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CHAPITRE II

RÈGNE DE LOUIS Eli (1498-1515).

Le règne de Louis XII se présente sous deux aspects différents. Au dehors, il ne fait guère que continuer celui de Charles VIII : l’Italie est toujours pour la France un théâtre de combats où elle répand son sang et son or pour faire des conquêtes qu elle ne peut garder; la politique royale, dans ces guerres, est dépourvue presque continuellement de sagesse et souvent même de loyauté. Il en est autrement dans l’intérieur du royaume : à un prince faible et léger d’esprit, incapable des soins du gouvernement, a succédé un monarque sage, appliqué, se faisant un devoir de bien gouverner, et rachetant par la droiture constante de ses intentions ce qui manque d’étendue à son intelligence et de fermeté à son caractère. L’influence désastreuse des favoris est remplacée par celle d’un ministre honnête et habile, associé à toutes les pensées bienfaisantes de son maître, et n’ayant eu, comme lui, d’autre tort que celui de porter au delà des Alpes les vues de sa propre ambition. Au lieu d'une imprévoyante prodigalité dans le maniement des deniers publics, règne une prudente économie,

soigneuse d’alléger pour les peuples le fardeau de la guerre; d’utiles réformes sont introduites dans ladministralion de la justice; la vigilance paternelle de l’autorité maintient l’ordre et accroît le bien-être dans les villes et dans les campagnes; la France se peuple, s’enrichit et commence à se parer des merveilles des arts; reconnaissante envers celui à qui elle doit tant de prospérités, elle lui décernera, par la voix des États généraux assemblés, le surnom de Père du Peuple, et ce surnom sera confirmé à Louis XII par le jugement de l’histoire.

Depuis cent soixante et dix ans que les Valois étaient assis sur le trône de France , la filiation directe faisait défaut pour la première fois dans la race royale1. Mais l’ordre de succession était si bien établi, qu’aucune prétention rivale ne pouvait s’élever contre les droits du premier prince du sang. Sept semaines après la mortde Charles VIII (27 mai 1498), Louis XII fut sacré à Reims ; mais avant même d’avoir donné à son pouvoir cette consécration religieuse, il avait su lui procurer l’adhésion unanime de la nation. La première parole sortie de sa bouche, cette parole si noble et tant de fois citée, « qu'il ne seroit décent à un roi de France de venger les querelles d’un duc d’Orléans, » avait annoncé la générosité de ses sentiments, et il s était hâté de mander auprès de lui le sire de la Trémoille, son vainqueur à la journée de

1. Nous avons cru inutile de rappeler dans notre récit que Louis XII était petit-fils de Louis, duc d’Orléans, assassiné dans la rue Barbette, et fils de Charles, duc d’Orléans, prisonnier à Azincourt.

Saint-Aubin du Cormier, « pour le confirmer en tous ses états, offices, pensions et bienfaits, le priant de lui être aussi loyal qu’à son prédécesseur, avec promesse de meilleure récompense. » Il se montra plus généreux encore envers Anne de France et son mari le duc de Bourbon, autrefois ses ennemis; il alla jusqu'à sacrifier l’intérêt public au désir de leur prouver qu’il n’avait gardé contre eux nul ressentiment. Ils étaient sans enfants mâles, et Louis XI, ce cas échéant, avait ordonné le retour à la couronne des grands fiefs du Bourbonnais et de l’Auvergne, ainsi que du comté de Clermont, possédés par la branche ducale de la maison de Bourbon. Louis XII consentit à ce que Suzanne , fille unique de Madame Anne et du duc Pierre, portât ces vastes domaines en dot à son cousin Charles, comte do Montpensier, qui devait être le trop fameux connétable. On ne cite aucun des courtisans du feu roi, naguère contraires au duc d’Orléans, qui ait été excepté de sa clémence, et les bénédictions du peuple se joignirent bientôt aux louanges de la cour, lorsqu’on le vit accueillir les députés des bonnes villes avec une bienveillance toute paternelle, diminuer les tailles de deux cent mille livres , renoncer à son droit de joyeux avènement, et promettre la sollicitude du pouvoir royal à tous les intérêts populaires.

Louis XII, contre l’usage, n’avait pas fait couronner avec lui son épouse, Jeanne de France : c’était annoncer le sort réservé à cette infortunée princesse, seule victime qu’il se proposât d’immoler à la raison d’État. Jeanne était aussi dépourvue des grâces dü

corps qu’elle était riche en vertus ; son terrible père l’avait jetée aux bras du duc d’Orléans, qui l'avait épousée en tremblant et ne l’avait jamais aimée. Devenu roi, ce prince songea tout aussitôt à rompre le lien qui l’attachait à elle, et trouva dans le pape Alexandre VI une facile condescendance à ses désirs. Les commissaires pontificaux citèrent devant eux, à Tours, la fille de Louis XI , qui , résignée à sa disgrâce, crut néanmoins que, devant Dieu et devant les hommes , sa conscience l'obligeait à maintenir ses droits d épouse. Les détails de ce procès, où tout fut scandale, ont laissé une tacbe sur la mémoire de Louis XII. Il doutait au reste si peu du résultat, qu’a^ vantque fût prononcée la dissolution de son mariage, il s’était assuré, par un engagement écrit, la main d’Anne de Bretagne. Il importe peu de rechercher si Louis, en contractant cette nouvelle union, écouta le vœu de son cœur en même temps que l’intérêt du royaume. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à voir l’empressement avec lequel Anne, dès le surlendemain de son veuvage, était allée reprendre possession de son duché, il y. avait urgence à ne pas lui laisser oublier la clause du pacte matrimonial de 1491 qui l’engageait « au roi futur. » L’ambitieuse et fière princesse, à qui les honneurs de la royauté étaient chers, convola sans peine à de secondes noces, et neuf mois après la mort de Charles VIII, le 7 janvier 1499, son mariage avec Louis XII fut célébré à Nantes. En redevenant reine de France, elle n’en resta pas moins jalouse de l’indépendance de sa patrie, et fit tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher que l’héritage du

duché passât aux mêmes mains que celui du royaume. Pendant ce temps, l'épouse répudiée de Louis XII se retirait à Bourges dans la paix de la vie religieuse, et y fondait l’ordre des Annonciades. Le parfum de ses vertus embauma ce pieux asile, et ce ne fut pas à son rang, dont elle avait déposé devant Dieu les marques et le souvenir, ce fut aux angéliques perfections de son âme et à ses saintes austérités qu’elle dut d’être placée par l’Église sur ses autels. Elle est vénérée sous le nom de sainte Jeanne de Valois.

On a vu, sous le règne précédent, Georges d’Amboise, évêque de Montauban, associé à la fortune et même aux mauvais desseins du duc d Orléans. 11 resta le confident et l’ami du prince monté sur le trône , et fut son principal ministre. Après lui , le chancelier Guy de Rochefort eut la part la plus grande à la confiance du monarque. Tous deux l'aidèrent de leurs lumières dans les réformes administratives et financières auxquelles il mit la main dès les premiers jours de son règne. Le recueil des ordonnances témoigne du regard attentif que Louis porta sur les dépenses de son hôtel pour les régler, sur les comptes de ses receveurs pour prévenir leurs malversations , et sur les moyens de remplir, sans fouler les peuples, les coffres de l’État, laissés vides par son prédécesseur. Il ne mit pas un moindre soin à s’enquérir de ce qu’il y avait de plus urgent à réformer dans le fait de la justice; et lorsque après son sacre il fit à Paris son entrée solennelle, ce fut un spectacle aussi touchant qu’il était nouveau de le voir se rendre assidûment au parlement et y prendre séance, non iii 4

pour y faire un étalage abusif de sa prérogative souveraine, mais pour regarder, pour écouter et s’instruire par lui-même des matières judiciaires. Ce fut après l’expérience personnelle qu il s était ainsi acquise, que Louis XII réunit à Blois une assemblée de notables chargée de procéder aux réformes qu’il jugeait nécessaires dans l'administration de la justice. Une longue ordonnance, qui améliorait en plusieurs points les institutions judiciaires du royaume, fut le résultat des travaux de cette assemblée (mars 1499).

Louis XII cependant, en prenant possession de la couronne, avait ajouté à son titre de roi de France celui de roi des Deux-Siciles et de duc de Milan : c’était proclamer tout haut ses projets sur l’Italie. Il ne tarda guère à les mettre à exécution. Rien n’y faisait obstacle. L’avare Henri VII, uniquement occupé à grossir son épargne et à préserver de tout ébranlement son trône mal affermi, redoutait les guerres étrangères, et s’était empressé de renouveler le traité d’Ëlaples. Maximilien avait fait une courte et infructueuse tentative pour reprendre par les armes le duché de Bourgogne; mais, engagé au même temps dans la lutte héréditaire de sa maison avec les Suisses, et toujours sans argent, il avait laissé son fils, l’archiduc Philippe, jurer de nouveau la paix de Senlis, et se lier à Louis XII par le serment de foi et hommage. Le roi d’Aragon, enfin, dont l’inimitié avait été si redoutable à Charles VIII, consentait à partager à l’amiable le royaume de Naples avec la France, en attendant l’occasion de le prendre tout entier. Au delà des Al|>es même, Louis s’était ménagé de puissantes al-

liances; Alexandre VI, afin de pousser la fortune de son odieux fils César llorgia, prêtait un concours plus utile qu’honorable à la politique française , et Venise, oubliant sa circonspection habituelle pour n’écouter que sa haine contre le due de Milan et s’assurer une part dans ses dépouilles, avait signé un traité qui l’obligeait à unir ses forces à celles de Louis XII (février 1499). S’il n’y avait pour le roi nul secours à attendre, il n’y avait non plus nulle hostilité à craindre de Florence, où le parti républicain et celui des Médicis se disputaient le pouvoir. Le seul allié sur qui Louis le More pût compter était le sultan des Ottomans, toujours menaçant pour les côtes de l’Italie; mais il y avait plus de péril peut-être que de profit dans cette alliance qui faisait horreur à la chrétienté et ne pouvait protéger efficacement la Lombardie. Cette contrée était donc une proie facile et toute livrée aux armes françaises; elles n’eurent qu’à s’y montrer pour la conquérir.

Ce fut le 13 août 1 499 que s’ébranla la belle armée rassemblée à Lyon sous le commandement du brave sire d’Aubigny, de Jean-Jacques Trivulcc et du comte de Ligny, et un mois après, le 14 septembre, le château de Milan, la dernière des places qui tînt pour Louis- Sforza, avait fait sa soumission. L’entraînement de la lâcheté et de la trahison eut plus de part que la force des armes à cette rapide conquête; la récente impression de terreur laissée par la furie française glaça tout d’abord le cœur des troupes italiennes; les condottieri, chèrement payés par Louis le More, semblèrent rivaliser à qui déserterait le premier sa ban-

nière, et les peuples, sans affection pour lui, virent s’accomplir sa ruine avec une tranquille indifférence. Le despote, de toutes parts abandonné, n’eut que le temps de gagner les montagnes du Tyrol pour demander à Maximilien des secours qu’il ne devait pas obtenir. Louis XII avait suivi de près son armée; mais au lieu de trouver des ennemis à combattre, il n’arriva que pour aller prendre possession de sa bonne ville de Milan. Il y entra le G octobre dans un appareil vraiment triomphal; il fut salué par l’acclamation populaire des noms de grand roi et de libérateur, et il s’attacha, par sa gracieuse affabilité, par d’équitables restitutions et des largesses habilement calculées, par la diminution même de quelques impôts, à gagner le cœur de ses nouveaux sujets. Gênes, entraînée dans les destinées de la Lombardie, se replaça bientôt sous la suzeraineté du roi de France, et lorsqu'au bout de quelques semaines ce monarque quitta l'Italie, il paraissait en être l’arbitre. Il n’y avait souverain qui ne se fût fait son allié pour seconder ses desseins sur Naples.

Étrange sort de ces dominations fondées en un jour par la conquête! Un jour aussi les renverse. Trivulce, laissé pour gouverneur aux Milanais, n’avait songé qu’à venger les injures du parti guelfe, dont il était le chef ; il avait fait sentir à sa patrie le poids des haines que l'exil avait amassées dans son cœur. la dureté de son commandement, jointe à la licence des troupes françaises, ne tarda guère à effacer le souvenir passager de la popularité de Louis XII. Les alliés de ce monarque en Italie commençaient en outre à s’indi-

gner de ses complaisances exclusives pour l’odieux César Borgia, qu’il avait créé duc de Valentinois, et à qui il prêtait ses soldats pour l’aider à conquérir la Romagne. Louis le More profita habilement de cette disposition des esprits contraire à la France pour tenter un coup de main hardi sur son duché. Accompagné de quelques bataillons suisses qu’il a levés à la hâte, il se présente à la frontière de la Lombardie, où une insurrection presque générale éclate en sa faveur, et en moins d’une semaine, du 1" au G février 1500, il est reporté à Milan dans son palais sur les bras du même peuple qui naguère l’avait si lâchement abandonné. Les Français avaient été forcés de reculer devant la première fureur du flot populaire; mais l’énergie guerrière manqua aux Lombards pour achever la révolution qu’ils avaient commencée, et ils laissèrent à Louis XH le temps d’envoyer le sire de la Trémoille au delà des Alpes avec des renforts pour reprendre contre eux l’offensive. Ce qu’il y eut de singulier, c’est que la Suisse, devenue un véritable marché de soldats, fournit au roi de France des mercenaires pour les opposer à ceux qui s’étaient enrôlés à la solde de Louis le More. Les deux armées se trouvaient en présence à Novare; la ville était à Sforza, le château aux Français. On s’attendait à une bataille, lorsque survint une injonction de la diète helvétique défendant aux soldats des cantons de combattre les uns contre les autres. Les Suisses s’empressèrent des deux côtés d’obéir à cet ordre; mais ceux de Sforza ne se contentèrent pas de l’abandonner : par un pacte honteux de trahison, ils le vendirent aux chafs en-

Demis, en même temps qu’ils livraient les Stradiotes, leurs compagnons d’armes, aux coups de la gendarmerie française (10 avril). La déloyauté des Suisses devint de ce coup presque aussi proverbiale que l'était leur bravoure : l’Europe indignée cessa de croire aux vertus républicaines dont ils avaient donné une dernière preuve dans leur lutte contre Charles le Téméraire. Louis XII oublia envers le prisonnier qu’ils avaient laissé saisir dans leurs rangs sa mansuétude ordinaire; il le tint jusqu’à la fin de ses jours dans une étroite et dure captivité. Les autres membres de la famille des Sforza qui tombèrent entre ses mains subirent un sort presque aussi rigoureux. Mais ce furent les seules victimes de sa politique; il n’infligea aux villes rebelles de la Lombardie que des amendes peu considérables en raison de leur richesse; et le sire Chaumont d’Amboise, neveu de l’illustre cardinal, reçut la mission de faire oublier les imprudentes rigueurs de Trivulce par un gouvernement équitable et modéré.

Au milieu de ces préoccupations de sa politique extérieure, Louis XII n’avait pas interrompu les soins bienfaisants qu’il donnait à 1 administration du royaume. On le voit employer plus d’une année (1500 à 1501) à visiter une partie de ses provinces pour écouter les plaintes du peuple et travailler à la réforme des abus. Des États généraux furent tenus à Blois (janvier et février 1501), sur lesquels nous n avons aucun détail, mais qui durent nécessairement s’associer à la sollicitude royale pour assurer la bonne gestion des finances. Louis était parvenu à suffire aux

frais de ses deux expéditions en Italie, tout en maintenant la diminution des tailles. Cet ordre et eette économie introduits dans les dépenses publiques sont uu fait nouveau qui étonne l’histoire contemporaine : « A Paris, à Rouen, à Tours, dit le biographe Saint- Gelais, n’y a marchant qui paye plus loyaument ses dettes qu’il ne fait les siennes. Il a fait un autre bien particulier, si grand qu’aucun de ses prédécesseurs n’en fit guère oncques de semblable, c’est d’avoir ôté la pillerie que les gens de guerre souloient faire sur le pays.... » la discipline ainsi établie parmi les troupes était le résultat de l'acquittement régulier de leur solde. Malheureusement Louis XII ne se croyait pas obligé envers ses sujets d'Italie à tous ces ménagements d’une administration paternelle, pas plus que dans ses projets de conquête il n’obéissait aux lois de la justice et de l’honneur qui réglaient sa conduite privée. La politique frauduleuse que Louis XI avait pratiquée et que Machiavel allait réduire en système semblait ne point causer de trouble aux plus honnêtes consciences.

Le roi Frédéric d’Aragon, qui avait remplacé sur le trône de Naples son neveu Ferdinand II, offrait à Louis XII de tenir sa couronne comme vassal et tributaire de celle de France; il eût été sage d’accepter cette offre, qui soumettait à l influence, sinon à la domination française, toute l’Italie. Mais Louis était déjà lié à Ferdinand le Catholique par un traité de partage conclu à Grenade (novembre 1500), et il n avait pas hésité à prendre sa part de l’infamie dont allait se couvrir le monarque aragonais, spoliateur

d’un prince de sa maison qui implorait ses secours. En vertu de la convention de Grenade, Naples avec la Terre de Labour et les Abruzzes devaient appartenir à la France, la Pouille et les Calabres à Ferdinand ,et les préparatifs d’une commune invasion furent déguisés sous les apparences trompeuses d’une croisade contre les Ottomans. Le masque fut levé au printemps de l’année 1 501 . Pendant que l’alliance de la République florentine et d’Alexandre VI ouvrait le centre de l’Italie à l’armée du sire d’Aubigny, secondée par une flotte partie de Gênes, Gonzalve de Cordoue, digne lieutenant du roi catholique, débarquait en Calabre et s’en faisait ouvrir les places comme s’il fût venu pour les défendre contre les Français. La situation du malheureux Frédéric fut bientôt telle entre les deux puissantes armées qui s’avançaient contre lui des deux frontières de son royaume, qu’il dut renoncer à une inutile résistance. Malgré les horribles violences commises par les Français à la prise de Capoue, il aima mieux, dans 1 intérêt de son peuple, traiter avec eux qu’avec les Espagnols; il se fia à un ennemi déclaré, plutôt qu’au parent perfide qui le dépouillait en feignant de le secourir. Le 25 août, il remit à d’Aubigny Naples et ses châteaux, et sur l’assurance d un traitement honorable qui lui fut donnée par Philippe de Ravestein, commandant de la flotte française, il fit voile vers les côtes de Provence. Louis XII l’accueillit avec les égards d’une délicate courtoisie, et lui donna un état convenable à la dignité royale dans le malheur. Comme il était trop aisé de le prévoir, l’accord ne fut pas long entre les Français et les Espagnols

pour le partage de la riche proie qui leur était abandonnée.

Ce ne furent d’abord que quelques escarmouches à l’occasion des droits de douane à percevoir sur les troupeaux voyageurs qui de l’Abruzze allaient hiverner dans la Capitanate. Bientôt des querelles de frontière s’y joignirent; on en vint à des hostilités déclarées, et Louis XII, pendant l’été de 1502, alla s’établir au delà des Alpes dans sa ville d’Asti, d’où il dirigea sur Naples une nouvelle armée. Elle était commandée par Louis d’Armagnac, duc de Nemours, fils de celui sur qui s’était appesantie si cruellement la justice de Louis XL C’était un brave chevalier, mais un médiocre général, trop faible adversaire à opposer au grand capitaine. Telle était cependant la supériorité des forces françaises, que Gonzalve n’osa tenir la campagne, et qu’après avoir perdu les deux places de Cerignola et de Canosa, il alla pendant près de sept mois s’enfermer dans Barletta, derrière d’inexpugnables retranchements. Si le duc de Nemours eût secondé activement d’Aubigny, Louis d’Ars, la Palisse et les autres habiles capitaines qui servaient sous lui, Gonzalve eût pu être forcé dans ses lignes, ou du moins son immobilité eût été mise à profit pour soumettre le pays tout à l’entour. Mais le général français ne savait ni faire, ni laisser faire, et, pour consolation unique, des ennuis d’un long blocus, il donnait à ses troupes le spectacle des combats en champ clos que se livraient de temps en temps des chevaliers des deux armées. Celui du jeune Bayard avec le Castillan don Alonzo de Sotomayor, et le fameux défi de Barletta, qui

donna la vicloire à treize Italiens sur treize Français, sont l’objet d’une mention particulière dans les récits contemporains. Leroi d'Aragon cependant avait avisé à d’autres moyens de vaincre que ceux de la guerre et à cette heure même il venait en aide à son illustre lieutenant avec des armes qui leur étaient également familières à l'un et à l’autre. Il y avait plusieurs mois qu’il amusait Louis XII par de trompeuses négociations, à la suite desquelles venait d'être signée une convention qui devait mettre fin à la guerre (2 avril 1 503). En vertu de cette convention, conclue à Lyon entre le roi de France et l’archiduc Philippe, fondé de pouvoirs de Ferdinand, son beau-père, les deux monarques renonçaient également à leur part du royaume de Naples, en faveur du jeune Charles d’Autriche, fils de Philippe, fiancé à Claude de France, fille de Louis XII. Pendant que Louis, s’endormant sur la foi de ce traité, laisse le duc de Nemours sans renforts, et lui commande même de suspendre les hostilités, le roi d’Aragon envoie chaque jour des recrues à l’armée de Gonzalve, et lui ordonne de prendre l’offensive sans tenir compte du traité de Lyon. Le grand capitaine surprend les Français par la rapidité imprévue de ses attaques : le sire d’Aubigny est écrasé par le nombre à Seminara, en Calabre, là même où il avait été victorieux huit ans auparavant; et quelques jours après (28 avril), le duc de Nemours, cédant à l’emportement irréfléchi de deux de ses capitaines, livre et perd la désastreuse bataille de Cerignola, où il paye de sa vie son imprudence. Naples ne larda pas à recevoir les troupes espagnoles dans ses murs (14 mai).

Louis XM conçut un juste ressentiment de ia perfidie effrontée du roi d’Aragon, et fit un grand effort pour en tirer vengeance. Cette fois, l’immensité de ses préparatifs lobligea de faire sentir au royaume les charges de la guerre qu’il lui avait épargnées jusqu’alors : près de trois cent mille livres furent ajoutées à la taille, et des aides demandées aux bonnes villes. En même temps que le sire d’Àlbret et le maréchal de Rieux attaquaient l’Espagne à la frontière de la Bidassoa et à celle du Roussillon, Louis de la Trémoille fut envoyé en Italie avec une armée formidable. Il comptait y être rejoint par César Borgia et les troupes que celui-ci avait levées avec 1 argent de la France. Mais déjà Borgia, qui voyait chanceler la fortune de Louis XII, n’était plus son allié; du moins ne voulait-il plus l’être qu’à des conditions qui eussent achevé de déshonorer la politique française. On négociait cependant avec lui, et la Trémoille s’était avancé jusqu’en Toscane, lorsqu’un événement aussi grave qu’inattendu vint mettre tout en suspens. Alexandre VI était mort (11 août 1503). Il y avait quelque temps que le cardinal d Amboise s’était déclaré candidat à la tiare, et dans la négociation du traité que le roi d’Aragon venait de violer si indignement, il s’était efforcé d'obtenir de ce prince et de Maximilieu la déposition d’Alexandre VI et leur appui pour ses prétentions. Louis XII, plus ambitieux pour son ministre que pour lui-même, eut alors pour première pensée de le porter dans la chaire de Saint-Pierre, et ses troupes, au lieu de marcher sur Naples, reçurent l’ordre de camper aux portes de

Rome, afin d’assurer par leur présence l 'élection du cardinal français. Mais l’astuce italienne se joua de la politique du roi et de la puissante brigue de Georges d’Amboise; les voix du conclave deux fois convoqué en quelques semaines se portèrent d’abord sur le cardinal de Sienne, vieillard infirme, qui, sous le nom de Pie III, garda moins d’un mois la tiare, puis sur le cardinal de la Rovère, qui allait être le fameux pape Jules II (31 octobre 1503). La Trémoille, malade, était, pendant ce temps, retourné en France, et les troupes, immobiles sur les bords du Tibre au plus fort des chaleurs de l’été, avaient pris les fièvres pestilentielles de la campagne romaine. Lorsqu’elles reçurent l’ordre tardif de s’ébranler, le marquis de Mantoue, qui avait été mis à leur tête, ne conduisit plus contre Gonzalve qu’une armée affaiblie et sans confiance en un chef étranger. La lutte fut de peu de durée ; les Français, sans ardeur comme sans discipline, sous les pluies continuelles qui inondaient la plaine marécageuse du Garigliano, se laissèrent acculer, après une molle résistance, jusque sous les murs de Gaëte, et ceux qui s’enfermèrent dans cette forte place ne firent aucun effort pour la défendre. Elle fut rendue à Gonzalve le 1er janvier 1504. Les exploits du chevalier Bayard au pont du Garigliano jetèrent seuls quelque éclat sur cette funeste campagne, qui ruina pour jamais les prétentions de Louis XII sur Naples. Ses armes n’avaiçnl pas eu un meilleur succès sur la frontière des Pyrénées, et il fut trop heureux de conclure une trêve de trois ans, également désirée par le vainqueur pour s’affermir dans sa conquête.

On aime à voir les fautes et les revers de Louis XII au dehors du royaume trouver toujours une heureuse compensation dans les bienfaits de son gouvernement intérieur. L’accroissement des impôts auquel la dernière guerre l’avait obligé n’excita point de murmures, parce que les peuples rendaient justice à sa paternelle économie. Elle était si bien connue, qu elle fut livrée à la risée populaire par « les clercs de la basoche, » qui ne craignirent pas, dans leurs sotties , de représenter la personne royale sous les traits d'un malade demandant à boire de l’or potable; ce dont le bon roi ne lit que rire. Si le cardinal d’Amboise avait fait payer cher à la France ses prétentions malheureuses à la tiare, il n'avait pas en cela obéi aux vues intéressées d’une ambition vulgaire. Comme, en vertu de son titre de légat, il s’était efforcé de réformer à Paris les ordres religieux, pape, il eût voulu entreprendre le grand œuvre de la réforme de l’Église, et prévenir ainsi le redoutable orage dont les premiers grondements commençaient à se faire entendre. Le traitement humain dont furent alors l’objet quelques misérables Vaudois des Alpes dauphinoises était dans l’âme du cardinal aussi bien que dans celle de Louis XII. De son côté, le chancelier Guy de Rochefort continuait à introduire de plus en plus l’ordre et la régularité dans la procédure judiciaire. On lui doit l'institution des deux parlements de Normandie et de Provence, et l’on ne saurait douter que, d’accord avec le roi, il eût conçu la pensée d’une distribution plus égale de la justice dans tout le royaume. La reconnaissance et l’amour de la nation étaient la récompense

de ces nobles sollicitudes de la royauté. On en vit la preuve durant la longue maladie qui, pendant près d’une année, fit craindre à la France de perdre Louis XII. « Ce seroit chose incroyable, dit Saint- Gelais, d’écrire ni raconter les plaintes qui se faisoient par tout le royaume de France, pour le regret que chacun avoitdu mal de son bon roi. On eûtvujour et nuit, à Blois, à Amboise et à Tours, et partout ailleurs, hommes et femmes, aller tout nus par les églises et aux saints lieux, afin d’impétrer envers la divine clémence grâce de santé et convalescence à celui qu’on avoit si grand’peur de perdre, comme s’il eût été père d’un chacun. » (1504 à 1505.) Le même historien témoigne de la profonde douleur d’Anne de Bretagne; mais on regrette de la voir, lorsqu’elle se croyait à la veille d’un second veuvage, prendre un soin exclusif de ses intérêts et de ceux de son duché, et user de l'ascendant qu’elle exerçait sur l’esprit affaibli de son mari pour le jeter dans une politique funeste à la France. Dans son idée fixe d’assurer une souveraineté indépendante à sa fille Claude, fiancée au jeune archiduc Charles, elle ne visait à rien moins qu’à distraire la Bretagne du royaume, et à donner pied à la maison d’Autriche à l’ouest comme au nord du sol français. Un traité conclu secrètement à Biois avec Maximilien et son fils Philippe devait avoir ce fatal résultat (22 septembre 1 504). La reine, dont les mauvais desseins n’avaient pu rester ignorés, devint alors l’objet du mécontentement et des railleries populaires. Elle figura à son tour dans les sotties , et la satire audacieuse des clercs de la basoche divulgua l’odieux

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procè9 qu’elle avait fait faire au maréchal de Gié, pour s’être opposé aux menées égoïstes par lesquelles elle avait travaillé à rester maîtresse de son duché. Mais Louis XII ne permit pas contre sa femme ce qu’il avait permis contre lui-même, et pour la venger, il se livra contre les Enfants sans souci k des rigueurs jusqu’alors étrangères à son gouvernement. Cependant, au mois d’avril 1505, son état parut désespéré, et la France apprit avec une anxiété douloureuse que les derniers sacrements venaient d’être administrés à son roi. Le cardinal d’ Amboise profita de cet instant solennel pour parler à la conscienee du monarque, et lui faire révoquer les engagements que « par foiblesse il avoit pris contre l’utilité du royaume et les promesses du sacre. » Louis, qui se croyait à l’heure de paraître devant Dieu, déposa ses dernières volontés dans un testament. dont une des clauses portait que sa fille serait mariée, dès qu’elle serait en âge, à l’héritier de la couronne, François, comte d’Angoulême (10 mai 1505). Sa santé se rétablit, et il tint cette disposition secrète, jusqu’au jour où il put la confirmer à la face de toute la France.

Il fallait se dégager du traité si imprudemment conclu avec la maison d’Autriche. La chose était malaisée; elle eut même été périlleuse, si l’archiduc Philippe ne se fût brouillé à cette époque même avec son beau-père le roi d’Aragon. Depuis que la grande reine <les Castilles, Isabelle la Catholique, était descendue au tombeau (‘26 novembre 1 504), les intérêts de Ferdinand s’étaient séparés en Espagne de ceux de son gendre, et il avait renoncéavec éclat à l’alliance autrichienne pour

rechercher celle de la France. Une ambassade qu’il avait envoyée à Blois était venue demander en son nom la main de la jeune et belle Germaine de Fois, nièce de Louis XII, et la convention matrimoniale avait été accompagnée d’arrangements politiques qui unissaient les deux monarques l’un à l’autre par les liens les plus étroits (12 octobre 1505). Dès lors, Louis et le ministre, fidèle interprète de sa pensée, semblent n’avoir d’autre étude dans toutes leurs relations avec l’archiduc, que celle de provoquer une rupture, et c’est pendant que ce prince est retenu par Henri VII comme captif en Angleterre, qu’est jouée la grande scène qui met à néant le contrat fatal dicté à la faiblesse du roi par Anne de Bretagne. Les États généraux du royaume avaient été convoqués pour le 10 mai 1506. Le roi, entouré de sa cour et de son conseil, reçut en audience solennelle les députés des trois ordres dans la grande salle du château du Plessis-lez-Tours. Thomas Bricot, chanoine de Notre- Dame et premier député de Paris, porta la parole. Il remercia le roi d’avoir réprimé la licence des gens de guerre, d’avoir remis à son peuple le quart des tailles, d’avoir enfin réformé la justice et appointé partout de bons juges, tant en la cour du parlement de Paris, que dans les autres moindres tribunaux. « Pour toutes ces causes, continua-t-il, il devoitêtre appelé le roi Louis douzième, Père du peuple. » Ces paroles, qui exprimaient le sentiment de toute l’assemblée, furent accueillies par d unanimes acclamations; le roi lui-même, en s’entendant appeler « de ce doux et saint nom de Père du peuple, » versa des

larmes. Thomas Bricot, organe du vœu national, s’agenouilla alors avec tous les députés devant Louis, et ajouta que « sous le bon plaisir du roi, ils étoient venus lui faire une requête pour le bien général de son royaume, et le supplier de donner madame sa fille unique en mariage à monsieur François, ci présent. » Louis XII feignit d’avoir à délibérer sur ce qu’il avait déjà résolu, et après avoir pris solennellement l’avis de son parlement et de son grand conseil, il fit annoncer aux États, le 19 mai, qu’il accédait à leur demande, et que les fiançailles du jeune duc de Valois et de Claude de France seraient célébrées le surlendemain. S’il faut admettre, avec quelques-uns de nos historiens, qu’il y eut là une sorte de comédie, du moins fut-elle jouée habilement et au profit de la nation.

La situation du roi n’en restait pas moins difficile en face de Maximilien et de l’archiduc son fils Philippe le Beau surtout exhalait son ressentiment en menaces violentes contre la France. Rendu à la liberté par Flenri VII, il était allé recueillir en Castille l’héritage de son épouse, Jeanne la Folle, et il s’apprêtait à tourner contre Louis XII toutes ses forces jointes à celles de l'empereur son père, lorsqu’il expira à Burgos, dans la fleur de l'âge, le 25 septembre 1 506. On a prétendu qu’en mourant il avait placé ses deux fils sous la tutelle de Louis XII, afin d’intéresser la générosité de ce prince en leur faveur; ce qu’il y a de certain, c’est que Louis, dont le cœur avait été ému de pitié pour cette mort si triste et si soudaine, écrivit qu’il était prêt à traiter les deux orphelins III 5

comme ses propres enfants, et qu’il se fit réellement le protecteur du jeune souverain des Pays-Bas, destiné à être l’empereur Charles-Quint. Tout danger avait momentanément disparu pour lui du côté de la maison d Autriche; mais l'Italie lui préparait, à cette heure même, de nouveaux embarras. Le pape Jules II avait commencé à tout remuer par sa politique guerrière, et il venait de faire rentrer Pérouse et Bologne sous la souveraineté du saint-siège. Bientôt survint un événement qui donna aux ennemis secrets ou déclarés de Louis l’espoir de voir crouler les restes de sa fortune au delà des Alpes. Gênes se révolta contre la domination française (octobre 1506). On a vu comment cette ville, incapable de garder son orageuse liberté, s’était mise sous la protection du roi, maître du Milanais, comme auparavant sous celle des Sforza. Mais, sous la loi même d’un maître étranger, les vieilles haines du peuple et de la noblesse, qui jadis avaient mis en feu la république, fermentaient encore, et les lieutenants du roi de France, fidèles à leurs affections de gentilshommes, ne s’étaient pas montrés juges impartiaux de la querelle. 11 en arriva que le peuple, animé d’une même fureur contre les nobles et les Français, les chassa également de Gênes (octobre 1506), choisit pour doge un teinturier en soie, du nom de Paul de Novi, et s’efforça de placer son indépendance reconquise sous la double tutelle du pape et de l’empereur. Mais ni les menaces de Maximilien, qui réclamait les droits de la souveraineté impériale, ni les remontrances du pape en faveur de la démocratie génoise, à laquelle il appartenait par sa

naissance, n’arrêtèrent un moment la résolution prise par Louis XII de frapper contre la ville rebelle un coup prompt et décisif. L’exemple de Gênes agitait déjà la Lombardie, et il importait que la répression ne se fît pas attendre. Le roi passa donc lui-même les Alpes à la tête d’une armée de plus de quarante mille combattants ('avril 1507). Le vieux Paul de Novi, digne par son courage et par ses talents du poste dangereux où l’avait élevé la confiance de ses concitoyens, mit tout en œuvre pour repousser l’attaque des Français; mais, après un court essai de résistance, le cœur faillit aux Génois, et ils n’osèrent affronter jusqu’au bout la colère de Louis XII. La ville fut rendue à discrétion. Le 29 avril, le roi fit son entrée dans Gênes, à cheval, armé de toutes pièces et l’épée nue à la main. Les magistrats, qui étaient sortis à sa rencontre, se jetèrent à ses genoux, le conjurant de pardonner à leur ville une rébellion qui n’était point dirigée contre lui. A leurs prières se joignirent celles d’une foule innombrable de femmes et d’enfants, qui tendaient au roi, en suppliant, des branches d’olivier. Louis voulait infliger à Gènes un châtiment qui l'effrayât, mais ne voulait pas la ruiner; il écouta donc les inspirations de la pitié, auxquelles il était aisément accessible, et pardonna. Toutefois le doge et les autres chefs de la révolte furent exceptés de ce pardon; la superbe cité fut condamnée à payer une amende de trois cent mille florins, dont un tiers lui fut remis, et à perdre les anciens privilèges de sa constitution républicaine, qui ne tardèrent pas à lui être rendus; une forteresse

inexpugnable fut enfin construite au haut de la Lanterne pour comprimer à l’avenir la turbulence de l’esprit démocratique. On l’appela la bride de Gênes.

Cette rapide victoire de Louis XII rendit à ses armes en Italie l’ascendant que les désastres de Naples lui avaient fait perdre; mais en même temps elle lui suscita l’implacable inimitié de Jules II, moins chef de l’Église que monarque politique et guerrier des États romains. Tandis que Ferdinand le Catholique s’empressait de venir à Savone resserrer son alliance avec le roi victorieux, Jules, dans le sombre chagrin que lui causait l’humiliation de sa patrie, s’enfermait trois jours sans voir personne, et ne songeait qu’à associer Maximilien à ses projets de vengeance. Ce prince, faute d’avoir été couronné des mains du pape, ne portait que le titre d’empereur élu : le pontife, par une bulle expresse, lui conféra la plénitude du pouvoir impérial, croyant se l’attacher par là davantage et lui donner plus de force pour entraîner . l’Allemagne à sa suite. La diète germanique mit, en effet, trente mille 'soldats aux ordres de Maximilien, mais sans lui fournir l’argent nécessaire à leur paye, et l’on vit, comme toujours, le chef de 1 Empire rester à mi-chemin des grands desseins qu'il avait annoncés. Il ne parlait de rien moins que d’aller se faire couronner à Rome, après avoir mis sous ses pieds la Gère oligarchie de Venise, qui, fidèle à F alliance française, prétendait lui fermer l’entrée du Milanais; tous ses exploits se bornèrent à une courte irruption sur le territoire vénitien (février 1 508), à la suite de laquelle il retourna en Allemagne, laissant les troupes

de la république lui enlever les villes de Goritz, de Trieste et de Fiume. Incapable alors de les reprendre, l’empereur proposa à Venise une trêve de trois ans, qui devait s’étendre à toute l'Italie ; Louis XII n’y voulut accéder qu'à la condition qu’elle serait générale et comprendrait le duc de Gueldre, allié de la France, qui guerroyait aux Pays-Bas contre Maximilien. Rien n’obligeait la seigneurie vénitienne d’entrer à ce point dans les intérêts de la politique française, et elle usa de son droit en signant la trêve sans tenir compte de ce qu’exigeait Louis XII ; mais c’était commettre une grave imprudence, c'était ajouter le roi de France au nombre déjà trop grand de ses ennemis. Enrichie des dépouilles de la maison d'Autriche, maîtresse des villes de Ravenne, de Faenza et de Rimini usurpées sur le saint-siège, ayant enfin ravi au royaume de Naples les places maritimes de Trani, de Brindisi et d’Otrante, la puissante république oubliait trop à combien de voisins elle avait à rendre compte de ses envahissements. Ce fut le signal du premier coup porté à son orgueilleuse prospérité; la fameuse ligue de Cambrai s’organisa contre elle.

Chose étrange! ce fut Jules II, l’ennemi de la France, qui en fut l’âme. Dans son impatient désir de rentrer en possession des domaines enlevés à l’Eglise, l’impétueux pontife sembla mettre en oubli les grands intérêts de l'Italie et sa pensée fixe et dominante de l’expulsion des barbares. Naguère il avait poussé Maximilien contre Louis XII; sa politique fut alors de rapprocher ces deux princes, et il se trouva une main plus adroite et plus délicate que Iasienne pour

tenir les fils de cette difficile négociation. La fille de Maximilien, la tante de Charles-Quint, Marguerite d’Autriche, si justement célèbre dans l’histoire des Pays-Bas, se mit à l'œuvre avec le cardinal d’Amboise pour éteindre le différend élevé entre les deux monarques, et par un premier traité, signé à Cambrai, l’empereur, moyennant une somme de cent mille écus d’or, consentit à ratifier la rupture du mariage de son petit-fils avec Madame Claude, aussi bien qu’à renouveler l'investiture du duché de Milan en faveur de Louis et de ses héritiers. Un autre traité fut conclu ensuite, destiné à rester secret jusqu’au jour de son exécution : ce fut celui de la ligue de Cambrai. Le pape, l’empereur, le roi d’Aragon et le roi de France s engageaient à unir leurs forces contre la république de Venise pour reprendre sur elle toutes les portions de territoire dont elle s’était agrandie aux dépens de chacun d’eux (10 décembre 1508). Louis XII devait être prêt à entrer en campagne le 1,r avril de l’année suivante.

Jules II cependant, au moment décisif, parut s'effrayer de son propre ouvrage. Il avertit solennellement Venise du sort qui la menaçait, et alla jusqu’à transmettre au conseil des Dix une copie de la convention signée à Cambrai, offrant de se retirer de la ligue si Rimini et Faenza étaient restituées au saintsiège. La superbe oligarchie refusa de plier, et à l’époque qui avait été convenue, les foudres du Vatican furent lancées contre elle, en même temps qu’une armée française, conduite par le roi en personne, entrait sur les terres de la seigneurie. Elle ne tarda pas

à rencontrer les Vénitiens, qui, au lieu de défendre le passage de l’Adda, s’étaient arrêtés imprudemment à la prise et au pillage de la petite place de Treviglio. Menacés d’être séparés de Créma et de Crémone où étaient leurs magasins, les deux, chefs des troupes de la république, l’Alviano et Pitigliano, l’un et l’autre de la grande maison des Orsini, se portèrent rapidement sur Vaila pour y prévenir les Français. Ce fut près de cette ville, au village d’Agnadello, que leur arrière-garde se heurta fortuitement contre l’avantgarde de Louis XII, et engagea le combat. L’Alviano, aux prises avec l’ennemi, veut rappeler à lui son collègue, qui l’a devancé ; mais celui-ci se refuse à courir les risques d’une bataille que le sénat a ordonné d’éviter, et il laisse l'Alviano seul contre toute l’armée française. L’action fut vive, mais courte. Le roi, s’exposant au feu « comme le plus petit souldoyer, » chargea bravement à la tête de sa maison, et partagea les honneurs de la journée avec laTrémoille, d’Aubigny, la Palisse, Bayard, et l'élite de ses capitaines. Ce fut la vaillante infanterie des Brisighella, naguère formée en Romagne, et que distinguaient ses casaques mi-parties, rouges et blanches, qui soutint seule dans l'armée vénitienne tout f effort de la bataille. Ces braves gens, animés par l’intrépidité de leur chef, se firent tuer presque jusqu’au dernier. On en compta six mille couchés par terre. Vingt canons tombèrent aux mains des Français. L'Alviano, blessé au visage, fut amené prisonnier devant le roi, qui le traita avec sa courtoisie et sa bienveillance ordinaires (14 mai 1 509).

Louis XII s’était vengé avec éclat; quinze jours lui suffirent pour reprendre toutes les villes enlevées autrefois par Venise au duché de Milan. On regrette de le voir, dans cette rapide conquête, se faire de la cruauté un système, afin de frapper ses ennemis de terreur; on regrette d’entendre le monarque, à l’âme si débonnaire, parler en riant à Machiavel des supplices qu’il a ordonnés en cette circonstance, comme si, hors de l’enceinte de son royaume, la politique l’eût dispensé des lois de la justice et de l’humanité. Maître de Bergame, de Brescia, de Crémone et de toutes les places que lui attribuait le traité de Cambrai , la guerre était dorénavant pour lui sans objet, et son intérêt bien entendu lui conseillait de ne point pousser à bout la fière république, qu'il avait assez abaissée. Mais il voulut tenir ses engagements avec Maximilien, et l’aider à reconquérir les domaines envahis de la maison d'Autriche. Il ne fit que rendre au patriotisme vénitien, qui avait fléchi un moment, toute son énergie; la seigneurie, qui, attaquée par le pape, par le roi d’Aragon, par le duc de Ferrare, en même temps que par le roi de France, avait été réduite à délier tous ses sujets du serment de fidélité, fit un effort désespéré pour résister au tardif, mais formidable armement de l'empereur; et les débris de ses troupes, qu’elle jeta dans Padoue, défendirent à outrance cette grande cité contre les quatre-vingt mille soldats et les deux cents canons de Maximilien. Louis XII, en laissant la Palisse et Bayard prendre part aux travaux de ce siège, n’y gagna que de les associer à l’échec essuyé par l’armée impériale

(octobre 1509). Les événements devaient prouver bientôt que, si la bataille d’Agnadel avait porté un coup fatal à la puissance des Vénitiens en Italie, ce n’était pas au profit de la domination française. Encore quelques mois, en effet, et la ligue formée à Cambrai par Jules 11 contre Venise allait être tournée par lui contre la France. Le belliqueux pontife, rentré en possession de ses villes de Romagne, était revenu tout entier à son grand projet de chasser les barbares, et celui qui avait mis Gênes sous ses pieds et vaincu à Agnadel était pour lui le premier ennemi à combattre.

Le roi cependant avait repassé les Alpes, et une année s'écoula pendant laquelle il lui fut donné de jouir en paix du succès de ses armes et de sa félicité domestique, qui s’identifiait avec celle du royaume. 11 voyait croître à côté de lui son gendre et son héritier futur, le jeune duc de Valois, avec les heureuses promesses de sa précoce intelligence, et il comptait aussi parmi les plus brillants ornements de sa cour la sœur de ce prince, l’ingénieuse et docte Marguerite, qu’il maria alors au duc d’Alençon (décembre 1 509). En parcourant, selon son usage, plusieurs de ses provinces, il y trouva matière aux améliorations journalières qu’il introduisait dans F administration de la justice, et en même temps il eut la satisfaction de voir de ses propres yCux le merveilleux développement de la prospérité publique qui était l’œuvre de son règne. Des campagnes naguère en friche rendues à la culture, les villes accrues en étendue et en population, les produits de l industrie multipliés, les rela-

tions du commerce agrandies, la France se couvrant, suivant l'expression d'un contemporain, « de grands édifices, tant publics que privés, » dont la beauté et la richesse excitaient l’admiration, tel fut le spectacle qui s’offrit à Louis XII, lorsqu'au commencement de l’année 1510 il se rendit des bords de la Loire, son séjour ordinaire, à Paris, et de Paris à Lyon. Mais, en arrivant dans cette dernière ville, la joie qu il avait recueillie de son voyage fut empoisonnée par la perte qu’il y fit de son fidèle ami et de sou habile ministre le cardinal d’Amboise (25 mai 1 510). On a justement reproché à Georges d’Amboise le mal qu il causa au royaume par ses prétentions à la tiare, et le noble emploi qu'il fit de son opulence n'en a pu absoudre entièrement l'origine aux yeux de l’histoire. Mais, par les lumières de son esprit et l’élévation de ses vues, par son dévouement au bien public et son expérience consommée des affaires, par son amour des arts et la protection éclairée qu il leur accordait, il s'était dignement associé aux généreuses intentions de Louis XII pour le bonheur et la gloire de la France. Il fut regretté d’elle comme son maître le fut après lui.

Par une triste fatalité, cet utile conseiller manqua au roi à l’heure même où son assistance lui devenait plus que jamais nécessaire. En apprenant la mort du cardinal d’Amboise, Jules 11 s’écria : « Grâce à Dieu, je suis enfin seul pape ! » Il cessait désormais de craindre le puissant légat dont l'autorité balançait la sienne en France et dans le nord de l’Italie. Mais il n’avait pas attendu cette mort, qui servait si bien ses

projets, pour commencer ses menées hostiles contre Louis XII . Par une bulle du 24 février 1510, il avait, levé l'interdit fulminé Tannéeprécédente contre Venise; peu après, il s’était uni par des liens secrets au roi d’Aragon, en lui promettant l’investiture, jusque-là retardée, du royaume de Naples ; il faisait jouer enfin tous les ressorts de sa politique pour préparer au roi de France la plus redoutable de toutes les inimitiés, celle de l’Angleterre. Au prudent et avare Henri VH avait succédé depuis une année (22 avril 1509) son fils, âgé seulement de dix-huit ans, et aussi impatient de se jeter dans la guerre au dehors que de dissiper au dedans, dans le faste et les plaisirs, les trésors amassés par son père. 11 ne fut pas difficile à Jules U d incliner Henri VIII, par ses avances flatteuses, vers les projets qu’il méditait contre la France. Mais le principal espoir du pontife était dans les Suisses, auprès de qui il avait un habile agent, 1 évêque de Sion, Matthias Schinner, et qu’il travaillait à détacher de l’alliance de Louis XII pour les faire entrer dans la sienne. En enflammant le zèle religieux de ces montagnards, en excitant leur cupidité par la riche solde que leur promettait le trésor pontifical, il se flattait de les appeler à affranchir l’Italie par leur vaillance mercenaire, comme ils avaient affranchi leur propre patrie, et il avait conçu la pensée d’en faire la milice dévouée du saint-siège. Projet hardi, et qui réussit, chose singulière , à la veille des prédications de Zwingle! Louis XII aida lui-même au succès de la politique papale en cette circonstance : moitié par une économie mal entendue, moitié par l’ennui que

lui causait l’insolence de ces orgueilleux paysans, il refusa de renouveler avec les cantons le traité qui les liait à la France.

Jules II, cependant, dans sa fougueuse impatience, devança le moment où les rois d’Angleterre et d’Aragon devaient être en mesure de concourir à ses desseins. Le 9 août 1510, il éclata contre Louis XII en excommuniant l’allié de ce prince, le duc de Ferrare ; au même temps, il envoyait une flotte pour enlever Gênes, et faisait descendre en armes dans les plaines de la Lombardie des milliers de Suisses, animés par le cri de guerre que Matthias Sehinner avait fait retentir dans leurs montagnes. Rien ne réussit au pape dans cette première campagne : l’amiral français Prégent de Bidoulx lit fuir devant ses galères l’escadre pontificale, et l’armée suisse, harcelée par Chaumont d’Amboise, fut contrainte d’évacuer le Milanais sans avoir livré un combat ni pris une ville. Jules II ne se découragea pas : jamais, au contraire, son fier génie ne se déploya avec plus d’énergie. Malgré son âge, malgré la fièvre qui le minait, malgré les rigueurs de l’hiver, il poursuivit la guerre avec une infatigable activité. C’est alors qu’on le vit, au grand scandale de la chrétienté, couvrir d’un casque ses cheveux blancs, ceindre l’épée et mener lui-même ses troupes à l’assaut de la Mirandole, où il entra par la brèche (janvier 1511). Le lieutenant de Louis XII, Chaumont d Amboise, faute de déférer aux sages conseils de Trivulce, ne sut point arrêter les progrès du pape et des Vénitiens, et bientôt, chagrin et malade, il succomba, à trente-huit ans, à la fièvre qui avait

respecté les vieux jours de Jules II. Ses derniers instants furent troublés par le remords d’avoir guerroyé contre le chef de l’Église et la douleur de n’avoir pu recevoir l’absolution pontificale, qui ne lui parvint que lorsqu’il avait cessé de vivre.

C’était pour le roi de France une situation étrange et périlleuse que d'avoir à tirer l’épée contre celui en qui il vénérait le vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Sa conscience ne pouvait se défendre d’en être inquiétée; surtout il était assailli par les pieuses terreurs d Anne de Bretagne, dont l’influence sur lui était sans partage, depuis que le cardinal d’Amboise n’était plus là pour la combat tre. Quoiqu’un concile de l’Église gallicane, convoqué à Tours (septembre 1510), eût déclaré que le roi pouvait, sans aucun scrupule, « guerroyer le saint-père pour sa défense et celle de ses alliés, » Louis n’en sentait pas moins sa main trembler en croisant le fer contre un pareil ennemi. D'accord avec l’empereur, il tenta, mais vainement, de réunir à Mantoue un congrès qui travaillât à pacifier l'Italie et l’Église; l’inflexible volonté de Jules II fit échouer tous les essais de négociation; il avait proclamé sa résolution de descendre du trône pontifical plutôt que de pardonner à Louis XII et au duc de Ferrare; une bulle d’excommunication, qu’il fulmina à Bologne, frappait tous les alliés du roi de France, et, en désignant ce prince, s’abstenait seulement de le nommer (avril 1 511). Les prélats français, assemblés à Tours l’année précédente, se réunirent alors à Lyon, et engagèrent Louis dans une mesure plus décisive, celle de la convocation d’un concile

oecuménique, à l’effet de réformer l’Église tant dans son chef que dans ses membres. Quelques cardinaux dévoués au roi et à Maximilien se dérobèrent à l’obédience de Jules II, et, au nom des deux monarques, le sommèrent de comparaître devant l’assemblée gé- . I nérale de l’Église , qui devait se tenir à Pise le 1 " septembre 1511.

A cette même époque, les armes pontificales venaient d’essuyer un grave échec. Le duc d’Urbin, neveu du pape, avait été mis en déroute par Trivulce à Casaleechio, près de Bologne (21 mai) ; cette grande ville avait ouvert ses portes aux Français, et la statue en bronze de Jules II, œuvre colossale de Michel-Ange, représentant ce pontife l'épée à la main , sous les traits de César, avait été jetée à bas de son piédestal et fondue pour en faire deux canons. Si la modération de Louis XII n’eût retenu son lieutenant, qui ne demandait qu’à envahir les États de l’Église et à marcher sur Rome, Jules II était perdu. Mais la conscience timorée du roi désavouait sa victoire : il défendit qu’aucune réjouissance fût faite pour la célébrer, et commanda à Trivulce de ramener ses troupes dans le Milanais. Il entendait faire le concile seul juge de sa querelle avec le souverain pontife, et ne s’apercevait pas qu’il rendait ainsi à son redoutable adversaire les moyens de l’accabler. A ce concile illégitime Jules en oppose un autre qu’il convoque pour l’année suivante à Saint-Jean de Latran. Le roi d’Aragon, le roi d’Angleterre, rempli alors pour le schisme d’une religieuse horreur, s’empressent d’adhérer à la convocation pontificale ; Marguerite d’Autriche supplie

Bon père d’y adhérer à son tour, et Maximilien n’élude ses instànces qu’en lui communiquant la singulière pensée qu’il a conçue de se porter candidat à la tiare après Jules II, dont la vie semble en ce moment désespérée. Mais le vieux pontife a bientôt repris, avec la santé, l’exécution de tous ses desseins ; le 5 octobre, il annonce solennellement à la chrétienté que le pape, le roi catholique et la seigneurie de Venise ont formé, pour préserver l’Église du schisme, une sainte ligue contre le roi de France et le duc de Ferrare, et que le roi d’Angleterre a promis à cette ligue sa prochaine accession. En même temps, son fidèle agent Matthias Schinner, revêtu de la pourpre romaine et des fonctions de légat, remue les cantons suisses par ses prédications, et sous le drapeau déployé à Nancy contre Charles le Téméraire se rassemblent des milliers de combattants pour qui la cause de l’Église est devenue une cause nationale.

Louis XII parut ne pas comprendre que la convocation d’un concile légitime, faite par le chef de l’Église, avait frappé d'impuissance et de mort le conciliabule schismatique de Pise, et, au lieu de prendre, quand il en était temps encore, une offensive hardie contre les États du pape, il s’obstina à soutenir contre lui une lutte spirituelle où le succès lui était impossible. Pendant ce temps, Henri VIII, sans avoir encore rendu publique son accession à la ligue, levait des troupes pour envahir la Guyenne; Raymond de Cardone, vice-roi de Naples, avec une armée espagnole jointe à l’armée pontificale, s’acheminait vers le nord de l’Italie; et les Suisses, avec l’impétuosité

d’une avalanche, redescendaient sur le Milanais du haut de leurs montagnes. Il eût été possible encore à Louis XII, avec de l'argent et de meilleurs procédés, de ramener les cantons à son alliance ou d’obtenir du moins leur neutralité; il n’avait fait que les exaspérer davantage par des mesures rigoureuses qui leur interdisaient le commerce de la Lombardie. Il apprit alors avec autant d’anxiété que de surprise que, non contents de fournir une armée au saint-siège, les Suisses venaient de contracter une ligue perpétuelle avec la maison d’Autriche ; l’empereur, d'allié douteux, se préparait à devenir ennemi; la France allait avoir l'Europe entière sur les bras.

Alors se montra, mais pour un temps trop court, à la tête des armées françaises un jeune héros, « grand capitaine avant d’avoir été soldat, » selon la belle expression de Guicciardini, et qui devait, dans une campagne de quelques mois, déployer des talents pour la gueire encore admirés aujourd’hui. Gaston de Foix apparaît comme le digne précurseur du général Bonaparte sur les champs de bataille de l’Italie : même âge, même rapidité de conception, même impétuosité de mouvements. Louis XII portait à ce fils de sa sœur un amour de père; il l’avait investi du duché de Nemours à la mort de Jacques d’Armagnac, et venait de le donner pour successeur à Chaumont d’Amboise dans le gouvernement du Milanais. Le premier coup de ce capitaine de vingt-trois ans fut d’arrêter par une immobilité savamment calculée la fougueuse invasion des Suisses, arrivés aux portes de Milan (décembre 1511). Bientôt il apprend que Ray-

mond de Cardona, avec l’habile ingénieur Pedro Navarro, est venu attaquer Bologne, et que le pape, impatient de redevenir maître de cette ville, presse les opérations du siège de tout son pouvoir. Déjà un effroyable assaut avait été donné; déjà Navarro avait fait jouer avec succès les mines dont il était l’inventeur, et la brèche, à demi ouverte, était à la veille de livrer la place à lennemi, lorsque Gaston de Foix, occupé à tenir tète aux Vénitiens dans le duché de Ferrare, se met en route malgré un affreux ouragan de neige, et, avant que Raymond de Cardona ait été informé de sa marche, il est dans Bologne. Le siège fut levé dès le lendemain (7 février 1512).

Mais, au même temps, des événements se passaient en Lombardie, bien autrement menaçants pour les affaires de France. Brescia, mécontente du joug étranger et regrettant le gouvernement républicain, venait d’introduire dans ses murs le provéditeur de Venise, Andrea Gritti (3 février). Bergame, peu de jours après, avait arboré le lion de Saint-Marc; Crème et Crémone allaient suivre, et de proche en proche, on ne pouvait calculer jusqu’où retentirait le cri de la liberté. Tout fut arrêté par l’admirable diligence de Gaston de Foix; il part de Bologne, n’attend pas le consentement du marquis de Mantoue pour traverser ses Etats, ne se laisse retarder ni par les routes détruites et les rivières débordées, ni par les troupes du général vénitien Baglioni, qu’il met en déroute à l’isola délia Seala, et au bout de neuf jours arrive sous les murs de Brescia. 11 somme aussitôt la ville de se rendre; on lui répond qu’avec l’aide de saint Marc on saura bien m 6

la garder. Dix mille soldats vénitiens et des bandes nombreuses de paysans, retirés dans la place, la défendaient; douze mille Français, maîtres de la citadelle, en sortirent pour courir à l'assaut. Ils étaient tous « fleur de chevalerie, » disent les mémoires de la vie de Bayard, et ce fut merveille que l’habileté et l’ardeur avec lesquelles l’attaque fut conduite. Elle ne fut pas moins bien soutenue; mais, après une lutte vive et opiniâtre, un Français s’est élancé de l’autre côté du rempart ; c était le chevalier sans peur et sans reproche. Un coup de pique le renverse, « et si commença à dire au sire de Molart : « Compaignon, faites « marcher vos gens, la ville est gaignée; de moi je ne « saurois tirer oultre, car je suis mort. » 11 n’était pas mort, mais la ville était gagnée, et tout n’y fut bientôt que massacre et pillage. Ce fut par milliers que les victimes furent entassées dans les rues, et Gaston eut grand peine à sauver les couvents de la fureur déchaînée de ses soldats. Il imita avec une triste fidélité les rigueurs politiques du roi son oncle en faisant décapiter sur la place publique le comte Louis A vogaro et son fils, principaux auteurs de la défection de Brescia (19 février).

Cette prodigieuse campagne de quinze jours avait frappé l’Italie d’admiration et de terreur, et répandu par toute l’Europe le nom glorieux de Gaston de Foix. Mais la ligue, toujours animée des passions ardentes de Jules II, n’avait pas cessé d’être menaçante pour la France. Henri VIII venait de se déclarer, et, le 4 février, il avait réclamé des subsides de son Parlement pour dissoudre le concile de Pise et faire restituer

Bologne au saint-siège. Son but était de combiner avec le roi d’Aragon une attaque contre la frontière française des Pyrénées. Maximilien, de son côté, commençait à dissimuler de moins en moins son mauvais vouloir contre la France, et, cédant aux sollicitations belliqueuses de sa fdle Marguerite, il la laissait armer la chevalerie des Pays-Bas pour envahir, de concert avec les Anglais, l’Artois et la Picardie. Le danger était trop pressant pour que Louis XII gardât désormais des ménagements avec aucun de ses ennemis. Fortifié par l’opinion unanime de la France contre les scrupules d’Anne de Bretagne, il envoya sans retard des renforts à son neveu, avec l’ordre de marcher sur les États de l’Église, dût-il aller chercher Jules II jusque dans Rome. Son espoir était de porter un coup mortel à la ligue en accablant le pontife qui en était l’âme. Un autre motif commandait d’agir en toute hâte : depuis la rupture avec les Suisses, l’infanterie française se composait en grande partie de lansquenets ( laiulskncchts ), mercenaires soldés en Allemagne avec l’autorisation de l’empereur, et l’on était informé que Maximilien allait signaler le changement de sa politique en retirant cette autorisation. Encore quelques jours, et les avocatoires impériaux étant publiés, il devenait impossible de retenir les lansquenets sous les étendards de la France. Les circonstances étaient donc ici d’accord avec 1 impétueux génie de Gaston de Foix; il lui fallait sans délai le combat et la victoire. Raymond de Cardona, au contraire, faisait tout pour éviter une action. Mais lorsqu’il vit les Français assaillir l’importante ville de Ravenne, dont la prise

8ï HISTOIRE DE FRANCE.

allait leur ouvrir le chemin de Rome, il ne put se décider à l’abandonner sans défense à leurs coups, et il accepta la bataille.

Son armée était un peu inférieure en nombre à l'armée française; mais, à l’avantage d’être fortement retranchée elle joignait celui de compter dans ses rangs ce que l’Espagne et l’Italie avaient de meilleurs capitaines, Fabrizio Colonna, Pescaire, surnommé le grand marquis, Antonio de Ley va, et ce fameux soldat de fortune, Pedro Navarro, dont le génie inventif aida si fort alors aux progrès de l’art de la guerre. Gaston n’était pas moins bien secondé; il avait sous ses ordres le sire de la Palisse et Louis d’Ars, déjà signalés dans tant de combats; Molart, un des créateurs de notre infanterie nationale; Bayard, le dernier et le plus illustre représentant de l’ancienne chevalerie; à côté de l’artillerie française, si justement renommée, se trouvait en outre celle du duc de Ferrare, la mieux organisée qu’il y eut en Europe. L’action commença par trois heures d’une furieuse canonnade; Gaston, avant d’attaquer les retranchements ennemis, voulait les écraser de ses feux; mais Pedro Navarro avait fait coucher l’infanterie espagnole sur le ventre, de manière qu’elle ne souffrait presque aucune perte, tandis que son artillerie faisait dans les rangs français de grands ravages. Cette habile disposition laissait toutefois exposée aux redoutables canons du duc de Ferrare la gendarmerie italienne que commandait Fabrizio Colonna. L’impatience prit à ce chef, en voyant ses cavaliers immobiles tomber les uns après les autres sous le feu ennemi; il lit un mouvement en

avant, que Navarro fut forcé de suivre avec ses gens de pied. La terrible impétuosité des gendarmes français, sous un capitaine qui savait les conduire, reprit dès lors tous ses avantages; en un instant, les escadrons italiens et espagnols furent rompus et dispersés, et l’infanterie de Navarro elle-même, qui avait déjà entamé le corps des lansquenets, fut si rudement chargée qu’elle finit par céder le champ de bataille. Cependant ses débris formaient encore une grosse bande qui se retirait en bon ordre et, avec ses rangs serrés, opposait à la poursuite des Français une opiniâtre résistance. Gaston, emporté par la fougue de son âge et oubliant ses devoirs de général, s’élance avec une poignée de cavaliers contre cette niasse redoutable; il est blessé, renversé de cheval, et après s’être défendu comme un lion, il reçoit le dernier coup de la main d’un soldat espagnol , à qui l’on crie en vain d’épargner le frère de sa reine (1 1 avril 1512).

L’honneur de la journée restait à la France. « Les Espagnols, dit avec emphase l’écuver de Bayard, qui a raconté ses gestes, eurent perte qui de' cent ans ne sera réparée. » On a calculé, en effet, qu’ils ne laissèrent pas moins de douze mille hommes sur le champ de bataille, le double de ce que perdirent les Français; leurs drapeaux, leur artillerie, leurs meilleurs capitaines, Fabrizio Colonna, Pescaire, Navarro, et avec eux le cardinal Jean de Médicis, qui allait être bientôt le pape Léon X, étaient tombés aux mains des vainqueurs. Mais la perte de Gaston de Foix était bien plus grande pour la France que celle

de toute une armée. Les larmes données par Louis XII et par le royaume tout entier à ce héros de vingtquatre ans en furent un triste et éclatant témoignage. Le roi, dans son douloureux accablement, refusait de se croire victorieux; il eût voulu, disait-il, au prix de tout ce qu’il possédait en Italie, rappeler à la vie Gaston et ceux qui avaient péri avec lui à Raven ne.

On ne tarda pas à voir ce qu’est pour une armée la mort d’un pareil général. La Palisse, qui prit le commandement à sa place, n'eut point la force de marcher sur Rome, et Jules II, un moment abattu sous le coup reçu par la ligue à Ravenne, se releva dès lors de toute la hauteur de son indomptable caractère. Le 20 avril, neuf jqurs après la bataille, au bruit de la chute de son autorité dans toute la Romagne, il avait accepté des conditions de paix qui lui étaient offertes par Louis XII; mais lorsqu’il vit que les Français, au lieu de se porter en avant, hésitaient dans leurs mouvements et que la rivalité du cardinal San Severino contrariait les mesures militaires de la Palisse, ne craignant plus pour Rome et pour le concile qui allait y ouvrir ses séances, il rompit aussitôt les engagements qu’il avait pris, et, plus ardent que jamais aux combats, il lança sur le Milanais une nouvelle armée de Suisses, enrôlés par son légat Matthias Schinner. Dans les rangs de ces montagnards se trouvait Maximilien Sforza, fils de Louis le More, depuis douze ans resté en Allemagne, et venant réclamer l’héritage paternel. Que pouvait le brave la Palisse , avec treize cents lances et son infanterie, réduite à

six mille combattants, pour couvrir toute l’Italie supérieure contre les troupes de Raymond de Cardona et du pape, qui le pressaient au midi, et contre les Suisses, joints aux Vénitiens, qui avaient débordé comme un torrent dans la Lombardie? Il fallut successivement abandonner tout ce qu’on avait conquis en Romagne, et accourir à la défense du Milanais. Mais là ce n'était plus seulement aux troupes ennemies qu’on avait affaire , c’était aux populations qui de toutes parts se soulevaient au nom de Maximilien Sforza. Le 5 juin, les Suisses, entrés à Crémone, y commencèrent la révolution en faveur du jeune prince dont ils avaient si lâchement trahi le père; ils furent bientôt sous les murs de Milan , et Milan ne pouvant plus être conservé, la Palisse se retira sur Pavie. Pavie môme, après un combat sanglant livré dans les rues, fut laissée aux mains de l’ennemi (18 juin), et de proche en proche, tout ce qui restait de troupes françaises, avec les pères du concile schismatique de Pise, alla s’abriter derrière la frontière du Piémont. Malgré la forteresse qui la bridait, Gènes s’affranchit à son tour, mais par ses propres mains, et sans avoir, comme le Milanais, à payer aux Suisses les frais onéreux de son indépendance reconquise. A la fin de juin 1512, moins de trois mois après l’éclatante victoire de Ravenne, la domination française avait disparu de l’Italie.

C’était maintenant sur sa propre frontière que Louis XII allait avoir à livrer des combats. Jules II, en effet, ne croyait pas sa tâche accomplie parce qu’il était vainqueur en deçà des Alpes; chef de l’Église, il

lui restait à punir le monarque schismatique qui avait entraîné le clergé de France dans sa rébellion contre la souveraineté pontificale, et il était déterminé à pousser la guerre à outrance , jusqu’à ce que Louis lui eût rendu son obéissance spirituelle. Dans cette pensée, il n’avait rien négligé pour lier intimement Henri VIII aux desseins de sa politique, et il était allé jusqu’à lui transférer le titre de roi très-chrétien, comme une dépouille de la couronne de France. Henri VIII commença par signifier à Louis XII qu’il rompait ses traités avec lui par le « fait de la guerre menée par les Français contre la sainte Église romaine; » puis il envoya sa flotte menacer les côtes de Bretagne, en même temps que huit mille Anglais débarquaient au port du Passage, pour faire avec les Espagnols une invasion en Guyenne. Cette invasion n’eut pas lieu. Le rusé Ferdinand, plus soucieux de ses intérêts que de ceux de son allié, se servit des Anglais pour s’approprier, par un coup de main aussi audacieux que déloyal, la partie espagnole du royaume de Navarre (juillet 1512), et le marquis de Dorset, qui commandait les troupes britanniques, se retira humilié et furieux de n’avoir rien pu tenter. Ce fut seulement l’année suivante que Henri VIII passa la mer, et vint en personne, à la tête d’une armée, assaillir la France. Jules II cependant était parvenu par ses obsessions infatigables à triompher des irrésolutions de Maximilien , et en lui sacrifiant encore une fois Venise, il avait fait de ce prince le premier soldat de la sainte ligue (novembre 1512). L’accord entre le pape et l’empereur eut pour effet immédiat le rétablissement de

l’héritier des Sforza dans ses droits sur le duché de Milan. Le cardinal de Sion, au nom de Jules II, et le cardinal de Gurck, au nom de Maximilien, allèrent solennellement lui remettre les clefs de sa capitale (‘29 décembre). Les Suisses, toujours fidèles au saintsiège. étaient chargés de prêter leur appui au prince restauré, et de fermer l’Italie aux Français. Assuré de ce côté, Jules commençait à tourner ses regards du côté de la Péninsule et à préparer l’expulsion des autres barbares, dont la domination était plus odieuse aux peuples que celle des Français eux-mêmes. Mais lorsque allait s’ouvrir la campagne dont il attendait la ruine de Louis XII; lorsque, donnant l'essor à ses patriotiques espérances, il entrevoyait dans un prochain avenir 1 Italie libre à l’ombre du pouvoir pontifical, la mort vint lui montrer le néant de ce qu avait rêvé son puissant génie. Il la vit venir avec calme et fermeté, occupé jusqu à sa dernière heure des grands intérêts du gouvernement ecclésiastique,

■« digne d une gloire immortelle, dit l’historien de l’Italie dans son beau langage, s’il eût porté toute autre couronne que la tiare. » (21 février 1513.) Le cardinal Jean de Médicis fut intronisé quelques jours après (10 mars) dans la chaire de Saint-Pierre, sous le nom illustre de Léon X.

Le moment n était pas encore venu pour le nouveau pontife de déployer les ressources de sa poli- * tique adroite et conciliante, si peu semblable à celle de son prédécesseur. Les coups habilement préparés par Jules II devaient auparavant tomber sur la France.- La Trémoille avait passé les Alpes avec une armée

française au mois de mai 1513, et avec l’aide des Vénitiens, redevenus ennemis du pape et de lempereur, il se flattait de conquérir le Milanais aussi facilement qu’il l’avait fait quatorze ans auparavant. Le vœu des peuples l'appelait : ce n’était pas Maximilien Sforza, c’étaient les Suisses qui étaient maîtres delà Lombardie, et leur brutale rapacité faisait regretter le pouvoir bien moins oppressif des lieutenants de Louis XII. Aussi, à la première apparition des bannières françaises, le soulèvement fut universel contre Sforza, et la Trémoille écrivit au roi qu’il ne tarderait pas à lui envoyer le fds prisonnier, comme il lui avait envoyé le père. Son erreur était grande. Il vit, à la vérité, Sforza fugitif chercher, ainsi que son père l’avait fait, un asile dans le camp des Suisses, à Novare; mais, sur ce théâtre honteux de leur ancienne félonie envers Louis le More, les Suisses se piquèrent de fidélité à son fils, et mirent leur honneur «à ne pas lâcher sans combat la Lombardie, leur précieuse conquête. Ils surprirent la Trémoille par une attaque imprévue, et infligèrent aux Français le plus sanglant échec jusqu’alors essuyé par leurs armes (6 juin 1 513). Les débris de l’armée vaincue ne s’arrêtèrent dans leur retraite que de l’autre côté des Alpes.

Louis XII n’était guère plus heureux au nord du royaume. Henri VIII venait de débarquer à Calais; la marine française lui avait tué deux de ses amiraux, et le Breton Primauguet avait immortalisé son nom par un acte de désespoir héroïque; mais les vaisseaux anglais n’en avaient pas moins porté trente mille soldats sur les côtes de France, et les tentes ennemies

s’étaient déployées autour de Térouenne. Henri VIII y attendait Maximilien avec une armée; l’aventureux empereur, toujours sans argent, n’arriva qu’avec quelques centaines de lances, simple soldat, disait-il, du roi d’Angleterre, aux gages de cent couronnes d’or par jour, mais chef réel de l’expédition par son expérience militaire. Ce fut lui qui déconcerta l’effort des Français pour ravitailler la ville assiégée, et qui, malgré les exploits de la Palisse et de Bayard, donna aux Anglais la victoire de Guinegate. Trente-quatre ans auparavant, il avait eu la bonne fortune de vaincre sur le même champ de bataille , et avec des circonstances à peu près semblables. Il y eut panique plutôt que défaite pour l’armée française, et la journée fut dite des éperons, « parce que les éperons y servirent plus que l’épée. » (16 août 1513.) Térouenne capitula six jours après, et l’alarme fut telle dans le royaume que Louis XII, quoique malade de la goutte, se fit transporter en litière à Amiens, avec le jeune duc de Valois, pour y mettre en défense la ligne de la Somme. Mais les deux monarques ennemis , au lieu de se porter en avant, s’arrêtèrent au siège de Tournay.

La frontière orientale de la France était, au môme moment, menacée plus sérieusement encore. On a vu comment la confédération suisse, en même temps qu elle donnait une armée au pape, s’était liée avec l’empereur Maximilien par un traité d’alliance perpétuelle. Le 9 août , dix-huit mille soldats de tous les cantons, sous le commandement de l’avoyer de Berne, Jacques de Watteville, partirent de Zurich, et ayantété

rejoints sur leur route par un corps de cavalerie allemande et franc-comtoise, ils marchèrent sur la Bourgogne, qu’ils avaient promis de restituer à Maximilien. Dijon, avec une faible garnison, s’offrait à leurs coups presque sans défense; ils y arrivèrent le 7 septembre, et le surlendemain livrèrent un assaut qui fut repoussé. Mais le gouverneur de la province, la Trémoille reconnut qu’il était hors d’état de soutenir une seconde attaque, et ne pouvant sauver la France par une victoire, il prit sur lui de la sauver par un traité. Il sort de Dijon, et, accoutumé de longue main à négocier avec les Suisses, il se rend auprès de leur chef Jacques de Watteville. Ni l un ni l’autre n’avait de pouvoir pour rien conclure, mais vingt- quatre heures ne leur suffirent pas moins pour signer des articles de paix qui réglaient les intérêts de toutes les puissances belligérantes (12 à 13 septembre). La renonciation du roi au concile de Pise, l’abandon du duché de Milan à Sforza et le payement de 400 000 écus aux cantons helvétiques étaient les conditions principales de ce traité. A ce prix, les Suisses, qui ont reçu vingt mille écus comme à-compte, évacuent la Bourgogne, et la Trémoille, avec la conscience du grand service qu’il a rendu à son roi et à son pays, va tranquillement s’offrir au mécontentement de Louis XIL Le premier mouvement de ce prince fut, en effet, celui d'une vive irritation, et il refusa de ratifier cette convention qui lui semblait, écrivit-il à la Trémoille, « merveilleusement étrange. « Mais la réflexion ne tarda pas à le rendre plus juste envers son noble serviteur; il reconnut tout ce qu’il lui de-

vait, ajouta cinquante mille écus aux sommes que les Suisses avaient déjà reçues, et s’en remit aux négociations que l’hiver allait amener’de la conclusion d'un traité définitif.

11 était temps pour la France que ces négociations commençassent. Les pertes d’hommes avaient été sensibles dans les dernières campagnes, et les dépenses d’une guerre aussi prolongée devenaient un lourd fardeau pour la nation. Nulle trace de mécontentement public ne se retrouve dans les récits contemporains; les peuples rendaient trop bien justice à Louis XII, et savaient à quel point il était ménager de leur sang et de leur or. C’était le roi lui-même qui, plus que personne, souffrait de cette cruelle interruption des bienfaits de son règne, et se sentait pressé du besoin de rendre la paix au royaume. Dès que les dispositions conciliantes de Léon X lui furent assurées, il s’empressa de mettre en repos sa conscience, en abjurant le concile de Pise (20 octobre 1513) et le faisant abjurer par le clergé de France. Un premier pas était fait par là vers la paix : il s’appliqua alors à obtenir une trêve, à laquelle Henri VIII, joué par ses alliés, accéda sans peine, et qui devint bientôt générale (13 mars 1 514). Au milieu de ce travail pacifique des négociations, Louis XII eut la douleur de perdre Anne de Bretagne (2 janvier 1514). Il la pleura amèrement, mais la nation ne s’associa pas au deuil de son roi. Anne était restée trop Bretonne pour être Française, et pendant quinze ans elle n’avait cessé d’immoler, autant qu’il dépendait d’elle, les intérêts du royaume à ceux de son duché. Aussi sa mémoire,

peu populaire en France, est-elle demeurée longtemps chère à la Bretagne. Cette grande province avait nonseulement joui sous elle de ses anciens privilèges et de toutes les apparences d’un gouvernement indépendant, mais elle avait vu se développer son génie national avec plus d’éclat que jamais dans la poésie et dans les arts. Les plus beaux chants de la muse celtique, conservés dans le souvenir des peuples, appartiennent au temps de la duchesse Anne, comme à cette princesse appartient aussi l’honneur d’avoir donné à la vieille Armorique un des plus admirables monuments de l’architecture de la Renaissance. Le tombeau qu’elle éleva à son père, François II, dans la cathédrale de Nantes, fait le juste orgueil de la Bretagne.

Quelque vifs que fussent les regrets de Louis XII, la pensée de se remarier et de laisser après lui un hoir mâle de son corps entra dès lors dans les calculs de sa politique. Maximilien lui offrait sa iille Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, l’ancienne fiancée de Charles VIH; l’âge de cette princesse et la noble délicatesse de ses goûts eussent rendu ce mariage le plus convenable de tous pour le roi, s’il n’eût craint que, deux fois veuve sans avoir été mère, elle ne lui donnât pas plus d’enfants qu’à ses deux premiers maris. Ce fut alors le roi catholique qui proposa à Louis sa petite-fille Eléonore, destinée à s’asseoir plus tard sur le trône de France, comme seconde femme de François Ier. Déjà la parole du roi était engagée envers Ferdinand, lorsque, par l’entremise de Jean d’Orléans, comte de Dunois et duc de Longueville,

l’un des prisonniers de Guinegate, une autre alliance fut mise en avant, qui tout d’abord obtint les préférences de Louis XII. Marie d’Angleterre, sœur de Henri VIII, en épousant le roi de France, scella la réconciliation de son mari et de son frère. Le traité de paix avait été signé entre les deux monarques le 7 août; le mariage fut célébré le 1 1 octobre, au grand déplaisir de Maximilien et de Ferdinand, dont les déloyautés envers la France n’étaient que trop justement punies. Mais cette union ne tarda guère à être fatale à celui qui l avait conclue. Pour s’accommoder aux goûts de sa jeune et belle épouse, Louis changea toutes les habitudes de sa vie, et renonça au régime sévère qui seul soutenait sa santé chancelante. Ce n’étaient que tournois, que bals et banquets à l’hôtel des Tournelles, et le bon roi ne pouvait se décider à laisser tout 1 honneur de ces fêtes à son gendre, le jeune duc de Valois, mieux fait que lui pour les conduire. « Là où il dînoit à trois heures, raconte son biographe, convenoit qu'il dînât à midi; où il se couchoit à six heures du soir, souvent se couchoit à minuit. » On le vit au bout de quelques semaines languir, et puis toucher aux portes du tombeau. II expira le 1er janvier 151 5, dans la cinquante-quatrième année de son âge. Lorsqu’on publia dans Paris que le roi, père du peuple, était mort, le deuil fut universel, et à la douleur de Paris répondit bientôt celle de tout le royaume. On ne saurait comparer Louis XII à saint Louis, ni pour la sublimité des vertus chrétiennes, ni pour les qualités royales; mais, depuis saint Louis, c’était le seul roi qui eût fait entrer le bonheur des peuples

dans les obligations de sa conscience; c’était aussi le seul qui eût été autant regretté.

Nous avons vu les États généraux de Tours, en 1 506, proclamer les réformes accomplies par Louis XII dans l’administration de la justice comme un de ses titres à la reconnaissance nationale. Jusqu’au terme de son règne, et au milieu des préoccupations de politique et de guerre étrangères qui en remplirent les dernières années, il ne cessa de poursuivre cette tâche, qui était, à ses yeux, une des plus essentielles de la royauté. La rédaction des Coutumes et statuts particuliers du royaume de France , quoique non achevée, est une entreprise qui honore également le monarque qui la conçut et ceux à qui il en confia l’exécution. 11 faut aussi donner à Louis XII sa part dans cette renaissance des arts au seizième siècle, dont l’histoire est trop accoutumée à attribuer toute la gloire à son'successeur. Les goûts délicats de l’intelligence étaient héréditaires dans la branche des Valois, à laquelle appartiennent également Louis XII et François I". Le premier duc d'Orléans, parmi les dissipations et les scandales de sa vie, cultivait les lettres et était passionné pour les merveilles flamboyantes dont l’art gothique couvrait de son temps le sol de la France. On sait comment son fils, par des poésies qui font époque dans notre histoire littéraire, charma les longs ennuis de sa captivité en Angleterre. Louis XII, autant que son père et son aïeul, appréciait la culture intellectuelle, et son économie, accusée par les courtisans d'être plus bourgeoise que royale, ne l’empêchait pas d accorder aux lettres et surtout aux arts

île splendides encouragements. On aime à le voir rendre un glorieux hommage à l'imprimerie, « l’invention de laquelle, dit-il, semble estre plus divine qu’humaine; par elle notre sainte foy catholique a esté grandement augmentée et corroborée, la justice mieux entendue et administrée. » Si la peinture, qui brillait en Italie de toute sa gloire, n’enrichit pas alors la France des merveilles qu elle devait lui donner sous le règne suivant, l’architecture et la statuaire l’ornèrent de quelques-uns de leurs plus remarquables chefs-d’œuvre. Le roi et le cardinal d’Amboise, épris l’un et l’autre des beautés que l'art leur avait montrées au delà des Alpes, appelèrent en France Fra Giocondo, un des architectes italiens les plus renommés, en meme temps qu’ils envoyaient plusieurs artistes français s’instruire à Rome et à Florence. La façade du château de Blois, bâtie par Louis XII, et celle du château de Gaillon, résidence de son ministre, sont de beaux restes de ce que le génie de la Renaissance, durant sa première période, a produit dans notre patrie.

Cf)

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