CHAPITRE XIV
DEPUIS L’AVÈNEMENT AD POUVOIR DU CARDINAL DE RICHELIEU JUSQU’A LA DESTRUCTION DU PARTI HUGUENOT
Richelieu, depuis George d’Amboise, était le premier cardinal appelé au gouvernement de la France. D’après ce qu’on avait \u de lui jusqu’alors, il n’y avait pas à attendre de cet évêque, de ce prince de 1Église, les exemples de la perfection évangélique, l’austérité des mœurs, l’abnégation de soi-même et les vertueux dévouements de la charité. La vocation de Richelieu n était point celle de ses contemporains François de Sales, Bérulle et saint Vincent de Paul ; il se sentait fait pour servir l'État en le gouvernant, et loin de s’offenser, il s’honora de la dénomination de « cardinal d’État,» qu’on lui donnaàRome et à Madrid, dès qu’on eut vu son génie à l’œuvre. S’il faut en croire le témoignage qu’il se rend à lui- même dans les premières pages de son Testament politique , il promit à Louis XIII en entrant dans ses conseils, « d’employer « toute son industrie et toute l'autorité qu’il plairait « au roi de lui donner, pour ruiner le parti huguenot, « rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous les sujets « du roi en leur devoir, et relever son nom dans les
« nations étrangères au point où il devait être. » Ce plan, nous allons voir Richelieu en poursuivre l’exécution avec une persévérance infatigable; nous allons le voir l’accomplir, ayant à combattre tout ensemble les grandes familles du royaume, les princes du sang, le frère, la mère, l’épouse du roi et le roi lui-même. Nous allons le voir pendant dix-huit ans soutenir la lutte la plus étrange contre Louis XIII, dont l’esprit subissait son joug, mais dont toutes les affections lui étaient contraires; qui rendait justice et s'unissait même de volonté et d’action aux grandes choses faites pour la France et pour lui par son ministre, mais qui fatigué de plier tous les jours sous la hautaine domination du génie, se révoltait secrètement contre elle et conspirait avec ses favoris pour y échapper. Ce sera au prix de ces continuels combats et d’une suite de victoires tour à tour mesquines et terribles, queRichelieu acquerra la liberté de servir la France, comme il entendait le faire, heureux si, dans l’emportement de la lutte, il ne se fût jamais laissé entraîner au delà de ce que réclamaient l’intérêt public et sa propre gloire.
11 ne faut pas compter parmi les actions du cardinal qui font tache sur son illustre mémoire le prompt renvoi du surintendant La Vieuville. Quelques historiens le lui ont reproché comme un acte d’ingratitude: ils n’ont pas voulu voir que ce fut La Vieuville « emporté, brouillon, indiscret, » (pii se précipita lui-même. Richelieu, qui sentait l’impossibilité de mènera bien les affaires avecun pareil collègue, le laissa se perdre dans l’esprit du roi, et n’eut nul effort à faire pour le pous-
ser hors du conseil. Si la disgrâce du ministre congédié fut aggravée par quelques mois d’emprisonnement à la Bastille, ce fut pour mettre en sûreté le secret de l’État dont il était le dépositaire (12 août 1624). Déjà, en effet, La Vieuville, par opposition aux deux BrÛlart qu’il remplaçait, avait tourné le dos à la politique espagnole; déjà des promesses de secours avaient été faites aux Provinces-Unies, depuis trois ans rentrées en lutte avec Philippe IV, et une négociation secrète était entamée avec Jacques Ier pour donner Henriette- Marie, la plus jeune des soeurs du roi, en mariage au prince de Galles. Luynes, dès l’année 1620, avait fait proposer cette union par son frère, le duc deChaulnes, au roi d’Angleterre; mais « Dieu, dit Richelieu, qui fait les mariages dans le ciel, avait destiné un autre temps et d’autres personnes pour moyenner celui-ci. » La perspective éclatante de cette alliance fut l'appât que le cardinal présenta à l’orgueil maternel de Marie de Médicis, pour lui faire agréer ses plans contraires à la puissance autrichienne.
Il était temps de se mettre en mesure d’en arrêter les progrès formidables; jamais peut-être l'indépendance de l’Europe n’avait été depuis un siècle plus sévèrement menacée. L’esprit audacieux et remuant du comte d’Olivarès était parvenu, pour quelques instants, à relever de son épuisement le corps gigantesque de la monarchie castillane. Les troupes de Philippe IV étaient encore les meilleures de l’Europe, et elles étaient commandées par Spinola. Le traité de 1623, éludé par la cour pontificale et par celle de I'Escurial, n’avait rien fait pour empêcher les deux branches de
la maison d’Autriche de se rejoindre à travers les passages de la Yalteline, et leur union enlaçait alors dans les étreintes du même despotisme l'Italie et l’Allemagne. Ferdinand II, après avoir consommé la ruine de l’électeur palatin, avait transféré la couronne électorale de ce prince sur la tête du duc de Bavière, et s’était fait ainsi un alliéel un complice decelui (pie les princes protestants lui voulaient susciter pour rival dans l’Empire. Par la possession du Palatinat, il donnait en outre la main à sa parente, l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, souveraine des Pays-Bas, de telle sorte que tout le long de sa frontière de terre, au nord, à l’est et au midi, la France était comme enserrée dans un cercle de fer par la maison d’Autriche. Rompre ce réseau redoutable dut être et fut la première pensée du cardinal de Richelieu. Toutefois la condition dusuccès était d’y procéder avec d’extrêmes ménagements. Les forces du royaume n’étaient point toutes réunies aux mains du grand ministre, comme elles l’étaient quatorze ans auparavant dans cellesde Henri IV; ce n’était pas avec un trésor épuisé, les huguenots mal soumis, « les grands se conduisant en souverains dans leurs charges, » et les orages de la cour toujours prêts à renaître, qu’il était possible d’engager la France dans une lutte corps à corps avec le colosse autrichien. Ce qui se pouvait, c’était par des attaques indirectes d’ébranler un à un les appuis de cette vaste domination; c’était, selon les propres paroles de Richelieu dans le conseil, « de s’y prendre avec dextérité, sans rompre « les traités qu’on avait avec les Espagnols, en pre- « nant simplement le prétexte qu’on avait d’aider par
« les armes les alliés de la France en Italie, enlaYal- « teline et en Flandre. » Ainsi fit-on, et sans retard. Une chambre de justice instituée pour rechercher les malversations commises par les financiers lit rentrer dans les coffres de l'Etat onze millions, moyen d’action nécessaire pour les opérations qu’on préparait. Afin de prévenir les alarmes que devait faire naître à Rome la politique nouvelle qu’on allait embrasser, des stipulations secrètes, mais aussi étendues qu elles pouvaient l’être en faveur des catholiques, furent annexées à la convention matrimoniale entre le prince de Galles et Henriette-Marie, et le Père de Bérulle fut emoyé auprès d lrbain VIII pour solliciter la dispense, en même temps qu’il se porterait garant des intentions respectueuses du roi et du cardinal envers le saint-siège dans l’affaire de la Valleline. Par une extension abusive des termes du traité de 1023, les places fortes de cette contrée étaient toujours entre les mains des troupes pontificales, et le pape n'entendait la replacer sous la souveraineté des Grisons, que sous la réserve d’un passage toujours assuré aux Espagnols pour communiquer avec l’Allemagne. Richelieu, de son côté, pressait Urbain VIH ou d’ordonner l'entière démolition de ces places, ou de les remettre au gouverneur du Milanais, ce qui n’eût plus laissé l'affaire se débattre qu’entre l’Espagne et la France. Les négociations n’aboutissant pas, le système de guerre indirecte adopté par le cardinal entra aussitôt en action : des troupes françaises furent prêtées à la fois aux ligues Grises pour se remettre en possession des territoires qui leur avaient été enlevés, et au duc
de Savoie pour le soutenir dans une ancienne querelle qu il avait avec la république de Gênes. La première de ces expéditions fut conduite parle marquis de Cœuvres, ambassadeur en Suisse, qui se lit général pour chasser les Autrichiens du pays des Grisons (novembre 1624), et qui, descendant de là dans la Valteline, força le comte de Bagno, commandant des troupes pontificales, à lui livrer les quatre forteresses de Tirano, Sondrio, Morbegno et Bormio, par lesquelles la vallée était défendue (décembre). Cette opération accomplie, les soldats prisonniers, ainsi que leurs drapeaux, furent respectueusement renvoyés au pape avec l’assurance que « tout avait été fait pour le bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même. » L’entreprise contre Gênes, quoique dirigée par les talents réunis des deux vieux capitaines, Charles Emmanuel et Lesdiguières, n’eut pas le même succès. Les secours maritimes de la Hollande, qui devaient aider à réduire la république alliée et banquière de l'Escurial, reçurent soudainement une autre destination. Les huguenots venaient de reprendre les armes (janvier 1625).
On a peine à s'expliquer cette détermination insensée, au moment où la politique française semblait donner tant de gages au protestantisme ; au moment où la ligue du Nord s'organisait, sous les auspices de la France, pour arrêter les envahissements de Ferdinand II, où l’aventurier Ernest de Mansfeld, avec de l'argent et des volontaires français allait secourir aux Pays-Bas Frédéric-Henri, frère et successeur de Maurice de Nassau, où enfin se célébrait à Paris par procuration le mariage de Henriette-Marie et de Charles
Stuart, devenu rui d'Angleterre. Mais c'étaient les grandes affaires mêmes que Richelieu s’était mises sur les bras qui donnèrent l’espoir du succès aux Rocliellois, impatients de voir leur ville menacée par le Fort-Louis, resté debout en dépit des stipulations «lu traité de Montpellier. Soubise se concerta avec eux , et à la tête de quelques navires qu il avait armés, sous le prétexte d’une lointaine expédition, il alla surprendre la petite flotte royale dans le port de Blavet et l’emmena prisonnière. Rohan , dont l'esprit de parti troublait la haute raison et qui semble être entré dès lors en relation avec lEspagne, se mit aussitôt en mesure de coopérer dans le midi du royaume au mouvement de son frère. Trois mois se passèrent employés par Richelieu en patients et inutiles efforts pour ramener les deux rebelles à de plus sages résolutions. Le connétable de Lesdiguières , ainsi que les ambassadeurs d’Angleterre et des Provinces-Unies joignirent vainement leurs démarches aux siennes; vainement même les principaux des seigneurs réformés le nouveau duc de Bouillon, le maréchal de la Force, Châlillon, La Trémoille, et avec eux grand nombre des villes appartenant à la religion, désa\ ouèrent hautement l’entreprise : Soubise continua à tenir la mer en ennemi , pendant que le duc de Rohan se faisait décerner le titre de général par une assemblée des églises du Haut- Languedoc tenue à Castres (1" mai 1 025) . 11 fallut que Richelieu fît face en même temps aux embarras du dedans et à ceux «lu dehors.
Ceux que lui laissait le litige de laValleline n’étaient pas les moindres. Urbain Mil, qui, sur l’affaire de la
dispense, avait cédé, non sans peine, aux insinuations quelque peu menaçantes « du cardinal d’État, » n’était pas disposé à subir aussi patiemment la honte de l’expulsion infligée à ses troupes. Mais, toujours prudent et mesuré dans sa conduite, il envoya en France, comme légat, son neveu le cardinal Barberini, avec la mission de négocier un arrangement impartial dans la forme, mais au fond favorable aux prétentions espagnoles. Richelieu, bien déterminé à ne rien céder, n'en fut que plus soigneux de prodiguer des honneurs jusqu'alors inouïsà l'envoyé pontifical (mai 1625); puis, n’ayant pu, au bout de quatre mois, l’amener à ses vues, et ne voulant pas encourir seul la responsabilité d’une rupture avec le saint- siège, il résolut de remettre lapparente décision de l’affaire à une assemblée des notables convoquée par le roi à Fontainebleau (19 septembre). Le légat n’altendit pas cette décision, et demanda brusquement son audience de congé. Ce fut le chancelier Étienne d'Aligre qui exposa aux notables l’état de la question de la Valteline, invitant, au nom du roi, chacun des assistants à exprimer librement son opinion. L'Assemblée adhéra presque unanimement à celle du cardinal ministre, qui, dans un langage tout pacifique, conclut à la guerre, plutôt qu’à 1 abandon des alliés de la France. Les dons du clergé, ajouta-t-il, fourniraient aux fraisde l’armement contre les réformés, tandis que le revenu ordinaire pourrait être employé tout entier à combattre les ennemis du dehors. Il fut donc résolu d’affronter, pour l’honneur de la couronne, le singulier hasard d’une guerre simultanée contre le pape et contre les huguenots.
A cette heure même , on venait de remporter sur ceux-ci un important avantage. Soubise, après avoir pendant tout l’été promené le ravage sur les côtes de la Saintonge et de la Guyenne, après avoir pris ou brûlé plusieurs des vaisseaux fournis au roi par la Hollande, avait été attaqué dans l’île de Ré (1 5 septembre) par l’amiral de Montmorency, et battu sur terre et sur mer, s’était réfugié avec ses débris dans les ports d’Angleterre. L’île d'Oleron, avec celle de Ré, était retombée au pouvoir de la flotte royale. Rohan, pendant ce temps, secondé par l’intelligence et l’énergie viriles de la duchesse sa femme, avait soutenu, dans le Languedoc et la Haute-Guyenne une lutte opiniâtre, mais sans éclat, qui de part et d’autre n’avait abouti qu’à la surprise de quelques petites places et à la dévastation des campagnes. Ce qui donnait courage aux réformés dans ce conflit inégal, c’était la connaissance qu’ils avaient des répugnances de l’Angleterre et de la Hollande à servir plus longtemps contre eux la politique du cardinal. Ils savaient que le peuple d’Amsterdam avait pillé la maison de l'amiral, qui avait joint ses vaisseaux contre Soubise à ceux du duc de Montmorency. Ils savaient que le mariage de Charles Ier et de Henriette-Marie menaçait de rompre, au lieu de la resserrer, l’alliance de la France et de la Grande-Bretagne. Non-seulement l’antipathie populaire éclatait de mille manières à Londres contre la cour catholique de la jeune reine, mais le favori du roi, le duc de Buckingham nourrissait contre Louis XII et son ministre de secrètes pensées de vengeance. Venu à Paris pour y chercher Henriette-Marie, il avait IV 6
osé élever jusqu’à Anne d'Autriche les prétentions de son audacieuse, galanterie, et ne pouvait pardonner au roi l’interdiction qui lui a\ait été faite de revenir comme ambassadeur à la courde France. Rien de plus difficile et de plus compliqué que la situation du cardinal de Richelieu en face de l’Angleterre mécontente, de la Hollande refroidie, des huguenots en armes, et des hostilités près de commencer en Italie contre le pape et l’Espagne. Il sortit de cet embarras par des tours d'habileté, peu conformes à ce que furent plus tard les habitudes de sa politique. Ne pouvant demander à Louis XIII qu’il laissât Buckingham recommencer aux pieds d'Anne d’Autriche l’étalage de son insolente idolâtrie, il employa, pour adoucir et amadouer le présomptueux Anglais, le nom tout puissant de l’amie et de la confidente intime de la reine, la duchesse de Chevreuse. Moyennant qu’il engagerait les huguenots à poser les armes, on lui fit espérer son retour à Paris et les secours de la France pour le malheureux électeur palatin , beau-frère de Charles I". Buckingam , pris à cette amorce, aida puissamment Richelieu dans la négociation entamée avec les réformés; la paix leur fut donnée par le roi, sans aucune des concessions qu’ils réclamaient, pas même la promesse de détruire le Fort-Louis (5 février 1626). La conclusion de ce traité déchaîna contre le cardinal le mécontentement de tous ceux qui croyaient voir au terme de cette scène la Rochelle prise et le parti huguenot anéanti. Ils ignoraient qu'à ce moment même, une autre négociation était conduite en grand secret à Madrid pour dénouer pacifiquement l’affaire si em-
brouillée de la Valteline. En vertu d’une convention signée le 5 mars entre le roi de France et le roi catholique, il fut stipulé que les choses seraient remises entre les Grisons et les Valtelins sur le pied où elles étaient avant les premiers troubles; que l’exercice du culte catholique serait seul permis dans la vallée, et que les forts qui y avaient été construits par les Espagnols, seraient remis au pape pour être démolis; qu’enfin la souveraineté des Grisons serait réduite à un tribut annuel que leur payeraient les habitants de la Valteline. Les hostilités devaient en outre être suspendues dans l’état de Gênes, et les prétentions contraires de la république et du duc de Savoie mises en arbitrage. Le cardinal de Richelieu, en traitant ainsi à l’insu de ses alliés, et plutôt contre eux que pour eux, s’attendait bien à l’irritation qu’il leur causerait ; en éclymge de leurs espérances déçues, il ne put leur donner que de bonnes promesses, dont les Grisons, les Vénitiens et le duc de Savoie même furent obligés de se satisfaire , mais qui furent dédaignées par l’orgueil blessé de Buckingham. Cette conduite du cardinal, moins loyale qu’habile, était justifiée à scs yeux par l’impossibilité désormais reconnue d’agir puissamment au dehors avec les obstacles qu’il rencontrait au dedans du royaume. Il lui suffisait d'avoir fait sentir à l’Espagne, comme à Rome, la main ferme et résolue qui tenait les rênes de l’Etat : se défendre contre les menaçantes cabales de la cour et préparer le coup décisif qui devait abattre le parti huguenot était pour le moment le soin le plus pressant de sa politique.
Ici commencent pour Richelieu ces luttes contre les
grands du royaume qui durèrent jusqu’à la dernière année de sa vie, et dans lesquelles un froid calcul le rendit toujours impitoyable. On conçoit que son puissant esprit se soit indigné de voir ce qu’il méditait pour la grandeur du roi et de la France entravé sans cesse par des intrigues souvent aussi futiles que criminelles ; on conçoit qu’il se soit fait un système de décourager par de rigoureux exemples les courtisans frivoles et les femmes galantes qui, dans leurs boudoirs, jouaient étourdiment avec la pensée du meurtre ou de la trahison; mais on ne s’en attriste pas moins en le voyant lui, de son côté, jouer, comme il le fit, a\ec la hache du bourreau, et ne refuser aucune satisfaction à sa vengeance. L'intelligence était tout et le cœur rien chez lui ; ce fut un génie sans entrailles. Peu d’hommes- ont au même degré inspiré l’admiration et repoussé la sympathie. Sa physionomie, telle qu elle respire sur la belle toile de Philippe de Champagne, a quelque chose qui fascine et effraye tout ensemble. S’il faut en croire ses mémoires « la plus effroyable conspiration se forma alors dont jamais les historiens aient parlé, non-seulement en la multitude des conjurés , mais surtout en l’horreur de son dessein , qui allait jusqu’à perdre la personne sacrée du roi. » Ces paroles nous paraissent bien fortes pour caractériser le complot de Chalais.
Ce n’était dans le principe qu’une intrigue de cour ayant pour but de faire une place dans le gouvernement au frère du roi, Gaston de France, duc d’Anjou. Le maréchal d’Ornano, gouverneur du jeune prince, se laissa entraîner par faiblesse dans cette intrigue, et
Richelieu obtint sans peine du jaloux Louis XIII qu’il ordonnât et accomplît presque lui-mêmel’arrestation du coupable (4 mai 1626). Le crime d'Ornano était de s’être uni aux pratiques secrètes de la reine Anne, de madame de Chevreuse et de la princesse de Condé, pour empêcher le mariage de Gaston avec la riche héritière de Montpensier, que le roi, la reine-mère et le cardinal voulaient lui faire épouser. Gaston commença par des plaintes violentes de l’outrage qui lui était fait, et il alla jusqu’à injurier grossièrement le cardinal; mais celui-ci sut, peu de jouis après, l’amener à signer entre les mains du roi une déclaration par laquelle il s’engageait « à lui soumettre ses volontés et ses affections, à lui faire connaître toutes les propositions dont il aurait connaissance.... et à aimer sincèrement ceux que Leurs Majestés (le roi et la reine-mère) aimeraient. » Cet écrit fut confirmé par un serment prêté sur les saints Évangiles. Le duc d’Anjou était âgé de dix-huit ans lors de cette première lâcheté, qui en annonçait bien d’autres (30 mai). La récompense ne lui fut pas marchandée : un magnifique apanage lui fut promis, avec la main de mademoiselle de Montpensier, et pour se mieux assurer de lui, Louis XIII le mena à sa suite en Bretagne, où il allait tenir les états de la province. La trame du complot n’était cependant qu’à demi rompue; les habiles mains de la duchesse de Chevreuse en renouèrent les fils, et elle usa de son fatal ascendant sur le jeune comte de Chalais, maître de la garde-robe du roi , pour l’engager et Monsieur avec lui, dans de nouvelles intrigues. Dans l’impatiente ardeur où l’on était de venger les deux frères
naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand-prieur qui venaient d’être arrêtés, on ne parlait de rien moins que de conduire Gaston à Metz ou à la Rochelle, de lever l’étendard de 4a rébellion, de concert avec les huguenots, a\ec le comte de Soissons, avec le duc d’Épernon, et de préluder par l’assassinat du cardinal au succès de l'entreprise. On comptait, au besoin, sur les secours de l’Espagne et du duc de Savoie. Richelieu, soit feinte pour mieux s’assurer du roi, soit crainte réelle d’être abandonné par lui dans la lutte, lui avait offert de se retirer; mais quand Louis XIII lui eut engagé sa parole royale « de le protéger contre qui que ce fût, et de lui révéler tous les projets formés contre lui à l’avenir, » il n’hésita plus à frapper les derniers coups contre ses ennemis. Chalais fut arrêté (8 juillet) et traduit devant une commission composée de membres du parlement de Rennes et de maîtres des requêtes de l’hôtel. Michel de Marillac, à qui le trop faible d’Aligrc venait de remettre les sceaux, fut chargé d’instruire lui-même le procès. Quelques semaines suffirent à cette instruction, au jugement et à l’exécution. Chalais, que sonâge et la légèreté de son caractère rendaient plus digne de pitié que de colère, fut le premier exemple de la terrible justice du cardinal. Ornano l'eût suivi sur l’échafaud, s'il ne fût mort à cette heure même dans sa prison . La duchesse de Chevreuse, d’abord décrétée de prise de corps, en fut quitte pour être exilée en Lorraine; le jeune Harradas, premier écuyer du roi, resté étranger au complot, mais ayant osé, par un insolent abus de sa faveur, braver le cardinal, fut chassé de la cour et remplacé par Claude
de Saint-Simon, page de la grande écurie. 11 n’y eut pas jusqu à la reine Anne d’Autriche, à qui Richelieu crut qu’il devait faire sentir, en l'humiliant, le poids de sa victoire. Louis XIII la fit paraître devant lui, et en face de Marie de Médicis et du cardinal lui reprocha d’avoir spéculé sur sa mort, pour épouser Monsieur. « J’eusse trop peu gagné au change, » répondit avec dédain la fière Espagnole. Cependant le mariage de Gaston s’était accompli durant le procès même de Chalais (5 août) : c’était Richelieu qui avait donné aux époux la bénédiction nuptiale; le duché d’Orléans avec un revenu annuel d’un million*de livres, récompensa le frère du roi d’avoir une seconde fois dénoncé ses complices.
Le champ était libre au cardinal pour reporter vers les grandes affaires de l’État toute son attention. Le motif, peu dissimulé , de la double paix qu’il avait conclue au commencement de l’année était de prendre son temps et ses mesures pour affranchir le pouvoir royal des entraves que lui suscitait l’existence politique du parti huguenot. Toutes ses pensées tendent alors vers ce but. En destituant le duc de Vendôme de l’important gouvernement de la Bretagne, il avait aboli la charge d’amiral de cette province; on le vit bientôt racheter du duc de Montmorency celle d’ami-, ral de France et se faire conférer par le roi le titre de grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce du royaume (octobre 1626). Ce titre n’était ni une nouvelle source de richesse qu’il cherchait , ni une nouvelle décoration dont se parait son orgueil; c’était le moyen de réaliser une
des plus importantes conceptions de sa politique. Passionné, comme il l’était, pour la grandeur nationale, il avait hâte de donner à la France une marine, élément de sa puissance plus que jamais nécessaire avec la Rochelle à réduire. Aussi des constructions nombreuses de navires furent-elles ordonnées à la fois en France et en Hollande. La protection du commerce en était le motif apparent. Pour subvenir aux frais de ces armements maritimes et à d’autres dépenses qui allaient devenir inévitables , Richelieu obtint du roi de convoquer une assemblée de notables au*palais des Tuileries (2 décembre).
Le cardinal souffrait peu volontiers que l’exécution de ses desseins fût contrariée, mais volontiers il admettait la discussion et la contradiction qui en est l’accompagnement nécessaire. En homme vraiment supérieur, il recherchait, loin de les éloigner, les esprits qui pouvaient joindre leurs lumières aux siennes, et le P. Joseph pour les transactions diplomatiques, Marillac pour l'administration de la justice, Schomberg pour celle de laguerre, le marquis d'Effiat pour la surintendance des finances, étaient des auxiliaires qu il s'était donnés, tous d’une incontestable capacité. 11 ne craignit pas en conséquence une assemblée, où la délibération des affaires publiques serait calme et sérieuse, exempte des stériles agitations auxquelles il avait vu livrés les états-généraux de 1614. Il y prononça un discours, très-bien caractérisé par un historien moderne ’, « bref, sen-