère, le duc d'York, avait annoncé la résolution de rentrer et de faire rentrer l’Angleterre au sein de l’Eglise romaine. De larges subsides et l'assistance d'un corps de troupes françaises étaient la condition préalable qu i! mettait au grand hasard qu i! allait courir. Louis XIV ne put qu'applaudir à ce dessein ; mais ne se dissimulant pas à quel point l’exécution en était chanceuse, il insista pour quelle fut remise après la guerre contre la Hollande. Il était ini-
possible que le secret de cette grave affaire ne s’ébruitât point, si elle se traitait entre l'ambassadeur français, Colbert de Croissy et les ministres anglais. Louis imagina alors de mettre la négociation aux mains aussi sures qu’habiles de Madame Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, soeur de Charles 11.
• On peut dire que cette princesse était le plus brillant ornement de la cour de France. Louis XIV, soupçonné, mais à tort, de l'avoir trop aimée, lui témoignait hautement la confiance et l’affection d’un frère. Les grâces de l’esprit n’étaient égalées chez Madame Henriette que par la solidité de son caractère, et revenue à vingt -six ans de la dissipation et des entraînements de la première jeunesse, elle se donnait chaque jour davantage aux pratiques de la religion et au goût des choses sérieuses. Le roi jugea que, mieux que les diplomates les plus consommés, elle manierait l’esprit de Charles H, dont elle était tendrement aimée. Pendant un voyage qu'il fit en Flandre, au mois de mai 1670, Madame s’embarqua à Dunkerque pour Douvres, dépositaire du grand secret de la politique française, alors qu’elle semblait n’aller chercher que les embrassements de son frère et les fêtes d’une autre cour. Au milieu de ces fêtes, furent arrêtées, le 1*rjuin, les bases du traité qui unissait les deux monarques contre la Hollande. Charles y avait maintenu la clause qui faisait passer la déclaration de catholicité avant la déclaration de guerre ; mais il avait promis à sa sœur de n’en point exiger la stricte exécution : en réalité, il ne voulait qu’être nanti au plus vite de l’argent français. Le retour de la duchesse d'Orléans
put quelque chose de triomphal, et Louis XIV l’accueillit à Saint-Germain avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Mais Monsieur, dans sa mesquine jalousie, se hâta de l'enlever aux empressements de la cour, et de la ramener dans sa résidence de Saint- Cloud. Elle y était à peine depuis cinq jours, « lorsque retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte ! » L’impression profonde de consternation et de douleur causée par la fin soudaine de cette aimable et infortunée princesse, n’a été exagérée en rien par l’éloquence du grand orateur; nul ne la pleura plus amèrement que Louis XIV. Ce qui ajoutait à la poignante émotion du roi et de la cour, c’était la terrible parole proférée par Madame à plusieurs reprises qu’elle mourait empoisonnée. De tous les contemporains qui ont cru qu elle disait vrai, aucun n’impute ce crime à Monsieur : le chevalier de Lorraine, favori de ce prince, est désigné par eux comme le coupable. Saint-Simon même entre à ce sujet dans des détails qui sembleraient exclure le doute. Mais d’autres documents, non moins dignes de créance, donnent lieu de penser que la mort de Madame n’eut rien que de naturel, et qu’elle succomba aux désordres d’une constitution ruinée avant l’âge. L'histoire ne peut qu’hésiter entre ces affirmations contraires. Cinq mois étaient à peine écoulés, et la place laissée vide dans le lit de Monsieur était occupée par la fille de l électeur palatin, Élisabeth-Chariot te, étrange figure, dont aucun trait ne ressemblait à celle de la première duchesse d’Orléans. Charles II cependant, à la nouvelle de la mort de sa soeur.
avait laissé éclater de violentes menaces contre la France, et la nation anglaise paraissait disposée à s'associer à ses ressentiments. Mais les assurances loyales que lui donna Louis XIV au sujet de ce tragique événement le calmèrent, et les articles secrets du 1<r juin furent par suite conlirmés par un autre acte plus explicite signé à Londres, le 2 janvier 1671.
Les préparatifs faits par Louis XIV n'étaient point enveloppés d’un tel mystère que le grand pensionnaire, Jean de Witt, ne vît clairement l’orage qui s’amassait sur sa patrie. 11 fit des efforts réitérés pour le détourner, mais toutes ses avances furent repoussées dédaigneusement, toutes ses demandes d'explications reçurent des réponses d’une menaçante obscurité; il convenait au roi que la foudre restât cachée dans le nuage. Jean de Witt songea alors à se mettre en défense, et regarda tout autour de lui pour trouver des alliés. L’Espagne seule , qui avait plus besoin de secours qu’elle n était capable d’en fournir, conclut avec les Provinces-Unies un traité d’alliance défensive. L’électeur de Brandebourg attendit plus tard à se déclarer. Ce que tenta l’archev èque-électcur de Mayence, quoique faiblement et indirectement, en faveur de la Hollande, mérite d’être ici mentionné, parce que le grand nom de Leibnitz est associé à cette tentative. Leibnitz, à peine âgé de vingt-quatre ans, venait de publier (1670) sous le titre de la Sécurité publique, au dedans et au dehors , un écrit dont le double but était de convier à l'union les princes et les peuples de l’Allemagne, dans l’intérêt de leur sûreté, et de détourner, s'il se pouvait, vers l’Orient, le cours mena-
eant de l’ambition française. A cette heure même, Louis XIV avait une querelle ouverte avec l'empire ottoman. Les Turcs avaient à lui reprocher les secours qu’il avait prêtés aux Vénitiens dans l’île de Candie (1668-69) et si ces secours avaient été impuissants, si le duc de Beaufort n’était allé trouver que la mort et le duc de Navailles qu’un échec devant la ville assiégée, l’ardeur n’en était devenue que plus vive dans la noblesse guerrière du royaume de venger l’affront infligé par les infidèles aux armes françaises. On eût pu croire au réveil du vieil esprit des croisades. L’électeur de Mayence, Jean-Philippe de Schoenborn et avec lui son habile ministre, le baron de Bofdebourg, jugèrent l’occasion favorable pour offrir un autre objet que la Hollande à la soif de gloire et de conquêtes qui semblait dévorer le roi de France. Au mois de mars 1672, ils envoyèrent Leibnitz à Paris, avec un mémoire qu’il avait rédigé, pour être présenté à Louis XIV, et dans lequel il démontrait au roi la facilité et les incalculables avantages de la conquête de l’Égypte, qu’il appelait « la Hollande de l’Orient. » II était trop tard alors pour empêcher la guerre contre les Provinces-Unies; la circonscrire et l’abréger dut être tout l’effort de l’habile et profond publiciste. 11 s’attacha à prouver que la France, maîtresse de l’Égypte, ruinerait infailliblement le commerce hollandais, et frapperait ainsi le coup le plus redoutable à cette république a de marchands, insolente envers les rois eux-mêmes; » ce moyen de succès, ajoutait-il, était pour le roi très-chrétien , bien plus sur que ne le serait l'invasion du territoire néerlandais, avec la pré-
lenlion de le conquérir. Au cas de cette dernière entreprise, Leibnitz, lisant d'un coup d’œil assuré dans l’avenir, faisait entrevoir à Louis XIV la ligue de l'Europe entière contre la France. Louis XIV reçut Leibnitz à Saint-Germain, l'écouta, comme il savait écouter tous ceux qui l’entretenaient de graves intérêts, et entra, en apparence au moins, dans les grandes idées de son interlocuteur. Mais il n’y donna aucune suite, et ce fut trois mois après, quand les Français étaient déjà au cœur de la Hollande , que l’archevêque-élecleur de Mayence, eut pour toute réponse à la proposition faite en son nom par Leibnitz « que les projets de guerre sainte avaient cessé d’être à la mode depuis saint Louis. ».
L’auteur de cette réponse trop peu sérieuse fut Arnauld de Pomponne, qui avait Buccédé à Lionne,* comme secrétaire d État chargé des affaires étrangères. Le caractère de Lionne était loin d'égaler les hautes lumières de son intelligence, et lorsqu'il mourut (1,r septembre 1671), il avait déjà fait bien des sacrilices à la politique, si contraire à ses vues, dans laquelle Louvois entraînait Louis XIV. Sa mort n’en fut pas moins un fatal événement pour le royaume. Il est permis de croire que s’il eût vécu, il eût apporté, à cette politique à outrance des tempéraments salutaires, et empêché la guerre de la France contre la Hollande de devenir la guerre de l'Europe contre la France. Arnauld de Pomponne, malgré son honnêteté, ne put et n’essaya rien de semblable.
Les états généraux des Provinces-lînies, quoiqu’ils n’eussent plus à douter désormais des résolutions
hostiles de Louis XIV, se décidèrent à tenter auprès de lui un dernier effort ; ils humilièrent leur orgueil devant celui du monarque, et lui adressèrent une lettre pleine des expressions de leur respect pour sa personne et de leur gratitude pour les anciens bienfaits de la France (16 décembre 1671). Leur ambassadeur alla jusqu’à offrir, au nom du grand pensionnaire, de désarmer, si tel était la volonté du roi. Il ne leur fut répondu que par quelques paroles sèches et hautaines; le roi leur dit avoir levé des troupes pour se défendre contre les mauvais desseins des Provinces-Unies, et être résolu à s’en servir de la manière qu’il jugerait le plus à propos pour le bien de son État et pour sa gloire. Les soumissions de Jean de Witt ne furent pas mieux accueillies à Whitehall qu’à Saint-Germain ; ce fut en vain que les états généraux, pour désarmer le mauvais vouloir du monarque anglais, restituèrent à son neveu, le prince d'Orange, la charge de capitaine général et amiral des Provinces-Unies; ce fut en vain que le pavillon batave consentit à s’abaisser sur les mers devant le pavillon britannique; plus la Hollande cédait, plus Charles II, qui ne cherchait qu'à engager la querelle, redoublait ses humiliantes exigences. Il donna l'ordre enfin à l’une de ses escadres, d’attendre et d’attaquer, à l’entrée de la Manche, une flotte hollandaise de soixante-dix navires marchands, qui revenaient, richement chargés, de Smyrne (23 mars). Cet acte de piraterie précéda de six jours sa déclaration de guerre. Celle de Louis XIV fut publiée le 6 avril. Elle n’entrait dans aucune explication, n’énonçait aucun grief ; les Hollandais semblaient nôtre pas pour
lui des adversaires avec qui il allait, d’égal à égal, croiser le glaive, mais des inférieurs dont il se préparait à châtier la mauvaise conduite. « Il n’avait pu, disait-il, dissimuler plus longtemps, sans diminution de sa gloire, l’indignation que lui causait la manière d'agir des Etats, si peu conforme aux grandes obligations dont lui et ses prédécesseurs les avaient comblés. »