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leverser toutes ses pensées. Catherine, à demi informée de ce qui s’était dit, comprit qu’elle était perdue et le duc d'Anjou avec elle, si elle laissait Charles suivre le coure des impressions que lui avait données l’amiral; la peur lui fit faire un pas de plus vers le crime, et dans la journée du 23, elle tint avec le duc de Nevers, Louis de Gonzague, avec Albert de Gondi, comte de Retz, avec le Milanais Birago et avec Tavannes, le sinistre conciliabule, où furent arrêtés les plans de la grande exécution du lendemain, et les moyens d'y faire souscrire irrésistiblement le roi. La reine mère et l’ancien gouverneur de Charles IX, le comte de Retz, se succédèrent auprès de lui, pour ébranler par les secousses les plus- violentes son ardente et faible imagination. On lui dit que les auteurs de l’assassinat tenté sur Coligny étaient sa mère et son frère, et qu’en poursuivant les Guises, comme il le voulait faire, il allait livrer à la publicité les noms des vrais coupables ; on lui représenta d’une part les huguenots en armes, faisant de nouvelles levées et s’apprêtant à dominer en France sous son nom; d’autre part Paris, la grande ville catholique, s’étant armée, malgré ses ordres, et prêle à se donner un capitaine général, autre que le roi, pour frapper une minorité hérétique et factieuse ; on lui rappela le souvenir de Meaux toujours si cruel à son orgueil ; Catherine, enfin, renouvela la supplication hypocrite qu’elle lui avait déjà faite de la laisser partir avec le duc d’Anjou, pour échapper au déshonneur et peutêtre à la mort suspendus sur leurs têtes. Et quand on le vit, après une lutte de près de deux heures, épuisé
par le désordre de ses sensations et à demi vaincu, on offrit, comme échappatoire à sa conscience, la facile atténuation de l’événement, qui serait présenté comme une collision entre les Guises et les Châtillons, à laquelle la cour était restée étrangère. Cédant alors à l’habileté italienne de ces deux génies malfaisants accoutumés à le dominer dès son enfance, Charles IX, dans un transport qui ressemblait à celui de la démence, prononça les terribles paroles qui ont voué son nom à une éternelle infamie. « Par la mort Dieu ! puisque vous trouvez bon qu’on tue l’amiral , je le veux, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu’il n’en demeure pas un qui me le puisse reprocher après. Par la mort Dieu ! donnez-y ordre promptement. »
Il ne restait plus qu’à organiser le massacre. La reine mère et le duc d’Anjou en confièrent le soin au duc de Guise, assisté des duc d’Aumale et de Montpensier, et du bâtard d’Angoulême, fils de Henri II. Ces princes trouvèrent de trop dociles instruments dans les chefs de la bourgeoisie parisienne, chez qui les récentes alarmes conçues pour la foi catholique s’étaient exaltées jusqu’au plus ardent fanatisme. Les quarteniers, cinquanteniers et dizainiers, convoqués à l’hôtel de ville, reçurent de la bouche de l’ancien prévôt des marchands Marcel les ordres du roi qu’ils reportèrent chacun dans leur quartier, et qui y furent accueillis avec une joie farouche par la multitude. L’écharpe et la croix blanche devaient être le signal de ralliement des bons catholiques, et l’horloge du palais, sonnée au point du jour, leur devait donner le
signal. Quel que fût le mystère qui enveloppait ces préparatifs, ils ne purent échapper entièrement aux huguenots; les avertissements ne leur manquèrent point; mais un très-petit nombre seulement en profita. Coligny leur avait donné l’exemple deles mépriser, et presque tous s'endormirent dans une fatale sécurité. Suivant une des versions contemporaines, l’heure approchait et les meurtriers de l’amiral, destinés à commencer l’exécution, étaient tout prêts, quand Charles IX, épouvanté de ce qui allait se faire, parut tenté de révoquer tous ses ordres. Catherine, pour couper court à ses irrésolutions, fit sonner alors la grosse cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, la paroisse de la cour, et avança ainsi d’une heure l’affreux signal. Le duc d’Anjou, dans un récit qui a été recueilli, sous sa dictée, par le secrétaire d’État Villeroy, raconte autrement le début funèbre des matines de Paris. Il était avec le roi et la reine mère, et tous trois considéraient avec anxiété l’événement qui se préparait, lorsqu’un coup de pistolet, parti au milieu ' du silence de la nuit, les fit soudainement tressaillir. Charles IX, d’accord avec sa mère et son frère, envoya en toute hâte signifier au duc de Guise de ne rien entreprendre sur l’amiral, « ce seul commandement faisant cesser tout le reste. » Mais il était trop tard, et selon l’expression du narrateur, qui fait frémir dans son horrible simplicité, « on laissa suivre le fil et le cours de l’entreprise. »
Ainsi qu’il avait été convenu, le duc de Guise alla diriger en personne le meurtre de Coligny. Eu entendant le tumulte et les cris qui commençaient à re-
tentir autour de la maison, l’amiral comprit aussitôt que sa dernière heure était arrivée; il s’y prépara par une prière de quelques instants, et s’offrit à la mort, aussi calme qu’il l’eût été en la recevant sur le champ de bataille. Cette exécution consommée : « Allons à d’autres, » s'écria le bâtard d’Angoulême, un des plus ardents au métier d’assassin, et les gentilshommes protestants, dont les demeures avoisinaient celle de leur illustre chef, partagèrent bientôt son sort. Au même temps, le Louvre, le siège même de la royauté , où reposaient sur la foi du monarque plusieurs des plus qualifiés de ceux de la religion, était un théâtre affreux de carnage. La reine Marguerite a raconté comment elle sauva l’un d'eux qui se réfugia tout sanglant dans sa chambre et jusque entre ses bras, pour échapper au dernier coup qui allait l atteindre. Le roi de Navarre et le prince de Condé ne furent exceptés, dit-on, par Charles IX, de la loi commune du massacre, qu’en entendant de sa bouche ces menaçantes paroles : « La messe ou la mort. Choisissez. » I,es vingt mille bras promis par Marcel, pour commencer immédiatement la boucherie dans la ville, s’étaient à leur tour mis à l’œuvre; comme il arrive toujours en ces effroyables journées, les haines privées et la cupidité accrurent le nombre des victimes que leur religion désignait aux coups des assassins : le pillage et la dévastation se joignirent au carnage, et les instincts féroces de la multitude déchaînée épouvantèrent ceux même qui la dirigeaient. Vers midi, le roi donna l’ordre « de faire cesser les meurtres, pilleries et séditions; » mais cet ordre ne fut m 21
nulle part obéi; le massacre suivit son cours; on continua d égorger pendant la nuit, et le lendemain même le sang coula encore. Le célèbre Pierre Rauius, que le roi et la reine mère eussent voulu sauver, fut une des victimes de la seconde journée. Cependant la capitale du royaume ne vit pas seule ces horreurs s’accomplir dans son sein; elles se poursuivirent dans les provinces: Orléans, Rouen, Lyon, Bordeaux, Toulouse, et grand nombre d’autres villes de moindre importance, mirent une affreuse émulation à imiter les matines de Paris. Ce n’est pas qu’il y eût eu commandement exprès, donné partout au nom du roi, de courir sus aux huguenots : quelques gouverneurs des villes ou des provinces avaient seulement reçu des instructions verbales auxquelles ils se conformèrent; d’autres laissèrent faire aux passions populaires. Hâtons-nous d’ajouter, pour l’honneur de la France, qu il s’en trouva plusieurs assez courageux pour désobéir aux injonctions royales, et pour résister même aux violences fanatiques de la multitude. La noble réponse du vicomte d'Orlhez à Charles IX, rapportée par d’Aubigné, est trop connue pour que nous ayons besoin de la rappeler.
Tel fut le grand crime de la Saint-Barthélemy, tel il ressort avec évidence de l’étude attentive des documents contemporains. Ce fut un crime politique, un monstrueux coup d’État tenu en réserve dans la pensée de Catherine de Médicis, jusqu'au jour où elle crut voir à la fois pour elle la nécessité et la facilité de l’accomplir. File mit un art abominable à y amener par degrés Charles IX, et , au moment suprême.
elle sut l’y pousser, à corps perdu, avec tout l'emportement de sa violente nature. Chez les autres complices, chez le duc d’Anjou, la duchesse de Nemours et le duc de Guise, Nevers, Retz, Birague, il y eut de la haine, de la vengeance, d’odieux calculs, peu ou point de fanatisme. Les fanatiques furent ces bourgeois et ces artisans, dont on arma les bras en les conviant à venger Dieu par le meurtre, et dont les fureurs une fois déchaînées donnèrent à lexécution une étendue qui n’avait point été préméditée. Ce que nous ne pouvons comprendre, c’est que des écrivains catholiques de nos jours, contrairement à tous les témoignages de 1 histoire, aient imaginé de faire de cette œuvre de sang l'œuvre spontanée de la bourgeoisie parisienne , semblables à ces apologistes des massacres de septembre 1792, qui en ont réclamé l'initiative pour la justice populaire. Nul doute qu il n’y eût alors dans la majorité catholique une légitime et profonde irritation contre le triomphe que la guerre civile avait procuré à l’hérésie ; nul doute qu’à Paris plus qu’ailleurs, cette irritation ne fût près d éclater chaque jour dans des actes de colère et de violence; mais l’autorité royale, si faible qu’elle fût, avait pu jusque-là les prévenir, et elle eût pu le faire encore. Le fanatisme de la multitude ne se donna carrière que lorsque les ordres de la cour lui eurent lâché la bride, au lieu de le contenir. La responsabilité de la Saint-Barthélemy, devant le tribunal de 1 histoire, appartient donc à ceux qui, de sang-froid, combinèrent le massacre et .l’ordonnèrent, non aux aveugles et aux furieux qui n’en furent que les exécuteurs.
Cependant Charles IX et sa mère n’avaient pas tardé à ressentir l’embarras, sinon le remords d’un forfait aussi épouvantable. Le jour même de l’événement, des lettres du roi avaient été expédiées au dedans et au dehors du royaume, à l’effet de réduire ce qui s’était passé à une sorte de sanglante échauffourée entre les gens du duc de Guise et ceux de l’amiral. Mais les protestations des Guises et le cri trop éclatant de la vérité ne permirent pas de soutenir longtemps ce mensonge, et le lendemain d’autres lettres firent savoir que l'exécution du 24 août avait eu lieu pour prévenir les desseins criminels de Coligny et de ses adhérents contre la famille royale. Enfin, le 26 août, Charles IX alla tenir son lit de justice au Parlement, et là, dans tout l’appareil de la royauté, il avoua, à la face de la France et de l'Europe, les ordres sanguinaires qu’il avait donnés, en les couvrant du faux prétexte de la veille. Il fallut que le Parlement se rendît solidaire du crime et par les louanges qu’il décerna au monarque, et par les arrêts dont il flétrit les victimes. Hors de France, la nouvelle terrible de la Saint-Barthélemy retentit avec l’éclat du tonnerre. A Rome et à Madrid on crut l’hérésie morte de ce coup, et on applaudit ceux qui l’avaient frappé. Seul des princes catholiques , l’empereur Maximilien déplora cette journée néfaste et l’infamie dont le roi son gendre venait de se couvrir. En Angleterre, en Allemagne et dans les pays protestants, il y eut un saisissement d’horreur universelle; mais là aussi on se persuada qHe c’en était fait de la réforme en France, et la peur comprima les premiers
mouiements de lindignation. Ce fut un étrange spectacle que de voir, quelques semaines après le massacre, la grande Élisabeth consentir à être la marraine d’une fdle de Charles IX , et reprendre sa négociation matrimoniale avec le duc d’Alençon. Catherine, que si peu de choses étonnaient, dut s’étonner de lire ces propres paroles écrites de la main de la reine d’Angleterre : « Je me soucie peu de l’amiral et des siens. » Il y eut quelque chose de plus extraordinaire encore ; les frères d’armes de Coligny, les Nassau, ne discontinuèrent pas leurs bonnes relations avec le roi, qui avait ordonné le meurtre de leur ami. Guillaume le Taciturne, au mois de mai 1573, lit reconnaître Charles IX comme protecteur de Hollande, et ce ne fut point de la faute de Louis de Nassau, si les électeurs de l’Empire ne déférèrent pas au monarque français le titre de roi des Romains.
En voyant les chefs du protestantisme en Euroj>e rester ainsi immobiles et silencieux, Catherine et son fils purent un moment croire que leur atroce politique allait produire le résultat si désirable de rétablir l'unité religieuse dans le royaume. Le jeune roi de Navarre et son cousin le prince de Condé étaient rentrés , en apparence au moins , dans le sein de lÉglise, et un grand nombre de conversions avaient suivi la leur. Mais quand le temps eut dissipé parmi les huguenots les premières impressions de la terreur, quand ils virent Charles IX, qui avait d’abord déclaré ne vouloir souffrir en son royaume autre religion que la sienne, négocier avec les Roehellois en leur offrant le libre exercice de leur culte; quand il
devint public que quelques villes, au plus fort du massacre , y avaient, échappé en refusant d’ouvrir leurs portes aux bourreaux, le parti abattu commença à relever la tête, et il la releva avec une ardeur inèxtinguible de vengeance. Il n’y avait plus de prince du sang royal, il n’y avait presque plus de seigneurs de haut lignage prêts à déployer leur bannière pour la cause; ce furent pour la plupart de petites gens, des bourgeois qui , derrière leurs murailles , entreprirent de défendre avec une énergie désespérée leur croyance, qu’on leur avait rendue plus chère en lui donnant le prestige du martyre. De là l'ascendant pris par les ministres huguenots dans leur parti durant cette seconde période des guerres de religion; de là le souffle démocratique dont ce parti paraît de plus en plus animé, et qui va donner aux événements un nouveau caractère. C est la république marchande de la Rochelle qui se saisit du grand rôle joué naguère par Monsieur le Prince et Monsieur l’amiral; c’est elle qui, assiégée pendant plus de six mois, va faire la guerre et fera ensuite la paix pour tous les réformés de France.
Dès le temps où se préparait la journée de la Saint- Barthélemy, une flotte avait été envoyée, mais sans succès, sur les côtes du Poitou et de l’Aunis pour surprendre la Rochelle. Quelques jours après le massacre, on avait négocié avec les magistrats de la ville pour obtenir qu’ils reçussent un gouverneur royal dans leurs murs, et c est alors que le libre exercice de leur culte leur axait été offert. Plus tard, le loyal et brave la Noue, tiré par Charles IX des prisons du due
d’Albe, avait reçu la mission de se rendre à la Rochelle, comme garant des promesses royales, et sa garantie n’avait point été acceptée. Malgré la répugnance témoignée par le roi pour de nouvelles mesures de rigueur, malgré l'argent et les généraux qui manquaient pour bien conduire l’entreprise, il fallut se décider à réduire par la force les opiniâtres bourgeois, qui ne prétendaient à rien moins qu à l’indépendance. Au commencement de décembre 1 572, Biron et Strozzi investirent la place, et deux mois après le duc d’Anjou y amena une puissante armée. Son frère, le duc d’Alençon, avait été placé sous ses crdres, ainsi que le roi de Navarre et le prince de Condé, forcés de donner, par cet acte d obéissance, un témoignage de la sincérité de leur retour à la foi catholique. L’élite de la noblesse du royaume avait suivi res illustres chefs. Tout ne fut bientôt que désordre et confusion dans cette armée. Le duc d’Anjou, que Tavannes mourant n’avait pu accompagner, ne montra ni intelligence ni énergie dans le commandement. Cependant les forces des assiégeants étaient telles, que la prise de la Rochelle, bloquée par mer en même temps qu’assaillie par terre, paraissait inévitable. Elle fut sauvée par le courage de sa petite garnison et par l’indomptable résolution de ses habitants, à qui cinquante-sept ministres prodiguaient à toute heure leurs fanatiques exhortations. Quatre assauts furent repoussés, dans lesquels l'armée royale laissa plusieurs milliers de soldats au pied dés remparts. lTne circonstance se présenta qui vint sauver l'honneur du due d’Anjou, et lui permettre de lever le
siège, sans le faire en vaincu. L’habileté diplomatique de l'évêque de Valence, Jean de Montluc, était parvenue à porter ce prince sur le trône électif de Pologne (9 mai), et une ambassade solennelle, partie de Varsovie, était en route vers Paris pour y venir chercher son roi. Le duc d’Anjou, comme s’il eût été pressé d’aller prendre possession de sa couronne , offrit la paix aux Hochellois, et le secrétaire d’État Villeroy fut envoyé par Charles IX pour en régler les conditions. Ce fut un spectacle d’une nouveauté bien étrange que celui du maire Jacques Henri, assisté de quelques humbles bourgeois, comme lui, traitant d'égal à égal avec l'un des ministres du roi de France. La Rochelle, et avec elle Nîmes et Montauban, qui avaient su également fermer leurs portes aux troupes royales, obtinrent le libre exercice du culte réformé (6 juillet). La petite ville de Sancerre n’eut pas le même avantage : assiégée en même temps que la Rochelle, elle avait souffert de bien autres extrémités, et axait prolongé jusqu’au 19 août son opiniâtre résistance. On n’accorda à ses habitants, comme au reste des religionnaires, que la liberté de conscience.
Ils ne s’en contentèrent pas, et Charles IX, qui avait pu se croire triomphant après son crime, commença à en recueillir les fruits amers, lorsqu’au mois d’octobre 1573, il vit arriver à Villers-Cotterets une députation des huguenots du Languedoc et de la Guyenne, qui venait lui présenter non pas d’humbles prières, mais d impérieuses réclamations. I,e 24 août, jour choisi à dessein, en commémoration du massacre de l’année précédente, deux assemblées s’étaient réu-
nies, l’une à Nîmes, l’autre à Montauban, composées de quelques gentilshommes et d’un grand nombre de ministres et de notables bourgeois, et là avait été organisée cette union civile des Eglises réformées de France , véritable confédération républicaine, qui devait avoir son gouvernement, son armée, ses finances, et, comme on l’a dit, former un État dans l'État, jusqu’au jour où elle succomba sous la main puissante du cardinal de Richelieu. Les députés des deux assemblées, admis devant le monarque, le sommèrent audacieusement de leur accorder l’exercice public de leur culte par tout le royaume, deux places de sûreté dans chaque province, des cours de justice particulières à ceux de leur religion, enfin, le châtiment des brigands qui avaient eu la main dans les scènes de sang de la Saint-Barthélemy. Catherine de Médicis s’écria en lisant cette requête : « Si Condé était encore en vie et qu’il fût au cœur de la France avec vingt mille chevaux et cinquante mille hommes de pied ; s’il était, avec cette armée, maître des principales villes du royaume, il ne demanderait pas la moitié de ce que ces gens ont l’insolence de nous proposer. » Catherine, par ces paroles , condamnait d’une manière éclatante, au nom de la politique, le forfait inouï que la politique lui avait fait commettre. Et ce qui fut pour elle, comme pour son fils, le comble de l’humiliation, c’est qu’ils ne se sentirent point en état de repousser ouvertement, cette hautaine requête; ils la renvoyèrent au maréchal de Damville, gouverneur du Languedoc, pour en discuter les bases avec les députés huguenots. Lorsqu’on voit, d’une part.
l'hérésie se fortifiant et s’armant ainsi de toutes pièces au cœur du royaume, et, de l’autre, la royauté tombée dans un tel étal de prostration et d’impuissance, comme si elle eût épuisé toutes ses forces dans le sanglant coup d’État de la Saint-Barthélemy, la formation de la sainte Ligue ne paraît plus aux esprits réfléchis et impartiaux l’œuvre de l’esprit de faction, mais une grande et nécessaire mesure de salut pour la foi catholique en France. Ce n’était pas le parti des politiques, qui, malgré son importance tous les jours croissante, eût à cette heure disputé le terrain à l’hérésie animée de toute l’ardeur du fanatisme et de la vengeance.
Le chef des politiques était le plus jeune des frères du roi, prince d’une ambition remuante, que ne soutenaient ni le talent, ni le courage. La santé profondément altérée de Charles IX et l’absence du duc d’Anjou, contraint par les menaces furieuses du roi d'aller régner en Pologne, laissaient le champ libre aux espérances et aux intrigues du duc d’Alençon. Plusieurs fois, il avait voulu obtenir de Charles et de sa mère le titre de lieutenant général du royaume, porté pendant dix ans par le duc d’Anjou, et il n’avait essuyé que des refus. 11 résolut d’arracher ce titre par la force, sans doute afin de s’en prévaloir lors de la mort prochaine de Charles IX, et dans cette pensée, il unit ses intérêts à ceux du roi de Navarre et du prince de Condé, toujours retenus prisonniers à la cour. Un plan de commune évasion fut concerté entre les trois princes.; tous trois devaient gagner les provinces de l’Ouest, et y diriger le grand inouve-
ment que préparaient les huguenots pour faire accepter à la pointe de l’épée leurs demandes éludées à Villers-CoUerets. Condé seul parvint à s échapper; le duc d’Alençon et le roi de Navarre furent arrêtés et soumis à une étroite surveillance. Deux des principaux agents de cette intrigue, deux hommes tout souillés des horreurs de la Saint-Barthélemy, le provençal la Mole et le Piéinontais Coconasso portèrent leurs têtes sur l’échafaud (avril 1574). Le même sort était réservé par Catherine au meurtrier involontaire de Henri II, le comte de Montgomery, qui venait d’être pris en Normandie les armes à la main. Sur un simple soupçon, elle ne craignit pas de se saisir des maréchaux de Montmorency et de Cossé, et pendant plusieurs semaines, elle les tint, sous le coup de la mort, prisonniers à la Bastille. Par ces mesures rigoureuses, par un vigilant espionnage qui lui livrait les secrets de ses ennemis, par les mille autres ressources d’une politique sans scrupule, Catherine parvint à rester maîtresse à la cour, et à étouffer le complot qui menaçait les droits du roi de Pologne; mais elle ne put empêcher les huguenots et les mécontents qui s’étaient unis à eux de se lever en Poitou et en Saintonge. Maurcvert, qu’on appelait le tueur du roi , envoyé par elle pour assassiner la Noue, le chef de l’insurrection, manqua son coup, et Fontenay-le- Comte, Rochcfort, Saint-Jean-d’Angély et plusieurs autres villes tombèrent aux mains des rebelles.
Charles IX pendant ce temps approchait du terme de sa vie. Tout en détestant le grand forfait qui a souillé sa mémoire, il est impossible de se défendre
d’une pitié profonde pour la destinée de ce prince. S’il eût vécu dans d’autres temps et s’il eût eu une autre mère, si les dons heureux de sa nature n’eussent été étouffés à plaisir dans une impure atmosphère de débauche et de crime, il eût pu régner avec quelque honneur, et laisser un autre nom à la postérité. L historien de Thon lui a décerné cette louange qu’il resta presque chaste au milieu de la licence débordée des mœurs de sa cour. Comme nous le disions plus haut, il y avait dans son âme passionnée un ressort qui vibrait naturellement pour les grandes choses; on reconnaissait en lui le petit-fils de François F. Son intelligence était ouverte à ce qu’il y a de plus noble et de plus élevé; il aimait les arts et savait goûter les plaisirs délicats de l’esprit; témoin son admiration pour les vers de Ronsard, témoin ceux qu’il a composés lui-même, et que le poète eût pu lui envier. La-musique n’avait pas pour lui de moindres charmes, et dans les crises violentes de sa dernière maladie, elle eut quelquefois le pouvoir d’enchanter ses douleurs. Son grand malheur fut l’ascendant exercé sur lui, dès les premiers jours de son enfance, par une mère pour qui l’art de gouverner était surtout lart de corrompre, et qui n’étudia les inclinations naissantes de son fils que pour les pervertir, et en faire des moyens de le dominer. Elle n’y réussit que trop bien. Incapable de remords, elle ne parvint pas toutefois à en étouffer la voix chez son malheureux fils, et de nombreux témoignages attestent que, depuis la fatale nuit de la Saint-Barthélemy, un trouble profond ne cessa de remplir lame de Charles IX. On
a cru que c’était pour échapper à ce trouble et se fuir lui-même que, dans les deux dernières années de sa vie, il se livrait avec un emportement, chaque jour croissant, à de violents exercices qui épuisaient sa. faihle santé. L’ambassadeur de Venise, Sigismondo Cavalli, le représente à cette époque, « battant trois ou quatre heures durant une enclume avec un marteau énorme pour forger une cuirasse, et se faisant honneur de lasser tout le monde à ce dur travail. » Atteint déjà du mal qui le consumait, et portant sur ses joues livides et brûlantes les signes précurseurs de la mort, il continuait encore à courre le cerf avec une ardeur insensée, et à sonner des fanfares qui fatiguaient sa poitrine exténuée. Il s’alita pour ne plus se relever vers les derniers jours du mois de mai. Sa fin fut terrible, et les historiens huguenots eux-mêmes la racontent avec une sorte de compassion. Le sang qui s’échappait en abondance, non de ses pores, comme l’a accrédité la légende protestante, mais de ses poumons déchirés, inondait son lit, et lui remettait devant les yeux l’horrible image de tout celui qu’il avait répandu. Des visions funèbres assiégeaient son imagination, des cris de mort retentissaient à son oreille, et l’infortuné ne cessait de s’agiter dans les convulsions du désespoir. Le 30 mai 1574, il fit rédiger par le chancelier Birague des lettres patentes qui conféraient la régence à sa mère, jusqu’à l’arrivée du roi de Pologne, son successeur, et peu d’heures après, il expira n’ayant pas encore accompli sa vingt-quatrième année.
SP