‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 13 sur 38 · DEPUIS LA MAJORITE DE CHARLES IX JUSQU’A SA MORT · texte numérisé non relu

DEPUIS LA MAJORITE DE CHARLES IX JUSQU’A SA MORT

A l'époque où notre récit est parvenu, vers la fin de l'année 1563, le concile de Trente terminait ses mémorables sessions. Le pape Pie IV, en les rouvrant, au commencement de l’année précédente (18 janvier 1562), n’avait plus l’espoir, permis encore à ses prédécesseurs, de rétablir l’unité dans l’Église. Ce n’était point lorsque 1 hérésie était assise sur le trône en Angleterre, en Suède, en Danemark et dans la moitié des États de l’Allemagne, qu on pouvait se flatter de la voir abdiquer sa souveraineté usur|)ée, pour se soumettre à celle du concile. Ce n’était pas lorsque Calvin et Knox , comme avant eux Luther, étaient, dans l’opinion de plusieurs peuples, montés au rang des apôtres, qu’on pouvait s’attendre qu’ils descendissent à celui d’accusés devant leurs juges. La véritable mission du concile de Trente avait été de définir avec une souveraine et infaillible autorité tous les points du dogme catholique contestés par les hérésiarques du seizième siècle La doctrine de T Église sur le nombre des sacrements, sur la justification par

les œuvres en même temps que par la foi, sur la présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie, sur le purgatoire et les indulgences, sur l’invocation des saints, sur l’indissolubilité du mariage, etc., cette immuable et sainte doctrine, émanant du Sauveur et de ses apôtres, reçut à Trente une nouvelle et éclatante consécration par l’anathème prononcé contre les opinions contraires, et il n’y eut qu’une voix dans toute la catholicité pour adhérer à ces décisions dogmatiques de l’auguste assemblée. Le concile avait à remplir une autre tâche, celle d’opérer par ses canons disciplinaires une réforme nécessaire dans le gouvernement et la société ecclésiastiques. Cette tâche fut entamée et non achevée par les Pères rassemblés à Trente; ils laissèrent bien des points sans décision, et tout ce qu’ils décidèrent n’obtint pas une adhésion unanime. Pie IV, qui avait porté dans la chaire pontificale l’esprit des Médicis, n’entendait rien sacrifier de ce qui contribuait à l’éclat extérieur delà papauté; en opposant le corps nombreux et compacte des prélats italiens qui étaient dans sa dépendance aux efforts isolés des autres évêques, il maintint debout des abus contre lesquels s’élevaient l’austère voix du grand archevêque de Braga, D. Barthélemy des Martyrs, et celle même de son propre neveu le jeune et saint cardinal Charles Borromée. Le pape, en même temps, eut l’habileté de faire prononcer le concile, dans un sens favorable à sa prérogative, sur toutes les questions où elle était en lutte avec les libertés locales des Églises. On avait compté d’abord sur le cardinal de Lorraine, sur son rang élevé et ses rares

talents, pour combattre cet excès de l’influence romaine; Pie IV ne l’avait vu qu’avec frayeur arriver au concile (septembre 1 562), et plus d'une fois l’autorité du chef reconnu du clergé français avait balancé dans l’assemblée celle des légats apostoliques. Mais l’assassinat du duc de Guise ayant abaissé en France la haute fortune du cardinal de Lorraine, il crut avoir besoin de l’appui du pape pour soutenir sa maison ébranlée, et cessa dès lors de s’opposer à la prépondérance italienne. Cependant, ni son adhésion, ni celle du plus grand nombre des évêques, n’eurent assez de poids en France pour obtenir l’acceptation indistincte de tous les articles disciplinaires deTrente. Plusieurs de ces articles furent repoussés tout d’abord « comme dérogeants aux droits du roi, et aux anciennes coutumes du royaume; » les parlements si ardents pour la plupart et si fermes en leur orthodoxie, n’en refusèrent pas moins de souscrire à ce qu’ils regardaient comme de dangereuses nouveautés, et ils ouvrirent ainsi le débat qui devait durer plus de deux siècles, entre les doctrines ultramontaines et gallicanes. Les grands résultats du concile de Trente n’en restèrent pas moins, et pour toujours, acquis à l’Église. La règle de la foi avait été posée avec une solennité sans exemple depuis la première assemblée de Nicée, et une base assurée était fournie à la controverse catholique dans ses débats futurs avec le protestantisme. Des mesures efficaces avaient été décrétées également pour raffermir la discipline ébranlée, et si, comme nous le disions tout à l’heure, des abus qui demandaient à être réformés ne l’avaient

pas été encore, un grand évêque, saint Charles, et un grand pape, saint Pie Y, allaient mettre activement la main à l’œuvre inachevée du concile. On leur doit la mise en vigueur des salutaires décrets destinés à la régénération intellectuelle et morale du clergé : le plus considérable peut-être était celui qui dotait l'Église de l'institution des séminaires. Il faut compter aussi parmi les opérations importantes du concile l’approbation solennelle qu’il donna à l’institut des Jésuites; une puissante barrière était élevée par là contre l’hérésie; le terme était marqué à ses envahissements. La Société de Jésus, dans la première ferveur de son zèle et la première force de son organisation, va être mêlée à tous les grands événements de l’Europe durant la seconde moitié du seizième siècle.

Catherine de Médieis, depuis qu elle exerçait le pouvoir au nom de son fils majeur, se sentait plus forte quelle ne l'avait été auparavant. Toutefois elle ne pouvait se dissimuler que la paix d’Amboise n’était qu'une trêve, et elle mettait tous ses soins, toute son habileté à en prolonger la durée. Un de ses principaux moyens de gouvernement étaient les fêtes de sa cour, toute brillante de la beauté de ses cinquante filles d’honneur. Elle s’efforcait, et non sans quelque succès, de captiver les chefs des deux partis par les attraits de la galanterie. Le prince de Condé était de tous le plus accessible à cegenrede séduction. Catherine fit un autre meilleur et plus honnête calcul de politique pour calmer la sourde agitation qui continuait dans le royaume. Elle imagina de faire visiter par le

jeune roi les provinces les plus éloignées du siège ordinaire du gouvernement, celles du Midi en particulier, où les passions religieuses avaient éclaté avec le plus de violence. Ce voyage dura près de deux ans (mars 1 564 à décembre 1565). Charles IX se montra aux peuples de la Champagne et de la Bourgogne , à la grande cité de Lyon, au Dauphiné et à la Provence, au Languedoc et à la Guyenne. Partout la reine mère voulut que le passage de son fils fût signalé par l’éclat des fêtes, et que la cour se tînt, comme elle se tenait au Louvre ou dans les résidences royales des bords de la Loire, l^s gentilshommes des deux religions affluaient également à ces pompes de la royauté nouvelles pour la plupart d'entre eux. Catherine eut là l’occasion de reconnaître par ses propres yeux la faiblesse du parti huguenot, comparé à la majorité immense des catholiques, et l'impossibilité qu’il y avait pour elle de maintenir la balance entre des forces si inégales. Ce fut alors, à ce qu’on croit, que sans renoncer entièrement aux dehors d’une politique impartiale et modérée, sans retirer à L Hôpital les apparences de sa confiance et de sa faveur, elle commença à entrer dans un autre système, et à donner une secrète adhésion aux conseils violents de Philippe II pour l’extermination de l’hérésie. On sait aujourd'hui quelles questions se débattirent entre Catherine et le duc d’Albe, dans l’entrevue de Charles IX avec sa sœur, lareine d’Espagne, sur laBidassoa (juin 1565). Malgré le profond mystère qui enveloppa ces entretiens dérobés pendant trois semaines aux yeux des deux cours sous le perpétuel enchantement des fêtes, les

chefs huguenots ne s'abusèrent point sur le cliangenientqui s’était fait dans la politique de la reine mère, et ils n’accueillirent plus ce qu’elle semblait même faire pour eux qu’avec défiance. Le jeune roi d ailleurs, novice encore dans l’art de dissimuler, laissait trop souvent échapper le secret des haines qu’on faisait germer dans son cœur contre ses sujets hérétiques, et Jeanne d’Albret entendit de lui des paroles qui ne respiraient plus les leçons de tolérance qu'il avait reçues de L’Hôpital.

Ce fut au retour du voyage royal (février 1 506) que l’illustre chancelier publia sa grande ordonnance de Moulins, qui complétait les réformes commencées par celle d'Orléans dans l’ordre administratif et judiciaire. On aime à \oir le vertueux magistrat, au milieu des frivolités d’une cour corrompue, comme au milieu des fureurs de la guerre civile, poursuivre avec une calme persévérance la tâche qu’il s’est imposée de donner une meilleure justice et une meilleure police au royaume. Mais ni catholiques, ni huguenots, dans l’ardeur de leurs passions, ne savaient gré au noble vieillard de ses veilles consacrées au bien public, et l’assentiment donné à la grande ordonnance par l’assemblée des notables, convoquée à Moulins, ne fut qu’une pure formalité. 11 en coûta de plus longs efforts pour la faire enregistrer par le parlement de Paris, attaché à des abus qui lui étaient profitables et que le chancelier supprimait : cette résistance fut enfin vaincue, et du 23 décembre 1566 jusqu'à la révolution de 1789, l’ordonnance de Moulins a été une des bases de la législation française. Cependant l’asm 19

semblée, réunie dans l’antique manoir des dues de Bourbon, avait unautre but, dans la pensée de Catherine, que celui de réformer les lois du royaume. la paix publique semblait de nouveau menacée par une querelle sanglante, qui venait d’éclater à Paris entre le cardinal de Lorraine et le maréchal de Montmorency, fils aîné du connétable, très-favorable aux huguenots. La reine mère obtint qu’ils déclarassent l’un et lautre devant l’assemblée n’avoir pas eu l’intention de s'offenser mutuellement.il y avait unaccommodement plus difficile à opérer encore, c était celui de la maison de Guise avec Coligny, qu elle accusait de la mort de son glorieux chef. Le conseil du roi, après avoir, par un arrêt en forme, déchargé l’amiral de cette accusation, ordonna aux parties de vivre désormais en paix et amitié, et la veuve du prince assassiné, Anne de Ferrare, ainsi que le cardinal de Lorraine, consentirent à embrasser Coligny. 11 manquait à cette scène de réconciliation, trop peu sérieuse en de si graves circonstances, le jeune duc Henri de Guise, qui n’était pas encore âgé de seize ans, et qui ne voulut point, par un faux baiser de paix, renoncer au droit de venger son père. Catherine, au reste, ne songeait par tout cela qu’à gagner du temps; quoique liée à la poli tique de Philippe II, elle se refusait « aux étranges extrémités » où dès lors il voulait la pousser; c’était par des moyens souterrains qu elle se proposait de ruiner le parti huguenot, avant de lui porter le coup qui devait l’abattre, et jusque-là elle s’appliquait à ne pas fournir de prétexte trop flagrant à une nouvelle explosion de la guerre civile. Mais déjà Philippe II avait

engagé la lutte contre les réformés des Pays-Bas , et il yavait envoyé le duc d’Albe, moinscomme capitaine habile que comme justicier impitoyable (août 1567). Le prince de Condé et Coligny crurent qu'ils étaient menacés des mêmes attaques que les gueux de la Zélande, et ils résolurent" de prévenir par une prise d’armes, aussi hardie que soudaine, les projets formés contre eux .

La levée de six mille Suisses, qui, au lieu de marcher vers les Pays-Bas pour surveiller la frontière, s’acheminaient sur Hsle-de-F rance, fut le motif de leurs soupçons et de celte hasardeuse résolution. L’amiral, dans deux réunions précédentes des chefs huguenots, avait voulu que I on patientât encore; mais cette fois il opina pour une action immédiate, et ce fut lui qui ouvrit l’avis audacieux de se porter en armes sur le château de Monceaux-en-Brie, où la cour passait l’automne, pour se saisir de la personne du roi. Deux fois déjà cette tentative avait été faite, lors du tumulte d’Ainboise en 1 560 et au début de la guerre civile en 1562. Quelques documents historiques donneraient à croire qu’en la renouvelant alors, on avait des vues plusétenducs, et que « le roi du peuple fidèle, » ainsi qu’on appelait Condé dans son parti, aspirait à devenir le roi de France. Il est permis de révoquer en doute cette assertion ; ce qui est certain, c’est que le coup de main, habilement préparé par l’amiral, fut tout près de réussir. Si les chefs huguenots ne se fussent laissé amuser pendant quelques heures à une conférence en plein champ avec le maréchal de Montmorency qu’ils croyaient dans leurs

intérêts, Charles IX fut tombé en leur pouvoir avant l'arrivée des Suisses attendus par la reine mère. Mais ces vaillants mercenaires entrèrent pendant la nuit à Meaux, où la cour les avait précédés (29 septembre 1567), et sous la protection de leurs piques, Charles IX marcha rapidement vers Paris, sans être attaqué par la cavalerie des huguenots, trop faible en nombre pour percer le rempart de fer qui le couvrait. Le jeune monarque n’oublia jamais , dit-on, l’insolente hardiesse des sujets rebelles qui l’avaient contraint à fuir devant eux. Cependant Condé et l’amiral étaient allés trop loin pour se sauver autrement que par l'audace; ils appelèrent autour d’eux tous ceux de leurs partisans qui s’étaient mis en armes dans les provinces les plus rapprochées de Paris, et maîtres par leurs détachements du cours supérieur de la Seine et de la Marne, ils n'entreprirent rien moins, avec le gros de leurs forces postées àSaint-Denys, que de bloquer et d’affamer le roi dans sa capitale.

Paris souffrait et s'indignait « de voir une mouche assiéger un éléphant. » 11 était cependant dans le génie de Catherine de ne courir le hasard des combats qu'à la dernière extrémité. Elle envoya le connétable auprès de ses neveux pour tâcher de les désarmer en négociant. Mais l edit d’Amboise, avec les restrictions qui l’avaient aggravé, ne suffisait plus aux huguenots en armes; il ne leur fallait rien moins que l’entière liberté de leur culte sans distinction de lieux ni de personnes, avec la convocation des États-généraux : la royauté vaincue eût à peine accepté de telles conditions. La question fut donc remise à la décision du

glaive. Le temps des pourparlers avait profité à l’armée royale, et, renforcée comme elle venait de l’être, si elle eût été conduite avec intelligence et vigueur, elle eût écrasé sans peine la faible troupe des huguenots sous le poids de sa redoutable infanterie. Mais Condé et Coligny avaient appris à connaître le connétable ; ils le savaient sans coup d’œil et lent à se mouvoir sur le champ de bataille, et j ugèrent que dans une journée de peu d’heures ils pourraient, malgré leur petit nombre, lui tenir tête avec avantage. Ils avaientcalculé juste. Il était trois heures de l'après-midi (1 0 novembre \ 567) quand le vieux guerrier fut prêt à commencer l’action , et , au lieu de mettre à profit la supériorité de son artillerie, ainsi que le nombre et la valeur disciplinée de ses bataillons suisses, il commit la faute d’engager un combat de cavalerie. La sienne, qu’il avait arrangée sur une seule ligne , fut rompue et dispersée sur plusieurs points par les premières charges des escadrons huguenots; le corps de son infanterie parisienne, troupe de parade plutôt que de combat, qu’il avait mise en avant, ne put tenir contre les attaques de l’ennemi, qui la rejeta en désordre sur les Suisses, et, au milieu de cette confusion, luimême, atteint par l’Écossais Robert Stuart, reçut le coup mortel. Tout ce que purent faire ses deux fils, avec le duc d’Aumale, fut de le retirer des mains qui remportaient prisonnier et de rester ensuite maîtres du champ de bataille. Le profit comme l’honneur de la journée de Saint-Denys fut tout entier pour les chefs des réformés : l’habileté et l’audace qu ils avaient montrées ne pouvaient manquer de donner à leur

cause cette force d’opinion si puissante à la guerre. Le connétable de Montmorency rendit l'âme avec le ferme courage dont il avait fait preuve dans tout le cours de sa longue vie : il était âgé de soixante-quinze ans. C’était la quatrième des grandes victimes que les guerres de religion avaient déjà moissonnées. Si son génie avait été médiocre, son rôle n’en avait pas moins eu beaucoup d’importance, et il manqua alors au parti de la religion et de la royauté, qui restait sans chef considérable en face de ceux du parti contraire. La reine mère lui donna pour successeur dans le commandement celui de ses fils qu’elle chérissait le plus, Henri, duc d’Anjou, âgé seulement de seize ans.

Les capitaines huguenots, malgré l’enthousiasme de leur petite armée, étaient hors d’état de tenir la campagne contre le nombre tous les jours croissant des troupes royales. On les vit alors, par une marche aussi hardie que pénible, au cœur de l’hiver, gagner la Lorraine, afin d’y joindre l’infanterie et la cavalerie allemandes que leur amenait le prince Casimir, fils de l’électeur palatin. Pour satisfaire l’avidité de ces mercenaires , qui refusaient de se porter en avant s'ils n’étaient payés, Condé,Coligny, Dandelot, et avec eux gentilshommes et ministres, furent obligésde se dépouiller de tout ce qu’ils possédaient, et au mois de février 1568, une autre marche, non moins audacieuse et moins rapide que la première, les ramena au cœur du royaume, sous les murs de Chartres, dont ils entreprirent le siège. Une bonne garnison avait eu le temps de s’y jeter, et elle résista si bien que

les ressources ne tardèrent pas à manquer aux assaillants, moins préparés à un siège qu’à une bataille. Catherine profita du désarroi qui commençait à se mettre parmi eux, non pour les faire écraser par les forces supérieures du duc d’Anjou, mais pour leur offrir la paix aux conditions primitives de l’édit d’Amboise dégagé des restrictions qui y avaient été apportées. Coligny s'y refusa aussi longtemps qu’il le put; il s’obstinait à réclamer des villes de sûreté comme garanties de la parole royale; mais il ne put les obtenir, mal soutenu par Condé et parla majorité des capitaines, qui, las et ruinés, avaient hâte de revoir leurs manoirs depuis trop longtemps abandonnés. Grand nombre d’entre eux avaient même déjà quitté l’armée. Sous peine de rester seuls en dehors du traité, l’amiral et son frère furent obligés d’y souscrire, et le 23 mars 1 568, fut signée la paix boiteuse de Lonjumeau. Catholiques ni huguenots ne croyaient en la signant à sa durée; ce ne devait être qu’une trêve de quelques mois. Dans le cours de cette seconde des guerres de religion, les réformés avaient fait, loin du théâtre principal des hostilités, une très-importante conquête. La forte ville de la Rochelle, avec son riche commerce et ses hardis matelots, s’était donnée à eux (10 février). Se prévalant de ses anciennes franchises, elle ferma ses portes, lors de la paix conclue, aux troupes royales envoyées pour y tenir garnison , et devint dès ce moment la citadelle de l’hérésie dans le sud-ouest de la France. C’était sur elle que devaient s'appuyer désormais les grandes opérations de guerre des chefs huguenots. D’autre

part des ligues provinciales commencèrent à s’organiser, indépendantes de l’autorité du roi, pour s’opposer à l'exécution de l’édit, et empêcher par force l’exercice du culte protestant.

Comment la France, avec les deux partis qui, dans son sein, s’observaient d’un œil de méfiance et de haine, eût-elle pu rester tranquille, à l’heure où la lutte religieuse était plus acharnée que jamais à ses portes? L’année 15G8 avait vu Philippe II emprisonner et livrer son fils D. Carlos à la justice de l’inquisition ; elle avait vu le duc d’Albe instituer à Bruxelles le tribunal de sang, et envoyer les comtes d’Egmont eide Ilorn à l’échafaud, avec une foule d’autres victimes; elle voyait chaque jour des conflits sanglants se renouveler entre les troupes espagnoles et les insurgés des Pays-Bas ; c'était l'époque enfin où Marie Stuart, après sept ans d’un règne plein de troubles, venait de quitter l’Ecosse en fugitive et d’entrer dans les prisons d’Elisabeth. Partout où s’était établie l’hérésie, l’inflexible génie de Philippe II la combattait, ou s’apprêtait à la combattre; il ne cessait de rappeler à Catherine les engagements de Bayonne, et Catherine ne lui demandait que d’avoir patience, prenant Dieu à témoin de la droiture de ses intentions. Quel était le sens de cette dernière et mystérieuse parole, que la reine mère faisait transmettre par l’ambassadeur de Venise au pape Pie V, en même temps qu’au roi d’Espagne? Faut-il croire qu’à la veille de voir l’édit violemment déchiré par les deux partis, elle s’était souvenue de ce propos d’un cynisme atroce, tenu devant elle par le

duc d’Albe, « un bon saumon vaut mieux que cent grenouilles, » et qu’elle avait résolu de faire tomber les têtes de Condé et de Coligny? Ce qu’il y a de certain, c’est quelle s’efforça de les surprendre au château de Noyers en Bourgogne, où ils s’étaient réunis, et qu’avertis à temps de son dessein, ils échappèrent àgrand’peine aux troupes qui les poursuivaient. Arrivés aux bords de la Loire, ils traversèrent le fleuve en entonnant le psaume: « Lorsque Israël sortit de lÉgypte, » et gagnèrent en toute bâte le Poitou, pour donner à la guerre un nouveau théâtre (septembre 1508). I>a Rochelle leur offrait là une excellente place d’armes : la noblesse protestante, nombreuse en cette partie du royaume, devait promptement leur fournir une armée, et ils allaient trouver en outre un utile concours dans le zèle ardent et l’indomptable courage de la reine de Navarre. Jeanne d’Albret, en effet, partie le 6 septembre de la ville de Nérac, amena à Condé le secours de quarantedeux enseignes d’infanterie et de huit cornettes de cavalerie. Avec elle se trouvait le jeune prince de Béarn, son fils, qui n’avait pas quinze ans, et qu’elle avait armé de ses mains. Après avoir montré aux bourgeois de la Rochelle cet espoir de leur cause, elle le confia au prince, son oncle, pour qu’il fît â ses côtés le premier apprentissage de la guerre. Plus furieuse que jamais, cette guerre était au moment de se rallumer, et l’on s’y préparait des deux côtés. Catherine de Médicis ne songeait plus â dissimuler; gênée, dans le système de violences où elle entrait par la persévérante modération de L'Hôpital, elle déter-

mina, non sans quelque peine, Charles IX à se séparer du vertueux chancelier, qui, selon sa belle expression, « fit place aux armes et se retira aux champs. » La nouvelle en fut aussitôt apportée à Philippe II ; c’était lui dire que ses conseils seraient désormais suivis, et qu’en France, comme aux Pays-Bas, une guerre d’extermination allait être faite à l’hérésie. Cette politique fut inaugurée par un édit que le Parlement s’empressa d’enregistrer, et qui, sous peine de mort et de confiscation, interdisait dans le royaume l’exercice de tout autre culte que le culte catholique (28 septembre).

Mais tel était le désordre qui régnait dans le gouvernement, que rien n’était prêt pour soutenir ces mesures de rigueur. Le trésor était vide, et la portion des biens de l’Église, destinée à fournir aux dépenses de la guerre, non encore aliénée; l’armée royale commençait à peine à sortir de ses cantonnements, et elle avait pour chef le duc d’Anjou, général de dix-sept ans. qui n’avait jamais paru sur un champ de bataille. Il en allait autrement chez les huguenots : de même qu’à la première explosion de la guerre civile en 1562, on les vit alors, au signal de leurs chefs, se lever partout comme un seul homme; en moins de quelques semaines ils couvrirent la Prpvence, le I^nguedoc et la Guyenne de leurs bandes armées et victorieuses (septembre et octobre 1568). C’étaient eux qui faisaient la guerre d’extermination qu’on leur avait annoncée; leur rage ne respectait rien ; le sang coulait à flots dans les églises et les monastères, comme dans les places prises d’assaut; Crussol, sire

d Acier, et le provençal Mou van s se firent une sinistre, célébrité dans ces atroces représailles, qui en devaient provoquer de plus atroces encore. Les troupes royales furent enfin rassemblées à la fin du mois d’octobre; le sire de Tavannes, capitaine habile et expérimenté, digne d’être opposé à Coligny, fut donné pour lieutenant et pour guide au duc d’Anjou; et pendant le mois de novembre les deux armées manœuvrèrent en face l’une de l’autre dans les plaines du Poitou, sans engager d’action générale, mais se livrant tous les jours des combats partiels où on luttait d’acharnement et de férocité. La rigueur inouïe du froid suspendit alors les hostilités durant quelques semaines. Les capitaines huguenots, quoique aidés par les profits du brigandage maritime des corsaires de la Rochelle, quoique assistés de la reine Élisabeth qui venait de leur envoyer de l'argent et des canons, n’eussent voulu rentrer en campagne qu’après l’arrivée du duc des Deux-Ponts, qui leur amenait des renforts considérables : mais, à la nouvelle de la prise d’armes de la noblesse de Quercy, qui se levait presque entière en leur faveur, ils furent obligés de se porter en avant pour la recueillir dans leurs rangs (mars 1569).

Ils trouvèrent devant eux l’armée catholique, qui, de ses quartiers d’hiver en Touraine, avait fait un rapide mouvement sur la Charente, et en occupait la rive gauche pour leur barrer le passage. Coligny prit les plus habiles dispositions pour empêcher les troupes royales de déboucher sur la rive droite, où il était campé; mais il fut mal secondé par la noblesse.

plus vaillante que disciplinée, qui servait sous ses ordres. Tavannes, ayant surpris le poste faiblement défendu de Châteauneuf, lit passer le fleuve à son armée, attaqua les huguenots éparpillés au milieu du mouvement de retraite que venait d’ordonner l'amiral, et mit en déroute leur avant-garde. Coligny, qui se défend à grand’peine, protégé par un marais, contre des forces supérieures, envoie alors demander des secours au prince de Condé. Sans attendre son infanterie, qui se retirait à Cognac et qu’il a rappelée à lui, Condé, -avec quelques centaines de gentilshommes entraînés par ses paroles et son exemple, fond sur la masse épaisse de la gendarmerie ennemie, qu’il perce d’abord, mais qui se referme sur lui, et au milieu de laquelle il se débat quelque temps avec une bravoure héroïque. Ce ne fut qu’après avoir vu tomber à ses côtés les deux tiers de son vaillant escadron, que, renversé sous son cheval blessé à mort et blessé lui-même, il se rendit prisonnier. 11 venait à peine de remettre son gant à un gentilhomme nommé d’Argence, quand Montesquiou, capitaine des gardes du duc d’Anjou, accourut par derrière, et lui lâcha un coup de pistolet qui l’étendit sans vie (13 mars). Fin lamentable de l’auteur d’une illustre race! La plupart des chefs catholiques regrettèrent en lui tant de valeur et d’autres qualités brillantes perdues au service d’une mauvaise cause, tandis que le duc d’Anjou déshonorait sa victoire en livrant à la riséeel à l’insulte les restes de son parent mort. Dans le camp huguenot, on pleura le prince de Condé et on jura de le venger.

La bataille de Jarnac, en effet, n avait que peu di-

minué les ressources des vaincus; encore moins leur avait-elle ôté le courage. Leurs capitaines réunis d'abord à Cognac, ensuite à Saintes, avec leur infanterie tout entière et la majeure partie de leur cavalerie, se serrèrent avec confiance autour de Coligny, dont ils connaissaient le génie plein de ressources et plus ferme que jamais dans les revers. Peu de jours lui suffirent pour remettre sur pied son armée et lui donner même une plus forte organisation. Selon la judicieuse observation d’Étienne Pasquier, le parti huguenot, sous un seul général, le meilleur homme de guerre qu'eût alors la France, n’en allait devenir que plus redoutable. L’âme virile et le dévouement exalté de Jeanne d’Albret vinrent puissamment en aide à l’habileté militaire de Coligny. 11 n’y eut sacrifice auquel elle ne consentit pour le succès « delà cause, » et elle sut trouver des paroles d’une éloquence passionnée pour faire passer dans tous les coeurs l’enthousiasme qui remplissait le sien. On la \it courir à Tonnay-Charenle, où était le quartier général de l’amiral, et là haranguer avec feu les troupes, en leur présentant son fils, en même temps que celui du prince de Condé, comme leurs chefs et les vengeurs futurs du héros qu’ils venaient de perdre. Il est triste, en regard de ce spectacle, de contempler celui qu’offraient la cour et l’armée royale. Tout n’y était que divisions et intrigues; le grand intérêt de la religion pour laquelle on était en armes semblait entièrement oublié devant de mesquins intérêts de faction. Catherine s’obstinait à ne vouloir de succès et de gloire que pour le duc d’Anjou, pour ce fils bien-

aimé dont elle s’enorgueillissait, comme de sou ouvrage; elle entendait qu’à lui seul fussent prodiguées pour vaincre toutes les ressources du royaume. Mais à côté de Henri de Valois croissait Henri de Guise, du môme âge que lui, soutenu de toute l’inQuence de Philippe il et des habiles menées de son oncle le cardinal de Lorraine. Mille voix s’élevaient déjà pour le présenter aux fervents catholiques comme le véritable défenseur de la foi, comme l'héritier de la haute destinée de son père. Un autre personnage enfin commençait à inquiéter Catherine de ses prétentions; ce n’était rien moins que le roi, jusqu’alors instrument passif des volontés de sa mère. L’âme faible, mais violente de Charles IX, s’était prise de jalousie contre ce frère cadet, dont la prédilection maternelle s’appliquait à pousser si haut la fortune. Au lieu de se laisser conduire en enfant, comme il l’avait fait pendant neuf ans, il se souvenait de temps en temps qu’il était le maître, et trouvait pour s’opposer aux desseins «delà dame reine sa mère, » tantôt les saillies inattendues d’une vive intelligence, tantôt les éclairs d’une impétueuse colère. Le premier effet de son humeur jalouse contre son frère fut de ne lui point envoyer la grosse artillerie nécessaire aux sièges de Cognac et d Angoulême. Sous l'empire du même sentiment, il éluda les propositions de Tavannes qui réclamait pour le duc d’Anjou l’honneur d’aller combattre le duc des Deux-Ponts, entré par la frontière orientale du royaume pour porter secours à l’armée protestante. Les ducs d’Auma’e et de Nemours , chargés de ce soin, laissèrent les Allemands arriver,

sans coup férir, du Rhin à la Loire, s'emparer sur le lleuve de la petite ville de la Charité, et de là aller rejoindre l’amiral en Limousin (juin 1569). Avec ce puissant renfort, Coligny prit plusieurs places de quelque importance dans le Périgord, l’Angoumois et le Poitou; mais il ne put amener l’ennemi à lui livrer bataille, et fut contraint de céder aux instances des gentilshommes poitevins, qui le pressaient d’arracher aux troupes royales la capitale de leur province. Poitiers fut vaillamment défendu par le jeune duc de Guise, jaloux de réparer l’échec qu’il avait essuyé quelques semaines auparavant à la Roche-Abeille. Coligny, au bout de deux mois, en leva le siège (septembre). Son armée y avait fait des pertes considérables, pendant que celle des catholiques, réunie tout entière sous le commandement du duc d’Anjou, reprenait l’offensive et avançait pour lui offrir à son tour la bataille. L’amiral cette fois eût voulu l’éviter; la disproportion des forces était grande entre ses troupes, décimées, comme elles venaient de l’être, par le fer et les maladies, et les troupes royales toutes fraîches et d’un tiers plus nombreuses. Le ban et l’arrière-ban de la noblesse avaient été Convoqués par le roi comme pour un effort suprême de la monarchie, et leurs escadrons avaient puissamment renforcé les compagnies d’ordonnance. On avait en outre adjoint à Tavannes, pour diriger les opérations, Armand de Gontaut, baron de Biron, l’un des meilleurs hommes de guerre de ce temps. La prudence ordonnait donc à Coligny de se dérober aux chances d’une action générale; mais il y avait plus d’un an que les gen-

tilshommes huguenots étaient sous le harnois , et comme naguère "devant Chartres, ils étaient impatients de retourner dans leurs fovers. Aussi leurs

clameurs se joignirent-elles à celles des Allemands, (jui demandaient à combattre ou à être payés sans retard. L indiscipline de ces mercenaires fut telle que l’amiral non-seulement fut forcé d’accepter, contre son gré, la bataille, mais de la livrer sur un autre terrain que celui qu’il voulait choisir. Elle eut pour théâtre la plaine d’Assai, entre Moncontour et Airvault. Le premier choc de la forte gendarmerie catholique rompit le corps moins bien monté et moins bien armé de la noblesse protestante. Coligny, pressentant dès ce moment l’issue de la journée, éloigna du champ de bataille, en dépit de leur résistance, les deux jeunes princes, espoir de la cause. Ramenant alors au combat son avant-garde dispersée, et se battant en soldat, malgré son âge, il tua d’un coup de pistolet le rhingrave, chef des reîtres de l’armée royale. Mais la balle du rhingrave lui avait auparavant brisé la mâchoire, et il fallut l’emporter pour qu’il ne fût pas étouffé par son sang. La journée fut perdue sans espoir pour les huguenots : c’était la défaite la plus sanglante qu’ils eussent encore essuyée. Grand nombre de gentilshommes avaient péri sous les coups des compagnies d’ordonnance; mais le désastre était surtout tombé sur l’infanterie. Ia*s Suisses, toujours animés d’une violente animosité contre les lansquenets, en firent un massacre épouvantable. Le duc d’Anjou, qui s’était conduit vaillamment pendant l’action, joignit à l’honneur du

HISTOIRE DK FRANCE.

courage celui de la clémence. Il donna l'ordre de pardonner aux Français, et arracha le brave Lanoueaux représailles affreuses qui s’exercaient contre les prisonniers huguenots, pour venger les garnisons catholiques égorgées en Guyenne et en Languedoc (3 octobre 1 569).

L’amiral de Coligny, retiré à Parlhcnay, y recueillit ses débris, et, par sa ferme attitude, par l'énergique activité de ses mesures, il eut bientôt rendu la confiance à son parti. Sa perte n’en eût pas moins été inévitable, si 1 armée royale eût été aux mains d’un chef habile et résolu. Mais tel n’était pas le vainqueur de Moncontour, et quelque retentissement qu’eût eu d’ailleurs son triomphe, de quelques acclamations de joie qu'il eût été salué à Paris et à Home, le duc d'Anjou était loin d être aussi maître dans son armée que Coligny dans la sienne. Charles IX, de Tours où il se trouvait lors de la bataille, accourut à Niort pour prendre le commandement des troupes, et ravir à son frère les fruits de sa victoire. Plusieurs conseils de guerre furent tenus pour décider de ce qu’il y avait à faire : on savait que l’amiral avait passé la Charente et se portait sur le Quercy, pour donner la main à Montgomery, qui venait de remporter en Gascogne de brillants avantages. L’opinion de Tavannes, de Biron, de tout ce que l’armée comptait de capitaines expérimentés, était de se lancer à la poursuite de l’ennemi en retraite, de ne lui donner aucun relâche, et de finir par l’écraser sous le nombre. Mais la supériorité militaire de Tavannes et la part qu il avait eue aux succès du duc d Anjou lui avaient sus-

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cité pour ennemis la faction des Guises, le favori du roi, Albert de Gondi, et le roi lui-même; son avis fut rejeté. On laissa Coligny gagner paisiblement la Gascogne pour y refaire son armée, et au lieu d aller le forcer, comme on le pouvait encore, à Montauban, dans ses quartiers d’hiver, on se résolut à la chétive entreprise du siège de Saint- Jean-d’Angély. Pour le stérile honneur de prendre en personne cette petite place, Charles IX perdit six mille hommes et tous les fruits de la victoire de Moncontour. Coligny, pendant ce temps, avait habilement profité de la mésintelligence des deux généraux catholiques , Damville et Montluc, dont l’un commandait en Languedoc, l’autre en Guyenne; il avait relevé son parti dans ces deux provinces, y avait été rejoint par quelques-uns de ses meilleurs capitaines restés en Saintonge, et se portant de la Garonne vers le Rhône, avait donné à son armée quelques jours de repos dans la grande et riche ville de Nîmes, récemment déclarée en faveur de la cause protestante. Ce fut là qu’il annonça à ses compagnons d’armes (avril 1570) sa résolution de marcher sur Paris, et d’aller y chercher la paix, en faisant sentir à la capitale les horreurs de la guerre, dont jusqu’alors elle avait été exempte. 11 fallait bien compter sur l’incurie et la malhabileté de la cour pour entreprendre, avec une escorte plutôt qu’une armée de quatre ou cinq mille chevaux, cette marche audacieuse de plus de deux cents lieues d une extrémité à l'autre du royaume; mais les calculs de l’amiral ne le trompèrent point. Remontant la vallée du Rhône, il arriva promptement et presque sans

coup férir à Saint-Étienne en Forez (28 mai). On crut un moment que ce serait là le terme de cette héroïque aventure : Coligny tomba malade, et sa vie fut en danger; mais au bout de quelques jours, rendu aux vœux de sa fidèle et vaillante troupe, il la porta rapidement sur la Bourgogne, afin d y prévenir le maréchal de Cossé, qui s’avancait à sa rencontre. Il y eut entre les deux armées, à Arnay-le-Duc, un combat indécis, que les huguenots, inférieurs en nombre, regardèrent comme une victoire (26 juin 1570). Catherine de Médicis en jugea comme eux; déjà elle avait envoyé Biron à l'amiral convalescent, pour négocier avec lui à Saint-Étienne; quand elle le vit à la Charité, n’ayant plus que quelques marches pour venir dicter au roi ses conditions à la pointe de l'épée, elle se résigna à écouter les propositions de celui dont naguère elle avait fait confisquer les biens et mettre la tête à prix par un arrêt du Parlement (septémbre 1 569). Des négociations furent entamées à Saint-Germain en Laye; Philippe H essaya vainement de les traverser; il avait été trop avare de ses secours pour qu’on tînt compte de ses réclamations, et qu'on se fiât aux promesses qu'il faisait pour l’avenir; la paix fut signée le 8 août 1570. Cette paix assurait au culte réformé une liberté plus étendue que celle qui lui avait jamais été accordée, et laissait aux mains des chefs huguenots les villes de Montauban, de la Rochelle, de Cognac et de la Charité, comme places de sûreté. Les catholiques, après leurs deux victoires de Jarnac et de Moncontour, sortaient ainsi en vaincus de la lutte. Il y avait là pour eux une humiliation

profonde, en même temps qu une cause de sérieuse inquiétude pour l'avenir. Aussi faut-il peu s'étonner de voir germer dès lors parmi eux la pensée qui plus tard donna naissance à la Ligue. En présence de la politique faible et vacillante du gouvernement, il était impossible que la majorité nationale n’éprouvât pas le besoin de se donner, à l’exemple du parti huguenot, une organisation qui lui fût propre, et qui mît en sûreté les grands intérêts de la foi, mal défendus par la royauté.

Ici se présente le plus grave problème de l’histoire de cette époque. Le traité de Saint-Germain, que les fautes de la cour venaient de lui imposer, fut-il signé avec le projet arrêté de ne renoncer à la guerre que pour recourir à la trahison? L’atroce pensée du massacre de la Saint-Barthélemy était-elle dès lors dans l’esprit de Catherine de Médicis? était-elle dans celui de Charles IX? Tous les documents historiques ont été scrupuleusement interrogés par les uns pour affirmer, par les autres pour nier cette longue préméditation d’un si grand crime. L’attribuer au jeune roi est hors de toute vraisemblance. Sans doute il avait fait, à L école de sa mère, de grands progrès dans l’art de la dissimulation; sans doute il haïssait les huguenots et se souvenait toujours d’avoir fui devant eux à Meaux; plus tard enfin, il prouva qu’imbu des maximes d État de son temps, il avait foi entière au droit royal de l’assassinat. Mais il y avait dans son caractère autant de mobilité et d’irrésolution que de violence; si les deux Bourbons protestants, si Coligny étaient pour lui des ennemis de sa souveraine aufo-

rite, il détestait au même titre les princes lorrains, et a avait pour Philippe II, qu’il soupçonnait d’avoir empoisonné sa sœur Élisabeth, que des sentiments mal contenus de méfiance et de haine. Il est donc permis d’affirmer sans témérité que, jusqu'à l’approche de la sanglante journée, il n’eut aucune part à ce qui se préparait. On ne saurait en dire autant de Catherine de Médicis. Indifférente au bien et au mal, au triomphe de Rome et à celui de Genève, elle avait essayé d'abord d’asseoir son autorité en maintenant l’équilibre entre les deux croyances ; convaincue bientôt de la supériorité que le nombre devait donner aux catholiques, elle avait mis de leur côté le poids du pouvoir royal pour écraser leurs ennemis. La force ayant échoué, il lui en coûtait peu d’employer la trahison; c’était pour elle un moyen de succès comme un autre. Cela ne veut pas dire que, dès cette époque, comme quelques-uns de ses panégyristes italiens le voudraient faire croire, elle eût tout combiné dans sa tête et fixé le jour où devait se jouer l’effroyable tragédie ; encore moins qu’elle eût marqué le nombre des victimes et donné au massacre les proportions monstrueuses qu’il devait prendre. Docile aux inspirations de Philippe II, elle n’en voulait qu’aux chefs, et, selon le mot tristement célèbre du duc d’Albe que nous avons cité, elle croyait, en faisant tomber leurs têtes, abattre tout le parti. Ce qui paraît hors de doute, c’est qu'elle entrevit alors cet atroce expédient comme le seul qui la pût tirer d embarras, et qu’à dater du traité de Saint-Germain , sa politique s’engagea chaque jour davantage dans les voies tortueuses et som-

bres qui devaient aboutir à l’œuvre de sang de la Saint-Barthélemy. Le duc d’Anjou, qu’elle appelait à cette époque même (décembre 1 571 ) « la personne qui lui était la plus chère au monde, » entra dans toutes les confidences et les plus intimes pensées de sa mère : l’idée d’une grande exécution contre les huguenots, dans laquelle il pourrait, à l’occasion, avoir sa part, se mêla à ses mesquines intrigues et aux futilités de sa vie efféminée.

Tout concourut alors à inspirer la confiance aux huguenots. Charles IX paraissait vouloir régner par lui-même. Si, par égard pour Catherine, il n’avait osé déposséder son frère du titre de lieutenant général du royaume, il s’appliquait à lui en ôter les pouvoirs; le haut crédit des princes lorrains avait baissé également , et peu s’en était fallu que le duc de Guise ne payât de sa tête ses audacieuses galanteries avec Marguerite, la plus jeune des sœurs du roi. Le parti devenu le plus puissant à la cour était celui des Politiques , parti mitoyen, qui s’était formé autour du maréchal de Montmorency et de ses frères, et qui travaillait à asseoir la paix du royaume sur l’exécution loyale du traité de Saint-Germain. Sous cette influence nouvelle, il semblait que tout fût changé pour les réformés. Jamais les stipulations d’aucun des traités précédents n’avaient été aussi fidèlement observées; leurs griefs étaient presque partout écoulés et redressés ; justice était faite des violences populaires là où elles essayaient oe se renouveler contre eux. Au dehors, même changement dans les tendances de la politique française; Charles IX, au grand dé-

plaisir de Philippe 11, venait d'épouser Élisabeth d’Autriche, fille de l'empereur Maximilien II, prince que sa tolérance en matière religieuse faisait soupçonner de luthéranisme (26 novembre 1570). Quelques jours après, il reçut en audience solennelle une ambassade des princes protestants d’Allemagne, venue pour le féliciter de son mariage, en même temps que de sa mesure de clémence envers « ses sujets de la religion. » Ce qui était plus étrange et plus significatif encore , une négociation matrimoniale était entamée entre la reine d’Angleterre et le duc d’Anjou. Catherine, qui s’était refusée d’abord à cette union, ■> en raison des mauvaises mœurs d’Élisabeth, » s était ravisée, et y avait accédé, se réservant, si 1 affaire prenait un tour sérieux, de substituer le duc d’Alençon, le quatrième de ses fils, au duc d’Anjou qu’elle voulait garder auprès d’elle. Enfin le frère de Guillaume le Taciturne, Louis de Nassau, naguère le lieutenant de Coligny, était venu offrir à Charles IX, au prix des secours de la France, la souveraineté des Pays-Bas, résolus à rejeter la domination de Philippe II (juillet 1571). Le roi pressa l’amiral de se rendre auprès de lui pour délibérer de cette grande affaire. Coligny jusque-là s’était abstenu de paraître à la cour, autant peut-être par rigorisme calviniste que par méfiance ; les fêtes continuelles, dont Catherine de Médicis enivrait une jeunesse licencieuse, n allaient point aux mœurs graves du vieux capitaine. 11 céda alors aux instances des Montmorency* ses cousins, qui l’appelaient pour fortifier leur parti et le sien, à celles du maréchal de Cosse, qui lui pro-

mettait le redressement immédiat des griefs des églises protestantes, dès qu’il les aurait présentés au roi ; il céda surtout à l’espoir qui s’offrait à lui de faire tomber le jeune monarque sous son influence, et de mettre une heureuse lin aux guerres civiles par la guerre étrangère. 11 arriva au château de Blois le 18 septembre 1 571 . « Nous vous tenons maintenant, lui dit Charles IX en l’embrassant; vous ne nous échapperez pas quand vous voudrez. » Les événements devaient prêter à cette parole un sens sinistre, bien éloigné de la pensée de celui qui la prononçait.

Redisons-le, c’est ne pas connaître Charles IX, tel que le peignent tous ceux qui l'approchèrent alors, que de le supposer commençant sous le masque un long rôle destiné à tromper Coligny. II y avait chez ce malheureux prince autre chose que ce que lui avaient enseigné les leçons maternelles, un goût instinctif du beau et du grand qui le portait vers la gloire, un besoin de violentes émotions qui le portait vers la guerre, tout cela avec un caractère faible et facile à entraîner. Du moment où il entra dans des relations fréquentes et familières avec l'amiral, on se figure aisément qu il ait conçu pour un roi quelque chose de mieux à faire que de chasser à outrance, de forger à grands coups de marteau des armures, et de jeter le désordre et le bruit dans les élégantes fêtes ordonnées par sa mère. Coligny, en effet, peu sensible aux faveurs et aux caresses dont il était l’objet, ne parlait au jeune monarque que du rôle éclatant auquel semblaient l’appeler les circonstances; il n’olfrait à son esprit d’autres images que celle de la

France pacifiée au dedans par sa politique et au dehors agrandie par ses armes. En voyant le vieux guerrier dans ces entretiens, qui souvent se prolongeaient jusque dans la nuit, dérouler les plans qu’il avait formés pour l'attaque des Pays-Bas, en l’entendant exalter l’honneur d’une si belle conquête, est-il étonnant que l’àme d’un roi de vingt-deux ans se soit ouverte à des impressions plus généreuses que celles auxquelles son éducation l'avait accoutumé, et qu’il soit entré dans un projet, qui lui promettait de rendre à sa couronne le magnifique héritage de la maison de Bourgogne? Il n’y a pas un seul des documents historiques de l’époque qui ne témoigne de l'ascendant chaque jour croissant que Coligny prenait sur l’esprit du roi, et de l’attente universelle où l'on était de la guerre entre la France et l’Espagne. « Je suis prêt à tout, » avait répondu fièrement Charles IX aux menaces de l’ambassadeur castillan, et cette réponse avait troublé Philippe H dans sa joie de la victoire de Lépante. Le due d’Albe perdait la tête, aux Pays- Bas , à l’idée d’y voir arriver Coligny et les Français, et la seigneurie vénitienne, croyant la guerre au moment d’éclater, envoyait à Paris, quelques semaines avant la Saint-Barthélemy, 1 un de ses plus habiles diplomates, Giovanni Michieli , pour prévenir, s’il se pouvait, celte grande collision. Un autre fait attestait à quel point Charles IX était disposé à faire passer les convenances de sa nouvelle politique avant les intérêts religieux; c’était son obstination à marier sa sœur Marguerite au prince de Béarn. Il fallut que les répugnances des deux parties et celles même de Jeanne

d’Albret cédassent à la volonté absolue du monarque. La reine de Navarre, lente à consentir à cette union, plus lente à venir la confirmer par sa présence, quelque pressée qu’elle en fût par Coligny, finit par rejoindre la cour à Blois le 4 mars 1572. Un reste de méfiance l’avait empêchée d’amener son fils avec elle ; elle ne devait plus le revoir. Ayant quitté Blois avec la cour pour se rendre à Paris, elle y fut enlevée par une soudaine et courte maladie (9 juin). Les réformés furent frappés de stupeur ; ils perdaient en elle un des plus fermes appuis de leur cause; « elle n’avoit de femme que le sexe, a écrit d’Aubigné, l ame entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités! » D’Aubigné n’ajoute pas qu’elle joignit à ces rares qualités les égarements du fanatisme. Les historiens protestants, sans donner un fondement sérieux à leur assertion, la font mourir empoisonnée.

La mort de Jeanne d’Albret ne retarda que de quelques semaines le mariage de son fils. Rien cependant ne paraissait changé dans la politique de Charles IX. Toujours même confiance témoignée en public, comme en particulier, à l’amiral ; il avait tenu à le réconcilier avec le jeune duc de Guise, et leur avait fait jurer « de ne se rechercher que d’amitié. » Les négociations entamées pour le mariage du duc d’Alençon avec la reine Élisabeth se poursuivaient, et pour mieux s’assurer contre les ressentiments de Philippe 11, la couronne de France avait conclu un traité d’alliance offensive et défensive avec celle d’Angleterre. Vers la tin du mois de mai enfin, des bandes de huguenots

français, soldés par Charles IX, étaient entrées en armes dans les Pays-Bas pour combiner leurs opérations avec celles du prince d’Orange. Ce n 'était que lavant-garde de toute une armée promise à Coligny par le roi ; de grands apprêts se faisaient en Champagne pour la mettre sur pied, et l’amiral écrivait à Guillaume le Taciturne de ne rien entreprendre de décisif avant leur jonction. Sur l’assurance de cette guerre prochaiue, et pour assister aux fêtes du mariage royal , les gentilshommes protestants affluaient à Paris, et le jeune roi de Navarre y arriva lui-même, au commencement d’août, avec son cousin le prince de Condé.

La célébration des noces avait été fixée au 18 de ce mois ; Charles IX avait résolu de se passer de la dispense pour mariage mixte, inutilement réclamée de l’inflexible Pie Y, et accordée par son successeur Grégoire XIII dans des termes qui ne la rendaient point acceptable aux huguenots. Il était temps pour Catherine de jouer la grande scène qu’elle avait préparée, pour arracher le roi à l’ascendant de Coligny, et le lier à 6es horribles projets. En comédienne habile, elle la prépara par des gradations savamment ménagées. Il ne s’agissait d'abord que de faire renoncer Charles à la guerre contre l'Espagne, et elle profita de l’absence de l’amiral, retourné un moment dans son manoir de Châlillon-sur-Loing, pour ébranler les résolutions belliqueuses de son fils. L’échec essuyé par le capitaine huguenot Genlis devant Mons l’aida dans cette première attaque. Dès quelle a vu l’esprit du jeune monarque incertain et troublé, eHe le poursuit en Brie au milieu de ses chasses, et là, avec

larmes et gémissements, se plaignant (le l’abandon où la laisse un lils ingrat , elle le supplie de permettre qu’elle se retire à Florence , avec le duc d’Anjou . pour se soustraire aux vengeances des huguenots. Charles IX était regagné : la longue révolte, qu'il soutenait depuis près d’un an contre l’autorité maternelle, venait de tomber devant la seule menace de le laisser à lui-même, avec tous les embarras du gou- \ernement. Catherine cependant n'avait rien révélé encore de sa pensée intime de perdre l’amiral. Coligny, malgré les nombreux avertissements qu'il reçut de ne point quitter Châtillon, revint à Paris, persuadé qu’il était le dépositaire des véritables intentions du roi. Il le trouva irrésolu, hésitant à se lancer luimême dans la guerre, et préférant y pousser la reine d’Angleterre, mais toujours affectueux et confiant envers lui , et lui permettant encore d’espérer l’accomplissement des grands desseins dont il l’avait entretenu. Le jour des noces du roi de Navarre, comme les gentilshommes huguenots à qui était interdite l’entrée du sanctuaire où se célébrait la messe, « se promenoient au cloître et à la nef, Coligny répondit à Dam ville qui lui montroit au haut de la voûte les drapeaux gagnés à Moncontour : « Il faudra bientôt arracher ceux- « là, pour y en loger de mieux séants, » voulant parler de ceux qu’il espéroit. gagner sur les Espagnols. » Catherine s’était trop avancée pour reculer. Elle voyait Charles IX, dans le trouble profond de son âme, prêt quelquefois à se retourner, sinon contre elle, du moins contre le duc d’Anjou, avec une sorte de rage : la peur précipita sa résolution. Décidée à se

défaire de l’amiral, elle imagina de faire exécuter le crime par des mains et sous une livrée étrangères. Dans un entretien qn’elle eut avec la duchesse de Nemours, elle offrit à la veuve implacable de François de Lorraine Coligny pour victime, et cette princesse, non plus que son fils, le duc de Guise, ne se refusèrent point à ce lâche moyen d’assouvir leur tardive vengeance. Tout fut préparé par leurs soins pour bien assurer le coup, et le 22 août, l’amiral, au moment où il rentrait à pied du Louvre dans sa demeure, fut atteint à la main droite et au bras gauche de deux halles d’arquebuse. Aucune des deux blessures n’était mortelle, et les gentilshommes huguenots, rassemblés à Paris, au lieu de courir au logis de l’amiral et d engager la lutte que Catherine avait espérée avec les gens du duc de Guise, laissèrent aux gardes du roi le soin d’entourer et de protéger l’hôtel où le vieux guerrier, qui croyait ses plaies empoisonnées, se préparait à sa dernière heure. 11 fit prier le roi de venir le visiter. Charles IX, qui jouait à la paume lorsqu on lui apprit la nouvelle de l'assassinat, en pâlit et fut près de défaillir. Tout ce qu’il fit prouve qu’il ignorait le coup, et, au lit du blessé, sa contenance et ses paroles attestèrent une affliction vive et sincère. «Mon père, lui dit-il, la blessure est pour vous, la douleur pour moi et pour moi l’outrage. Mais j’en ferai telle vengeance qu'on s’en souviendra à jamais. » Et il accompagna ces mots d’un terrible jurement. Après quoi, malgré sa mère et son frère qui l avaient voulu suivre et qui l’observaient, il eut avec l’amiral quelques moments d’un secret entretien, qui parut bon-

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