‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 34 sur 51 · DEPUIS LA GUERRE DE HOLLANDE JUSQU’A LA PAIX DE N1MÈGUF · texte numérisé non relu

DEPUIS LA GUERRE DE HOLLANDE JUSQU’A LA PAIX DE N1MÈGUF

Dans la lutte inégale que la Hollande allait soutenir, sa ruine paraissait inévitable. Il ne lui restait plus rien de ces milices aguerries, qui, pendant plus de soixante ans, sous Guillaume, Maurice et Frédéric- Henri de Nassau, avaient reconquis pied à pied le sol de leur patrie sur les redoutables régiments de l’infanterie espagnole. L’aristocratie bourgeoise et commerçante, qui, depuis 1650, gouvernait la république, avait détourné son attention de l’armée de terre, pour donner à la marine le plus vaste développement. Tout récemment , alors que Ruyter et Tromp tenaient tête avec gloire aux forces navales de l’Angleterre, on avait vu les bandes pillardes de l’évêque de Munster envahir impunément les provinces deDrenthe, de Groningue et d’Over-Yssel, et ne reculer que devant les secours envoyés par la France. L’esprit militaire semblait s’être retiré de la nation hollandaise : quelques milliers de soldats ou mercenaires, ou recrutés dans la lie du peuple, étaient seuls à garder le territoire; les fameuses places, conquises

ou défendues au prix de tant de sang dans les sièges les plus mémorables, n’avaient pour la plupart que de faibles garnisons et des ouvrages mal entretenus ; les nouvelles levées et les travaux de défense, qui venaient d’être ordonnés à la hâte par le grand pensionnaire, avaient à peine commencé à réparer le tort de vingt ans de négligence. A ce résultat fâcheux d’une politique imprévoyante se joignait une autre cause de faiblesse ; les deux factions rivales des républicains et des partisans du stathoudérat, loin d’être réconciliées par le danger commun, se menaçaient l’une l’autre avec un surcroît de violence ; la fureur des haines religieuses s’ajoutait à celle des haines politiques, et la petite république allait s’offrir, à la fois désarmée et divisée, aux coups de son puissant adversaire. En présence de la plus formidable agression , les Provinces-Unies n’avaient pour elles que leur flotte, capable de résister à celles de l’Angleterre et de la France, les richesses accumulées par leur commerce, la puissance de leur crédit, et comme ressource suprême, les grandes résolutions que le désespoir inspire aux peuples libres.

Bien différente était la perspective qui s’ouvrait devant Louis XIV. Les forces de son royaume toutes concentrées entre ses mains, le nombre et la valeur de ses troupes, le génie supérieur de ses ministres et de ses capitaines, le prestige de son nom qui tenait en respect le mauvais vouloir de ses ennemis, tout lui était un présage assuré de la victoire. On a vu comment, pendant le cours de l’année 1671, le principal travail de son gouvernement avait été de préparer cette

guerre. Colbert, qui rencontrait chez le9 Hollandais le plus gênant obstacle au développement de la grandeur maritime et commerciale de la France, était entré activement dans la pensée d’humilier ces marchands trop puissants et trop fiers : il avait mis toute son industrie à trouver les ressources nécessaires pour la campagne qui allait s’ouvrir. Son espoir était que cette campagne suffirait à l’entier accomplissement des projets dn roi. 11 eût reculé d'effroi, s’il eût pu prévoir que la lutte, en se prolongeant durant sept années, dût détruire l’ordre qu’il avait si laborieusement introduit dans les finances. Colbert, du reste, n’était plus à cette époque le ministre préféré de Louis XIV. Du moment où les pensées d’ambition et de guerre étaient devenues dominantes chez ce prince, le ministre qui les flattait était monté naturellement a» premier rang dans sa faveur. Louvois, de deux ans plus jeune que Louis XIV, avait eu l’adresse de se présenter à lui dans l’attitude humble et docile de l’élève qui attend les leçons de son maître; il avait donné au monarque l'orgueilleuse satisfaction de regarder son ministre comme un instrument qu’il s’était fait à lui-même, et de se complaire en lui comme dans son ouvrage. De là le rapide essor de la fortune de Louvois, justifiée du reste par sa haute capacité. Ses admirateurs, au temps présent comme au temps passé, n’ont rien (fit de trop sur la puissance dé son génie organisateur, sur Futilité des réformes qu’il entreprit et sur la persévérante énergie qu’il mit à les accomplir, sür le service éminent qu’il rendit à la France en lui donnant des institutions et uneadminis-

tration militaires, les plus parfaites que l’on eût connues. Mais, pour être juste, il faut ajouter que ses détracteurs non plus n’ont rien dit de trop sur la dureté despotique de son caractère, sur sa prétention malheureuse à se faire le général des généraux, sur sa politique emportée et violente, et sur son mépris trop ordinaire des lois de la justice et de l'humanité. Si, dans l’ordre matériel, Louvois fut un très-grand administrateur, il fut, dans l'ordre moral, un des plus funestes conseillers qui pût être donné à un monarque absolu.

Pas plus que nous n’avons étudié dans ses détails l’administration financière de Colbert, nous ne saurions offrir ici l’exposé, même le plus succint, des nombreuses et fécondes créations du génie de Louvois. Il nous suffira dedirè que, depuis l’année 1668 où il avait entamé le grand œuvre de la réorganisation de l’armée française , cette armée , naguère assemblage confus d’éléments sans cohésion, était devenue un corps régulièrement constitué, bien lié dans ses diverses parties, capable d’agir avec ensemble , et de se prêter avec aisance et promptitude à la souveraine impulsion de son chef. Louvois , avec la clairvoyance d’un esprit supérieur, avait su découvrir dans l’obscurité des rangs subalternes les hommes les mieux faits pour seconder ses réformes. Le colonel Martinet avait été son auxiliaire le plus actif et le plus habile dans celle de l’infanterie ; l’énergique chevalier de Fourilles s’était donné à lui tout entier pour introduire dans la cavalerie une régularité de service et des habitudes de discipline qu elle ne connaissait pas; Du-

metz lui prêta plus tard le même concours pour l'organisation nouvelle que reçut l’artillerie, et Chamlay, dont il révéla tout le mérite à Louis XIV, devint pour les commandants d'armée, sous le titre de maréchal général des logis un coopérateur d’une utilité inappréciable. Yauban, il est vrai, n’était déjà plus au début de ses travaux, lorsque tombèrent sur lui les regards de Louvois; mais ce n’est pas le moindre litre d’honneur du ministre auprès de la postérité d'avoir su bien vite reconnaître toute la portée de cette grande intelligence, d'avoir été un protecteur et un ami « pour le plus pauvre gentilhomme de France, » destiné sans lui peut-être à languir de longues années dans le poste secondaire « de diacre de M. de Clerville*. » Louvois enfin avait su trouver dans quelques intendants tels que Charuel , Robert , Saint-Pouenge, etc . , des exécuteurs fermes et intelligents de ses volontés, agents plus dévoués que scrupuleux, appliqués sans relâche à étendre Faction administrative, à contrôler et à restreindre celle des généraux. Lorsque an mois d’avril 1672, Louis XIV, ayant lancé contre les Hollandais son manifeste de guerre, annonça son intention d’aller se mettre à la tête de son armée, plus de cent mille hommes l'attendaient, rassemblés par les soins de Louvois aux bords de la Sambre et de la Meuse, armement d’une puissance sans exemple, avec ses subsistances assurées, un matériel en rapport avec ses besoins, et une distribution des divers corps si bien entendue, que tous étaient prêts à s’ébranler au

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