M. Henri Martin
et il est digne de remarque que L'Hôpital, qui s était montré si hardi réformateur dans l’ordonnance d’Orléans, ait reculé devant le téméraire esprit d’innovation des états de Pontoise. Ajoutons que l’attention publique ne se portait nullement vers les délibérations de cette assemblée; les débats du colloque de Poissy, qui s’ouvraient au même moment, avaient en France et hors même de France un bien autre retentissement.
Le cardinal de Lorraine, d’accord avec le pape Pie IV et avec Philippe II, avait éludé aussi longtemps qu’il l'avait pu l’accomplissement du vœu public, qui réclamait la réunion d’un concile national. Lorsque la reine mère et le, chancelier proposèrent, sous le nom adouci de colloque, l’ouverture de ce concile, on s'étonna de voir le prélat acquiescer de la meilleure grâce à ce qu’il avait si longtemps et si opiniâtrement repoussé. On lui supposa un puéril calcul de vanité; on crut qu’il aspirait à faire briller sur un grand théâtre son savoir théologique et son éloquence. Celait mal apprécier la profondeur de ses desseins. Le cardinal, jugeant la guerre civile désormais inévitable, songeait à l’avance à ôter aux huguenots 1 appui de l’Allemagne, et son projet était de faire du colloque de Poissy un débat dogmatique, moins entre les catholiques et les calvinistes , qu entre ceux-ci et les luthériens. Il se flattait, en concentrant la discussion sur les points qui séparaient les deux réformes, de les rendre plus ennemies l une de l’autre qu’elles ne l’étaient de l’Église romaine. Catherine, sans deviner les motifs du cardinal, s’était réjouie de le voir
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pour la première fois peut-être d'accord avec le chancelier, et des lettres patentes avaient été expédiées le 25 juillet, promettant ■< sûreté et liberté à tous ceux des sujets du roi qui voudraient être ouïs en l'assemblée du clergé. » Les portes en étaient ainsi ouvertes aux ministres huguenots pour y soutenir publiquement leurs doctrines. Dix d'entre eux se présentèrent, ayant à leur tête Théodore de Bèze, disciple de Calvin et plus tard son successeur à Genève, et avec lui le Florentin Pietro Vermiglio, dit Pierre-Martyr, chef de l’Église de Zurich.
On donna à louverture de cette assemblée (9 septembre) la plus grande solennité; le jeune roi y porta la parole, et le chancelier, avec l’autorité de sa grave éloquence, s’efforça de faire pénétrer dans les esprits des idées de tolérance mutuelle et de conciliation. Ce fut Théodore de Bèze qui entama la discussion ; quelque mesure , quelques ménagements de langage qu'il s’appliquât à mettre dans son habile exposé de l’hérésie calviniste, il lui fut impossible de ne pas heurter violemment le sentiment catholique lorsqu'il vint à nier la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l’eucharistie. Le vieux cardinal de Tournon ne put contenir son indignation et cria au blasphème; le cardinal de Lorraine fut plus maître de lui ; le dogme de la transsubstantiation était celui même sur lequel la dissidence était la plus profonde entre Luther et Calvin; plus il avait entendu Théodore de Bèze refuser catégoriquement de l’admettre, mieux il se Battait de le mettre aux prises avec les docteurs qu’il attendait d Allemagne. 11 demanda à
répondre dans la séance suivante, qui fut fixée au 16 septembre, et le fit avec une grande force de raison et d'éloquence, ne discutant que les deux points culminants de l’autorité de l’Église et de la présence réelle. Son succès théologique fut éclatant ; mais les choses, du côté de T Allemagne, trompèrent son attente. Sur les cinq docteurs luthériens qu’il prétendait opposer aux ministres français , il y en eut un qui ne vint pas, et deux des quatre autres adhérèrent à la profession de foi calviniste. Le résultat espéré par L’Hôpital ne fut pas atteint davantage. Les discussions publiques du colloque, en se prolongeant jusqu’à la fin de septembre, ne firent que mettre dans un jour plus évident l’impossibilité d une transaction doctrinale entre la vérité et l’erreur; l’arrivée du général des jésuites Lainez, venu de Rome en aide au cardinal de Lorraine, passionna et aigrit le débat, à ce point que la reine et le chancelier jugèrent nécessaire d’y mettre un terme. L'Hôpital, persistant jusqu au bout dans son illusion, crut mieux réussir en demandant à quelques théologiens des deux partis la rédaction commune d’un formulaire de foi sur l’eucharistie, qui satisfît également catholiques et huguenots. Ce formulaire fut en effet dressé et approuvé, s’il faut en croire Théodore de Bèze, par le cardinal de Lorraine. Mais lorsqu’il fut porté devant l’assemblée (4 octobre), la conscience des évêques se révolta contre l’ambiguïté calculée des termes, aussi favorable au faux qu’au vrai, en une si grave matière, et ils y substituèrent une définition claire et explicite du dogme catholique (9 octobre), que les mi-
nistres protestants rejetèrent à leur tour. Tout fut rompu, et les deux assemblées de Poissy et de Pontoise, avant de se séparer, furent mises en demeure, l une |>ar le duc de Guise et le connétable, l’autre par Coligny et d’Andelot, de souscrire aux mesures financières que proposait la couronne. Le clergé plia sous la nécessité que lui faisaient les circonstances d'acquitter la plus forte part de la dette de l’État. La décision de toutes les questions religieuses devait être désormais remise au concile général, qui allait reprendre définitivement à Trente ses sessions interrompues.
I.a crise où se trouvait le royaume était trop pressante pour qu'on pût espérer d’en sortir par la voie éloignée de ce concile. L’Hôpital crut qu’il était de la raison et de l’équité de rassurer par une satisfaction immédiate les huguenots inquiets et mécontents: il détermina la reine mère à leur rendre les concessions que l’édit de Juillet leur avait retirées. Une commission de magistrats choisis dans les huit parlements du royaume se réunit à Saint-Germain en l.aye pour délibérer un nouvel édit, qui autorisait par toute la France T exercice du culte protestant hors de l’enceinte des villes fermées (17 janvier 1562). Gette transaction, acceptée de la majorité des huguenots, fut repoussée par celle des catholiques. Le parlement de Paris n'enregistra l’édit qu’après plus de six semaines d une résistance opiniâtre; ceux de Dijon et d’Aix s obstinèrent invinciblement à le rejeter. 11 s’ensuivit en Bourgogne et en Provence, aussi bien que dans la capitale, des scènes de désordre
et de violence. La foi catholique, depuis plus de dix siècles exempte du contact de l’hérésie, ne pouvait souffrir L odieuse nouveauté de son voisinage, pas plus que les ardents néophytes de la réforme ne savaient respecter l'ancien culte. Ce n’était pas encore la guerre civile , c’en était le prélude ; on se préparait, par l’incendie des maisons et par les combats de rues, aux batailles. Le prince de Condé, avec quelques centaines de gentilshommes, vint s’établir protecteur armé de deux prêches ouverts dans les faubourgs de Paris. A cette heure même, son frère, le roi de Navarre, abandonnait la direction du parti huguenot : les séductions politiques du légat du pape, le cardinal de Ferrare, et les intrigues de ses favoris avaient ramené F esprit faible et vacillant de ce prince au culte de ses pères. Réuni au connétable et au maréchal de Saint- André, il s'efforcait de tenir tête à Coudé, qui semblait compter sur l'appui de la reine mère. Ce fut dans ces circonstances que les trois chefs catholiques écrivirent au duc de Guise d'arriver à Paris, le mieux accompagné qu'il pourrait, aiin de leur prêter mainforte dans la lutte qui allait s’engager.
Le duc de Guise, et son frère le cardinal de Lorraine avaient quitté la cour aussitôt après la séparation de l’assemblée de Poissy. Regardant la guerre civile comme désormais inévitable, décidés peut-être à la commencer, ils étaient allés s’y préparer. La pensée fixe du cardinal était de priver les protestants français du secours de ceux d’Allemagne. Les deux princes lorrains se rendirent en conséquence auprès de leur parent le duc Christophe de Wurtemberg,
HISTOIHE DE FRANCE.
en Alsace, pour s’assurer, par son entremise, la neutralité du luthérauisnie dans une querelle où se débattaient des intérêts religieux tout autres que ceux de la réforme germanique. S'il faut en croire le récit laissé par le duc Christophe de ses conférences théologiques avec ses deux hôtes, le cardinal de Lorraine se serait laissé entraîner et aurait entraîné son frère à des concessions bien étranges pour des princes qui s’apprêtaient à déployer le drapeau de l’orthodoxie catholique. Quoi qu’il en soit, à peine, vers la fin dé février, étaient-ils de retour dans leur manoir de Joinville, qu’ils reçurent le message d’Antoine de Bourbon, qui les appelait à Paris.
Ce fut en s’y rendant que François de Lorraine donna par le massacre de Vassy le signal néfaste, quoique peut-être involontaire, des guerres de religion.
11 venait de quitter Joinville, et traversait la petite ville de Vassy, foyer principal de la réforme en ces contrées. C’était un dimanche, à l’heure du prêche (rr mars). Une querelle s’engagea entre deux de ses gens et quelques huguenots à la porte de la grange où la congrégation hérétique était assemblée pour entendre son ministre. Au bruit de cette querelle, le duc accourt pour l’apaiser, et au milieu de la mêlée où il s’est jeté, une pierre vient l’atteindre. Les sieus, furieux, appellent alors leurs compagnons à leur aide, et à coups d’arquebuse et d’épée ils font main basse sur uue multitude presque sans armes. Plus de soixante morts restèrent sur la place. Ce n’était qu’une écbauffourée, pareille à bien d’autres dont la France
était alors tous les jours le théâtre; encore les circonstances en sont-elles demeurées incertaines, et ce que les historiens protestants affirment est nié par les catholiques. Mais ce ne fut pas au nombre des victimes, ce fut au grand nom du duc de Guise que se mesura l’importance de l’événement. De toutes parts les huguenots poussèrent un cri de rage et de vengeance contre le massacreur de leurs frères. Condé se rendit à Monceaux pour porter plainte à la reine mère, et Théodore de Bèze alla demander que l’entrée de Paris fût interdite à celui qui venait braver la justice royale, couvert d’un sang si odieusement répandu. Mais déjà le duc de Guise était sous les murs delà capitale, et le roi de Navarre avec le connétable et le maréchal de Saint -André s’étaient portés à sa rencontre, comme pour orner son triomphe. 11 fut accueilli par les plus vives démonstrations de l’enthousiasme populaire. Catherine de Médicis, dans la crainte d’une collision sanglante entre des passions si allumées, l’invita à sortir de Paris en même temps que le prince de Condé. Elle fut obéie, mais Paris n’en resta pas moins au pouvoir de celui en faveur de qui venaient d’éclater si violemment les transports de la multitude. Les chefs huguenots le sentirent: « Les novices des couvents, dit la Noue dans ses intéressants mémoires, et les chambrières des prêtres seulement, avec des bâtons de cotterets à la main, auroient suffi pour les mettre dehors. » Ils allèrent à Meaux rejoindre le prince de Condé, et s’efforcèrent d attirer au milieu d’eux le roi et la reine mère à Orléans. Mais Antoine de Bourbon et le triumvirat les gagnèrent de
vitesse, et ils contraignirent Catherine, qui flottait encore indécise, à se rendre avec eux de Melun à Paris. Condé n’hésita plus dès lors à commencer la guerre civile.
Le prince de Condé, lorsqu’il prit cette fatale résolution, était âgé de trente-deux ans. Il avait le cœur haut et tous les instincts guerriers de sa race; ambitieux comme un prince de sang privé du rang qui lui appartient dans l'État, besoigneux comme un cadet de grande maison sans patrimoine, passionné pour le bruit et le mouvement, non moins passionné pour les plaisirs, il avait embrassé la réforme par position plutôt que par conviction, et il levait alors sa bannière contre la royauté, sans plus de souci qu’il l’eût fait cent ans auparavant dans une prise d’armes féodale. C’était une aventure qu’il aimait à courir. 11 n’en était pas ainsi de celui qui devait être son lieutenant dans le camp huguenot. Il est impossible de ne pas reconnaître dans l’amiral de Coligny un des plus grands caractères de cette époque. Si, dans le principe, le mécontentement politique avait contribué à l’incliner vers les erreurs de la réforme, il n’est pas permis de douter qu il ne s’y fût attaché ensuite avec une foi ferme et sincère. L’étroite rigidité du calvinisme n’avait rien qui ne fût en accord avec son génie sombre et austère. Mais il faut dire à son honneur que jamais l’esprit de secte et de parti n’altéra chez lui les sentiments du citoyen : il aimait l État, comme l’on disait alors; son patriotisme éclairé voulait la grandeur de la France, et souffrait de la voir arrêtée dans ses progrès par le funeste empêchement des
guerres civiles. Son esprit profondément réfléchi calculait avec une douloureuse clairvoyance tous les maux de ces guerres, et rien n’est plus saisissant que le tableau qu’il en trace à son ardente épouse Charlotte de Laval, lorsqu’elle joint les larmes aux prières pour le décider à franchir le grand pas auquel répugnait sa conscience. Il le franchit cependant, et à la fin du mois de mars, il était à Meaux près du prince de Condé : avec lui et avec ses deux frères d’Andelot et le cardinal de Châtillon, il célébra publiquement la cène le jour de Pâques.
Le dé était jeté; la sage voix de L’Hôpital ne pouvait plus se faire entendre; Catherine, à demi prisonnière, était au bout de ses expédients et de ses atermoiements politiques : d’une extrémité à l’autre du territoire, les deux partis allaient se jeter l’un sur l’autre avec une égale fureur. C’est ici le lieu de dire en peu de paroles de quels éléments se composait le partf huguenot, quelles étaient ses forces matérielles et morales, quelles étaient enfin ses chances de succès dans la lutte formidable dont il affrontait les hasards.
Lorsque vers la fin du règne de François 1" et au commencement de celui de Henri II, la réforme, sur les pas des ministres de Genève, avait fait invasion en France, elle a\ait trouvé d’abord des partisans dans toutes les classes : « grands comme petits, curieux devoir chose nouvelle, accouroient au presche. » |,es prières récitées en langue française, les psaumes chantés en rhythme français avaient pour des milliers de gens un attrait singulier, et l’on s’y portait sans trop sa\oirà quoi engageait cet empressement
irréfléchi. S’affranchir de la loi de l’abstinence et des obligations dn confessionnal était, aux yeux d’un grand nombre, toute la réforme. Mais quand vint à s’user le charme de la nouveauté, et que d'autre part la faveur royale ou même la vengeance des lois commencèrent à menacer les déserteurs de l’ancienne foi, les gens de cour et la populace abandonnèrent en foule l’hérésie, pour se rejeter au sein de l’Église catholique. Alors resta sous la bannière de la religion prétendue réformée, ce qui lui devait garder un fidèle attachement, une partie assez considérable de la petite noblesse des provinces et de la bourgeoisie des villes. C’était cette dernière classe qui devait constituer la force principale du parti huguenot. «Tous ceux (jui se mesloient de finance, dit Montluc, les gens de justice aux parlements, sénéchaussées, et autres juges, abandonnoient la religion ancienne et du roy, pour prendre la nouvelle. » Catherine de Médicis, vers le même temps, écrivait à Pie IV que « les trois quarts des lettrés avoient embrassé l’hérésie. » Achille Gamon , l’un des magistrats d’Annonay, Jean Philippi , l’un de ceux de Montpellier, dans les récits qu’ils nous ont laissés, jour par jour, de ce qui se passait dans leurs villes natales, nous montrent l’esprit de révolte contre l’Église accompagné tout aussitôt du retour aux anciennes formes de la liberté républicaine.«Au lieu de s'appeler malcontentsetguizards, ditOavila, on s’appelait huguenots et catholiques. » Nous pourrions ramasser à pleines mains les citations dans les histoires et les mémoires du temps, si nous voulions démontrer pleinement ce que nous ne ferons
qu’indiquer ici, à savoir que la population des villes, en se jetant dans la réforme, courut alors vers la lilærlé politique, qui s’offrait à elle sous le nom de la liberté religieuse, et que le besoin de s’émanciper, qui est toujours au cœur des peuples, fit plus pour les premiers triomphes de l’hérésie en France que les prédications des docteurs de Genève. Comment s’expliquer autrement ce que raconte Montluc avec tant d’indignation: « Quel roy, disoient-ils? Nous sommes « lesroys! Celui-là dont vous nous parlez est un petit
« royat Nous lui donnerons des verges, et lui don-
« nerons mestier pour lui apprendre à gagner sa vie « comme les autres. » Et ce n’estoit point là seulement qu’ils tenoient ce langage, car c’estoit partout. Leurs ministres preschoient publiquement que les roys ne pouvoient avoir autre puissance que celle qui plaisoit au peuple; autres preschoient que la noblesse n’estoit rien plus qu’eux ; et de fait, quand les procureurs des gentilshommes demandoient leurs rentes à leurs tenanciers, ils leur respondoient qu’ils leur montrassent en la Bible s'ils le dévoient payer ou non, et qui si leurs prédécesseurs avoient été sots et bêtes, ils n’en vouloient point être. » Voilà comment la religion nouvelle était entendue en Guyenne : elle était avant tout un puissant éveil de l’esprit démocratique. Les faits nous montreront ce même esprit éclatant à Montauban, à Nîmes, à la Rochelle, etc., partout où la réforme s’est établie victorieuse; et l’on s'expliquera aisément alors comment cette même classe moyenne qui fit trois siècles plus tard la révolution de 1789, prêta, dans un certain nombre de villes, à l’hérésie
de Calvin la force de résister pendant plus de trente ans à l’effort de la majorité nationale.
Nous comptions tout à l’heure parmi les éléments du parti huguenot une fraction assez importante de la noblesse inférieure : il faut joindre à ce corps de gentilshommes quelques hauts barons, quelques seigneurs de grand nom et de grande influence dans leurs provinces, tels qu’étaient le vicomte de Rohan en Bretagne, la Trémoille et Soubise en Poitou, Duras en Guyenne, la Rochefoucauld dans l’Angoumois, etc. Quoique les temps delà puissance féodale fussent passés, ces chefs d’illustres maisons n’en entraînaient pas moins à leur suite un vasselage assez nombreux, en même temps qu’ils ajoutaient à la force d’opinion de leur parti. Cette force s’accroissait encore de l'adhésion donnée à l’hérésie par plusieurs des esprits les plus éminents de l’époque dans les lettres et dans les arts. La réforme pouvait s’honorer d’avoir conquis à ses doctrines, entre autres personnages renommés, le grand jurisconsulte Dumoulin et le profond philosophe Ramus, le docte Joseph Scaliger, les deux Estienne, Ambroise Paré, Jean Goujon, Bernard de Palissy. Étrange inconséquence de ces hommes, qui, dans leurs prétentions à l’indépendance intellectuelle, allaient la chercher sous la dure tyrannie du calvinisme! Les huguenots enfin, à la veille de la lutte où ils allaient entrer, trouvaient un dernier et considérable avantage dans la forte organisation de leurs Églises, se tenant les unes aux autres comme les membres d’un seul corps, animées d’un même esprit, obéissant à la même impulsion, et si régulièrement
disciplinées, qu’à un signal donné, le parti put devenir une armée, et bientôt même se constituer comme un État au sein de l’État.
Trois jours après qu’il s’était mis aux champs (2 avril), le prince de Condé entra dans Orléans, que lui livrèrent les bourgeois, ses coreligionnaires, et cette ville importante devint sa place d’armes. Ce fut delà qu’il lança le manifeste dans lequel il expliquait sa conduite, exposait ses griefs et annonçait ses résolutions. On vit alors une preuve soudaine et remarquable de la forte cohésion du parti huguenot; en quelques jours, l'acte d’association «pour maintenir l’honneur de Dieu et de son pur service, la liberté du roi et celle delà reine,» fut souscrit par plusieurs centaines de gentilshommes ; en quelques semaines, l’écharpe blanche, prise par les réformés pour déguiser leur rébellion sous les couleurs de la royauté, domina dans la moitié des villes les plus considérables, à Lyon et par suite à Grenoble, à Valence et dans tout le Dauphiné ; à Autun, Châlon et Mâcon, en Bourgogne; à Rouen, à Caen et dans presque toute la Normandie; à Angers, au Mans, à Tours, à Blois, à Bourges, dans le centre du royaume; à Poitiers, à Angoulême, à la Rochelle et dans une foule de petites places de la Guyenne; à Nîmes, à Montpellier, à Béziers, à Montauban, dans le Languedoc. 11 semblait que la France allât passer tout entière à l’hérésie dans ce funeste mois d’avril 15G2, tant le mouvement d’une minorité habilement organisée avait été prompt et irrésistible ! Ce même mois vit se déchaîner l’affreuse guerre faite sur toute la face du royaume aux m 18
monuments du culte catholique par les stupides fureurs du calvinisme. Les tombeaux des rois et des reines furent profanés aussi bien que les plus augustes reliques des saints ; les plus antiques souvenirs du christianisme dans les Gaules furent foulés aux pieds, en même temps que les plus admirables chefs-d’œuvre de l’art furent détruits, et la présence du prince de Condé ne put protéger la statue de Jeanne d Arc dans Orléans. L’invasion normande n’avait pas porté avec plus de barbarie la dévastation et la ruine dans les églises et les monastères.
Il faut renoncer à faire le récit des mille combats qui, d’un bout de la France à l’autre, signalèrent cette première explosion de la guerre civile. Les provinces méridionales en furent le principal théâtre ; les barbares exécutions de Montluc contre les huguenots de la Guyenne et de Toulouse répondaient à celles du farouche baron des Adrets contre les catholiques du Dauphiné et de la Provence ; le massacre des prêtres et des moines était vengé par des flots de sang protestant, que répandaient les populations furieuses des campagnes. La supériorité ne resta pas longtemps aux réformés dans ce conflit immense : sur plusieurs points les catholiques surpris se reconnurent ; quelques-unes des villes que de hardis coups de main avaient livrées au parti huguenot, lui échappèrent ; d’autres lui furent enlevées de vive force. Bourges venait d’être reprise (31 août): on s’attendait que les troupes royales allaient se porter sur Orléans. I,es triumvirs, comme on continuait de les appeler, craignirent d’échouer contre cette citadelle de l'hérésie,
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où ses plus puissants moyens de défense étaient rassemblés. Ils se déterminèrent à frapper contre Rouen un coup, qui n’avait pour eux guère moins d importance.
C’était jusque-là la masse des deux partis qui s'était précipitée dans la lutte par un mouvement aussi violent que spontané ; les chefs n'avaient pas encore croisé le fer; ils avaient môme continué à négocier sous les armes. Catherine et le roi de Navarre avaient eu, le 2 juin, dans la plaine de Toury, en Beauce, une entrevue avec le prince de Condé et l’amiral de Coligny. Il n’y avait eu entre eux qu’un échange de griefs et de paroles amères ; mais, pendant leur entretien, les gentilshommes qui les escortaient, s’étaient rapprochés, et au lieu de s’attaquer, comme on l'eût pu craindre, ils s’étaient jetés dans les bras les uns des autres. Selon le naïf et pénétrant langage de La Noue, aies amitiés particulières étoient encore vives alors ; ce ne fut que plus tard que les grands maux venant à avoir cours et les conversations à discontinuer, elles allèrent en s’amortissant. » Les négociations se poursuivirent jusqu’à la fin du mois de juin; mais les chefs huguenots ne consentaient à poser les armes qu’assurés de la pleine exécution de ledit de Saint-Germain, et la reine mère, tombée dans la dépendance des triumvirs, n’était pas libre de leur accorder cette satisfaction. On se sépara pour ne plus se retrouver que sur les champs de bataille. Coligny eût voulu brusquer l’issue de la lutte par une action immédiate: son rigide patriotisme se refusait à faire intervenir l’étranger dans la triste querelle qui divi-
sait la France, et il savait que déjà Condé avait réclamé l'assistance de la reine Élisabeth. Il lui fallut souscrire, le cœur saignant, à cette fatale nécessité des guerres civiles: Anglais, Allemands, Espagnols, allaient pendant trente ans aider les Français à se déchirer.
Au moment où le roi de Navarre, chef de l’armée catholique, se mettait en marche vers Rouen, les deux envoyés du prince de Condé signèrent à Hamptoncourt (20 septembre) un traité, qui cédait le Havre à Elisabeth, pour prix d’un secours de six mille hommes. 11 était triste pour Condé de rouvrir aux éternels ennemis de la France la porte, que son adversaire leur avait si glorieusement fermée; mais, à cette heure même, Philippe II venait de prêter à Montluc trois mille Espagnols, qifi épouvantaient la Guyenne de leur férocité, et les villes du Piémont, restées aux mains des Français, étaient rendues au duc de Savoie, comme solde de ses troupes, envoyées contre les huguenots du Dauphiné. Déplorable rivalité des deux partis à offrira l’étranger les dépouilles de leur patrie! Il importait cependant de reprendre Rouen, avant que les Anglais, en y jetant des renforts, s’y fussent établis en maîtres. Le siège fut entamé avec vigueur par Antoine de Bourbon (25 septembre 1562), qui bientôt y fut blessé mortellement (15 octobre). Peu de regrets suivirent au tombeau ce prince, dont tout l’honneur est d’avoir été le père de Henri IV. Le duc de Guise, son lieutenant, le remplaça, et, au bout de onze jours, il entra par la brèche dans la ville, que le fanatisme des ministres hugue-
nols avait refusé de lui rendre. Rouen, malgré les efforts de Guise, subit toutes les horreurs du pillage, et le Parlement ajouta bientôt après les rigueurs de la justice à celles de la victoire.
D’Andelot venait d’amener à Orléans les lansquenets et les reîtres qu’il était allé soudoyer en Allemagne, et Condé pouvait affronter à forces égales l’armée catholique. On le vit soudain arriver sous les murs de Paris, et diriger une attaque audacieuse contre les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Victor (décembre 1562). Son projet n’était point d’assiéger la ville, mais de l’effrayer, et peut-être de dicter ses conditions à la' reine mère. Il y eut, en effet, des pourparlers, mais qui n’aboutirent à rien ; Catherine n’avait voulu qu’amuser le prince, en attendant les renforts de Gascons et d’Espagnols, amenés au connétable par le duc de Montpensier. Condé, s’apercevant qu’il était joué, ne songea plus qu’à se porter au-devant des secours anglais, en Normandie. Les généraux catholiques l’y suivirent, et le l'J décembre, les deux armées se trouvèrent eu présence près de Dreux, sur la rive gauche de l’Eure. Ni l’une ni l’autre n’était habilement commandée; mais chacun des deux chefs avait un lieutenant capable de réparer ses fautes. Le vieux connétable, à qui quarante ans d’expérience militaire n’avaient guère appris qu’à se battre en soldat, engagea l'action avec une précipitation imprudente, dont il ne tarda pas à être victime; il tomba blessé aux mains de sou neveu l’amiral. Ou crut la journée perdue pour les catholiques, et la nouvelle en fut portée à Catherine, qui se contenta de dire
avec une froide indifférence: « Eli bien! nous prierons Dieu en français ! » Mais le duc de Guise, qui, à la tête de sa compagnie d'ordonnance, servait comme simple capitaine à l’avant-garde, attendait avec sang-froid le moment où la cavalerie de Coudé se disperserait, épuisée de ses charges inutiles contre un gros bataillon suisse, qui soutenait sans plier tout l'effort de la lutte. Il arriva pour rétablir le combat, et mit en déroute reîtres et gendarmerie française. Condé et Coligny furent entraînés dans la fuite de leurs cavaliers ; le premier, atteint par Damville, eut son cheval blessé, et fut forcé de rendre son épée. Coligny, poursuivi par Saint-André, se retourna contre lui avec vigueur, et après l’avoir vu tomber mort à ses pieds, continua intrépidement sa retraite. Près de huit mille morts couvraient le champ de bataille. Premier acte du drame lamentable de nos guerres religieuses ! Par une rencontre, peut-être sans exemple, chacune des deux armées avait perdu son général prisonnier. Le duc de Guise, qui avait pris le commandement des troupes royales, s’honora par sa courtoisie envers le prince de Condé, et l’on prétend que le vainqueur et le vaincu reposèrent côte à côte dans le même lit, pendant la nuit qui suivit cette funeste journée. L’amiral, devenu le chef des huguenots, recueillit leurs débris et se hâta de les mettre en sûreté derrière la Loire.
Catherine de Médicis, infatigable dans ses efforts pour pacifier l’État, proposa tout aussitôt l’échange du prince captif et du connétable, comme préliminaires de la paix qu’elle voulait rétablir. Mais le duc
de Guise, à qui elle venait de conférer le titre de lieutenant général du royaume, ne l’entendait pas ainsi; il avait résolu de profiter de sa victoire pour porter aux huguenots un coup décisif. Pendant que Coligny est allé en Normandie au-devant des hommes et de l’argent envoyés par Élisabeth, il entraîne rapidement son armée vers Orléans (janvier 15G3), et afin de donner une impulsion aussi prompte que sûre à ses opérations, il use des pouvoirs extraordinaires qui lui ont été remis, pour convoquer autour de lui le ban et l’arrière-ban de la noblesse du royaume. Orléans pris, il comptait, avec toutes ses forces, aller chercher l’Amiral, et terminer la guerre en l’écrasant et chassant les Anglais de la Normandie. L’exécution de ce plan répondit dès l’abord à la puissante audace de l’esprit qui l'avait conçu. Deux attaques vigoureuses (6 et 9 février) enlevèrent aux assiégés le faubourg du Portereau et le fort des Tournelles, et les resserrèrent dans la place. Là, malgré l’énergique et opiniâtre résistance de Dandelot, il leur était impossible de tenir au delà de quelques jours ; la fortune de leur parti était en péril, depuis la bataille de Dreux, sur presque tous les points du royaume, et nul espoir de secours ne leur était permis du dehors ; au dedans, les ravages d’une épidémie meurtrière se joignaient au fer et au feu de l’ennemi pour éclaircir leurs rangs. Déjà Guise, qui venait de recevoir sa grosse artillerie, avait marqué la nuit du 19 pour un assaut général, dont le succès semblait infaillible. Ce fut quelques heures avant celle où il en allait donner le signal, que la balle d’un assassin vint terminer sa
grande destinée. L’auteur du crime était un jeune gentilhomme protestant, Poltrot de Méré, nourri, comme la plupart des disciples de Calvin et de John Knox, de la lecture de l’Ancien Testament plus que de celle de l’Évangile, et se croyant appelé de Dieu à la gloire de délivrer son peuple par le tyrannicide. On l’avait entendu mainte fois jurer que le tyran ne mourrait que de sa main : il 11e tint que trop bien ce funeste serment. Le 18 février, posté derrière un taillis, il lâcha, à six pas de distance, sur le duc de Guise, un pistolet chargé de trois balles, et le blessa à l'aisselle, au défaut de la cuirasse. Le coup était mortel : Guise toutefois y survécut six jours, et il eut le temps de donner à ceux qui l’entouraient le spectacle d’une mort admirable. Rien de plus touchant que le récit, laissé par l’évêque de Riez, de cette fin d’un héros chrétien ; plus de traces des passions violentes qui avaient trop agité cette grande âme; il demande pardon et il pardonne ; sa bouche ne prononce que des paroles d humilité, de charité et de paix, et son fils fut bien loin d’obéir à ses volontés dernières en le vengeant, comme il le fit, neuf ans après, dans l’affreuse nuit de la Saint-Barthélemy. Poltrot arrêté eut à subir, selon la barbare procédure du temps, toutes les horreurs de la torture; à plusieurs reprises il nomma Coligny parmi les chefs huguenots dont les instigations avaient armé son bras, et l’amiral, « tout en niant qu’il eût ouvert la bouche pour I inciter à entreprendre le fait, » confessa « qu’il ne l’en avoit pas détourné. » La haute raison de Coligny était à ce point troublée par le fanatisme,
quelle ne désavouait point la doctrine perverse du tyr&nnicide.
Catherine fit étalage de sa douleur, et s’empressa d'assurer au fils de François de Lorraine, quoique encore enfant, le double héritage de la charge de grand maître et le gouvernement de la Champagne : elle ne pouvait moins faire pour témoigner qu elle s associait au deuil de la majorité de la nation. Mais, au fond de lame, elle s’applaudissait d’avoir vu disparaître le plus grand obstacle que rencontrassent ses volontés; rien ne l’empêchait plus de travailler au rétablissement de la paix. Les ennuis d’une captivité de six semaines décidèrent aisément le prince de Condé à accepter pour son parti des conditions moins favorables que celles de l’édit de Saint-Germain; le connétable, de son côté, quoique moins impatient que Condé, de redevenir libre, finit par accéder au vœu de la reine mère, et le 12 mars fut signé le traité d’Amboise. Un édit, publié huit jours après, en rendit les stipulations obligatoires dans tout le royaume; le libre exercice de leur culte était assuré aux gentilshommes huguenots dans l’intérieur de leurs manoirs, mais il n’était permis aux bourgeois que dans les faubourgs d’une seule ville par chaque bailliage. Les ministres du culte réformé protestèrent tous avec véhémence contre cette restriction qui fermait la moitié de leurs églises, et Coligny reprocha amèrement au prince de Condé d’avoir sacrifié à la noblesse les villes « qui pourtant lui avoient donné l’exemple, et aux riches les pauvres qui leur avoient montré le chemin. » Mais l’amiral, avec ce qu’il y
avait d'entier et d’absolu dans son caractère, ne portait point ses regards hors des intérêts ‘de son parti; il ne voulait pas voir que l’édit d’Amboise, quelque imparfaite liberté qu’il laissât au culte protestant, n'en était pas moins repoussé par le vœu de la majorité des catholiques, et que le gouvernement royal allait rencontrer des difficultés extrêmes à le faire exécuter. Ce ne fut qu’après une longue résistance que le parlement de Paris consentit à l’enregistrer, et ceux de Dijon, d’Aix et de Toulouse, ne s’y montrèrent pas moins opposés. Un autre embarras pour Catherine étaient les plaintes menaçantes de la veuve et des parents du feu duc de Guise, qui réclamaient une plus éclatante satisfaction que le supplice de Poltrot; ce n’était rien moins que l’amiral qu’il leur fallait pour victime. Des deux côtés la fermentation était égale, et une nouvelle explosion de la guerre civile était à craindre, quelques semaines après qu’elle était terminée. La reine mère eut alors l’heureuse idée de détourner contre l’étranger les passions guerrières de la noblesse des deux camps; elle leur montra le Havre livré aux Anglais par leurs dissensions, et sut leur inspirer une noble émulation pour la recouvrance de cette place. La guerre fut déclarée le G juillet à la reine Élisabeth, et vingt-deux jours après, le Havre était repris. Le connétable et Condé avaient eu une part égale à cette victoire. Les prétentions de celui-ci n’eu devinrent que plus hautes; premier prince du sang depuis la mort du roi de Navarre, il réclama la lieutenance générale du royaume, au même titre que l’avait eue son frère. L’Hôpital fournit à
Catherine de Médicis un moyen habile d’éluder cette impérieuse requête : Charles IX, depuis le 27 juin, avait accompli sa treizième année; il fut résolu de le déclarer majeur. Le parlement de Paris persévérant dans ses dispositions hostiles contre la politique de la reine mère, le jeune roi fut conduit à Rouen, pour y tenir le lit de justice dans lequel il de\ait prendre l’apparente possession du gouvernement (17 août). 11 y eut quelque singularité à l’entendre, d’une voix enfantine, fulminer d’impuissantes menaces contre ceux de ses sujets, de quelque qualité qu’ils fussent, qui méconnaîtraieut son autorité. La reine mère se leva alors, et déclara remettre au roi l’administration de son royaume; à quoi Charles répondit « quelle gouvernerait et commanderait plus que jamais. » C étaient là les paroles les plus sérieuses prononcées dans cette cérémonie.