CHAPITRE IX
SUITE ET PIN DU RÈGNE DE HENRI lit (1584-1589).
La question du droit héréditaire d’un prince hérétique au trône de saint Louis était moins simple poulies Français du seizième siècle qu’elle ne l a paru au plus grand nombre de nos historiens, soit monarchiques, soit philosophes, des siècles suivants. Si le principe de la succession de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, en vigueur depuis six cents aus, faisait du roi de Navarre le légitime et incontestable héritier de la couronne, sa religion lui interdisait cet héritageen vertu d’un autre principe antérieur etsu|iérieur au premier. Suivant la croyance commune de ce temps, c’était Fonction royale, c’était le serment du sacre qui conféraient au monarque la plénitude de son droit, sa véritable légitimité; Clovis à Reims avait marié indissolublement la royauté française à la religion catholique, et rien n’était venu jamais altérer dans son cours cette constante unité de la tradition nationale. D’après ce principe, qui régnait avec la souveraine autorité d’un dogme sur les consciences, le roi de Navarre, tant qu’il était hors du giron de l’Eglise, n'avait à succéder au trône qu’un titre in-
complet et invalide. Converti, sa légitimité lui revenait tout entière; mais tant qu'il n’aurait point lait ce pas décisif, quelques politiques, pour qui l’intérêt de l'État passait avant celui de la religion, pouvaient bien en faire leur roi, jamais il ne serait celui de la nation. 11 est donc vrai de dire qu’au moment critique dont nous parlons, la Ligue, au lieu d’être ce qu’en ont voulu faire les historiens que nous désignions tout à l’heure, une vaste intrigue, un grand coup de parti , fut un acte spontané de la conscience nationale. 11 y a seulement une distinction profonde à établir entre la majorité loyalement catholique et française, qui voulait garder la foi de saint Louis sans rejeter sa race, et la minorité factieuse qui, s’étant faite espagnole ou lorraine, prétendait à tout prix écarter les Bourbons du trône.
On a vu par le complot de Salcède comment Philippe 11, défenseur sincère, mais toujours intéressé, de la foi catholique, cherchait dans la Ligue un moyen d’assurer et d’étendre en Europe sa vaste domination. Les Guises mêmes n’étaient pour lui que des instruments de ses desseins ambitieux. Redevenu vainqueur, sinon maître, aux Pays-Bas par la supériorité militaire du prince de Parme, délivré de la patriotique résistance de Guillaume le Taciturne par le crime de Balthazar Gérard (juillet 1584), il voyait venir pour 1 Espagne l’inévitable nécessité d’un combat corps à corps avec l’Angleterre, et, dans cette lutte suprême et décisive contre l’hérésie, il aspirait à entraîner avec lui la France, asservie à sa politique, il est impossible de ne pas reconnaître un caractère
de triste mais imposante grandeur chez ce monarque qui , depuis plus de vingt années immobile dans sa solitude de l’Escurial, pesait plus sur l’Europe que ne l’avait jamais fait son père avec toute sa redoutable activité. Le travail de son cabinet, avec ses pratiques de dévotion, remplissait toute la \ ie de Philippe II. Ce qu’on a dit de Louis XIV, qu’il fut pendant cinquante ans roi absolu à la sueur de son front, est bien autrement vrai de Philippe II, le despote le plus affairé, le plus entouré de papiers, le plus lisantet le plus écrivant qui fut jamais. Ses intrigues couvraient toute l’Europe, et lui-même et lui seul en tenait tous les fils. Une portion considérable de ses trésors du Mexique et du Pérou était consacrée au systèe gigantesque de corruption et d’espionnage qui lui donnait partout des agents, au Vatican comme à Windsor, dans les cabarets de Paris comme dans l’oratoire de Henri III. Rassuré, au fond de sa conscience, sur les moyensqu’il employait par le but vers lequel il tendait avec autant de sincérité que de persévérance, il était parvenu à identifier dans sa pensée ses intérêts propres avec ceux de l Église, et il ne se faisait pas plus de scrupule de l’opprimer pour la servir que d’opprimer ses peuples pour mieux assurer leur salut. L’Espagne, courbée et silencieuse sous sa main, admirait en lui le roi catholique par excellence, et la bienheureuee Thérèse ne parlait de lui que pour l’appeler « notre saintroi, » tandis que l’Europe protestante empruntait aux Écritures, pour le lui infliger, le surnom odieux de « démon du Midi. » Etchose remarquable, aujourd’hui, après trois siècles, Philippe II fait encore l’orgueil de
son pays, comme l’un des représentants les plus fidèles du génie national, de même que sa grande ennemie, l aitière et hypocrite Élisabeth, personnifie glorieusement, dans le souvenir du peuple sur les aïeux de qui elle a régné, le génie de l’Angleterre.
On s’explique aisément que l’ingéranec continuelle et patente de Philippe II dans les affaires de la France ail fait regarder la Ligue comme son ouvrage, et ait dérobé aux observateurs prévenus ou superficiels l’origine et le caractère véritables de cette grande association des catholiques du royaume. Le roi de Navarre, avec sa merveilleuse clairvoyance, ne se trompa point sur la portée de ce mouvement national. Il se sentit du même coup rapproché et éloigné du trône. Aussi, lorsque Henri 111, qui ne l’aimait pas, mais qui aimait encore moins le roi d’Espagne et les Guises, lui envoya le duc d’Kpernon pour le presser de rentrer au sein de l’Église catholique, il y eut dans l’esprit du Béarnais un long combat et de sérieuses perplexités. Il finit par refuser; non qu’une conviction réfléchie et profonde l'attachât au calvinisme, mais, comme nous l’avons déjà dit, il lui répugnait de rompre par pure politique les engagements d honneur qui le liaient au parti dont il était le chef. La réponse rapportée au roi par d’Épernon, fut l’offre que lui faisait le roi de Navarre de son assistance et de celle des huguenots contre ses ennemis. Cette offre n’était qu’un péril de plus pour Henri lil. Lorsqu'il fut connu, en effet, que l’héritier présomptif de la couronne persistait à demeurer hérétique, il n’y eut qu’un cri parmi tout ce que la France avait île zélés m 24
catholiques pour que L accès du trône lui fût fermé, et de cette fermentation religieuse la Ligue sortit armée sur tous les points du royaume. 11 ne faut pas voir là, comme on l'a prétendu de nos jours, une combinaison d’éléments démocratiques qui se forma en opposition à la gentilhommerie protestante; pas davantage n’y faut-il voir un corps organisé et mû, comme d’autres l’ont imaginé, par des princes et des seigneurs : ce qui fit lu puissance irrésistible de ce premier mouvement de la Ligue, c est qu’il fut spontané et entraîna également toutes les parties de la population. A Paris, pour emprunter une expression de notre langue moderne, les cadres de l’armée de la Sainte-Union existaient depuis 1570 : marchands et artisans, gens du Parlement et de l’Université, s’y enrôlèrent alors en foule avec autant de secret que de rapidité. Les curés des paroisses étaient les promoteurs les plus actifs et les plus influents de l’association ; mais les cinq membres qui en furent les premiers chefs, Compans, Crueé, Lachapelle-Marteau, Louchart et Bussy-Leclerc appartenaient tous à la bourgeoisie. Au commencement de l’année 1585, il n y avait guère de villes de quelque importance, surtout au centre du royaume, qui n’eussent suivi l exemple de Paris, et où la Ligue n’eût sa milice assermentée, enrégimentée et prêle à agir. On n'attendait que le signal. C était d’en haut qu'il devait partir, et les intérêts de la religion n’allaient pas être les seuls à entrer en jeu dans le grand déchirement de la France.
Le 31 décembre 1584, un traité secret fut signé au château de Joinville entre les princes lorrains, le
Commandeur de Taxis, chargé des pouvoirs du roi catholique, et le sire de Maineville, agent du cardinal de Bourbon. Le duc de Guise, soit qu’il n’envisageât pas encore d’un œil bien assuré le but suprême de son ambition, soit qu’il voulût seulement le dissimuler, avait persuadé à ce vieux et faible prélat de réclamer pour lui le droit de succession dont était censé déchu son neveu, le roi de Navarre, et il avait fait accepter de Philippe II et des chefs de la Ligue ce fantôme d’héritier légitime, qui ne pouvait guère tarder à ouvrir la porte à l’usurpation. U y eut donc accord entre le cardinal de Bourbon, les Guises et le roi d Espagne, à l'effet d'exclure du trône tous princes hérétiques ou fauteurs d’hérésie, et de poursuivre, avec ou sans la permission de Henri III, l’anéantissement immédiat du parti huguenot. Ce traité resta d’abord secret; on eut soin seulement de le faire approuver à Rome. Mais une circonstance survint bientôt qui fit cesser tout le mystère. Les États généraux des Provinces-Unies, pressés par les armes victorieuses d Alexandre Farnèse, s’étaient déterminés non plus à réclamer simplement la protection du roi de France, mais à reconnaître son entière souveraineté. Des ambassadeurs hollandais se rendirent à Paris pour traiter de celte grande affaire, et Henri 111 les reçut en audience solennelle, malgré les protestations hautaines de l'envoyé de Philippe U, D Bernardin de Mendoza (12 février 1585). Le roi n’accepta point leur offre, se contentant de les renvoyer et de les recommander à la reine d'Angleterre; mais c’était assez qu'il leur eût ouvert les portes de
son palais et leur eût donné quelques marques de sympathie, pour que les signataires du traité de Joinville éclatassent sans plus garder aucune mesure. Le 1er avril fut publié un manifeste, qui proclamait à la face du ciel leur association et le but ostensible qu’elle se proposait. Ce document portait le nom seul du cardinal de Bourbon; c’était lui qui, en qualité de premier prince du sang, annonçait la grande prise d’armes préparée dans tout le royaume « pour que la sainte Église de Dieu fût réintégrée en la vraie et seule catholique religion, » protestant d’ailleurs de sa soumission au roi, aussi bien que de celle de tous, ses associés, sitôt qu’il « auroit plu à Sa Majesté de faire cesser le péril qui menacoit la ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien. » Une liste de ce que la Ligue comptait de principaux adhérents nonseulement en France, mais parmi les princes catholiques de l'Europe, fut répandue en même temps que le manifeste, et I on vit soudain s’accomplir, en sens contraire, ce qui était arrivé lors de la première levée de boucliers des réformés en 1 562. Le drapeau de la sainte Union en quelques semaines flotta dans la plus grande partie du royaume. Marseille, Bordeaux et Toulouse furent maintenues par leurs gouverneurs dans l’obéissance du roi ; mais Mandelot, qui commandait à Lyon, donna cette puissante cité à la Ligue. Le duc de Guise entraîna la Champagne et la Picardie presque tout entières, le duc d’Elbeuf la Normandie, le duc de Mercœur la Bretagne; Bourges suivit l'impulsion de son gouverneur la Châtre, Orléans celle de d’Entragues, Dijon celle de Guillaume
de Tavannes, et à la suite de ces villes, une foule d’autres de moindre importance se levèrent en armes pour répondre à l’appel que leur faisait le manifeste.
Henri III, à demi informé du traité de Joinville, avait ri d’abord des prétentions du vieux cardinal à lui succéder; puis, afin de mieux assurer sa personne contre le péril de l’assassinat, il avait institué sa garde des Quarante-Cinq , plus occupé peut-être de l’habillement qu’il leur destinait que des garanties de fidélité qu’il exigeait d’eux. Mais il reconnut bientôt qu’il y avait pour lui de bien autres dangers à craindre, quand il vit la moitié du royaume soulevée contre son autorité. Ses perplexités devinrent grandes alors. Il ne pouvait plus compter sur sa mère, qui spéculant, elle aussi, sur l'héritage de son fils, était entrée dans les menées des chefs de la Ligue, et se faisait l’étrange illusion de croire qu’elle saurait diriger, au gré de ses calculs, ce formidable déchaînement des passions religieuses et populaires. Des deux favoris du roi, l’un, Joyeuse, qui avait une alliance de famille avec les Guises, travaillait à le réconcilier avec eux, et venait en aide à l’influence de Catherine de Médicis. Le duc d’Kpernon, lié avec les politiques et violemment attaqué dans les écrits de la Ligue, poussait, au contraire, Henri 111 vers les huguenots. C’était lui qui lui avait dicté sa conduite avec les ambassadeurs hollandais, aussi bien que la réception solennelle faite au comte de Warwick, envoyé par Élisabeth pour porter au roi l’ordre de la Jarretière (28 février). Il eût voulu que Henri ne repoussât pas les avances du Béarnais, qui déclarait
se mettre à la disposition du roi son seigneur contre les ennemis de sa couronne. En même temps, il s’efforçait de rassurer le monarque, en lui montrant son pouvoir reconnu encore dans plusieurs des grandes villes, ses troupes supérieures en nombre à celles de l’Union et commandées par les maréchaux de Biron, d’Aumont et de Matignon, les meilleurs hommes de guerre du royaume; la victoire enfin assurée, s’il prenait une énergique offensive. Et quelques succès partiels obtenus par des détachements de l’armée royale venaient à l’appui de ses conseils. Mais l’énergie que d’Épernon demandait à son maître n’était plus possible à cette âme énervée : son orgueil blessé éclatait parfois en de violents accès de colère; parfois il gémissait avec une secrète amertume d en être venu par sa faute à voir son autorité impunément menacée par les ligueurs et sa religion par les huguenots; ce jugement triste et vrai qu’il porte sur luimême se trouve dans une lettre qu’il écrivit quelques mois avant cette époque à son secrétaire d État Villeroy. Il n’en devint toutefois ni plus êérieux, ni plus digne dans sa conduite1, et comme il n’avait cessé depuis dix ans de capituler avec l’hérésie, il capitula alors avec la Ligue. Il remercia les huguenots de leur fidélité, mais en refusant l'appui qu’ils lui offraient; il répondit au manifeste du cardinal de Bourbon, mais en accusé qui se justifie; il fit quelques armements, mais en vaincu qui n aspire qu’àob-
1. Témoin la ridicule passion dont il se prit alors pour le jeu de biiboquel qui tenait d'être invonté (août 1585).
tenir les honneurs de la guerre. Le T juillet 1 585, dans des conférences qui eurent lieu à Nemours, Catherine de Médicis souscrivit, au nom de son fils, à l’impérieux ultimatum des chefs de l’Union, en vertu duquel une guerre à mort allait être déclarée à l'hérésie. Les vainqueurs ne se contentèrent pas de cet engagement contracté par le monarque avec la majorité catholique de ses sujets; ils stipulèrent pour eux-mêmes que leurs troupes passeraient à la solde du trésor royal, et que toutes leurs avances leur seraient remboursées; à chacun deux, en outre, devaient être concédées des places de sûreté, ainsi qu’une garde à pied et à cheval payée par le roi. Henri III s engageait enfin, ce qu’il fit quelques jours après (18 juillet), à porter lui-même au Parlement l’édit par lequel étaient révoquées toutes les concessions antérieurement faites à ceux de la religion prétendue réformée.
Ici encore, au lieu d’écouter les plus sages de ses conseillers, qui le pressaient de disputer aux Guises leur popularité, en marchant d’un pas ferme à la tête de la Ligue contre l’hérésie, le faible monarque ne sut qu’hésiter et trahir à chaque pas son mécontentement contre les mesures qu’il était contraint de prendre. Il écrivit au roi de Navarre pour l’inviter derechef à se convertir, et lui redemander les places que les derniers traités avaient mises aux mains des huguenots. Quelle différence entre sa conduite et celle que tint alors le Béarnais 1 Ce prince, selon le récit qu’il en fit lui-même à son historiographe Mathieu, ressentit un tel saisissement du traité de Nemours, que la moitié de sa moustache en blanchit. Mais,
malgré la répugnance douloureuse qu’il éprouvait à rentrer dans la carrière sanglante des guerres civiles, malgré les craintes qu'il concevait pour son parti dans une lutte trop inégale, le découragement n’approcha point de son âme, et il s’apprêta à faire tête à l’orage avec une constance inébranlable. Sa lettre à Henri III, rédigée par Duplessis-Mornay, fut aussi adroite et mesurée qu’elle était ferme et digue; c'était son manifeste qu’il adressait à la France en réponse à celui de son oncle, le cardinal. Ce qu'il prétendait, avant tout, c'était de réduire le grand mouvement, d’où était sortie la sainte Union, à une intrigue des princes lorrains. En démasquant leur ambition et affectant en même temps de rassurer les catholiques sur leurs intérêts de conscience, il s’efforcait d’attirer à lui le parti des politiques. Il réussit auprès de Damvillc, devenu, par la mort de son frère, chef delà maison de Montmorency : ce puissant seigneur se déclara par un acte public pour le maintien de la tolérance religieuse et pour les droits de succession du roi de Navarre, tout en protestant être aussi bon catholique que les Guises (10 août). Mais un coup plus redoutable, que ceux qui étaient partis jusqu’alors du camp de la Ligue, vint bientôt atteindre le Béarnais. Le grand pape Sixte V, depuis quelques mois assis dans la chaire de saint Pierre, avait d’abord blâmé, comme un acte de rébellion, la prise d’armes de la Ligue; mais, dès que le traité de Nemours l’eut légitimée, il n’hésita plus à fulminer contre le roi de Navarre et le prince de Coudé la bulle d’excommunication préparée par son prédéces-
seur. Le langage de cette huile était aussi absolu et aussi menaçant qu’il eût pu l’être cinq siècles auparavant dans la bouche de Grégoire VU; les deux princes étaient déclarés non-seulement indignes de succéder au trône de France, mais déchus de tous leurs royaumes , principautés et seigneuries , avec interdiction à leurs serviteurs ou sujets de leur rendre aucune obéissance (9 septembre 1585). Loin de fléchir sous ce coup, le Béarnais protesta fièrement contre la sentence pontificale, et Rome étonnée lut affichée aux portes du Vatican, cette protestation qui, malgré ses termes peu respectueux, excita, diton, moins de ressentiment chez le pape, qu elle ne lui inspira d’estime pour l’audacieux réfractaire (6 novembre).
En même temps, le roi de Navarre commença avec autant de sang-froid que d’activité ses préparatifs de guerre. 11 appela aux armes tous ses coreligionnaires, n’entendant pas les réunir en une seule armée, pour tenir la campagne contre les troupes royales, mais conviant chaque chef à se fortifier, à se défendre dans ses cantonnements. A plusieurs reprises déjà, il avait représenté à la reine Elisabeth le péril qui s’approchait d’elle, et l'avait pressée d’opposer une ligue protestante à la ligue catholique. 11 renouvela auprès d’elle alors ses instances : « J’attends, Madame, lui écrivit-il, de l’arnitié et bonne volonté qu’il vous a plu me promettre, le prompt secours qui m’est nécessaire pour soutenir les efforts qui se présentent; car aussi Votre Majesté tenant le premier lieu en cette cause, je me propose d’être comme votre capilaine-
général contre les ennemis communs. « Les mêmes démarches étaient faites en Allemagne auprès des princes luthériens, et leur assistance invoquée dans la lutte qui allait s’ouvrir. C’est à partir de cette époque que se montre sur le théâtre de l’histoire, avec tout son génie et ses qualités héroïques, celui qui promet à la France le grand roi Henri IV.
Pendant ce temps, le puissant corps de la I.igue, composé surtout de la bourgeoisie des villes, mettait une lenteur extrême à se mouvoir. Henri III, toujours exécutant à contre cœur le traité de Nemours, ajoutait à cette lenteur par des retards calculés, et par le soin qu’il avait de confier le moins possible aux Lorrains les commandements importants. Il ne put refuser au duc de Guise celui des troupes qui devaient arrêter les Allemands à la frontière orientale, non plus qu’à Mayenne celui de l’armée opposée en Guyenne au roi de Navarre; mais partout ailleurs les opérations de la guerre étaient conduites par des capitaines investis de sa confiance personnelle, d’Épernon en Provence, Joyeuse en Languedoc, Matignon et Biron dans les contrées entre la Loire et la Garonne. II en résulta pour les huguenots plus de facilité à se défendre qu’ils n’eussent osé l’espérer; malgré l’échec considérable essuyé devant Angers par le prince de Condé, ils se soutinrent dans les provinces occidentales, et le Béarnais, avec quatre mille hommes, tint tête devant la ville de Nérac aux troupes de Mayenne que Henri III affectait de laisser sans renforts. Sur tous les autres points, la guerre mollement faite n’eut pas de résultat plus décisif. C’était un jeu péril-
leux pour Henri III de trahir de la sorte la Ligue à laquelle il s’était livré, et déjà on commençait à ne le point ménager dans la guerre de pamphlets allumée alors entre les huguenots et les ligueurs. Peut-être fut -ce la crainte d’avoir trop dévoilé le secret de sa politique, qui dicta au roi sa réponse hautaine et provoquante aux ambassadeurs des électeurs de Saxe et de Brandebourg, et des autres princes luthériens de l’Empire, venus pour plaider devant lui la cause de leurs coreligionnaires de France. Il les renvoya pleins de colère, et déterminés à pousser contre lui le cri de guerre en Allemagne (octobre 1586). Par la plus étrange des inconséquences, cette démarche hasardeuse, qui servait trop bien la Ligue, fut suivie d'une autre toute contraire, dont l’efTet fut d’éveiller contre le roi les soupçons et les fureurs des meneurs de l’Union à Paris. Henri résolut de tenter un nouvel essai de négociation avec le Béarnais, encore que placé sous le poids de 1 anathème pontifical, et il lui envoya sa mère avec le due de Nevers, pour lui offrir la paix. C’était toujours à condition qu’il changeât de religion. Le roi de Navarre répondit encore à cette proposition par un refus, et au terme de leur troisième entrevue, Catherine de Médicis put s'apercevoir qu’elle avait affaire à un interlocuteur contre lequel toutes les ressources de sa diplomatie étaient désormais impuissantes : « Ne nous rendrez-vous le repos? lui dit-elle. — Ce n’est pas moi, lui réponditil, qui vous empêche de coucher dans votre lit, e’est vous qui m’empêchez de coucher dans le mien : le repos est le plus grand ennemi de votre vie. » Et à
ces paroles si amères, si peu conformes à la courtoisie habituelle de son langage, il en ajouta une dernière plus dure et plus méprisante encore, pour repousser le grossier appât que Catherine était venue lui offrir, en amenant avec elle <■ lescadron volant de ses filles d'honneur » (décembre 1586). La reine mère retourna déçue et humiliée vers son fils, qui, sans argent et sans crédit, se trouvait enchaîné à la fatale nécessité de continuer la guerre.
Alors retentit en Europe, comme un coup de tonnerre, l’affreuse nouvelle du supplice de Marie Stuart (18 février 1587). Il y avait dix-neuf ans que l’infortunée reine d’Écosse était prisonnière d’Élisabeth, et . sa beauté, ses malheurs, son invincible attachement à la foi catholique n’avaient cessé de lui donner des partisans déterminés à tenter, à tout prix, sa délivrance. De là une succession de complots, toujours découverts, toujours punis, et aigrissant de plus en plus contre elle la haine de sa puissante et implacable rivale. Walsingham, sur qui reposait le soin de protéger les jours menacés d Élisabeth, se lassa de cette lutte continuelle contre des ennemis sans cesse renaissants, et il prépara de ses propres mains un piège dans lequel il était assuré de faire tomber l’auguste captive. Marie Stuart, prévenue d’être entrée dans la conjuration de Savage et de Babington, fut condamnée à mort par une haute cour de quarantedeux commissaires spécialement choisis pour être ses juges (26 octobre 1586). Près de quatre mois se passèrent durant lesquels l’hypocrite Élisabeth tint en suspens l’exécution de la sentence : elle voulait
que le vœu de sou parlement, celui de son peuple, celui-même des princes protestants, ses alliés, parussent faire violence à ses irrésolutions. Henri 111 profita de ce délai pour envoyer auprès d'elle l’un de ses secrétaires d État, Pomponne de Belliêvre, chargé de faire valoir en faveur de la reine douairière de France, le principe si important à maintenir de l'inviolabilité des tètes couronnées. Belliêvre ne fut point écouté. La fin courageuse et pieusement résignée de Marie Stuart ajouta à l’horreur inspirée par son supplice; victime immolée au fanatisme, autant qu’à la politique, elle eut le droit de dire sur l’échafaud, qu elle mourait pour la foi catholique, et si quelques taches avaient obscurci sa vie, elles disparurent dans l’auréole de son martyre. Qu’on juge de l'impression produite en France par celte tragique destinée d’une princesse, dont le souvenir y était si présent et si cher! Les passions populaires s’exaltèrent contre l’hérésie à un degré qu’il est impossible de décrire, et les Guises, dans la douleur que leur causait la mort de leur infortunée parente, n’oublièrent pas les intérêts de leur politique. Ce ne fut point de leur faute si la France ne prit point pour elle le défi qu’Élisabeth avait jeté à Philippe II avec la tête sanglante de Marie Stuart; du moins laissèrent-ils la multitude égarée accuser Henri III de complicité avec la reine d’Angleterre, et le conseil des Seize, qui dirigeait la Ligue à Paris, s’emporta aux plus violentes résolutions contre le monarque ainsi désigné à la haine publique. On ne parlait de rien moins que de se saisir de sa personne, et de mettre à mort tous ses
conseillers. Henri en fut informé par Nicolas Poulain, un des principaux agents de l’Union, qui lui en livrait les secrets, et il se borna à prendre les mesures nécessaires pour prévenir le coup, s’il était réellement préparé. Le duc de Guise, qui était en Champagne, blâma cette entreprise formée sans son aveu, et les Seize donnèrent alors un meilleur but à leur énergique activité. Ils s’occupèrent de fortifier la Ligue parisienne, en lui affiliant par une commune organisation toutes les villes du royaume. Ce plan, conçu avec habileté, ne reçut jamais une complète exécution; mais les détails nous en ont été conservés, et ils témoignent, dans l’esprit de ces bourgeois si emportés par le zèle religieux, de deux faits également dignes de remarque. Malgré le mépris où est tombé Henri III, malgré la violence des passions ameutées contre lui, ils n’ont perdu le respect ni pour la royauté, ni pour la race royale; car ils stipulent formellement que « rien ne sera attenté, ni entrepris du vivant de Henri III, » et s’il meurt sans enfants, « ce que Dieu ne veuille, » le cardinal de Bourbon, « de la race ancienne des rois de France, « sera recommandé pour lui succéder au choix des États généraux assemblés. "D’autre part, cette élection remise au suffrage des États, ce lien fédéral qui doit unir les villes les unes aux autres sous la suprématie de Paris, cette armée, toute composée de l’élément populaire, qu’elles doivent lever à frais communs, ce serment enfin prêté de ne pas plus permettre le démembrement de l'État que la succession au trône d’un prince hérétique, sont autant de circonstances qui mettent en lumière l’es-
prit de liberté et de nationalité, avec lequel la bourgeoisie entra dans la Ligue, esprit bien différent de celui qui, quelques années plus tard, devait offrir la France au joug de Philippe II.
Cependant, les troupes rassemblées par les princes luthériens d’Allemagne allaient s’ébranler, et leur approche inspirait une inquiétude à peu près égale au roi, mal préparé à la guerre, et au duc de Guise, que le roi laissait en Champagne, sans argent et sans renforts, sur le passage d’une armée aussi formidable. Henri III, pressé par la nécessité, se résigna à essayer s’il ne serait pas plus heureux auprès du prince lorrain qu’il ne l’avait été auprès du roi de Navarre, et si la menace de l’invasion germanique ne déterminerait pas le chef de la Ligue «à lui faire quelques concessions. Dans une entrevue qu’ils eurent à Meaux (juillet 1587), il le conjura de permettre qu’il accordât aux huguenots ou la paix, ou du moins une trêve qui préservât la France des hordes prêtes â l’envahir. Guise repoussa toutes les instances du monarque; il s’était trop avancé pour reculer désormais; « nous avons pour jamais épousé la cuirasse, » écrivit-il alors à son frère Mayenne dans le langage résolu et ambitieux d’un soldat. Il n’y eut d’accord entre Henri III et lui que pour concerter leur plau de campagne contre le roi de Navarre dans l'ouest du royaume, et contre ses auxiliaires à la frontière orientale. Un des favoris du roi, le duc de Joyeuse, devait aller chercher les huguenots en Poitou, tandis que le duc de Guise arrêterait les Allemands au pied des Vosges, et que, s’ils lui échappaient, le roi, avec une
troisième armée, leur fermerait le passage de la Loire.
L’espoir secret de Henri III était que la guerre contre les bandes germaniques se ferait en Lorraine, et qu elle pourrait devenir fatale au duc de Guise. Quoiqu’il l’eût traité avec une apparente cordialité, quoiqu’il eut pris soin de le réconcilier avec d’Épernon, il n’en nourrissait pas moins contre lui une haine implacable, et Davila le représente alors préoccupé de Tunique idée « de détruire ses ennemis les uns par les autres'. « Il comptait que Joyeuse, avec des forces doubles de celles du roi de Navarre, accablerait aisément ce prince, et il se faisait l’illusion de croire qu’il resterait seul et véritable maître du champ de bataille avec l’armée qu’il commanderait lui-même. Joyeuse, depuis qu’il avait épousé les violentes passions de la Ligue, était devenu moins cher au roi, et il en fut mal accueilli lorsqu’il accourut au Louvre pour demander la permission de livrer bataille. Il l’obtint néanmoins. Quelques succès remportés par ce jeune favori lui avaient enflé le cœur; il ne promettait rien moins à Henri 111 que de lui apporter la tête des deux princes huguenots, et ses fanfaronnades chevaleresques entraînèrent à sa suite la jeune noblesse de cour aussi ardente et aussi présomptueuse que lui. Les historiens s’accordent tous à faire ressortir le contraste étrange que présentaient les deux armées qui se rencontrèrent auprès du château de Coutras, en Périgord, au confluent des deux