CHAPITRE X
RÈGNE DF. HENRI IV JUSQU'A LA PAIX DK VF.RVINS ET A l.’EDIT DE NANTES (1589-1598).
C’était un axiome de l’ancienne jurisprudence française que « le mort saisit le vif, » et cet axiome, appliqué à l’héritage de la couronne, se traduisait par le cri répété à chaque nouveau règne : « Le roi est mort! vive le roi! » D’après ce principe, le roi de Navarre, quoiqu’il ne fût parent de Henri II f qu’au vingt-deuxième degré, était roi de France. Mais, ainsi que nous l’avons fait observer, c’était à Reims, selon la croyance politique de cette époque, en vertu de l’auguste cérémonie du sacre et du couronnement, que le monarque proclamé entrait dans la plénitude de son droit consacré par Dieu même. Henri IV, hérétique et inhabile à recevoir le saint caractère de Fonction royale, ne fut donc pas pour
niSTOIRH DK FRANCK.
la majorité nationale roi légitime de France à la mort de Henri III. Il y eut, à vrai dire, une sorte d’interrègne, durant lequel un nombre assez peu considérable1 de catholiques reconnut l’autorité du principe monarchique dans la personne du Béarnais, tandis que le gros de la nation ou suspendait son adhésion jusqu’à ce que la conversion du prince huguenot eût mis à l’aise les consciences, ou se serrait autour de la bannière de la Ligue, pour éviter avant tout de voir l’hérésie s’asseoir sur le trône de saint Louis. Cet interrègne fut d’environ quatre ans; mais comme il finit par le triomphe des droits de Henri IV’, devenu catholique, il est resté convenu parmi les historiens de n'admettre dans la succession de nos rois aucune interruption, et de faire remonter la légitimité du chef des Bourbons au jour même de la mort de son prédécesseur. Nous nous conformons à cet usage.
(2 août 1589) Henri IV, malgré toute sa diligence, était arrivé trop tard à Saint-Cloud pour recevoir le dernier soupir du roi défunt. En le voyant, avec quelques-uns de ses capitaines huguenots, s’approcher du lit de mort de Henri III, la plupart des seigneurs catholiques parurent avoir oublié l’engagement qu’ils avaient pris de le reconnaître pour leur roi. Henri ne lut sur leurs visages qu'une froide con-
1 . M. Poirson, si exact dans ses recherches et partisan si déclaré d'ailleurs du droit absolu de Henri IV, estime « qu’aux premiers jours du règne de ce prince, la portion héroïque de la France qui eut le courage de le reconnaître.... formait à peine la sixième partie du royaume. * (Histoire du régne de Henri IV, tome 1, p. 35.’
trainie, ou même que la sombre expression de la menace, et il se retira inquiet et troublé dans une maison voisine pour aviser à ce qu’il aurait à faire. Mais la venue empressée du maréchal de Biron ne tarda guère à lui démontrer que chez quelques-uns de ces courtisans en révolte le soin prudent de leurs intérêts, chez d autres un certain retour de loyauté monarchique triompherait des antipathies religieuses; et peu après, l'habile et Adèle Sancy lui ayant apporté la promesse que faisaient les Suisses de le servir deux mois à crédit en attendant les ordres de leurs cantons, le Béarnais, le coeur raffermi par ces bonnes nouvelles, prit tout aussitôt la contenance digne et assurée du roi de France. Il repoussa avec une noble Aerté la sommation injurieuse que lui Al François d’O, le plus déshonoré des mignons de Henri 111, de se déclarer catholique sur l’heure, pour acheter à ce prix la fidélité de sa noblesse; et quand, un moment après, au nom de cette même noblesse, Givry, 1 un des seigneurs du parti des politiques, lui vint embrasser les genoux en le proclamant le roi des braves et jurant qu’il ne .serait abandonné que des poltrons, ces paroles chevaleresques trouvèrent de l’écho dans le cœur de bon nombre des assistants; le cri de : « Vive le roi Henri IV ! » y répondit. 11 fallut toutefois négocier encore toute la journée du lendemain pour gagner un à un les plug importants serviteurs du feu roi ; Biron ne réclama rien moins que le comté de Périgord, le maréchal d’Aumont les gouvernements réunis de la Champagne et de. la Bourgogne, le comte d’Angoulême la charge de colonel général
de l’infanterie; chacun mit au plus haut prix possible ses services, et ce ne fut que le 4 août, après tous ces marchés conclus, que fut publiée la déclaration par laquelle Henri IV, roi de France et de Navarre, s’engageait « à la conservation de la religion catholique dans tout le royaume, au maintien de tous les princes, seigneurs et autres bons et obéissants sujets dans leurs biens, charges et dignités, et enfin à la convocation, dans le terme de six mois, des États généraux, » ainsi que d’un bon et légitime concile pour se faire instruire. En retour de cet engagement, les chefs de ceux qu’on appelait les catholiques royaux , le prince de Conti et le duc de Montpensier de la maison de Bourbon, les ducs de Longueville, de Luxembourg- Piney et de Rohan-Montbazon , les maréchaux d’Aumont et de Biron, Givry, les deux frères d’Angennes, etc., souscrivirent un acte par lequel ils reconnaissaient « pour leur roi et prince naturel, selon les lois fondamentales du royaume, Henri quatrième, et lui promettaient service et obéissance sur le serment par lui prêté et ci-dessus écrit, » avec la clause toutefois d’envoyer au pape quelques « notables personnages, pour représenter à Sa Sainteté les occasions qui les avaient mus de faire cette promesse. » C’était beaucoup pour Henri IV d’avoir ainsi rattaché à sa personne une partie, si peu nombreuse qu’elle fût, de la noblesse catholique; mais ce n’était pas assez pour lui laisser la chance d emporter Paris d’assaut.
L’armée royale, en effet, avait été en moins de six jours (2 à 8 août) presque réduite de moitié. Plusieurs seigneurs, et parmi eux le sire de Vitry, avaient
loyalement cédé à leur conscience en se donnant à la Ligue; d’autres, moins résolus sans être moins sincères, s’étaient retirés chez eux, pour n'avoir pas plus à porter les armes contre leur Dieu que contre leur roi. Un motif moins honorable, celui d’attendre, pour se décider, ce que déciderait la fortune, avait entraîné la défection de plusieurs. Il y en avait enfin de plus haut placés, à qui le moment paraissait venu de rendre à leurs seigneuries tous les privilèges de la souveraineté féodale. Ce qu’étaient Mercœur en Bretagne, Damville en Languedoc, d’Épernon prétendit l’être en Sainlonge et en Angoumois, la Trémoille en Poitou, et avec l’un six mille royaux, avec l’autre plusieurs compagnies de la cavalerie huguenote, quittèrent les camps de Saint-Cloud et de Meudon. Cette nouvelle féodalité des gouverneurs de province, aspirant, soit sous l’étendard royal, soit sous la bannière de la Ligue, à une égale indépendance, ne fut pas le moindre des obstacles que trouva Henri IV à reconquérir son royaume.
Heureusement pour ce prince, et heureusement aussi pour la France, le ciel l’avait doué d’un ensemble merveilleux de qualités propres à l’accomplissement de cette difficile tâche. Génie à la fois ferme et flexible, patient à attendre et prompt à se décider, aussi fin et délié dans les négociations qu’actif et énergique à la guerre, tenant de sa nature gasconne les vives saillies et le gracieux abandon de la parole et ayant appris à la cour des Valois à dissimuler et à se taire, toujours plein de courage et de ressources pour se relever des coups de l’adversité, toujours
sachant, par sa bonne conduite, préparer et soutenir sa bonne fortune, tel allons-nous voir Henri IV pendant les années d'épreuves qu’il doit traverser avant de régner en maître tranquille et incontesté sur la France,
Il leva, le 8 août, son camp de Meudon. Quelquesuns de ses conseillers eussent voulu qu’il se portât sur la Loire, et qu’avant d’entrer en campagne contre la Ligue, il installât régulièrement à Tours son gouvernement. Henri rejeta cet avis : à ce début de son règne, il sentit que le roi devait avant tout être soldat, et que s’il ne pouvait assaillir Paris, du moins ne fallait-il pas qu’il s’en éloignât. Il mit son armée en marche vers la Normandie.
La lecture du Journal de l’Estoile peut seule donner une idée de la prodigieuse et soudaine révolution opérée dans Paris par l'attentat de Jacques Clément. En quelques heures le peuple de cette grande ville était passé de la plus morne consternation à l’enivrement d’une joie délirante. Le moine régicide était béni comme un libérateur et invoqué comme un martyr. Au gré des espérances populaires, la mort de Henri III était le triomphe irrévocable de la sainte cause de l’Union. Il y avait autant de joie, mais non sans quelque embarras, parmi les chefs. Si le duc de Guise eût vécu, l’enthousiasme de la multitude lui eût mis sans tarder la couronne sur la tête. Mayenne, malgré les ardentes exhortations de sa soeur, ne se sentit point assez fort pour oser la saisir, et Philippe II n’avait point encore poussé assez avant ses intrigues pour avouer les prétentions que peu après
il ne craignit pas d’élever. « La plus saine partie du conseil de l’Union, » comme l’appelle Villeroy, celle qui entendait rester fidèle à la patrie en même temps qu’à l’Église, n’eut donc pas beaucoup de peine à faire proclamer le vieux cardinal de Bourbon, encore prisonnier, « comme catholique et légitime roi de France, » en vertu de son droit héréditaire. Le duc de Mayenne accéda volontiers à ce compromis qui lui laissait ouverte la porte de l’avenir : c’était lui qui, avec- sa patente de lieutenant général de 1 État et couronne de France, devait être le bras de cette royauté titulaire. Il s’était attendu à voir Henri IV en retraite sur la Loire : dès qu’il le sut maître de Caen et de Dieppe et faisant mine d'attaquer Rouen, il ne perdit pas un moment pour se mettre à sa poursuite.
Ses espérances de succès étaient grandes. Avec les levées de mercenaires faites en Allemagne, avec les secours de Philippe II et du duc de Lorraine, l’armée de la Ligue était devenue trois fois plus nombreuse que l’armée royale. Aussi Mayenne, malgré la circonspection habituelle de son caractère, avait-il promis aux Parisiens de leur amener le Béarnais prisonnier; et s il ne se tenait pas bien assuré d’acquitter cette promesse, au moins se flattait-il de jeter à la mer son ennemi, et de le contraindre à fuir à la Rochelle ou en Angleterre. Mais, pour obtenir ce résultat, il eût fallu guerroyer avec plus de célérité et de décision que ne le faisait Mayenne. Parti de Paris le *2? août, il s'amusa à prendre les unes après les autres les petites places de la Seine afin d’assurer derrière lui
ses convois, et n’arriva devant Dieppe que le 13 septembre. C était plus de quinze jours qu’il avait laissés à Henri pour se fortifier dans la position d’Arques, habilement choisie par le maréchal de Biron , et ce temps n avait pas moins profité aux vaillants Dieppois pour mettre leur faubourg du Pollet en état de défense. Après avoir inutilement essayé d’attirer la petite armée du roi hors de ses retranchements, Mayenne prit le parti de l’y attaquer; ses lansquenets s’y introduisirent traîtreusement, en faisant semblant de passer dans les rangs ennemis, et ils furent au moment de lui donner la victoire. « Ne se trouvera-t-il pas en France cinquante gentilshommes pour mourir avec leur roi? » s’écria alors Henri IV avec 1 accent d’un noble désespoir. Mais son péril ne fut pas de longue durée; l’intrépide sang-froid de ses huguenots, qu’il tenait en réserve sous le commandement de Chat i lion , eut bientôt chassé les Allemands des postes qu’ils avaient surpris, pendant que l’artillerie du château d’Arques balayait la vallée où la cavalerie des ligueurs s’était déployée (21 septembre 1589). Mayenne se retira, laissant au roi le champ de bataille, et pendant plusieurs jours encore il manœuvra autour de la position ennemie, cherchant l’occasion de la forcer. Il cchoua contre Dieppe, comme il avait échoué contre Arques, et l’arrivée d'une flottille anglaise chargée des secours de la reine Élisabeth le décida bientôt à la retraite. II se porta sur la Somme, au-devant des renforts qu’il attendait des Pays-Bas (6 octobre).
Otte campagne n’avait duré que quelques jours.
et la seule action de guerre qui s’y fut engagée n’avait rien eu de considérable ; mais l’efTet moral en fut immense. On avait cru Henri IV perdu, et il était vainqueur; son attitude ferme et résolue et l’habileté de ses dispositions dans une situation très-critique avaient révélé un grand capitaine, et tandis que l’armée de la Ligue se retirait affaiblie et découragée, la sienne, confiante en son chef, s’avancait hardiment sur Paris. Les cinq faubourgs de la rive gauche de la Seine furent emportés à la pointe de l'épée; mais les portes ne purent être forcées. Les Parisiens, dont l’enthousiasme ne s’était point refroidi, opposèrent à l’armée royale la plus énergique résistance (1" novembre). Henri IV en eût peut-être triomphé le lendemain, si le sire de Thoré eût fidèlement exécuté l’ordre qui lui avait été donnéde détruire lepontde Saint-Maixentsur-l’Oise; mais il n’en coûta que quelques heures à .Mayenne pour rétablir ce pont mal coupé, et le 2 novembre il rentra dans la capitale, lin assaut n’avait plus de chances de succès; un siège n’était pas possible sans parc d’artillerie et sans munitions ; restait à Henri d’offrir la bataille à l’ennemi, qui la refusa. C’était prudence chez Mayenne : on en jugea autrement dans Paris. Sa conduite, comparée, durant cette première campagne, à celle de son actif et audacieux adversaire , l’avait fait grandement déchoir dans l’opinion.
On entrait en hiver, mais ce n était pas pour l’inlatigable Béarnais un motif de se reposer. Il se porte rapidement sur Étampes, qu’il fait rentrer sous son obéissance, soumet en passant Châleaudun, Vendôme
et d’autre moindres villes du pays Chartrain et de l’Orléanais, et le 20 novembre il entre à Tours, qui doit être pendant quelque temps sa capitale, comme elle a été celle de Henri III. Il y trouve les membres du Parlement et des autres cours souveraines restés en grande par lie fidèles au principe monarchique, quelques prélats, parmi lesquels les cardinaux de Vendôme et de Lenoncourl, et avec eux les ministres de son prédécesseur. Le probe Montholon avait seul cru devoir à sa conscience de lui renvoyer les sceaux. Là, Henri renouvelle rengagement qu’il a pris de con\oquer dans quelques mois les États généraux et le concile national, que les opérations de la guerre ne lui ont pas permis de rassembler, et après trois jours donnés aux soins du gouvernement, il remonte à cheval pour retourner à son rude métier de capitaine. Il lui suffit de se montrer avec son armée aux villes de l’Anjou, du Maine et du Perche pour y recevoir la soumission du plus grand nombre, et dès le milieu de décembre, il avait reporté la guerre en Normandie. Ses conquêtes n’y furent pas moins rapides ; Falaise, où Brissac fut fait prisonnier, Lisieux, Bayeux, Honfleur, Évreux, Pont-Audemer, etc., furent réduites en moins de six semaines; à la fin du mois de janvier 1590, il ne manquait plus à Henri IV que Rouen, le Havre, et quelques places de médiocre importance, pour être maître de la plus belle province du royaume et de ses riches revenus. L’ascendant moral de sa cause avait crû en proportion de ses succès : on l’avait vu toujours humain dans la victoire, « roi et non conquérant, « comme ledit très-bien un
de nos historiens'; on avait vu surtout la scrupuleuse fidélité avec laquelle il observait sa promesse de respecter partout le culte catholique, et l’on commençait à ne plus craindre que le prince hérétique fît ce qu’Élisabelh avait fait en Angleterre. Déjà plusieurs évêques étaient venus à lui, dégoûtés de la turbulence anarchique que l’esprit de la Ligue répandait dans les rangs inférieurs du clergé. Au sein de la Ligue même, l’élément français tendait de plus en plus à se dégager de l'alliage de ce fanatisme aveugle et grossier prêt à livrer, dans l’intérêt mal entendu de la religion, le royaume à l’étranger. Villeroy, passé des conseils de Henri III dans ceux de l’Union, publiaalors un remarquable écrit par lequel, tout en conviant la France à maintenir la foi catholique dans ses droits souverains, il insistait pour que « la couronne fût conservée à qui elle appartenait. » Plaider ainsi la cause des Bourbons catholiques, c’était, par la force des choses, plaider celle de leur aîné.
Un moment Henri IV put croire que la prise de Rouen allait achever pour lui la conquête de la Normandie. Le vieux château avait été livré aux royaux (21 février), et s’ils eussent été secourus à temps, la ville fût tombée entre leurs mains. Mais l’énergique activité du gouverneur Yillars, secondée par le dévouement de la bourgeoisie ligueuse, prévint l’arrivée du roi, et Henri, avec la prompte décision qui lui était habituelle, se retourna aussitôt vers Dreux pour l’assiéger (26 février). Le duc de Mayenne, de son côté, se porta vers