CHAPITRE VIII
RÈGNE DE HENRI III JüSQü’A LA MORT DO DOC D'ANJOU (1574-1584) .
Le règne de Henri III va nous offrir un spectacle plus affligeant encore que celui de Charles IX. Aux fureurs de la guerre civile va se joindre un avilissement delà royauté jusqu’alors sans exemple. On avait espéré beaucoup du duc d’Anjou, lorsqu’à l oge de dix-huit ans on l’avait vu paraître à la tête des armées, avec le prestige de sa bonne mine, de ses élégantes manières et de sa bravoure. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que sous ces brillants dehors se cachait une corruption profonde, fruit de l’aveugle prédilection et des soins pernicieux de sa mère. Catherine avait si bien façonné ce fils bien-aimé à son image, qu’elle était parvenue à le faire plus Italien que Français, et moins homme que femme par l’esprit et par le caractère. Le vainqueur de Jarnac et de Moncontour ne porta sur le trône que les goûts efféminés et les mœurs scandaleuses d’un sybarite; il ne sut s’affranchir du joug trop pesant de sa mère que pour subir celui de quelques jeunes favoris, flatteurs et émules de ses \ices, à qui l’État fut livré en proie; il ne sut em-
prunier à la religion que des pratiques extérieures, de honteuses momeries, dont il faisait le sacrilège assaisonnement de ses débauches; il ne sut, par la continuelle alternative de ses fantaisies tyranniques et de ses lâches concessions, qu’user tous les ressorts du gouvernement, accroître l’audace des huguenots, faire naître et grandir la Ligue, et dégrader à ce point le pouvoir royal, que, dans les jours qui précédèrent le crime de Jacques Clément, il était devenu proverbial en France de présager au dernier des Valois le cloître du dernier des Mérovingiens. Il ne fallut rien moins que le génie de son grand et glorieux successeur pour rendre à la royauté ce qu’elle avait perdu sous ce règne déplorable.
Aussitôt que Charles IX eût fermé les yeux, Catherine se saisit avec vigueur des rênes du gouvernement. Les lettres qu elle écrit ou fait écrire à tous les gouverneurs de province, à son ambassadeur en Angleterre et aux chefs huguenots qui tenaient la campagne en Poitou, témoignent de l’active sollicitude avec laquelle elle veille aux intérêts de son fils absent. A ce fils lui-même, elle mande qu’il ne tarde pas à venir régner en France. Tout ce que Henri avait de sages conseillers unirent leurs efforts pour lui persuader de ne partir qu’ après avoir assuré la couronne qu’il allait quitter au duc d’Alençon , son frère. C’était le meilleur moyen, lui disaient-ils, de prévenir les embarras que l’esprit turbulent et brouillon de ce jeune prince ne manquerait pas de lui susciter. Mais Henri III, que l’ennui dévorait dans sa cour barbare de Cracovie, ne donna pas une seule de
ses pensées au succès de cette sérieuse affaire. Il ne songea qu’à tromper la vigilance des seigneurs polonais qui voulaient le retenir, et s’échappa de son palais, pendant la nuit, comme un criminel de sa prison. Ses sujets, avertis de sa fuite, le poursuivirent de tous côtés, mais en vain; il fut bientôt hors de leurs atteintes sur les terres autrichiennes. Tout lui prescrivait alors de hâter sa marche vers la France; il eût justifié son empressement puéril à quitter la Pologne, en courant au-devant de périls très-réels qui l'attendaient dans son royaume. Au lieu de cela, il fit de son retour un long voyage d’amusement. Après avoir visitéà Vienne l’empereur Maximilien dont il goûta peu les avis, il fit route à travers le Tyrol, vers Venise. L’habile république, qui tenait à se faire du roi de France un allié contre Philippe II, lui prodigua les honneurs et les plaisirs : elle se para pour lui de toutes les splendeurs de son opulence et de l’enchantement sans pareil de ses fêtes. Henri, pendant près de deux mois, se laissa aller au courant de cette vie de mollesse et de volupté, et il reprit le chemin de ses États plus Italien, plus énervé que jamais. Le duc de Savoie, à qui il avait eu la faiblesse de rendre Pignerol, la clef des Alpes, restée aux mains de la France, l’accompagna jusqu’au pont de Beauvoisin, où l’attendaient son frère et son beau-frère. Henri leur annonça qu’ils étaient libres, et se rendit avec eux et sa mère à Lyon (6 septembre). II était là aux portes du Dauphiné, d’où le canon de la guerre civile retentissait presque à ses oreilles. On s’attendait qu'ayant repoussé les conseils pacifiques de Maxi-
milien et du doge de Venise, et s’étant résolu à poursuivre les hostilités, il irait tout aussitôt montrer aux capitaines huguenots Montbrun, Pierregourde et Saint-Romain, qui guerroyaient autour de Lyon, le vainqueur de Jarnac et de Moncontour. Il mit sa dignité à n’écouter pas plus ceux de ses courtisans qui le poussaient contre l’ennemi , que le vieux Montluc qui l’engageait à rendre la paix au royaume. Les deux mois qu’il séjourna à Lyon furent donnés à de ridicules règlements d étiquette qu’il établit dans sa cour, et à de nonchalantes promenades sur la Saône, dans des barques fermées comme les gondoles de Venise. Le mépris public dont le monarque commençait à être l’objet ne fit que s’accroître, lorsqu’on le vit descendre le Rhône jusqu’à Avignon, pour aller s’y affilier à l'une des confréries de pénitents qui, pieds nus et le sac sur la tête, se flagellaient chaque soir à la lueur des torches, dans les rues de la ville pontificale. Nous ne pouvons nous associer au jugement de l’historien Davila, qui admire dans cet étalage de dévotion un trait de la politique de Henri 111. Toute la cour, au reste, et la reine mère et le roi de Navarre lui-même, figuraient dans ces étranges processions, et le cardinal de Lorraine, en s’y refroidissant, y trouva la mort (26 décembre;. Il était dans la quarante-septième année de son âge. Depuis quinze ans, il jouait un grand rôle dans l’État, et, malgré les habitudes d’une vie trop séculière, un grand rôle dans l’Église. A l’époque si critique où finit sa vie, il manqua beaucoup aux intérêts de sa famille; nous n’oserions décider s’il manqua égalent 22
mentaux intérêts de la loi catholique en France. Son frère, le cardinal de Guise, lui succéda sur le siège primatial de Reims. Ce fut ce prélat qui sacra le roi (15 février 1575). Le surlendemain de son couronnement, Henri III épousa Louise de Vaudemont, princesse d’une branche cadette de la maison de Lorraine, destinée à passer ignorée sur le trône. Malgré la détresse de son trésor épuisé, il voulut déployer dans son entrée à Paris une coûteuse magnificence, et crut se faire pardonner par le peuple son faste et ses exactions en renouvelant, pendant le carême, le spectacle des dévotions publiques dont il avait peu auparavant scandalisé plutôt qu édifié la ville d’Avignon.
La guerre civile, pendant ce temps, avait recommencé à embraser le royaume; les provinces méridionales en étaient surtout le théâtre. Le maréchal de Dam ville, dont le frère aîné Montmorency était toujours prisonnier à la Bastille, s’était uni par une publique alliance à l’assemblée des Églises réformées du Languedoc, et s’était mis sous les ordres du prince de Condé. Leur principal adversaire était Crussol d’ Acier, naguère l’un des chefs huguenots les plus redoutés en ces contrées, mais converti à la foi catholique et fait duc d'Uzès depuis la Saint-Barthélemy. La guerre avait entre eux un caractère de férocité effroyable : les souffrances qu’elle inlligeait aux populations étaient telles, qu’en maints endroits le désespoir gagna les infortunés paysans, et qu’on les vit, comme au quatorzième et au quinzième siècle, se précipiter en aveugles sur les deux partis, aussi impitoyables envers eux l’un que l’autre. Plus que jamais,
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pour soutenir cette lutte meurtrière, les huguenots avaient besoin des secours étrangers : on évaluait à plus de trente mille le nombre de soldats que la Saint-Barthélemy avait enlevés à leur cause; une fonle de gentilshommes s’étaient ruinés à guerroyer près de dix ans à leurs frais, et n étaient plus en état de se mettre en campagne; d’autres ne trouvaient plus dans leurs âmes la ferveur enthousiaste qui les avait animés dans les premières prises d’armes. Ce qui restait armé du parti en était la portion la plus énergique et la plus belliqueuse; les passions démocratiques, comme nous l'avons dit, se joignaient chez elle au zèle religieux; mais dans une guerre d’une telle durée, l’exaltation morale ne pouvait longtemps suppléer au nombre, et les réformés avaient à faire peu de fond sur les chefs du parti des politiques, que des mécontentements de cour leur avaient donnés momentanément pour alliés. Il en allait autrement parmi les catholiques : chaque jour convainquait davantage la majorité nationale qu’elle devait compter sur sa propre force et non sur la débilité du pouvoir royal pour faire triompher les intérêts de la foi : l’esprit de la Ligue, qui en précédait la formation, était soufflé au cœur des peuples par le zèle fervent des ordres religieux, mieux instruits qu’aux premiers jours de la réforme à lutter contre elle avec les armes de la prédication. Lorsque ce nouvel esprit et cette nouvelle organisation allaient donner toute sa vigueur au grand corps des catholiques, les huguenots de France ne pouvaient se défendre qu’cn unissant plus étroitement qu’ils ne l’avaient fait encore leur cause à celle de tous les
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réformés de l’Europe. Le sire de Thoré, frère des maréchaux de Montmorency et de Damville, alla demander les plus prompts et les plus puissants secours à l’Allemagne. 11 ne ramena avec lui qu'une avant-garde, composée de quelques escadrons de reîtres qui furent arrêtés au passage et dispersés près de Dormans par le duc de Guise. Ce fut là que ce prince gagna, avec son surnom d e Balafré, les premières faveurs du peuple dont il devait être l’idole (10 octobre). Mais, à cette heure même, le duc d’Alençon , objet des haines et des soupçons du roi son frère, s’était échappé de la cour, etétait allé rejoindre la Noue en Touraine. 11 faut que Catherine malade se mette alors à la poursuite de son fils rebelle et fugitif, et qu’elle coure après lui de ville en ville, s’efforçant de l’enlacer dans les fils sans cesse rompus de ses négociations. Et lorsque, ayant enfin rendu la liberté au maréchal de Montmorency, elle se flatte, par cette amorce et par celle d’une trêve mensongère, de ressaisir le duc d’Alençon et de séparer les politiques du parti huguenot, voilà que l’évasion du roi de Navarre, mal gardé à la cour, donne à ce parti un chef plus redoutable que ceux qu’il avait eus jusqu'alors. Ce prince était âgé de vingt-deux ans, et rien encore dans sa vie n’avait annoncé qu’il dût être le grand roi Henri IV. La facilité malheureuse avec laquelle il se laissait enchaîner depuis trois ans à de vulgaires amours, et son peu de souci des choses de la religion, avaient fait oublier à Catherine de Médicis ce qu’elle avait à craindre de lui (février 1.576). lx> Béarnais, rendu à la liberté, n’eut pas pour pre-
mière pensée de retourner au prêche; il se hâta de gagner la Guyenne, et d’y déployer sa bannière, pendant que celles du duc d'Alençon et du prince de Condé flottaient aux bords de la Loire. Avec les lansquenets et les retires que leur avait amenés le prince palatin Jean Casimir, leur armée ne comptait pas moins de trente mille hommes.
Que faisait Henri III dans ces graves circonstances ? Sans un écu dans le trésor, après son entrée à Paris, toute son industrie etcellede ses conseillers avaientété d’inventer de nouveaux impôts pour fournir à de nouvelles profusions. On murmura ; quelques émeutes éclatèrent; le roi crut tout réparer en recommençant ses parades de dévotion. Dans l’embarras pressant de ses affaires, il avait laissé sa mère signer la trêve de Champigny (22 novembre 1575) ; mais cette trêve révolte son orgueil, et à peine signée, il la rompt. 11 eût fallu au moins sou tenir avec quelque vigueur cette politique aussi imprudente que déloyale, et au lieu de cela, on voit le méprisable monarque courir les rues en coche avec sa femme, ayant pour principale occupation d’enlever leurs épagneuls aux dames de Paris. Cependant les huguenots, de la Charité, où ils avaient passé la Loire, s’avancaient vers la capitale, et l’on n’avait à leur opposer que des troupes sans solde, sans discipline, sans général. Le duc de xMayenne, jeune et sans expérience, n’avait été choisi pour les commander que par crainte de la renommée naissante de son aîné, le duc de Guise. Henri éperdu se jeta alors entre les bras de sa mère, qui, n’altendant plus rien de viril de ce fils, objet de ses complai
sances et de ses illusions, comprit qu’il fallait faire la paix à tout prix, sauf à n’en observer qu’à demi les conditions. Celle cinquième paix donnait aux huguenots plus qu’ils n’avaient jamais obtenu: le libre exercice de leur culte par tout le royaume, excepté dans Paris et à la cour, huit places de sûreté, le désaveu du grand crime de la Saint-Barthélemy et l’annulation des arrêts du Parlement qui l’avaient suivi, sans compter les faveurs pécuniaires et les grandes charges également promises aux chefs huguenots et politiques. C est ainsi que le duc d’Alençon reçut en apanage les duchés d’Anjou, de Touraine et de Berri ; que le gouvernement de la Guyenne fut concédé au roi de Navarre, celui de la Picardie au prince de Condé, et que trois millions six cent mille livres furent accordées à Jean Casimir pour le payement de ses bandes pillardes, qui partirent chargées des dépouilles et des malédictions de la France. Cette paix, signée à Chastenoy en Câlinais (6 mai 1576), fut dite paix de Monsieur, parce qu’en effet c’était avec ce prince que Catherine avait entendu traiter, lui seul qu’elle avait tenu à regagner. Elle ne tarda pas à voir sortir de cet expédient de sa politique des conséquences bien autres que celles qu’elle en attendait. La majorité catholique, qu’elle avait oubliée dans ses calculs, se sentit à ce coup trop atteinte en son honneur et trop menacée dans sa foi : nous allons assister à la naissance de la Ligue.
Déjà sous Charles IX, ainsi que nous l’avons fait observer, le besoin s’était révélé plus d’une fois de placer les inléréts de la religion sous la sauvegarde
d’une association nationale qui, par sa forte cohésion, suppléât au mauvais vouloir ou à l’impuissance de la royauté. Déjà même cette pensée avait reçu sur plusieurs points du royaume un commencement d’exécution, et l’on avait vu Montluc en Guyenne, Tavannes en Bourgogne, former des ligues provinciales pour les opposer à l’organisation du parti huguenot. Ce qu’avaient fait ces deux chefs énergiques trouva alorsen Picardie un habile imitateur. Jacques d’Humières, gouverneur de Péronne, sommé de remettre au prince de Condé cette ville, que le traité récemment conclu lui assignait comme place desûreté, réunit secrètement ce que la Picardie comptait de plus fervents catholiques, prêtres, nobles et bourgeois, et dressa avec eux un acte d’association par lequel eux et leurs confédérés s’engageaient à employer leurs vies et biens, jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour la conservation « de la ville de Péronne et de toute la province en l’obéissance du roi et en l’observance de l’Église catholique. » Cette union devait avoir son chef élu par elle, avec mission de lui rallier au besoin non-seulement la Normandie et la Champagne, provinces limitrophes de la Picardie, « mais encore les nations voisines de France, courant même fortune. » Le seigneur d’Humières fut ce chef. Mais, concurremment avec l acté d’union particulier à la Picardie, acte patent et public, destiné à être soumis au roi, il en fut rédigé un autre, d’une portée plus étendue et en même temps d’une nature plus secrète, qui fut vraiment l’acte constitutif de la Ligue, et (pii commença dès lors à être répandu
dans le royaume. Celui-là se proposait de réunir en une même association « tous les princes, seigneurs et gentilshommes, et avec eux tous les catholiques des corps de villes et villages, pour remettre et retenir le saint service de Dieu selon la forme et la manière de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. » Iæs statuts destinés à régir l’association étaient ensuite énumérés, et l’obéissance qui leur était due placée sous la garantie d’une formule de serment solennelle et terrible. L’acte enfin mentionnait, sans le nommer, un chef qui serait «député » pour diriger les mouvements de ce grand corps. L’heure n’était pas encore venue pour la Ligue d’agir dans sa formidable unité : toutefois le président du Parlement, Hennequin,et les deux la Bruyère, lui donnèrent tout aussitôt à Paris de nombreux adhérents, et ce ne fut pas seulement en Picardie, ce fut aussi en Poitou que se fermèrent devant le prince de Condé les places que le traité lui donnait le droit de réclamer. Le roi de Navarre vit de même Bordeaux, le chef-lieu de son gouvernement, refuser de lui ouvrir ses portes.
La convocation des États généraux fournil peu après à la Ligue une autre occasion d’essayer ses forces. C’étaient les huguenots et les politiques qui, par le dernier traité, avaient imposé à la royauté vaincue cette condition toujours si dure pour elle, et le 10 août avaient été publiées les lettres patentes par lesquelles Henri 111 ordonnait « qu'auxdits états se trouvassent aucuns des plus notables personnages de chaque province, bailliage et sénéchaussée, pour.
en pleine assemblée, faire entendre les remontrances, plaintes et doléances de tous affligés, afin d’y donner tel ordre et remède que le mal requerra.... » Les réformés, sans doute, s’aperçurent tout d’abord de la prépondérance que [ organisation de la Ligue donnait à la majorité catholique dans les élections; car ils ne lui disputèrent le terrain presque nulle part, et songèrent bien plutôt à se mettre en garde contre les résolutions qui sortiraient de l’assemblée. C’était pour le 15 novembre que les États avaient été convoqués à Blois ; ce ne fut que trois semaines après que s’ouvrirent leurs séances, et ce temps fut employé par les agents de la Ligue à en faire souscrire le formulaire aux députés, à mesure qu ils arrivaient. Henri III ni sa mère ne mettaient obstacle à cette manoeuvre; ils travaillaient seulement à la faire tourner au profit de la royauté. La politique des Guises venait d’être maladroitement démasquée par un avocat, nommé David, qui, dans un mémoire adressé au pape, avait réclamé pour eux, comme descendants de Charlemagne, la couronne de France, et proposé, comme but, aux efforts de la Ligue la déposition de Henri III. seul moyen d assurer le triomphe de la religion catholique. David était un de ces enfants perdus des partis politiques, que ceux qui les emploient sont toujours en mesure de désavouer; mais, réel ou supposé, le secret des Guises n’en était pas moins trahi ; et le roi profita de l embarras où les mettait cette révélation, pour se présenter comme le chef légitime et unique de la grande union des catholiques. Il amenda et modifia, dans un sens favorable à son au-
torité, le formulaire déjà souscrit par une partie des députés des trois ordres, le fit signer aux autres, et l’expédia en même temps aux gouverneurs de provinces, pour qu’ils le fissent partout souscrire dans les villes et dans les campagnes (2 décembre). Les États généraux, avant l’ouverture même de leurs délibérations, se trouvaient ainsi engagés, aussi bien que le roi, à ne plus permettre qu’une seule religion dans le royaume. Si Henri III avait pour un temps désarmé et annulé la Ligue, c’avait été en lui concédant cette unité de religion, article fondamental de l’acte qui la constituait.
11 ouvrit les Etats, le 6 décembre, par un long discours habilement composé, et débité « d une bonne grâce et de parole haute, ferme et diserte. «La conclusion en était que « pour délivrer de leurs maux ses pauvres sujets, il avoit finalement pris la voie de douceur et de réconciliation, à quoi, disait-il, je veux principalement travailler, accommodant toute chose pour affermir et assurer une bonne paix, laquelle je tiens être le remède seul et unique pour conserver le salut de cet État. » Le jeu de sa politique se laissait voir à travers le voile artistement tissu de son lançage ; il voulait se faire imposer par l’assemblée la rupture du traité conclu avec les huguenots. L’assemblée voulait autre chose; son premier effort contre une royauté faible et décriée fut de tâcher de rendre les décisions des États obligatoires pour elle. Henri para adroitement le coup; « dans une harangue bien digérée et gentiment prononcée, il répondit qu’il ne se vouloit aucunement lier de promesse, ni dérogera son auto-
rité pour la transférer aux États. » Et pour éviter d’entrer avec les trois ordres dans des débats où sa prérogative souveraine ne pouvait manquer d’être en péril, il travailla, de concert avec sa mère, à les enfermer dans la discussion de la question religieuse, qui dominait toutes les autres. Cette manœuvre réussit : les députés de la noblesse furent les premiers à voter l’unité de culte dans le royaume, et l’expulsion de tous les ministres protestants; le clergé émit le même vote en des termes plus explicites encore; le tiers état ne se décida pas avec la même promptitude ni la même unanimité. On y vil en présence l'un de l’autre les deux seuls hommes qui, dans cette assemblée, aient échappé à l’entier oubli de l’histoire, l’avocat parisien Pierre Versoriset le publiciste Jean Bodin, auteur connu du livre De la République. Versoris proposa que le roi lut requis de réduire tous ses sujets au culte catholique; Bodin protesta que ce serait rouvrir la carrière à peine fermée des guerres civiles, et insista fortement pour le maintien de l’édit de pacification. Son avis ne fut que faiblement soutenu, et tout ce qu’obtint la minorité favorable à la paix fut que le roi -fût supplié de réunir tous ses sujets à la religion catholique romaine « par les meilleures et plus saintes voies et moyens que faire se pourroit. » L’unité religieuse avait été ainsi décrétée par les trois ordres; mais, quand le président delà Chambre des Comptes, Nicolaï, leur vint faire, de la part du roi, le tableau de l’état des finances du royaume et leur demander des subsides pour la guerre, dont le renouvellement était inévitable, il n’y eut plus entre eux qu’une sorte d cm-
pressentent rival à se soustraire aux conséquences du vote qu’ils venaient d’éinettre. Le clergé, quoique reconnaissant la nécessité de reprendre les armes, se refusa à aider le roi de ses dons, et le tiers état, inspiré par Bodin, supplia Henri III, dans la séance royale du 17 janvier 1577, de ramener tous ses sujets à la même religion, « par doux moyens et sans guerre. » Rien ne put vaincre la résistance du tiers état, qui déclara finalement au roi que les provinces n'avaient donné charge à leurs députés de lui faire aucunes offres. L’ordre ecclésiastique, plus conséquent avec lui-même, finit par octroyer la solde de quatre mille hommes de pied et de mille chevaux.
Il était temps en effet de se préparer à la guerre, alors que sur plusieurs points elle avait été recommencée par les huguenots, et que leurs deux chefs venaient d’en adresser la déclaration officielle aux États généraux eux-mêmes. Aussitôt après le vote de l’assemblée en faveur de l’unité religieuse, le baron de Bi ron, avec plusieurs députés des trois ordres, avait été envoyé au roi de Navarre et au prince de Coudé pour les sommer de se soumettre au vœu des trois États de France. Coudé, inébranlable dans son attachement au calvinisme, avait refusé d ouvrir les lettres de l’assemblée ; le Béarnais s’était exprimé en homme retourné à l’hérésie moins par conviction que par point d honneur, attendant, disait-il, « si sa religion étoit mauvaise, que Dieu lui fît entendre la bonne et illuminât son esprit pour la suivre. » Mais, tout en pleurant sur les maux que le renouvellement de la guerre allait déchaîner sur la France, il était
prêt à en courir les tristes chances, plutôt que de sacrifier les garanties accordées par le dernier traité à ses coreligionnaires. Dainville, à qui les commissaires de l’assemblée avaient porté la même sommation, avait répondu dans le même sens que le roi de Navarre. Henri III se trouvait ainsi avec la paix rompue, et point d'argent pour faire la guerre. Le tiers état, loin d’être rendu plus maniable par la déclaration des princes huguenots, se refusa à autoriser la moindre aliénation du domaine royal, pour fournir à des levées de troupes. « Ils ne me veulent secourir du leur, s'écria le roi en versant des larmes de colère, ni me permettre que je m’aide du mien ! » Sa mère, en cette difficile situation, lui fit prendre un parti prompt et sûr. Après avoir réuni en conseil, le 28 février, les princes du sang, les grands officiers de la couronne et ses secrétaires d’État, et les avoir ouïs dans leurs dires, il déclara que, faute du concours suffisant de Messieurs du tiers, il renonçait à proclamer sa résolution d’entretenir désormais une seule religion dans le royaume; puis, le lendemain 1,rmars, il congédia les États, remettant à un temps plus tranquille l’examen de leurs cahiers. Délivré des entraves de cette inutile assemblée, son pouvoir retrouva quelque force pour combattre et négocier à la fois avec les huguenots. On remporta sur eux d’assez faciles avantages. Ce n’étaient plus les redoutables escadrons de Coligny; la foi s’était attiédie chez eux, et les mœurs ainsi que la discipline s’étaient relâchées ; les habitudes licencieuses du roi de Navarre trouvaient désormais dans leurs rangs plus d’imitateurs que le puritanisme aus-
1ère du second des Condés. lueurs historiens avouent qu’ils firent faiblement cette campagne. Le duc d’Anjou en Nivernais et en Auvergne, le duc de Mayenne en Poitou, leur enlevèrent sans grand effort plusieurs de leurs places (mai à juillet 1577), et Catherine obtint un triomphe plus signalé encore en leur ôtant l’alliance du maréchal de Damville. Après ces succès, on pouvait faire la paix sans que le roi parût rendre son épée aux rebelles. La cour se transporta à Poitiers, et les négociations furent conduites activement par Biron et Villeroy avec le roi de Navarre. Au moment où Damville allait renouveler contre son frère Thoré et son neveu Châtillon une action qui la veille avait été indécise, la Noue arriva devant Montpellier pour se jeter entre les deux partis, tenant à la main le traité qui venait d'être signé à Bergerac (17 septembre 1577). Les conditions de ce traité étaient à peu près les mêmes que celles de la paix précédemment conclue àChastenoy: les huguenots, dans l’état d'affaiblissement de leur parti, n’avaient qu’à s’en applaudir, et Henri 111, de son côté, s’en faisait honneur comme d’un acte de politique qui lui était propre. 11 l’appelait « sa paix, » par opposition à la paix de Monsieur, qui avait été de si courte durée. Dans l’édit de pacification qui fut promulgué à Poitiers, le roi ajouta aux articles signés à Bergerac une clause par laquelle étaient interdites « toutes ligues, associations et confréries, faites ou à faire au préjudice du présent édit. « C’était une arme à deux tranchants, avec laquelle il entendait frapper à la fois l'organisation politique du parti huguenot et celle de
ia Ligue, qu il ne redoutait pas moins, encore qu’il s'en fût déclaré le chef. Mais il eût fallu un autre bras que le bras efféminé de Henri 111 pour manier cette arme : l’union civile des Églises protestantes n’en subsista pas moins dans le royaume, et la Ligue, si elle avait échoué aux États généraux de Blois, n’élait point pour cela dissoute et ne devait pas l’être.
Le repos momentané rendu à la France ne fit qu'ouvrir une plus libre carrière aux désordres du gouvernement de Henri 111 et aux scandales de sa cour. Il se mêlait aux frivolités de ce prince beaucoup d'art et de calcul. 11 avait étudié Machiavel, et en faisait sa lecture journalière. La maxime favorite des tyrannies italiennes de se fortifier et de se grandir en affaiblissant et rapetissant tout autour d elles était pour lui un article de foi, et il prétendait la mettre en pratique jusque dans la satisfaction qu’il donnait à ses fantaisies puériles et à ses penchants dépravés. Il était Valois, et il lui fallait une cour où abondassent les plaisirs, où s’étalassent les richesses du luxe et de la magnificence. Mais en même temps, il entendait tenir bien loin de lui, à une infinie distance de son trône, les princes et les seigneurs à qui leur haute position assignait le premier rang dans cette cour. De là le soin qu’il prit de réserver le privilège de son intimité et de ses faveurs à de jeunes parvenus qui lui dussent tout et fussent, à proprement parler, ses créatures, les voulant toutefois d’assez bonne naissance et de bonne mine, de manières élégantes, adroits surtout aux armes, et résolus comme des bruvi italiens. Ce furent ses mignons : ce nom
n’emportait pas encore ia signification infamante qui s’y attacha plus tard. Tout leur fut prodigué sans la moindre réserve, les dignités, les titres, les bénéfices ecclésiastiques, les largesses pécuniaires, avec la licence de tout faire, sans autre contrôle que celui des épées rivales de la leur. L’histoire n’a pas de document plus précieux sur cette époque désordonnée du règne de Henri III, que le journal du greffier audiencier du Parlement, Pierre de l’Estoile. Les impressions quotidiennes de la haute bourgeoisie de Paris, à laquelle il appartenait, s’y expriment avec une crudité de langage qui ne connaît point les ménagements. Il faut voir dans ce curieux livre le détail des duels et des assassinats qui rougissaient incessamment le pavé de la capitale; il y faut lire en particulier le récit du combat qui eut lieu près de la Bastille entre les trois mignons Caylus, Maugiron et Livarot, et trois jeunes gens de l'hôtel de Guise, Antraguet, Schomberg et Ribérac; il y faut lire l’expression du dégoût que causèrent aux âmes honnêtes les regrets indécents donnés par Henri III à Caylus et à Maugiron qui avaient succombé. Chaque page de l’Estoile témoigne du mépris sans exemple où était tombé le monarque. Une autre prétention de sa politique était de détruire l'influence de la Ligue en se montrant plus catholique qu’elle, et en faisant devant les peuples le continuel étalage de ses pratiques de dévotion. II était parvenu à rattacher à ses intérêts un religieux de l'ordre des Feuillants, le P. Bernard, qui dans ses sermons ne cessait de représenter le roi comme un modèle de sainteté, il avait gagné de même, en le prenant pour
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son confesseur, le jésuite Edmond Auger, un des prédicateurs dont la voix avait le plus puissamment remué Paris dans les journées qui avaient précédé la Saint-Barthélemy. On le voyait, en outre, dans son palais, s'entourer de moines, courir à leurs sermons dans toutes les églises, et se mêler à leurs processions, portant, comme eux, le capuce sur la tête, le cilice autour du corps et le rosaire pendu à la ceinture. Tout cela, selon la judicieuse remarque de Davila, eut pu lui être profitable, s’il y eût rnis de la suite et de la persévérance ; « mais il passait de la dévotion aux excès de la mollesse, et de l’oisiveté à la dissolution. » Au sortir même de ces démonstrations religieuses, il ne craignait pas de se montrer dans les bals, paré, fardé, parfumé, chargé de bijoux comme une femme; ou bien il allait avec ses mignons scandaliser Paris de ses mascarades nocturnes, et porter dans les maisons de quelques honnêtes bourgeois le trouble et le déshonneur. Il est difficile de savoir s’il y eut réellement un dessein politique dans l'institution de l’ordre du Saint-Esprit, qui fut vers cette époque (décembre 1578) fondé par Henri III. Plusieurs historiens y ont vu un nouveau moyen imaginé pour dissoudre les éléments de la Ligue. A les entendre, Henri ne prétendait à rien moins qu'à raviver la féauté des anciens temps, et à s’attacher ceux qui entreraient dans son ordre par le nœud sacré de la fraternité chevaleresque. Le cordon du Saint-Esprit était, dans sa pensée, un lien pour enchaîner la fidélité douteuse, en même temps qu’une récompense pour honorer le dévouement; et
il crut très-habile d’en décurer les princes lorrains et les chefs des politiques, aussi bien que ses plus chers favoris. C’était attribuer à la religion du serment une autorité qu’elle n’avait plus à la cour des Valois. L’ordre institué par Henri III ne fit que remplacer, avec le prestige de la nouveauté, celui de Saint-Michel, tellement avili qu’on l’appelait le « cordon à toutes bêtes. »
Il ne se passa pas longtemps avant que le duc d’Anjou, avec son esprit remuant et les grands domaines que lui avait donnés le traité de Bergerac, commençât à inquiéter son frère. 11 y avait guerre déclarée entre Bussy d’Amboise, le favori de Monsieur , et les mignons du roi ; la reine de Navarre, la spirituelle et scandaleuse Marguerite, affichait en outre pour le plus jeune de ses frères une préférence qui excitait la colère jalouse de Henri 111. Elle fil évader du Louvre (14 février 1578) Monsieur, qui s’y trouvait dans une sorte de prison. Cette fois encore Catherine, malgré sou âge, fut obligée de courir à Angers auprès du fugitif, pour le supplier de ne pas renouveler la guerre civile. Telles n’étaient point les intentions du duc d’Anjou : sa mère et son frère furent trop heureux d’apprendre que ses ambitions étaient toutes tournées au dehors ; il ne prétendait qu’être libre de courir la double aventure de son mariage avec la reine Elisabeth et de la souveraineté des Pays-Bas.
On ignore si Elisabeth eut jamais l'intention réelle d’épouser ce jeune prince; ce qu’il y a de certain, c’est qu elle affectait pour lui un tendre intérêt, et
donnait à ses espérances un manifeste encouragement; c’est qu’elle entra avec la cour de France dans une négociation matrimoniale qui dura plus de deux ans, et eut jusqu’au dernier moment les plus sérieuses apparences. Il était permis au duc d’Anjou de s’y tromper. Aux Pays-Bas, les événements ne semblaient pas lui offrir des chances moins favorables. Don Louis de Réquesens, qui avait remplacé en 1573 le duc d’Albe dans le gouvernement de ces contrées, n’avait pas mieux réussi que lui à les faire rentrer sous 1 obéissance de Philippe II ; mort bientôt à la peine, il avait eu pour successeur le vainqueur de Lépante, don Juan d Autriche, qui était arrivé pour voir la confédération catholique des provinces belges s’allier par le traité de (îand aux calvinistes de la Hollande et de la Zélande ^8 novembre 1576). Don Juan trompa un moment les Etals catholiques par les dehors d’une feinte modération; mais, avec les renforts qui lui furent amenés par le prince de Parme Alexandre Farnèse, il revint aux mesures de violence, et ce fut alors que quelques seigneurs belges appelèrent à Bruxelles l'archiduc Mathias , le second des ûls de Maximilien II, pendant que le prince d’Orange invoquait les secours de 1 Angleterre, que la Noue était envoyé par le roi de Navarre à Mons avec un corps de huguenots français, et que Bussy d’Amboise obtenait à Anvers, pour le duc d’Anjou, son maître, le titre de protecteur de la liberté des Pays-Bas (août 1578). Il ne fallait pas s’attendre qu’un prince du sang des Valois, qu’un fils de Catherine de Médicis, comprît ce que lui demandaient des peuples qui le
conviaient à la défense de leur indépendance : le duc d’Anjou courut aux Pays-Bas avec le fol empressement d’une ambition vulgaire (10 juillet 1578), et, après y avoir guerroyé pendant quelques mois, n’en rapporta ni profit, ni honneur (janvier 1579). Les événements ne tardèrent pas à lui donner un rôle de quelque importance à jouer dans le royaume.
La paix de Bergerac n’était observée fidèlement par aucun des deux partis. A l’explosion continuelle des passions religieuses sur mille points du territoire, se joignaient les habitudes de licence militaire prises pendant dix-huit ans de guerre, et ce n’étaient de part et d’autre qu’agressions locales, surprises de châteaux et actes de brigandage, comme au temps des grandes compagnies. Le Languedoc était surtout le théâtre de ces violences. Tout à côté se tenait la petite cour de Nérac, où les ministres protestants s’efforcaient vainement de faire prévaloir leur austère influence sur celle de la reine de Navarre, que Catherine avait reconduite à son mari. Selon l’énergique expression de d’Aubigné, « l’aise y avait amené les vices, comme la chaleur les serpents; la reine de Navarre avait dérouillé les esprits et fait rouiller les armes. » Catherine, experte à mener de front les intrigues les plus diverses, travaillait sous main, au milieu des frivoles amusements de la galanterie, à refaire le roi de Navarre catholique, dans l’intérêt du droit de succession de ce prince à la couronne. Effort prématuré ! Tout ce qu’elle put obtenir fut de faire taire les mécontentements des huguenots par un traité explicatif de celui de Bergerac, qui accrut le nombre
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de leurs places de sûreté (28 février 1 579). Mais sou patient travail pour assurer le maintien de la paix fut déconcerté bientôt par celui même en faveur de qui elle se donnait tant de soucis et de fatigues. Henri III, par une lettre dans laquelle il dénonçait à son beau-frère les infidélités de la reine Marguerite, mit en rumeur la ville de Nérac, et au milieu de l’indignation que cette noirceur avait excitée contre lui, il suffit de quelques intrigues de femmes pour rallumer un incendie dont les matériaux étaient toujours prêts à s’enflammer. Celte guerre, dont les motifs étaient si puérils, prit le nom étrange de guerre des amoureux. Que les huguenots étaient loin du temps de Coligny ! Il faut dire toutefois à leur honneur que leur parti ne s’engagea pas tout entier dans cette folle prise d’armes, et que la Rochelle en particulier demeura immobile. Ce fut le roi de Navarre qui, en assiégeant Cahors, donna le signal des hostilités. Il montra à ce siège des qualités guerrières qui ne s’étaient pas encore révélées chez lui. Cahors fut pris, mais ce fut le seul succès des réformés dans toute la campagne. La Fère, leur place d’armes de Picardie, leur fut enlevée par le maréchal de Matignon; le prince do Condé, après être allé vainement demander des secours en Allemagne, ne rencontra que des revers en Dauphiné et en Languedoc; le vicomte de Turenne ne remporta d’autre avantage que celui de faire quelques ravages dans la campagne de Toulouse, et le roi de Navarre, après avoir ajouté la prise insignifiante de quelques petits châteaux à celle de Cahors, se vit canonné dans Nérac par le maréchal de
Biron (septembre). Ce lut alors que le due d’Anjou intervint, comme médiateur officieux, entre le roi son frère et les huguenots; il se rendit en Périgord, avec sa mère, pour y faire des ouvertures pacifiques aux deux partis en armes, et il eut l’honneur de leur faire signer le traité de Fleix le 26 novembre 1580. Les conditions n’en étaient autres que celles de la paix de Bergerac, sauf quelques mesures concertées pour en mieux assurer l’exécution. La France y gagna cinq années de repos, mais d’un repos semblable au sommeil de la fièvre, prélude d’agitations plus violentes que toutes celles qui avaient précédé.
Iæ duc d’Anjou cependant n’avait montré tant d’empressement à rendre la paix au royaume que pour ménager de meilleures chances aux projets avortés de son ambition. Entre son retour de Flandre et son œuvre de médiation, au mois d’août 1579, il était allé soutenir en personne sa brigue auprès de la reine Elisabeth, et s'il n’avait pu l’amener à rien conclure, il avait su néanmoins lui plaire et lui faire approuver ses prétentions sur les Pays-Bas. Monsieur n’eut plus d’autre pensée dès lors que de rendre Henri III favorable à ses vues de mariage et de conquête. Henri n’aimait point son frère, et se souciait peu de se compromettre pour lui avec Philippe II; mais la haine et la crainte que, d’autre part, lui inspiraient les Guises, le déterminèrent «à ne point mettre obstacle à la fortune du duc d’Anjou. Au mois de juin 1581, une ambassade solennelle alla, au nom du roi de France, demander pour Monsieur la main de la reine. d’Angleterre, et Monsieur fut, peu de mois après, appelé
lui-même à Londres pour achever la négociation (novembre 1581). Sa galanterie passionnée parut gagner le cœur d’Élisabeth ; on vit la t'ierge reine, à l’âge de quarante-huit ans, passer son anneau au doigt du jeune prince, en signe de sa foi qu’elle lui engageait, et faire plus peut-être en lui assurant le libre exercice de sa religion par les articles dressés à l’avance de leur convention matrimoniale. Tout semblait succéder au gré des espérances ambitieuses du duc d’Anjou. Les provinces septentrionales des Pays-Bas, sous leur glorieux titre de Provinces-Unies, venaient de se déclarer indépendantes, et le même acte qui proclamait la déchéance de Philippe II avait conféré les droits de la souveraineté à François de Valois, frère du roi de France (26 juillet 1581). Une fois son mariage célébré, le duc d’Anjou, après s’être assis à rèté d’Élisabeth sur le trône d’Angleterre, comptait aller prendre possession de cette souveraineté depuis si longtemps convoitée des Pays-Bas. Mais la politique Élisabeth, au moment de prendre un engagement irrévocable, écouta moins les faiblesses de son cœur que l’opinion du pays qu’elle gouvernait; Henri III, en refusant de conclure avec elle un traité d’alliance offensive et défensive contre l’Espagne, lui fournit un motif plausible de retirer sa parole. Monsieur repassa alors la mer (février 1 582) et alla se montrer à Anvers, à Bruges et à Gand. avec les titres de duc de Brabant' et de comte de Flandre, titres pompeux auxquels répondait peu la réalité de son pouvoir. Sans le prince d’Orange, qui, avec un patriotique désintéressement, l’assistait de ses conseils et le cou-
vrait de sa popularité, il eût succombé dès le premier jour sous la rude tâche de disputer les Pays- Bas au successeur de don Juan , Alexandre Farnèse , le plus habile politique et le plus grand capitaine que Philippe II eût appelé jusqu’alors au gouvernement de ces contrées.
Henri 111 avait laissé faire son frère, se bornant à ne lui prêter ostensiblement aucun secours; politique courte et imprévoyante, par laquelle il irritait tout autant Philippe II qu’il l’eût fait en lui portant des coups plus directs et plus décisifs. Mais, dans sa molle et aveugle insouciance, il semblait s’occuper peu de ces graves intérêts de sa couronne : on l’eût dit possédé d’un véritable esprit de vertige, à le voir provoquer à plaisir les mécontentements populaires en élevant plus haut que jamais l'insolente fortune de ses mignons. Deux jeunes gentilshommes étaient alors en possession de toute sa faveur, dignes l’un et l’autre de se pousser par une meilleure voie dans le monde Anne de Joyeuse, sire d’Arques, était fils du lieutenant général du roi en Languedoc ; Bernard Nogaret, sire de la Valette, descendait du trop fameux légiste de Philippe le Bel. Revenus l’un et l'autre du siège de la Fère avec une blessure , le roi ne trouva pas qu’il y eût pour leur bravoure d’assez éclatants honneurs, d’assez magnifiques récompenses. Afin de les rapprocher autant qu’il se pouvait de la condition royale, il leur donna pour femmes les deux soeurs de la reine, Marguerite et Christine de Vaudemont, avec la dot des filles de France. Il les créa en outre ducs et pairs, l’un sous le titre de duc de Joyeuse.
l'autre sous celui de duc d’Kpernou, ordonnant que leurs pairies primassent toutes celles dont les titulaires n’étaient point princes du sang ou princes de maison souveraine. Le murmure était universel contre « ces champignons de cour en une nuit poussés; » on s’indignait surtout de les voir insulter par leur train de roi à la misère publique. Jamais peutêtre le pouvoir royal n’avait mis à l’épreuve la patience des peuples par une succession de mesures financières aussi iniques et aussi vexatoires, décrétées pour un but aussi misérable : ce notaient que lettres de jussion adressées au Parlement, que lits de justice tenus par le roi pour contraindre l’enregistrement des édits bursaux ; et le chancelier Birague ne craignait pas de proclamer que ces édits étaient injustes, mais qu’ils étaient nécessaires. L’Estoile consigne avec une exactitude minutieuse dans son journal la longue série de ces exactions royales et le progrès menaçant du mécontentement qu elles causaient. Henri n’en prenait aucun souci; sans postérité et sans espérance d’en avoir, il vivait, selon la remarque très-juste d’un de nos historiens', à la façon de ces usufruitiers égoïstes qui dévorent revenu et capital, n’ayant cure de ce qui adviendra après eux. C’était faire beau jeu à Philippe II, à qui l’on avait fourni plus d’un grief contre la couronne de France, et qui n’en avait pas besoin, du reste, pour étendre sur elle ses vues ambitieuses.
Le roi catholique n’avait pas seulement à se plain-