‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 11 sur 38 · I. Si fraclus illabatur orbis · texte numérisé non relu

I. Si fraclus illabatur orbis

Impavidum ferient ruinæ.

auprès de son frère le roi de Navarre, qu’il s’efforçait d'entraîner dans ses projets de révolte armée. Mais le connétable de Montmorency et ses neveux les Châtillons ne perdirent pas cette occasion d'affronter les Guises à visage découvert, et ils arrivèrent à Fontainebleau, où se tenait l’assemblée, avec une escorte de huit cents chevaux (20 août). Coligny, plus hardi qu'il ne l’avait été jusqu’alors, se fit hautement l’organe du parti huguenot, et présenta une requête des religionnaires de Normandie, qui réclamaient le libre exercice de leur culte, en protestant de leur fidélité au roi et désavouant la criminelle tentative d’Amboise. Au grand étonnement de l’assistance, cette requête fut appuyée par l’évêque de Valence, Jean de Montluc , prélat diplomate, plus distingué par la finesse de son esprit que par ses vertus sacerdotales. Le duc de Guise, avec la foi simple et énergique d’un soldat, et le cardinal, son frère, avec l’habileté d’un théologien, maintinrent contre eux l'intégrité du dogme catholique, mais sans nier la nécessité de réformer les abus qui s’étaient introduits dans la discipline ecclésiastique, et sans se refuser à adoucir la rigueur des peines portées contre l’hérésie. Tous deux, et avec eux l’assemblée presque entière, opinèrent pour la réunion prochaine des États généraux (23 août). Trois jours après, parut un édit qui convoquait les états à Meaux pour le 1 0 décembre ; le roi annonçait son intention de les consulter sur les affaires du royaume, en même temps qu’il sollicite rait du pape la convocation d’un concile œcuménique, à l’effet de régler les affaires de la religion.

Mais, sur ces entrefaites, les projets du prince de Condé avaient été découverts , et l’indulgence qui venait d'être promise aux dissidences religieuses n’avait pu l’être aux pratiques contre la sûreté de l’État. Le vidame de Chartres, l’un de ces seigneurs ruinés et mécontents que l’intrigue avait jetés dans le parti huguenot, fut arrêté et conduit à la Bastille, comme l’un des complices du prince, et le roi de Navarre reçut de François 11 l’ordre d’amener son frère à la cour pour y rendre compte de sa conduite. Il fut décidé alors que les états, convoqués à Meaux, se réuniraient à Orléans, afin de prévenir le dessein qu on supposait aux huguenots de se saisir de cette ville. Il n’importait pas moins de se garder contre les efforts qu’ils pourraient faire pour se rendre maîtres de la future assemblée; les Guises y mirent toute leur habileté et tous leurs soins, et obtinrent que la grande majorité des sénéchaussées et des bailliages n’élussent pour députés que de bons catholiques. Menacés comme ils l’étaient par les menées hostiles de Condé et du connétable, ils avaient promptement mis en oubli les engagements de modération pris devant les notables; Philippe II, qui ne craignait plus de voir leur nièce Marie Stuart régner en Angleterre, leur avait rendu son appui, et les avait ramenés à la pensée de frapper contre l'hérésie un coup décisif. Les récits catholiques sont peu explicites sur le plan qu'ils avaient conçu; selon les historiens protestants, auxquels nous ne saurions accorder une entière confiance, ils se proposaient, avant l’ouverture des états, de faire signer à chacun des députés des trois ordres un

formulaire de foi orthodoxe, sous la menace des peines les plus terribles. Les chevaliers de Tordre, les évêques, les seigneurs et tous les officiers royaux qui se trouvaient à Orléans devaient être, sous les mêmes peines, assujettis à la même signature; après quoi, l'adhésion au formulaire serait exigée, paroisse par paroisse, de tous les habitants du royaume, toujours avec la clause menaçante du bannissement ou de la mort pour les réfractaires. L’exécution de ce plan, concertée avec le monarque espagnol et le duc de Savoie, devait enfin atteindre l'hérésie hors des limites du royaume, dans les vallées des Alpes et des Pyrénées. Quels que fussent leurs projets ultérieurs, les Guises voulaient avant tout s’assurer de la personne du roi de Navarre et de celle de son frère.

Ces deux princes n’avaient parents ni amis à la cour qui ne leur conseillassent de rester immobiles en Gascogne, au mépris de la sommation royale. Le bruit était partout répandu qu'on les attirait dans un piège, et la noblesse protestante de la Guyenne et du Languedoc offrait de se lever tout entière pour leur faire escorte jusqu’à Orléans, s'ils étaient déterminés à s’y rendre. Mais c eût été commencer la guerre civile, et Antoine de Bourbon n’était pas homme à se jeter dans un parti aussi désespéré; Condé lui-même, tout ambitieux et résolu qu’il était, n’envisageait pas sans trouble cette formidable extrémité. D'un autre côté, pouvaient-ils laisser dire qu ils n’osaient affronter cette assemblée dont ils avaient été les premiers à réclamer la convocation? La parole du roi leur avait été portée d’ailleurs par leur frère

le cardinal de Bourbon, comme garant de leur sûreté; et s’il était vrai qu’en dépit de cette solennelle assurance on eût contre eux de mauvais desseins, s'il était vrai, comme on leur donnait avis, que l’ordre de leur arrestation eût été signé par le roi, par ses conseillers, par le chancelier môme, ce n’était pas chose si aisée « que de faire mourir des princes du sang par justice. » Essayant de se rassurer par ces raisons, ils négligèrent les avertissements qu’ils reçurent tout le long de leur route, depuis Nérac jusqu’aux portes même d’Orléans; et le 29 octobre, ils entrèrent, suivis seulement de quelques gentilshommes, dans cette ville où la cour venait d’arriver avec un grand appareil militaire. Le prince de Condé fut aussitôt mandé devant le roi , qui lui reprocha d’avoir entrepris contre la sûreté de son État, contre sa vie même et celle de ses frères. Et comme Condé repoussait hardiment ces imputations et protestait de son innocence : « Eh bien, reprit le jeune monarque, il sera procédé par justice pour découvrir la vérité, » et il sortit en donnant l’ordre à l’un de ses officiers d’arrêter le prince. On ne porta point les mains sur le roi de Navarre, mais on ne lui laissa d'autres gardes que ceux du roi, et plusieurs tentatives furent faites, dit-on, pour se délivrer de lui par un assassinat.

Il n’y avait de juges légitimes pour un prince du sang que le roi et les pairs du royaume siégeant en la cour de Parlement , toutes chambres assemblées. Condé réclama arec hauteur ce tribunal, le seul devant lequel il lui fût possible de comparaître. Mais ce n était pas cette justice solennelle et qui eût été

peut-être impartiale, c’était la justice expéditive des partis qu’on lui réservait. Une commission de magistrats fut chargée d’instruire le procès, et cette instruction fut poussée avec une activité que redoublèrent bientôt les circonstances. François U tomba malade (15 novembre); et quoique rien n’annonçât la fatale gravité de son mal, les princes lorrains, qui, sans se montrer, conduisaient tout, voulurent que l’afTaire se terminât sans retard. Un autre de leurs plus redoutables adversaires était venu à cette heure même s offrir à leurs coups; Coligny était arrivé à Orléans; le vieux connétable restait seul hors de leur portée. Maîtres du lit où gisait le jeune roi , ils lui dictèrent le choix des juges devant qui furent portées les pièces de l’instruction à peine terminée : c'étaient des pairs, des chevaliers de l’ordre et des membres du conseil privé dont le dévouement leur était assuré. L’arrêt de mort ne tarda pas à être prononcé, et l’exécution en fut fixée au 10 décembre, le jour même où les états devaient s’ouvrir. Les Guises semblaient toucher au but suprême de leur ambition. Mais le célèbre chirurgien Ambroise Paré avait, dit-on, informé secrètement L’Hôpital que l’état du roi ne laissait plus d espérance, et le chancelier avait aussitôt conçu la pensée de sauver, par des ajournements habilement calculés, la tête de l’illustre condamné. Encore quelques jours ert effet, et cette tête n'allait plus appartenir aux Guises, mais à Catherine de Médicis. Il y eut alors à la cour des heures pleines d’une anxiété inexprimable : on ne savait qui l’emporterait auprès de la reine mère, ou des princes lorrains qui la suppliaient,

la flattaient, lui promettaient tout pour obtenir que la justice eût son cours, ou des conseils généreux de L Hôpital, qui demandait que le sang royal fût épargné. Ce fut L’Hôpital qui fut écouté. Il n’en faut pas faire honneur à la conscience, mais à la politique de Catherine de Médicis. Elle calcula qu’en faisant monter Condé sur l’échafaud, elle rendait les Guises maîtres incontestés du royaume, et ne se préparait qu’une régence sans pouvoir, sous l'impérieuse tutelle de la maison de Lorraine. Mais elle n entendait pas non plus sacrilier les Guises aux Bourbons; elle comptait bien faire payer à ceux-ci, au prix de leur annulation politique, la grâce qu’elle allait leur accorder. Le roi de Navarre fut contraint de déposer entre ses mains un acte formel par lequel il renonçait à toute prétention sur la régence, et elle exigea en outre qu’il embrassât ses cousins de Guise. L’audacieux Condé, quoique sous les verrous, se montra moins maniable que son frère; il refusa de recevoir la ^ ie à titre de grâce, et demanda fièrement à connaître quelle était sa partie, par qui avait été ordonné son emprisonnement. François II n’était déjà plus pour répondre de cet acte dicté à sa faiblesse; il venait d’expirer le 5 décembre 1560, avant d’avoir accompli sa dix-septième année. Tout lui fut imputé. Le prince de Condé voulut bien se payer de cette fiction, et il consentit à quitter sa prison sans être déchargé de l’accusation qui pesait sur lui. Il se retira dans une des places fortes de son frère en Picardie, attendant des événements du nouveau règne l’occasion de satisfaire son ambition et sa vengeance.

Charles IX était âgé de dix ans et demi lorsqu’il succéda à son frère. Jamais roi mineur n'était monté sur le trône de France dans des circonstances aussi critiques; ce n’étaient point seulement, comme au temps de Blanche de Castille et d’Anne de Beaujeu, des ambitions privées qui allaient mettre en péril le pouvoir toujours incertain d’une régente; c’était la nation tout entière qui allait s’armer et se partager en deux camps ennemis pour le grand intérêt de la religion. Il n’y avait politique si habile qui pût conjurer ce vaste et terrible orage dont les premiers éclats étaient déjà tombés sur quelques parties du royaume : tout au plus était-il possible d’en retarder le funeste déchaînement. Catherine de Médicis y mit tous ses efforts.

On ne saurait refuser à cette femme, de si odieuse mémoire, quelques-unes des qualités qui constituent l art de gouverner. Elle joignait beaucoup de fermeté d’esprit à beaucoup d'adresse; les difficultés l'effrayaient peu, parce qu’elle était sans scrupule sur les moyens d’en sortir. Quoique ne connaissant guère que les côtés intéressés et bas de la nature humaine, elle se trompait rarement sur les hommes, et savait les approprier à ses fins. 11 y eut alors une entente complète entre son machiavélique égoïsme et le patriotisme du grand magistrat qu elle était allée chercher à la cour de la duchesse de Savoie, sa bellesœur. Catherine et L’Hôpital s’unirent dans la commune pensée de maintenir l’autorité royale et la paix publique en contenant l’un par l’autre les deux partis qui divisaient la cour et étaient à la veille de déchirer le royaume. Il leur fut permis un moment

de croire au succès. Lorsqu’on effet, le lendemain de la mort de François II, Catherine conduisit par la main le jeune roi dans la salle où les princes et les grands de la cour étaient réunis, et que Charles IX leur signifia qu’ils eussent à obéir désormais aux commandements « de la dame reine sa mère, » il n’y eut que silence et soumission respectueuse à cette manifestation enfantine de la volonté royale. Le roi de Navarre, satisfait en apparence du titre honorifique de lieutenant général du royaume, fut le premier à reconnaître « que l’État ne pouvait être manié par plus digne main que celle de la reine mère. » Tout plia avec lui. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine se résignèrent à n’avoir plus d’autre pouvoir que celui qui appartenait à leur charge. Le vieux connétable, arrivé «à Orléans lorsque François II venait d’expirer, y reprit avec sa hauteur accoutumée la suprématie militaire, et s’offrit à Catherine comme une sorte de médiateur armé entre les Bourbons et les princes lorrains. Un conseil d'État, présidé par le chancelier, fut tenu le 21 décembre; tous les princes et les grands officiers de la couronne y assistaient, sauf le prince de Condé, qui attendait à la Fère, a en prison gracieuse, » que son innocence eût été solennellement proclamée. L’autorité de la reine mère fut officiellement reconnue dans ce conseil, sans que toutefois le titre de régente lui fût déféré, et l’on put ainsi offrir aux Etats généraux un gouvernement promptement et régulièrement constitué.

Nous avons dit quels efforts avaient faits les Guises pour obtenir des élections une assemblée qui leur

fût entièrement dévouée : ils étaient allés jusqu’à emprisonner les députés huguenots envoyés par quelques villes du Languedoc. Nul doute qu’ils eussent maîtrisé les états s’ils fussent restés tout-puissants; il en fut autrement, dès que le pouvoir leur échappa. Le clergé choisit, il est vrai, le cardinal de Lorraine pour son orateur; mais les deux autres ordres refusèrent au prélat cet honneur qu’il ambitionnait, et lorsque, quelques jours après, lecture fut faite de leurs cahiers, les doléances et les vœux qui y étaient consignés ne parurent rien moins qu’un acte d’accusation contre les ministres de François IL L’Hôpital, qui dans la séance d’ouverture des états (13 décembre) leur avait adressé de nobles et touchantes j>aroles, était appelé à les éclairer et à les diriger par sa sagesse, si l’énormité des subsides qu’il était obligé de demander pour remédier à la grande plaie des finances n’eût épouvanté tout d’abord les trois ordres et mis fin à leurs délibérations (13 janvier 1561). Les députés, d’une voix unanime, se déclarèrent sans pouvoirs pour imposer à leurs provinces la somme exorbitante de quarante-trois millions de livres, fardeau accablant légué à la minorité du jeune roi par les trois derniers règnes. L’élection d’une autre assemblée devint dès lors nécessaire, et il fut convenu que les treize gouvernements qui se partageaient la France nommeraient chacun un membre du clergé, de la noblesse et du tiers état, avec la mission spéciale de recevoir et d’examiner les demandes de subsides faites au nom du roi. En attendant la réunion de ces trente-neuf élus, fixée au

1" mai, I intègre chancelier crut de son devoir de déférer aux vœux exprimés dans les cahiers des derniers états par la publication de la célèbre ordonnance d’Orléans (31 janvier). Cette ordonnance, sage et bienfaisante dans la plupart de ses dispositions, rendait l’assiette des tailles moins arbitraire, et s’efforcait de protéger les pauvres vassaux contre les violences de leurs seigneurs; elle introduisait dans l'administration de la justice en particulier d’utiles réformes. La plus importante était la suppression de la vénalité des offices, laquelle devait être à l’avenir remplacée par l’élection; l'élection pourvoyait également aux charges de finances; l’élection enfin devait désignera la couronne les candidats aux évêchés et archevêchés. L’Hôpital, par cette dernière mesure, mettait à néant le concordat signé entre Léon X et François I", et de la même manière, en vertu de la pleine puissance et science du roi, il tranchait d’autres questions relatives aux intérêts de l’Église, qui n’eussent pu être légitimement résolues que par un accord avec le saint-siège. Il fournissait ainsi un prétexte à l’opposition obstinée que l'ordonnance d’Orléans rencontra dans le Parlement.

Le motif véritable de cette opposition était le système de tolérance religieuse conçu par la philosophie élevée de L’Hôpital, accepté par la sceptique indifférence de la reine mère, mais entièrement étranger à l’esprit de cette époque. Nos historiens ont tous cité le mot du célèbre magistrat Étienne Pasquier, qui traite de « débauche l'exercice, dans une même ville, de deux différentes religions. » Ainsi pensait le corps

entier du Parlement. Il y eut donc lutte , tantôt, sourde, tantôt déclarée, mais continuelle, entre le chef de la justice et ceux qui étaient appelés sous lui à la rendre. Quelque effort que fît l’impartiale gravité du chancelier pour tenir la balance égale entre les deux religions, cette égalité même était trop favorable aux huguenots pour ne pas inspirer de sérieuses alarmes aux catholiques. On savait d'ailleurs que plusieurs des dames qui composaient la cour corrompue de Catherine de Médicis affichaient les opinions nouvelles ; on venait de voir le prince de Condé, déclaré innocent, entrer au conseil, en même temps que le roi de Navarre recevait de la reine mère non plus seulement le titre, mais les fonctions de la lieutenance générale du royaume (30 mars); et ce qu’il y avait de plus grave peut-être que tout le reste, la réforme avait à la cour son prédicateur attitré, l’évêque Jean de Montluc, un des plus intimes confidents de Catherine de Médicis. Charles IX, conduit par sa mère, alla l’entendre, un des jours du carême, prêcher sans trop d’équivoque les doctrines de Genève dans la grande salle du château de Fontainebleau. Ce scandale amenu à la cour une importante révolution. Tandis que la troupe frivole des courtisans, entraînée par la mode, se pressait aux sermons de l’évêque de Valence, le connétable de Montmorency, pour qui c’était assez d’avoir assisté une fois à cette attaque dirigée contre le culte de ses pères, déclara n'y vouloir plus retourner, et il alla, dans un coin reculé du château, écouler un religieux qui prêchait pour les valets. 11 y rencontra le duc de Guise. F,n se vovant

in 17

ainsi face à face au pied de l’autel, les deux rivaux oublièrent leurs anciens ressentiments, pour ne se rappeler que les intérêts de leur foi commune; la vieille duchesse de Yalentinois n’eut pas de peine à amener entre eux une réconciliation, et le dimanche suivant, jour de Pâques (G avril), ils la scellèrent en communiant ensemble. Le maréchal de Saint-André, de tout temps déclaré contre l’hérésie, s’adjoignit à eux, et leur alliance, à la fois religieuse et politique, reçut de leurs ennemis le nom de triumvirat. Quelques semaines après (15 mai) eut lieu à Reims le sacre de Charles IX par les mains du cardinal de Lorraine, et ce fut l’occasion d’un avertissement solennel donné au jeune monarque sur le serment qu’il venait de prêter et qui l'obligeait au maintien de l’intégrité de la foi catholique dans son royaume. Les chefs huguenots, de leur côté, n’étaient ni moins ardents à solliciter de lui un édit qui consacrât la tolérance religieuse, ni moins actifs à resserrer le lien de leur union pour prêter plus de force à leurs réclamations. Le sage chancelier, en réunissant dans une délibération commune (19 juin) le conseil du roi et le Parlement, se flatta d’obtenir des mesures transitoires de conciliation entre les deux partis, en même temps qu’une règle fixe de jurisprudence pour les tribunaux appelés à juger les cas d’hérésie. Il n’obtint rien de plus que ce qu’avait statué l’édit de Romorantin; l’édit de Juillet, comme on l’appela, ne fit que retirer aux huguenots le bénéfice de la tolérance dont ils jouissaient en fait depuis quelques mois, et le duc de Guise déclara hautement « que son épée ne tiendrait

pas au fourreau, quand il seroit question de faire sortir effet à cet arrêté. » 11 importait peu, dans un tel état de choses, que Catherine ordonnât au lier Lorrain et au prince de Coudé de s’embrasser eu présence du roi; il importait peu que L’Hûpital interdît les dénominations haineuses de huguenots et de papistes : si la politique de la régente et la vertu du chancelier se faisaient honneur par ces tentatives chaque jour renouvelées pour le maintien de la paix, chaque jour aussi les chances de succès devenaient moindres : un suprême effort, bien plus puissant que tous ceux-là, allait encore échouer.

On était au I'r août. C’était l'époque à laquelle les trente-neuf élus de la nation, héritiers reconnus de tous les pouvoirs des États généraux, devaient se rassembler, non plus à Melun, où ils avaient été convoqués d’abord, mais à Pontoise. A côté de cette assemblée, Catherine et L’Hôpital avaient décidé d’cU réunir une autre, toute ecclésiastique, qui, sans prendre le titre, suspect au saint-siège, de concile national, en eût le caractère, et qui admit dans son sein des députés des Églises protestantes pour y exposer et y défendre leurs doctrines. Ce fut le fameux colloque de Poissy.

Le très-petit nombre de nos historiens et de nos publicistes qui ont étudié de près les cahiers des États généraux de 1561 et ceux de l’assemblée de Pontoise, s’accordent à y signaler un remarquable progrès de l’esprit politique. Sans contester ce progrès, il importe de le réduire à sa juste mesure, d’en faire honneur à des individus, non au gros de la

nation; et en ce qui concerne particulièrement les délibérations de Pontoise, il y auraiterreur à attribuer au corps entier de la noblesse les idées qu'y exprimèrent quelques-uns de ses membres. Les délégués de l’ordre ecclésiastique ayant été envoyés à Poissy pour y siéger au colloque, vingt-six députés nobles et bourgeois, dont les noms sont restés inconnus , composèrent seuls ces étals au petit pied. Convoqués pour le vote des subsides, ils s’ingérèrent audacieusement dans toutes les matières d État et de religion, et il y eut une étrange émulation de réformes entre les mandataires des deux ordres. C'était surtout à qui dentre eux porterait au clergé les coups les plus violents; on ne procéda pas plus radicalement contre les biens de l’Kglise en 1790, qu’il ne fut proposé de le faire alors. Un de nos historiens* semble voir la noblesse française s’essayant là au rôle politique des barons d Angleterre, et il reproche à la fatalité des temps de ne lui avoir pas permis de travailler, de concert avec le tiers état, à l’organisation de la monarchie représentative. Y a-t-il bien lieu à ce reproche? Selon nous, ce qu’il y avait de sincère et de sérieux dans les sentiments de l'ordre nobiliaire, c'était sa haine contre les Cuises, c’était sa jalousie contre l’opulence du clergé, c’était l'esprit d'opposition au gouvernement, qui, parmi les gentilshommes comme dans la bourgeoisie, donnait faveur aux nouveautés de la réforme; mais il y a loin de là à un véritable amour et à une véritable intelligence de la liberté politique.

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