‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 21 sur 38 · M. Poirson · texte numérisé non relu

M. Poirson

cette ville pour la secourir. Sa fortune était devenue meilleure; il avait, par uu coup d’État habilement conduit, dissous le conseil des Seize, empêché le triomphe des intrigues espagnoles, et rallié autour de lui l'honnête majorité de la ligue parisienne. lui prise du fort de Vincennes, celle de Pontoise et de plusieurs autres petites places sur l Oise et sur la Seine avaient rendu quelque confiance à son année, et avec les renforts que le comte d’Egmont venait de lui amener des Pays-Bas, il se voyait en état de relever l'honneur de ses armes. Il ne prétendait rien de plus que de délivrer Dreux, et il le fit sans coup férir ; mais son jeune et ardent auxiliaire, à qui ce résultat ne suffisait pas, le contraignit par ses insolentes rodomontades à accepter la bataille que lui présentait 1 armée royale. Ce fut la mémorable bataille d Ivry (14 mars 1590).

Elle commença des deux côtés par de solennelles prières adressées au Dieu des armées : le ministre Damours entonna un psaume sur le front des escadrons huguenots, pendant qu’un religieux franciscain, élevant une grande croix en avant de l’armée ligueuse, invoquait sur elle la protection divine. Les chevaleresques paroles prononcées par Henri IV, au moment où l’action s’engageait, sont dans la mémoire de tout le monde : « Mes compagnons, s’écria-t-il, Dieu est pour nous ; voici ses ennemis et les vôtres ; voici votre roi. Donnons à eux. Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez au chemin de l’honneur et de la victoire. » Un long cri de vive le roi ! répondit à cette noble harangue, et la canonnade commença. L’artillerie du roi portait

en plein dans les rangs ennemis, tandis que celle des ligueurs tirait toujours sans effet. L’impatience prit au bouillant comte d’Egmont de recevoir des coups qu’il ne pouvait rendre, et sans attendre une troisième décharge, il se lança avec sa cavalerie flamande sur les batteries de l’armée royale. Là, par une folle bravade, il tourne la croupe de son cheval contre la bouche même des canons, et donne à ses gendarmes l’exemple de cette bizarre insulte à une arme qu’il appelle celle des hérétiques et des lâches. Les maréchaux de Biron et d’Aumont eurent bon marché d’une cavalerie ainsi désordonnée, et le téméraire Egmont resta sur le champ de bataille. Un autre accident mettait en même temps la confusion parmi les reîtres de l’armée de la Ligue. On laissait d’ordinaire à leurs escadrons un espace ménagé entre les rangs de l’infanterie pour se reformer après chacune de leurs charges. Cet espace leur manqua par la faute du vicomte de Tavannes, maréchal de camp chargé de la disposition des troupes, et ils allèrent donner de toute la vitesse de leurs chevaux contre le gros corps de gendarmerie que commandait le duc de Mayenne. Vainement celui-ci s’efforce-t-il de remettre quelque ordre au milieu de cette mêlée; le roi, qui a vu le trouble des escadrons ennemis, s’y jette l’épée à la main avec sa brave noblesse, et chefs et soldats ne savent plus que fuir. L’infanterie ligueuse restait seule dans la plaine, exposée à tous les coups des troupes royales. Les Suisses, sans attendre les premiers coups de l’ennemi, jettent leurs armes pour signifier qu’ils demandent à se rendre; on les reçoit à merci. Les lansque-

nets en voulurent faire autant; mais le roi fut forcé de les abandonner à la vengeance de ses soldats, qui se souvenaient de leur trahison dans les retranchements d’ Arques, et tout ce que put l'ânie généreuse de Henri fut de faire entendre le cri : « Sauvez les Français ! main basse sur les étrangers ! » La déroute de Mayenne était complète, et si Manies ne lui eût ouvert ses portes, il tombait lui-même aux mains du vainqueur. L historien Davila porte à six mille le nombre des combattants français, allemands et espagnols, perdus par l’armée de la Ligue : elle était détruite.

Le coup fut ressenti violemment à Paris, et malgré les efforts des prédicateurs pour raffermir les courages ébranlés, on y fut plusieurs jours dans l’abattement et dans l’épouvante. A chaque heure, on s’attendait à voir le Béarnais arriver victorieux devant la ville sans moyens de défense, et quelques-uns des récits ligueurs attestent que si, avec sa promptitude ordinaire, il eût risqué ce grand coup de main, les portes de la capitale se fussent ouvertes devant lui. Henri n’en eut pas la pensée. Ses troupes harassées avaient besoin de repos ; les pluies étaient continuelles et l’état des routes affreux ; surtout l'argent lui manquait. Sully accuse le surintendant des finances François d’O d’avoir laissé à dessein l’armée dans cette pénurie. « Les catholiques de sa faction, ajoute-t-il, rcssentoienl autant d’ennuy et dedéplaisirdesprospéritésd’un roi huguenot, queceuxlà rnesme qui avoient perdu la bataille. » Le moment est arrivé, en effet, où nous allons voir bon nombre de catholiques royaux, craignant de procurer au monarque hérétique un trop prompt et trop complet IH 28

triomphe, ne Lui prêter qu’une foi douteuse et retarder à chaque pas les progrès de sa fortune. Cependant le temps laissé par Henri IV aux ligueurs parisiens fut activement employé: on fondit des canons, on releva les remparts, on arma toute la partie valide de la population. Des religieux, des prêtres même furent enrégimentés, et si la fameuse procession conduite par l’évêque do Senlis, Guillaume Rose, a reçu des pamphlets royalistes une ridicule immortalité, ce n’en était pas moins un frappant témoignage du sombre et profond enthousiasme qui transportait les âmes, que ces pertuisanes et ces mousquets en des mains si peu faites pour les porter. Mayenne, de Soissons où il rassemblait les débris de son armée, envoya à Paris quelques milliers d'homm es, et avec eux son jeune frère le duc de Nemours, dont la bonne mine et les qualités brillantes rappelaient au peuple le duc de Guise, son idole. Des lettres pressantes furent enfin adressées au pape Sixte V et au roi d’Espagne pour leur demander des secours d’hommes et d’argent. Sixte V, malgré les engagements pris en son nom par son légat Gaetano, qui le trahissait, fit peu pour la Ligue : il n’aspirait qu’à affranchir le saint-siège de la tutelle impérieuse de Philippe H. Philippe, au contraire, se préparait à entrer plus avant qu’il ne l’avait fait jusqu’alors dans les affaires de la France. Il regardait la bataille d Ivry comme gagnée à son profit, parce qu’elle avait mis désormais Mayenne dans son étroite dépendance. Il annonça son intention d’envoyer deux armées au secours de la sainte Union. La mort du roi titulaire de la Ligue, le vieux cardinal de Bourbon

(9 mai), lui fournit peu après l’occasion de signifier tout haut à la France le dernier mot de son ambition.

Henri, cependant, pour n’avoir pas songé à emporter Paris par un coup de main, n’en avait pas moins arrêté dans sa pensée la prise de .la ville comme la plus prochaine de ses opérations. C’était en la bloquant et en l’affamant qu’il prétendait la réduire. Il employa le mois d’avril à s’emparer des places situées sur l’Yonne, la Marne et la Seine, par lesquelles s'approvisionnait la capitale, et dans les premiers jours de mai il commença le blocus. Paris était prêt et résolu à se défendre : à la nouvelle de la mort du roi Charles X, le duc de Nemours, gouverneur de la ville, son cousin, le chevalier d’Aumale, l’archevêque d Espinac, tous les capitaines, tous les magistrats étaient allés jurer sur le maître-autel de Notre-Dame de périr plutôt que de rendre Paris au roi de Navarre. La Sorbonne, de son côté, avait décrété que ce prince, même absous par le saint-siège, devait être à tout prix écarté du trône; mourir en le combattant était mourir martyr. Mais en exaltant ainsi le courage du peuple, on n’avait rien fait pour le mettre en défense contre la faim. La ville n’avait été approvisionnée que pour un mois, et l’on ne soupçonnait pas avec quel ensemble d’habiles combinaisons, avec quelle étroite rigueur le blocus allait s’accomplir. Il durait à peiue depuis quinze jours, que les vivres étaient rares et chers, et l’on frémit de penser à ce que dut souffrir une population de deux cent mille âmes pendant près de quatre mois que se prolongea cette épouvantable épreuve. Il faut voir

dans les récits du temps le tableau des extrémités inouïes auxquelles furent réduits les malheureux Parisiens, les plus malfaisants et les plus immondes aliments disputés avec une avide fureur, les ossements des morts convertis en pain, et les enfants servant de nourriture à leurs mères. C’était devant le saint sacrement, exposé dans toutes les églises, ou au pied de la chaire des prédicateurs, c’était dans de grandes et solennelles processions, accompagnées du chant suppliant des litanies, que ce peuple infortuné allait ranimer chaque jour ses forces défaillantes. A deux reprises les politiques tentèrent un mouvement royaliste, comptant que l’excès des souffrances leur ferait trouver parmi les bourgeois et les artisans des auxiliaires; à deux reprises l’énergie delà foi fut plus forte que la faim, et personne ne se joignit aux politiques. Le roi crut frapper un coup décisif en attaquant à la fois les dix faubourgs de la ville, contre lesquels il avait échoué dans les premiers jours du blocus; le courage des Parisiens était le même, mais leurs forces ne répondaient plus à leur courage, et dans la nuit du 24 juillet les faubourgs furent tous emportés. Paris en fut resserré plus étroitement encore. Le moment était venu où, malgré leur serment de ne jamais rendre la ville, les chefs ne pouvaient plus paraître insensibles au spectacle de tant de misères; ils consentirent à entamer avec les assiégeants un semblant de négociation. D’Espinacet l’évêque de Paris, Gondi, se rendirent au camp royal (6août). Les pourparlers n’aboutirent à rien; mais, pendant cette courte trêve, Henri IV, touché de compassion, laissa

sortir une grande partie des bouches inutiles. C’est le devoir de l’historien d’enregistrer les paroles, si dignes d’une âme royale, qu’il prononça alors : « Faudra-t-il donc, disait-il, que ce soit moi qui les nourrisse?... Il ne faut pas que Paris soit un cimetière; je ne veux point régner sur des morts. » Et il ajoutait : « Je ressemble à la vraie mère de Salomon; j’aime mieux n’avoir pas Paris que de l’avoir déchiré en lambeaux. » Henri fit plus : il laissa d’abord les capitaines et puis les soldats eux-mêmes introduire des vivres dans la ville assiégée. « Et cela, dit Péréfixe, fit subsister Paris plus d’un mois qu’il n’eût fait. » Paris, en effet, grâce à cette condescendance miséricordieuse, put tenir ses portes fermées jusqu’au 30 août, où parut le duc de Parme. Henri, mal renseigné sur la marche de ce prince et mal conseillé par Biron, fut obligé de lever le blocus. Pendant cinq jours il resta face à face avec cet habile capitaine, s'efforçant de l’attirer à une bataille rangée, et l’y provoquant même par un défi chevaleresque qui était un assez étrange anachronisme. Alexandre Farnèse resta immobile dans ses retranchements, et le succès de ses habiles manœuvres fut complet, quand il vit Henri IV, au lieu de continuer à menacer Paris, réduit à disperser son armée. Ici encore le mauvais vouloir de plusieurs des capitaines catholiques, le mécontentement des mercenaires mal payés, et la fatigue de dix-huit mois de campagne chez une partie de la noblesse huguenote, mettaient obstacle à la fortune du roi. Il eut soin toutefois de distribuer les troupes qui lui restaient dans les places voisines,

dont il était le maître, décidé à maintenir la guerre autour de la capitale , jusqu’à ce qu'il y pût entrer (septembre \ 590). Farnèse, de son côté, reprit la route des Pays-Bas, justement fier du résultat de sa belle campagne, mais affaibli par les pertes qu’il avait faites à la prise de Lagny et à celle de Corbeil, et poursuivi par le roi, qui, avec sa cavalerie, ne cessa de le harceler jusqu’à la frontière (novembre).

Mayenne cependant, rentré dans Paris le 18 septembre, avait trouvé cette grande cité dépeuplée et respirant encore la tristesse des tombeaux. Mais au milieu même des maladies et des souffrances de la disette, qui se prolongèrent bien après sa délivrance, Paris n’en sembla que plus agité par les passions orageuses de la Ligue. Dès les premiers jours du blocus, la mort du cardinal de Bourbon y eût été le signal d’une crise violente, si le soin principal des Seize n’eût été forcément alors de défendre et de nourrir la ville. Philippe II, que touchaient peu les misères de la population parisienne, n'avait point tardé un instant à étendre sa main avide sur la couronne de France, qu’il réclamait pour sa fille ou pour luimême. Tout ce qu’avait pu faire Mayenne dans son intérêt et dans celui de son ambitieuse maison, tout ce qu’avaient pu faire avec lui d'Espinae, Villeroy, Jeannin, dans des vues plus patriotiques, avait été de profiter du blocus qui tenait tout en suspens, pour retarder le jour où les États généraux de la Ligue seraient appelés à remplir la vacance du trône. Mais, à peine les périls du siège éloignés, les intrigues espagnoles devinrent plus actives et plus pressantes; For

du Mexique et du Pérou afflua plus abondant aux mains des meneurs enrôlés au service du roi catholique, et les troupes promises entrèrent en campagne. Dans le cours de l’automne, quatre mille Espagnols, débarqués au port de Blavet, vinrent renforcer le duc de Mercceur; une autre armée, de force à peu près égale, assura en Languedoc la supériorité au duc de Joyeuse sur le maréchal de Montmorency. Un peu plus tard (février 1591), Paris même reçut garnison castillane : la journée des farines, qui avait failli livrer au roi l’entrée de la capitale, servit de prétexte à cette grande ignominie. La direction suprême de la Ligue appartenait dès lors à Philippe IL Un événement était survenu qui lui donnait en même temps une souveraine influence sur la catholicité tout entière. Le grand Sixte V était mort, et l’un des curés de Paris, inspiré de i’Escurial, avait rendu grâce à Dieu, du haut de sa chaire, « pour avoir délivré la chrétienté d’un méchant pape et politique. » Philippe II dicta sans la moindre réserve ses lois au conclave, et le 4 décembre 1590 fut installé dans la chaire de Saint-Pierre Grégoire XIV, saint vieillard, d’une rigide et inflexible orthodoxie, qui crut ne pouvoir mieux servir 1 Église qu’en se mettant tout entier à la dévotion du roi catholique. Deux mois s étaient à peine écoulés (12 février 1591) depuis son intronisation, et il avait renouvelé dans le plus véhément langage l’excommunication fulminée par Sixte V contre le roi de Na^rre. Le même anathème était lancé contre les archevêques, évêques et tous clercs, adhérents du Béarnais, si dans le délai de

quinze jours ils ne l’abandonnaient. Et pour soutenir ses paroles par des actes, le souverain pontife employa sans retard les trésors amassés par Sixte Y à lever en Suisse et dans le Milanais neuf mille soldats destinés à marcher au secours de la Ligue. Mayenne, en politique clairvoyant, parut moins se réjouir de ce secours que s’alarmer du ton absolu et menaçant des bulles pontificales : il en retarda autant qu’il put la publication; mais les Seize, mieux écoutés que lui à Rome, déjouèrent ses efforts. Elles furent affichées le 3 de juin aux portes de Notre-Dame. Il n’y eut dans le camp royal aucune hésitation à ramasser le gant ainsi jeté par le chef de l’Église. Le Parlement royaliste, dont une fraction siégeait à Châlons, l’autre à Tours, fut unanime à repousser cette déclaration de guerre par des mesures qui rappelaient celles des légistes de Philippe le Bel contre Boniface VIH. A Châlons, un arrêt fut rendu qui ordonnait que les bulles fussent brûlées en place publique, décrétait de prise de corps le prétendu nonce apostolique, et autorisait le procureur général à appeler de l’élection de Grégoire XIV au futur concile. À Tours, Grégoire XIV « soi-disant pape » fut déclaré ennemi de l’union de l’Église, du roi et de son État, fauteur des rebelles et coupable du parricide commis en la personne de Henri III. Les prélats attachés à la cause royale parlèrent un langage plus respectueux et plus filial envers le Saint- Père, mais n’en proclamèrent pas moins « lesdits monitoires et excommunications nuis tant en la forme qu’en la matière, injustes et suggérés par la malice des étrangers ennemis de la France. » Le roi.

enfin, par une déclaration publiée à Nantes le 4 juillet, renouvela tous les engagements qu’il avait pris lors de son avènement, à savoir de se soumettre à un libre et saint concile, ou à quelque assemblée notable et suffisante, et de maintenir, en attendant, la religion catholique dans tous ses droits. 11 ajoutait avecautant de mesure que d’habileté « que la religion, dont s’armaient contre lui ses ennemis, était ce dont il s'agissait le moins. Les ligues qu’ils ont faites pour l invasion de ce royaume avec le roi d’Espagne, les ducs de Savoie et de Lorraine, le partage de toute l’usurpation faite et à faire qui est conclu entre eux, témoignent assez que ce trouble n'est qu’une faction d’État. » Et comme corollaire de sa réponse aux prétentions exorbitantes du saint-siège, Henri osait ce qu’il n’avait pas osé jusqu’alors, il remettait en vigueur ledit de Poitiers de 1577, qui assurait aux huguenots la liberté la plus étendue dont ils eussent joui jusque-là dans le royaume.

11 y avait dans ce dernier acte quelque chose de bien hasardeux pour Henri IV. C était un pas en arrière qui tendait à l’éloigner de la majorité nationale, c'était un retour vers le rôle du roi de Navarre. 11 est juste d’ajouter qu’il n’y avait pour lui à choisir qu’entre ce parti et celui d’une immédiate abjuration. Aussi bien n’était-ce pas seulement de ses coreligionnaires de France, c’était de toute l’Europe protestante qu’il se sentait obligé de réclamer un effort suprême en sa faveur. Depuis la levée du siège de Paris, ses affaires avaient peu avancé : sachant se multiplier par son infatigable activité, toujours à

cheval et le casque en tête, il avait repris la plupart des postes que lui avait enlevés le duc de Parme autour de la capitale. Lagny et Corbeil étaient rentrés entre ses mains; Saint-Denys, emporté par une vigoureuse attaque, était devenu le tombeau du chevalier d’Aumale, l'un des plus audacieux capitaines de la Ligue; la prise de Chartres enfin et celle de Noyon, enlevée sous les yeux de Mayenne impuissant à y jeter des secours, avaient achevé de rendre à ses armes leur lustre un peu terni depuis la dernière campagne. Mais il n’y avait eu en tout cela rien de décisif, et Mayenne qui avait pris sa revanche sur Château- Thierry, continuait, quoique non sans peine, à approvisionner Paris par la Marne. Partout ailleurs, même indécision dans la fortune de la guerre. Lesdiguières en Dauphiné avait repoussé le duc de Savoie, Charles -Emmanuel, accouru pour prendre sa part des dépouilles de la France; mais ce prince avait été plus heureux en Provence, où Aix et Marseille lui avaient ouvert leurs portes, et où le Parlement lui avait conféré le titre de gouverneur et lieutenant général sous la couronne de France. Le maréchal de Matignon avait fait triompher l’autorité royale en Guyenne; mais Henri de Montmorency en Languedoc ne pouvait plus tenir la campagne contre Joyeuse aidé des Espagnols. En Bretagne, le prince de Dombes luttait avec une alternative de succès et de revers contre le duc de Mercœur, et à cette heure même le roi venait d'y perdre un homme qui valait pour lui toute une armée (4 août 1 591 ). La Noue, que Henri IV appelait son pèrp, la Noue, que ses vertus rendaient

l'honneur de la cause protestante et qui a laissé dans ses écrits un si fidèle portrait de sa belle âme et un si remarquable monument de sa vive intelligence, avait reçu une blessure mortelle au siège de Lamballe. Le fils de Coligny, François de Châtillon, qui portait si dignement le nom de son père, venait aussi de mourir, pleuré du monarque, qui 6e reprochait de l’avoir sacrifié à de moins dignes. Ce fut dans ces circonstances que Henri IV se résolut à demander de grands secours d'hommes à l’Allemagne, à la Hollande, à la Suisse et à l’Angleterre, pour opposer à la Ligue catholique du dedans et du dehors une Ligue protestante. Il avait vu, sous les murs de Paris, son armée se dissoudre parce qu’elle était, comme il le dit lui-même, « quasi composée de noblesse volontaire, » en face de l’armée ennemie, « toute soudoyée et nouvellement payée; » il voulut se donner, au prix des sacrifices d’argent les plus considérables, une force militaire assujettie à un service permanent, ne dépendant que de lui, et n'ayant à attendre qu’une guerre à mort de Rome et de l’Espagne. Avec une telle armée, il se flattait qu’une seule campagne lui suffirait pour être maître de son royaume. Le vicomte deTurenne fut le principal agent dont il se servit pour cette importante affaire, et dans l’automne de 1591 il se trouva à la tête de quatorze mille Allemands, six mille Anglais et autant de Suisses, qui, réunis à sa petite armée française, allaient le mettre en état de frapper un grand coup.

Des événements très-graves se passaient pendant oe temps au sein de l'Union. Mayenne ne s’était pas

trompé dans les appréhensions que lui inspirait la publication des bulles pontificales. Les ligueurs, à l’esprit et au cœur français, n’avaient pu voir sans beaucoup d’inquiétude et de mécontentement la papauté ainsi passée au service de l’Espagne. Les Seize, au contraire, avaient poussé un cri de triomphe, et chaque jour ils pressaient plus instamment le duc de Mayenne de rétablir le conseil général de l’Union et de prendre de violentes mesures contre les politiques. Moins que jamais Mayenne était disposé à leur complaire. 11 avait envoyé le président Jeannin à Madrid pour obtenir du roi catholique une déclaration explicite de ses intentions, et le ministre Idiaquez, traitant la loi salique de loi imaginaire, avait officiellement annoncé la résolution prise par son maître de placer la couronne sur la tête de sa fille Isabelle- Claire-Eugénie, nièce des trois derniers Valois, et après eux reine propriétaire de France. Autant cette réponse de Philippe II déconcertait et blessait Mayenne, autant elle fut accueillie avec transport par la turbulente faction des Seize, chez qui les emportements du zèle religieux étaient devenus si aveugles, que le plus ardent de leurs vœux et le but de tous leurs efforts étaient de livrer la France au monarque espagnol. L’arrivée du jeune duc de Guise, fils du Balafré , qui venait de s’échapper du château de Tours (15 août), ne fit que les pousser plus avant dans cetto fatale voie : le mariage de ce prince avec l’infante devint pour eux la solution toute trouvée de la grande question dynastique, et ils écrivirent dans ce sens à Philippe 11 (20 septembre). Leur lettre, confiée au P. Ma-

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thieu, le fameux courrier de la Ligue, fut interceptée par Henri IV, qui la transmit au duc de Mayenne. L’embarras était grand pour le lieutenant général de l’Union, que les soins de lu guerre forçaient d’abandonner Paris aux entreprises des factieux. Ils en profitèrent pour se mettre en mesure d’accomplir à la fois le renversement de son autorité et l’extermination des politiques. Ils remirent leurs pouvoirs à dix d’entre eux qui furent chargés de l’organisation secrète du coup d’État populaire, pendant que les curés, du haut de la chaire, préparaient la multitude à recommencer le jeu sanglant des couteaux. Le conseil des Dix dressa, quartier par quartier et rue par rue, une liste de tout ce que Paris comptait de plus notables habitants, victimes désignées de la proscription. A la tête figuraient les membres du Parlement; ce fut par eux que dut commencer l’exécution. Bussy Leclerc la dirigea. Le 15 novembre 1591, le premier président Brisson, et les conseillers Larcher et Tardif furent arrêtés comme ils se rendaient au Palais, et pendus sur l’heure, après un insolent simulacre de jugement. Ce n’était là que le commencement d’une journée qui devait rappeler celle de la Saint-Barthélemy ; on comptait que l’ivresse du sang gagnerait le peuple, comme elle l’avait fait alors : l’événement trompa cet affreux calcul. Le peuple resta morne et silencieux devant les cadavres des trois magistrats suppliciés ; les soldats étrangers refusèrent de prêter leurs bras à un massacre, et pour la première fois les Seize se sentirent isolés dans la capitale, qui ne répondait plus à leur voix. Forcés de renoncer à leur

grande scène de carnage, ils se rejettent sur la formation d’une chambre ardente destinée à juger les hérétiques et les traîtres, et ils la réclament du conseil d’État sans lobtenir. Le lendemain, ils essayent de ramener sur ses bancs le Parlement mutilé par leur crime, et le Parlement les repousse avec indignation : l'avocat général Leraaistre va jusqu’à leur déclarer qu’il ne rentrera au Palais quç pour y faire pendre les meurtriers du premier président. La bourgeoisie honnête de la ville, le colonel Daubray à sa tête, s’est rassemblée autour du gouverneur Belin, et s’est offerte à lui contre les assassins. Spectacle d’une moralité profonde, renouvelé plus d’une fois dans l’histoire de nos révolutions! Les bras tombent subitement d’impuissance à ces hommes depuis trois ans maîtres absolus de la capitale. Leur règne est fini ! Mayenne fut quelques jours à le comprendre, et avec sa circonspection ordinaire il attendit, pour entrer dans Paris, jusqu’au 28 novembre. Mais une fois arrivé, il ne perdit pas un moment pour porter à la démocratie ligueuse le coup de la mort. Sous la menace de son canon, il força Bussy Leclerc de lui livrer la Bastille; puis, s’étant saisi des principaux auteurs de la sanglante exécution du 1 5 novembre, il en fit étrangler quatre sans jugement dans une des salles basses du Louvre, en chassa de Paris plusieurs autres, défendit sous peine de mort « à ceux qui s’étaient voulu nommer les Seize » de se rassembler à l'avenir, et imposa silence par la crainte à l’éloquence emportée des prédicateurs (4 décembre 1591). Ni les Seize, ni les Espagnols eux-mêmes ne devaient se

relever de ce coup : la victoire de Mayenne était complète. Il eût voulu qu'elle lui profitât sans le brouiller avec l’Espagne, dont les secours lui étaient nécessaires, et sans affaiblir la Ligue, qu’il lui importait de tenir fortement organisée sous son commandement. Ce qu’il eût désiré surtout, c’eût été d’engager irrévocablement dans les errements de sa politique et d’enchaîner à sa fortune cette élite de la bourgeoisie parisienne, les Ilennequin, les Daubray, les Marillac, etc., catholiques de cœur et d ame que le seul intérêt de la foi avait enrôlés sous le drapeau de l’Union. Mais les conséquences dernières de l’acte qu'il venait d’accomplir échappèrent à sa volonté : quoi qu’il fit, il ne parvint ni à regagner Philippe II, ni moins encore à maîtriser la réaction qu’il avait commencée dans Paris, et qui devait profiter à un autre qu’à lui.

Le moment où il y avait été appelé pour cette grande exécution était celui même où il se trouvait engagé avec le duc de Parme et les envoyés du roi catholique dans des négociations politiques et militaires de la plus grave importance. Philippe II, résolu à faire triompher par tous les moyens les droits de sa fille, avait ordonné à Farnèse de porter en France toutes ses forces des Pays-Bas, et d’exiger de la Ligue une place de guerre qui servît de point d’appui à ses opérations. Mayenne ne put se refuser à cette honteuse concession : il livra la Fère au duc de Parme. Il lui en coûta davantage d’accorder aux exigences hautaines de don Diego d’Ibarra l’abolition « pour cette seule fois » de la loi saiique et la reconnaissance des

droits de l’infante; mais il dut se résignera cet autre sacrifice ; l’assistance de l’Espagne était à ce prix, et tout ce qu il cherchait d’ailleurs était de gagner du temps, comme le font trop souvent ceux à qui le temps ne peut porter aucun profit. Il négociait d’un autre côté, sans plus de bonne foi ni de succès, avec Henri IV. Celui-ci, avec sa petite armée française et le corps nombreux de ses auxiliaires, venait d’entamer la grande entreprise du siège de Rouen (décembre 1591). Rouen avait pour gouverneur André de Brancas, seigneur de Villars, ligueur peu fervent, mais énergique et habile capitaine, qui, s'attendant à être assiégé, avait activement travaillé depuis trois mois à approvisionner la ville et à en renforcer les ouvrages. Les bourgeois, aussi ardemment dévoués que ceux de Paris à la cause de l’Union, s’étaient faits soldats, mariniers, pionniers, à la voix de leurs curés prêts à partager leurs sacrifices et leurs périls. Les premiers travaux du siège furent dirigés par Biron. Faut-il en croire Sully, qui l’accuse « d’avoir fait toutes choses par dépit, et de n’avoir voulu nullement que la ville se prît ? » Ce qu’il ÿ a de certain, c’est que le roi, en arrivant devant Rouen, trouva les opérations mal engagées, et eut à faire d’inutiles prodiges d’habileté et de courage pour pousser l'attaque du fort Sainte-Catherine, commencée par Biron. Les ouvrages extérieurs étaient seuls emportés, lorsqu’il apprit que le duc de Parme et Mayenne, avec leurs forces réunies, s’avancaient pour lui faire lever le siège (10 janvier 1592). Laissant à Biron le soin de le poursuivre, il se porta hardiment au-devant de ses deux adversaires

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avec sa belle cl puissante cavalerie, et alla les reconnaître jusqu’à Aumale, où son héroïque témérité fai-llit lui coûter la vie. Le contraste lut alors étrange entre le monarque, qui, « en véritable carabin, » courait faire le coup de pistolet au milieu des escadrons ennemis et les étonnait de son audace, et le grave et flegmatique italien qui, perclus de goutte et porté dans sa chaise, dirigeait avec une assurance imperturbable les mouvements de son armée, montrant bien mieux que ne le fit àRocroy le comte de Fuentès « qu’une âme guerrière est toujours maîtresse du corps quelle anime. » Henri, avec ses rapides et audacieuses manœuvres, n'en continuait pas moins à couvrir Rouen et à tenir ses deux ennemis en échec, lorsque Villars le rappela sous les murs de la place par une heureuse sortie, dans laquelle furent détruits tous les travaux des assiégeants (24 février \ r»92j. Si Mayenne n’eût craint de mettre Rouen aux mains des Kspagnols, le roi eût été à cette heure-là en grand |>éril : les dissensions des deux chefs, moins alliés que rivaux, le sauvèrent. Il releva ses tranchées, et en vint bientôt à resserrer si étroitement la ville, que Villars fixa à Mayenne le jour auquel, s’il n’était secouru, il capitulerait. Ce jour même (20 avril), Farnèse, par une marche d’une rapidité prodigieuse, arriva devant Rouen. Il n’y trouva plus l'armée royale; Henri abandonnait Rouen à l’ennemi; il lui abandonnait de même Caudehec, où étaient ses magasins; ce fut seulement auprès d’Yvetot qu’il lui fit tête: il l’avait laissé s’enfoncer dans la presqu’île de Caux, et se flattait de l’y détruire, le tenant prisonm 23

nier entre son armée, la Seine et la mer. Le succès de cette habile manœuvre semblait assuré; harcelée par des attaques continuelles et menacée de mourir bientôt de faim, l’armée ligueuse ne fut tirée de cette périlleuse extrémité que parle génie du capitaine qui la commandait. Atteint d’une blessure dont il ne devait, point guérir, Alexandre Farnèse ramassa toutes ses forces pour ordonner un mouvement qui devait ramener ses troupes d’Yvetot à Caudebec. Cette marche ne s’accomplit pas sans de très-grands hasards : la cavalerie royale porta le désordre dans les rangs des Espagnols et les eût mis en complète déroute, si le vieux Biron, dans son déloyal égoïsme, n’eût refusé à Bon lils les moyens d’achever la victoire. Henri IV croyait la tenir pour le lendemain ; quel fut son étonnement, lorsqu’il vit, dans la matinée du 16 mai, l’armée ennemie transportée tout entière sur l’autre rive de la Seine ! Le duc de Parme, depuis huit jours, avait fait construire à Rouen un nombre considérable de bateaux couverts de planches, et avec ce pont improvisé, une nuit lui avait suffi pour mettre entre Henri IV et lui le fleuve, large en cet endroit comme un bras de mer. Il n'eût pas été toutefois hors de péril, si le roi eût rencontré parmi les siens l’énergique détermination dont il était animé lui-même; mais il ne trouva chez les catholiques royaux que mauvais vouloir, et chez la plupart des mercenaires que lassitude, indiscipline et demandes d’argent impossibles à satisfaire. On se refusa à le suivre, et son illustre adversaire put achever tranquillement sa rapide retraite. Après avoir renforcé à Paris la garnison espa-

gnole, le duc de Parme se hâta de regagner les Pays- Bas, où il allait chercher la guérison, et où il trouva quelques mois après la mort (2 décembre 1 592 \ Philippe II perdit en lui le plus puissant instrument qui eût été donné à sa politique dans tout le cours de son long règne.

Après le grave échec essuyé au siège de Rouen par Henri IV, il était pour lui d’une médiocre importance que sur d’autres points du royaume ses armes eussent remporté quelques avantages. Ni les succès brillants de Lesdiguières en Dauphiné et sa descente hardie au cœur du Piémont, ni l’ascendant rendu par d’Épernon à la cause royale en Provence, ni les attaques heureuses tentées contre la Lorraine par le vicomte de Turenne, devenu duc de Bouillon, ne pouvaient avoir une influence sérieuse sur le cours des événements ; c’était le duel entre le roi et Farnèse qui devait décider tout., et il n’avait rien décidé. Les deux grands partis qui divisaient l’Europe avaient fait chacun un immense effort ; Rome et l’Espagne avaient puissamment aidé la Ligue de leur secours, tandis que l’Angleterre, la Hollande et l’Allemagne avaient prêté les leurs à Henri IV, et la question en était au même point! et de moins en moins le roi pouvait se flatter de la trancher par l’épée! Son armée était réduite; à la perte, si sensible pour lui, de la Noue et de Châtillon, étaient venues se joindre celle deGuitry, l’un de ses capitaines huguenots les plus dévoués, et celle du maréchal de Biron, le meilleur de ses hommes de guerre, frappé d’un boulet devant Épernay (27 juillet). A cette heure même, une autre cause d’aflaiblis-

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sentent lo menaçait, plus funeste que le 1er ennemi. La désertion commençait à se mettre parmi les seigne ;rs catholiques que l’espérance de sa conversion avait ralliés à sa cause, et les plus importants d’entre eux, les ducs de Longueville, de Nevers et d’Épernon, avec le maréchal d’Auinont et le surintendant François d O, ne. lui prêtaient déjà plus qu’une fidélité chancelante. Le troisième des fils du premier prince de Condé, le cardinal de Bourbon1, jeune prélat aussi intrigant que médiocre d’esprit et de cœur, ne prétendait à rien moins qu’à se faire le chef d'un tiers partiel à se pousser vers le trône, entre la Ligue et le roi son cousin. Sa nullité vaniteuse, loin de lui nuire, était pour lui un titre de plus auprès des déserteurs de la cause royale, aspirant pour la plupart à reconstruire la grande féodalité sur les ruines du pouvoir monarchique. Ce que Mayenne, dans des négociations naguère entamées avec Henri IV, n'avait pas craint de réclamer pour lui et pour les siens, le gouvernement héréditaire de treize des provinces du royaume, ces ambitieux seigneurs espéraient l’obtenir pour eux soit du jeune cardinal, soit de son aîné le prince de Conti, plus incapable encore que lui. Et c’était tout haut, d après le témoignage de Sully, « qu’ils disoient avoir trop temporisé et supporté un roi huguenot, au préjudice de leur conscience. Il falloit le supplier, voire même le sommer de se faire catholique dans un temps préfixe, et à faute de ce faire, se joindre à ceux de la Ligue, et tous ensemble

1. Il avait pris ce titre depuis la mort de son oncle en 1590.

procéder à l’élection d un roi de leur religion. » On peut juger s’il était temps pour Henri IV de tenir la promesse, depuis trois ans éludée, de se faire instruire. La nécessité qu il y avait pour lui de franchir ce pas décisif commençait à se révélera ses coreligionnaires eux-mêmes, et si le plus grand nombre, comme Duplessis-Mornay, eussent voulu qu’il continuât à lutter, même sans espoir, contre cette nécessité, quelques autres, comme Rosny, lui conseillaient de s épargner, en y cédant, une infinité « d’ennuis, de peines et de difficultés. » Nous lavons déjà dit, c’était le lien de l’habitude, c’était le soin de son honneur, plus que la conviction religieuse, qui retenait Henri IV dans l’erreur où il a%ait été élevé; son âme droite et loyale répugnait à une conversion que des motifs d’État eussent seuls déterminée. Maintes fois il avait déclaré qu il attendait la lumière. .Mais, pour l’obtenir, il fallait la chercher; il fallait recourir « à ces bons et légitimes enseignements auxquels il avoit promis de n’opposer ni opiniâtreté ni présomption,» et il n’y avait plus moyen pour lui de différer l’accomplissement de sa promesse. Une déclaration royale portée à Paris, à l’effet de protester contre les États généraux de la Ligue qui venaient de s’y assembler, annonça en mêriie temps « que le roi désiroit et embrassoit de tout son cœur le meilleur et le plus prompt moyen de parvenir à ladite instruction. » 29 janvier 1 593.)

Il y avait dans ces paroles de quoi donner patience aux amis de Henri IV, mais non de quoi désarmer ses ennemis. F.es meneurs de la Ligue, Lorrains ou Espa-

gnols, n’en devinrent que plus pressés d'accomplir, par un suprême effort, la révolution dynastique qu’ils méditaient. Ils voyaient les passions ardentes qu’ils avaient allumées s’attiédir chaque jour dans Paris; le parti des politiques ne gagnait pas seulement dans les rangs élevés de la bourgeoisie; il en était venu à se recruter parmi le bas peuple, las des maux de la guerre; le quartier des Halles écoutait la voix du royaliste curé de Sainl-Eustaelie plus volontiers que celle des prédicateurs fanatiques naguère si en possession de l’ameuter. La puissance du nombre était désormais passée à la ligue française, comme on l a justement appelée, à celle qui repoussait avec une énergie égale l’hérésie et la royauté de l’étranger. Philippe H et Mayenne, malgré leurs prétentions rivales, s’accordèrent alors à faire des États généraux le grand moyen de maintenir la domination qui leur échappait . Cette assemblée avait été élue sous l’influence réunie du fanatisme et de la corruption : elle n’en trompa pas moins les espérances de ceux qui comptaient sur elle pour livrer la France en proie à leur convoitise effrontée, et c’est à tort que la plupart de nos historiens n’ont trouvé que le rire du mépris pour la juger. Si les quarante-neuf députés de l'ordre ecclésiastique se laissèrent engager trop complaisamment par leur président, le cardinal Pellevé, dans les intrigues espagnoles, s’ils se montrèrent trop disposés à abaisser la dignité des États devant le légal pontifical et même devant le représentant de Philippe H, il en fut autrement des députés de la noblesse et du tiers, à qui l'or du monarque castillan ne put faire

oublier qu’ils étaient Français. Le duc de Parme n'avait pas été mieux remplacé dans les conseils de ce prince qu’à la tête de ses armées. Son ambassadeur extraordinaire, le duc de Féria, et son autre envoyé, donDiégo d’Ibarra, ne surent que soulever les susceptibilités nationales parleur maladresse à soutenir les exorbitantes prétentions de leur maître. 11 ne fallait rien moins à Philippe que l’abolition formelle de la loi salique au profit de l’infante, sa fille, et comme appui aux droits de cette princesse, il offrait de lui donner pour époux l’archiduc Ernest, un des frères de l’empereur. Il n’y eut qu'une voix dans la noblesse et le tiers pour rejeter cette proposition : « Les députés, dit au nom de son ordre le maréchal de la Châtre, n’avoient point qualité pour élire une femme ni un étranger. » (19 juin.) Ce rejet même impliquait pour les États le droit de choisir un prince français; ils en usèrent dès le lendemain, sans désigner le roi nominativement, mais en statuant qu’il partagerait le trône avec la sérénissime infante. Triste compromis avec les exigences hautaines de l'Espagne! Si les agents de Philippe II, profitant d’une occasion qui ne devait plus revenir pour eux, eussent accepté ce jour-là ce qu ils proposèrent eux-mêmes quinze jours plus tard, le mariage d’Isabelle-Claire-Eugénie avec le jeune duc de Guise, le vote des États eût été acquis à cette royauté, qui, pour être impuissante et éphémère, n’en eût pas moins apporté de nouvelles entraves à lu fortune de Henri IV. Heureusement l’orgueil castillan s’obstina à prétendre que l’infante, en recevant un epoux français des mains de son père, fût reeon-

nue reine propriétaire de la couronne de France, et bous cette autre l'orme, les États rejetèrent encore une fois la souveraineté étrangère (27 juin). Mayenne et les Espagnols convinrent alors d’ajourner l élection royale jusqu’à ce qu’on eût plus de forces pour la soutenir. Mais, au moment même où les États, en ne faisant rien, venaient de faire ce qu’il y avait à attendre d’eux de meilleur, le Parlement entra hardiment en scène, et sur la proposition du président Lemaistre, rendit son mémorable arrêt du 28 juin en faveur de la loi salique. Cet arrêt, véritable manifeste de la ligue française, déclarait nuis tous traités faits ou à faire pour l’élection de princes ou princesses étrangers, comme contraires aux lois fondamentales du rovaume ; il mettait à néant du même coup les prétentions des Espagnols et celles des Lorrains ; en restaurant l’ancien droit politique de la France, il rendait libres à Henri IV converti les avenues du trône. La portée en était immense; Mayenne lit de vains efforts pour la diminuer.

Henri IV, pendant ce temps, s'était acheminé sans trop de hâte, mais d’un pas résolu, vers l’acte qui devait mettre un terme aux incertitudes de sa destinée. Prêtant l’oreille au vœu des peuples qui demandaient de tous côtés la paix, il avait autorisé les catholiques qui lui étaient restés fidèles à entrer en négociation avec le gouvernement de la Ligue, et malgré la résistance opiniâtre du cardinal de Plaisance, légat du pape, et du duc de Féria, les États avaient fini par adhérera l'ouverture des conférences de Suresne (29 avril). Elles n’eurent pour résultat

que de mettre en présence des hommes et des principes entièrement opposés les uns aux autres, avec le désir et avec l'impossibilité de s’entendre. Aussi bien savait-on des deux côtés que ce n'était pas dans les débats engagés entre F archevêque de Lyon et celui de Bourges que se déciderait la solennelle question qui tenait en suspens la France et 1 Europe entière. Dès le 26 avril, Henri avait engagé au grand-duc de Toscane sa parole de roi de ne plus retarder son abjuration ; le 1 5 mai, il annonça officiellement à son conseil sa résolution de mander auprès de lui, à Mantes, une assemblée de docteurs, tant de son parti que de celui de l’Union, pour se faire instruire. Vainement le cardinal de Plaisance prodigua-t-il les menaces spirituelles pour empêcher les membres convoqués du clergé de France de se rendre à la sommation royale. Nul n’y fit défaut; quatre curés de Paris, et parmi eux le fameux Lincestre, l'un des plus ardents prédicateurs de la Ligue, furent des premiers à courir au-devant de la haute mission qui leur était offerte. Une trêve conclue entre les commissaires du roi et ceux du lieutenant général de l’Union, permit bientôt à l’assemblée ecclésiastique de se transporter de Mantes à Saint-Denys, aux portes de la capitale (12 juillet), et dès lors l’attention du peuple, détournée de l'intrigue usée des États généraux, se porta tout entière vers la grande scène de l’abjuration qui se préparait. Ce fut le 23 juillet, après une discussion religieuse de cinq heures avec les théologiens chargés de l’instruire, que Henri jugea sa conscience suffisamment érlairée, et déclara

à ses cathéchistes qu’il remettait son âme entre leurs mains. Il fut convenu que le surlendemain, dimanche 25 juillet, le roi serait reçu, sur sa demande, au giron de l’Église catholique, apostolique et romaine. La cérémonie eut un caractère imposant de majesté. Les portes delà vieille basilique où reposaient les rois ses aïeux, ne s’ouvrirent devant Henri qu après qu'il eut annoncé l’acte solennel qu’il venait accomplir. A genoux à l’entrée de l’église, il lut à haute voix sa profession de foi, qu’il remit signée de sa main à l'archevêque de Bourges, reçut de la bouche de ce prélat l’absolution et la bénédiction, puis alla confirmer, aux pieds du maître autel, par un serment prêté sur le livre des Évangiles, son engagement de vivre et de mourir dans la foi catholique. Le Te Deum fut entonné pendant que le royal pénitent s’agenouillait au confessionnal, et on le ramena ensuite dans le chœur, où il entendit la messe au milieu de toute sa cour, des membres de son Parlement et d’un peuple innombrable accouru de tous les environs, de Paris même, en dépit de Mayenne, pour assister à cette réconciliation mémorable de la royauté et de la religion séculaires de la France. Avant et surtout après la cérémonie, des acclamations enthousiastes saluèrent le roi très-chrétien, et les cœurs depuis si longtemps aigris par la haine ou serrés par la crainte s’ouvrirent aux douces émotions de la joie et de l’espérance.

Il est permis de supposer, sans calomnier la mémoire de Henri IV, que son abjuration fut un acte de politique plus que de conscience ; toutes les histoires

en apportent pour preuve le billet trop connu qu’il écrivit l’avant-veilleà Gabrielled Estrées, et cette autre parole plus connue encore, quoique d'une authenticité contestée: « Paris vaut bien une messe. » Ce qui serait téméraire, ce serait d’aflirmer que depuis lors la lumière de la vérité n’entra pas dans l’âme du roi converti : à ce compte, tout le reste de son règne n’aurait été qu’une longue comédie de catholicisme, et pendant dix-sept ans il se serait gaussé dans la religion, comme il aimait à le faire en des choses- moins sérieuses. Tout proteste contre cette supposition; l’âme du grand monarque était naturellement religieuse, et l’on aurait tort d’alléguer contre la sincérité de sa foi les honteuses faiblesses de l’amour auxquelles il continua de sacrifier sous la loi de l'Église orthodoxe, comme il l’avait fait sous la discipline'de Calvin. La nature humaine n offrait alors, et encore aujourd’hui elle n’offre que trop d’exemples de ce triste désaccord entre la foi et les œuvres. Ce qu’il y a de certain, c esl que ni les anciens hommes d’État de la Ligue, comme Jeannin et Yilleroy, ni les prêtres les plus éclairés, comme Duperron et saint François de Sales, tous admis à voir de près Henri IV, ne conservèrent de doute sur son adhésion sincère aux dogmes de l’Église romaine; et Sully lui-même, assez longtemps sceptique sur le fait de la conversion intérieure de son maître, déclara le tenir pour vrai catholique quand il le vit faire à plusieurs reprises le signe de la croix sous le feu des batteries de Mnntmélian. Cent autres témoignages d’une égale évidence viennent à l’appui de celui-là dans les récits contemporains.

La Ligue était vaincue. Cependant elle était loin d’accepter sa défaite; elle se promettait au contraire d’y échapper par le refus que ferait le pape de reconnaître l’abjuration de Henri IV. Mayenne, dont l’ambition déçue n’en était que plus ardente , se rattachait à ce dernier espoir a\ec une sorte de fureur, et pour lier plus intimement le saint-siège à sa cause, il imagina de faire adopter par les Étals expirants les canons diciplinaires du concile de Trente, jusque-là repoussés par la France. L’événement parut d'abord justifier son calcul. Clément VIII, élu pape 1 année précédente, a^iit beaucoup de lumières dans l’esprit et de modération dans le caractère, et le grand-duc de Toscane a^it cru pouvoir répondre à Henri de l’empressement de ce pontife à le recevoir au sein de 1Èglise. Mais la main de Philippe II, quoique affaiblie, pesait encore sur Rome, et Clément VIII n’osa montrer tout d’abord les dispositions favorables qu il avait dans le cœur pour le roi converti. Il ne voulut reconnaître aucun caractère aux emoyésde Henri IV, et le düc de Nevers ne rapporta de son ambassade auprès du siège apostolique qu’un affront public, à peine tempéré par quelques paroles secrètes de bienveillance. Ce n’était pas là toutefois le dernier mot du Saint- Père, et le roi se sentait désormais en état de l'attendre. Bon nombre des meilleurs catholiques du royaume allaient lui revenir sans l’autorisation pontificale. Une trêve de trois mois avait été conclue le 1er août entre les deux partis, et d’un commun accord on l’avait ensuite prorogée jusqu’au 1" janvier 159î. Lorsque le roi se vit hipn assuré que Philippe II et le duc de

Mayenne, tenant le pape sous leur dépendance, ne cherchaient à gagner du temps que pour renouveler la guerre avec plus d’avantage; lorsque l’attentat de Pierre Barrière (27 août) lui eut révélé de quelles ar- » mes les débris factieux de la Ligue entendaient user contre Fui, il adressa à tous ses sujets la sommation formelle de l'entrer dans un mois sous son obéissance, annonçant que, ce terme expiré, les hostilités recommenceraient (décembre). Cette déclaration tomba comme un coup de foudre sur les villes qui tenaient encore pour la Ligue et qui, après un trop court intervalle de paix, allaient revoir les horreurs de la guerre, Henri ne leur laissa pas ignorer que la faute en était à l’obstination malveillante de ses ennemis, et les pamphlets royalistes partout répandus précipitèrent grandement le cours des événements en sa faveur. Le plus célèbre de ces écrits, la satire Ménippée, qui fit expirer la Ligue sous les coups du ridicule, fut publiée dans les premiers mois de l’année 1594. C’est aussi l’époque où les chefs de l’Union font les uns après les autres leur soumission rarement gratuite. Villeroy, après avoir vainement essayé de tirer Mayenne de la voie sans issue où il s'engageait, le quitte et reçoit du roi la charge de secrétaire d'État ; Vitry lui remet la ville de Meaux, d’Ëstourmel, celles de Péronne, de Roye et de Montdidier ; LaChaslre lui rend Bourges et Orléans. Ce ne sont plus seulement des villes, ce sont des provinces entières qui rentrent sous l'autorité royale. On vit alors la Provence, si enflammée naguère contre le monarque hérétique, jeter à bas du même coup la double croix de l’Union et

celle du duc de Savoie : Marseille y resta seule à la Ligue. On vit le duc de Nemours, qui avait aspiré à se faire à Lyon une souveraineté indépendante, chassé de cette grande cité par des barricades, tactique populaire qui se retournait contre ceux qui en avaient donné l’exemple (février 1594). On vit enfin l’amiral de Villars, l’habile et vaillant gouverneur de Rouen, prendre parole avec Rosny pour vendre au roi, à jour fixe, la x ille qu'il avait si bien défendue contre lui. Cet utile et coûteux marché ne s’accomplit toutefois qu’après la reddition de Paris.

Le moment était venu de tenter sur la capitale le coup qui devait rendre le triomphe de la royauté définitif. Pour mieux assurer le succès de cette grande affaire, Henri comprit qu’il fallait donnera ses droits la consécration qui leur manquait aux yeux d’une partie nombreuse de ses sujets. Il résolut de se faire sacrer, et comme Reims, la ville primatiale des Gaules, accoutumée à voir l’huile sainte couler sur le front des rois, était encore au pouvoir de la Ligue, il choisit la cathédrale antique et vénérée de Notre-Dame de Chartres pour l'accomplissement de celte auguste cérémonie. Ce fut l évêque Nicolas de Thou, frère du célèbre historien, qui le sacra le 17 février 1594. Henri IV était désormais pour son peuple en possession pleine et entière de la légitimité royale. Il ne lui manquait plus que de siéger au Louvre pour mettre le fait d’accord avec le droit.

Le duc de Mayenne, en se rapprochant du reste mutilé de la faction des Seize, et en confiant le gouvernement de Paris au comte de Brissac qui lui devait

le bâton de maréchal de France, s était flatté de maintenir son autorité dans la capitale. 11 avait même cru pouvoir la quitter pour se porter au-devant des secours que le comte Charles de Mansfeld lui amenait des Pays-Bas. C’était laisser le champ libre aux manœuvres des politiques et des ligueurs français unis, depuis l’abjuration du roi, dans la commune pensée de lui livrer la ville. Brissac, qui n était entré dans la Ligue que par ressentiment personnel contre Henri 111, ne se montra pas plus inaccessible aux séductions de l’intérêt privé que ne f avait été le comte de Belin qu’il remplaçait. Son accord avec le roi fut bientôt conclu, et la négociation secrètement entamée pour la réduction de Paris fut menée à terme en moins de quelques jours. Le prévôt des marchands Lhuillier, avec les deux échevins Langlois et Néret, le président du Parlement Lemaislre, et le procureur général Molé, avec d’autres magistrats tels que Guillaume de Yair, Damours el Marillac, donnèrent la main à Brissac pour assurer toutes les chances de succès possibles à l’entreprise. Henri ne se refusa à aucune des conditions que ces chefs de la bourgeoisie parisienne réclamèrent pour leur ville. Les sacrilices coûtèrent peu à sa politique, et la clémence fut facile à son cœur dans une circonstance aussi décisive pour sa fortune.

Ce fut le 22 mars 1 594, à quatre heures du matiu, qu’avec un profond mystère deux des portes de Paris s’ouvrirent devant les troupes de Henri IV. Quatre détachements de la petite armée royale s’étaient déjà portés en avant et avaient pris possession des prinei-

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paux postes, lorsque le roi se présenta lui-même à la porte Neuve, celle par où avait fui Henri III dans la journée des barricades. Il y fut reçu parBrissac, qu’il embrassa en lui confirmant son titre de maréchal de France, et par Lhuillier, qui lui remit les clefs de la ville. Ce fut d’abord avec quelque précaution qu’il s’achemina vers Notre-Dame. Il était en grand appareil de guerre, la cuirasse sur la poitrine et son cheval bardé de fer; sa noblesse qui l’entourait était, comme lui, en tenue de bataille, et des fantassins, l’arquebuse sur l'épaule, éclairaient sa marche. Un moment alarmé par le bruit d’une escarmouche engagée entre une partie de ses troupes et un corps de garde de lansquenets au service de la Ligue, Henri ne tarda pas à apprendre qu'il était maître partout presque sans effusion de sang, que l’Universite même était réduite, et qu’au lieu d’ennemis, ce qui se portait à sa rencontre était une foule enivrée du bonheur de le \oir et de le posséder. Dès lors son âme noble et confiante s’abandonna avec transport aux émotions de cette heureuse journée. « Étant arrivé sur le pont de Notre-Dame, dit l’Estoile, et oyant tout le peuple crier si allégremment vive le roi, il dit ces mots: « Je vois bien que ce pauvre |»euplea été tyrannisé. » Puis ayant mis pied à terre devant l’église, étant porté de la foule, ses capitaines des gardes voulant faire reculer le peuple, il les en garda, disant qu’il aimoit mieux avoir plus de peine et qu’ils le vissent à leur aise; car ils sont, dit-il, affamés de voir un roi. » Pendant ce temps, on publiait une déclaration datée de Senlis par laquelle le roi pardonnait à tout le

monde, même aux Seize. On avait peine à croireà tant de clémence. Après avoir dîné au Louvre, Henri se rendit à la porte Saint-Denys pour y voir passer, du haut d’un balcon, la garnison espagnole à laquelle il avait permis de sortir librement de la ville. « Ils le saluèrent tous1, raconte Péréfixe, le chapeau fort bas et avec une profonde inclination. » Il rendit le salut aux chefs avec grande courtoisie, ajoutant seulement ces paroles: « Recommandez-moi bien à votre maître; allez-vous-en, à la bonne heure; mais n’y revenez plus. » On sait comment, à la fin de cette journée, le pardon royal s’étendit jusque sur la duchesse de Montpensier, et comment Henri, trop oublieux peutêtre de ce qu’il devait à son prédécesseur, se vengea gaiement, devant uue table de jeu, de celle qui avait armé le bras de Jacques Clément.

A ce coup, la Ligue avait cessé d’être, et la politique du roi fut d’effacer aussi promptement qu'il le put les dernières traces de son existence. « Je veux tout oublier, » avait-il dit, et au grand étonnement de tous ses amis, comme de ses ennemis, il accomplit à la lettre cette généreuse promesse. Ce ne fut pas de sa faute si les restes obstinés de la faction des Seize, les uns sortis de Paris avec les Espagnols, les autres éloignés pour un temps par billets du roi, n y rentrèrent pas dans la suite : fidèles jusqu au bout à leurs haines fanatiques, ce furent eux qui s'exilèrent eux -mêmes. Le Parlement (celui de la

1. Sauf le duc de Féria, qui le lit ■ gravement et maigrement, > avec toute la roideur castillane.

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Ligue;, réhabilité par lettres patentes du 28 mars, usa tout aussitôt du pouvoir à la fois politique et judiciaire qui lui était restitué, pour rendre un arrêt par lequel était aboli tout ce qui avait été décrété depuis 1588 au préjudice de l'autorité royale et des lois du royaume. Les actes des Etats généraux de Paris étaient compris dans cette annulation (30 mars). En confiant ainsi aux magistrats ligueurs le soin de détruire l’ouvrage de la Ligue, Henri n’entendait pas leur sacrifier son parlement fidèle de Tours et de Chàlons : Paris vit bientôt ces nobles exilés, Achille de Harlay à leur tête, venir reprendre leurs sièges sur les fleurs de lis, et ils mirent le comble à leur dévouement en obéissant à l’injonction que leur donna le roi de tout oublier et pardonner, comme il avait tout oublié et pardonné lui-même. 11 fallut que la Sorbonne à son tour cédât à l’empire irrésistible des circonstances : réduite en nombre par la fuite ou l’exil de quelques-uns de ses docteurs, elle condamna les doctrines qu’elle avait soutenues cinq ans auparavant, et reconnut par un arrêt solennel les droits de Henri IV. Deux mois ne s’étaient point encore écoulés, et l’autorité du roi était si bien établie dans Paris, qu’on eût pu douter qu’elle y eût été jamais contestée. Il n’est pas besoin d’ajouter que l’exemple de la capitale entraîna la soumission de grand nombre d’autres villes : « de Paris, dit d’Aubigné, elles apprirent leur leçon, » heureuses de retrouver la paix à l’ombre du pouvoir protecteur de la royauté. Quoique le drapeau de l’Union flottât encore sur quelques points du territoire, quoique le saint-siège n’eût pas

levé la sentence d’excomunication lancée contre le prince huguenot, l’ère fatale des guerres de religion n’en était pas moins close; Henri IV était le roi véritable et légitime de la nation française, et les chefs de la Ligue restés en armes contre lui n’étaient plus que des factieux, alliés de l’étranger.

Cependant, pour anéantir les derniers débris de cette faction, pour détruire les dernières espérances de l’ambition espagnole, quatre années d’épreuves restaient à traverser à la France et à son roi. Ilenri devait livrer plus d’un combat sanglant et conclure plus d’un marché ruineux, avant d’ôter à la Ligue les places qu’elle conservait en Picardie , en Champagne et en BourgogfMî, avant de chasser l’Espagnol et le Savoyard des grandes cités de Toulouse et de Marseille, avant de déposséder enfin le duc de Mercoeur de la souveraineté qu’il avait usurpée en Bretagne. Durant les deux mois qu’il avait séjourné à Paris pour y asseoir son gouvernement, il n’avait cessé de tendre sa main pleine d’or aux chefs des rebelles : bon nombre avaient accepté ses offres, et avant tous Villars, qui lui avait livré Rouen au prix de trois millions cinq cent mille livres, du gouvernement de la Normandie et de la charge d’amiral de France. Désormais l’heure des sommations pacifiques était passée, et le moment venu pour Henri de rentrer en campagne; vers la fin du mois de mai, il marcha contre Mayenne qui, à l’aide de ses auxiliaires des Pays-Bas, se flattait de rester maître de la Picardie. Il n’y eut de lutte sérieuse que sous les murs de Laon; cette ville une fois prise par la bravoure et l habileté du jeune maréchal de Biron,

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la province qui avait été le berceau de la Ligue rentra avec un rapide entraînement sous l’autorité du roi, et Amiens 1 accueillit avec des transports de joie dans ses murs (août 1 594). La Champagne suivit promptement l’exemple de la Picardie; avec la soumission de Reims, Henri reçut celle du duc de Guise; le duc de Lorraine lui-même se bâta de retourner à l’amitié de la couronne de France (novembre), et de tous les princes de cette ambitieuse maison qui avait tant agité le royaume, les ducs de Mayenne et de Mercœur restèrent seuls à maintenir leur rébellion. L’année 1594 s’achevait ainsi pour Henri IV au milieu des plus éclatantes faveurs de la fortune : peu s en fallut qu’il n’en vît pas le terme. Le 27 décembre, un jeune fanatique, nommé Jean Chastel, voulapt le frapper à la gorge, lui déchira la lèvre d'un coup de couteau. Arrêté et mis à la torture, il déclara avoir été élevé chez les Jésuites. C’en fut assez pour qu’on rendît solidaire de son crime cette société, qui s’étail refusée à tout acte de soumission envers le roi, non encore absous par le saint-siège. Le parlement de Paris, dont l’arrêt était demeuré jusque-là en suspens dans le long procès de l’Université et des Jésuites, s empressa alors de frapper ces derniers d’un arrêt de bannissement (janvier 1595).

Nous ne saurions nous ranger à l’opinion de quelques historiens, qui font de l'attentat de Jean Chastel et de l’indignation que Henri IV en ressentit un des motifs qui le déterminèrent à déclarer, peu de jours après, la guerre au roi d’Espagne (17 janvier 1595). Il y avait plusieurs mois déjà que des raisons d’un

ordre plus élevé avaient inspiré au roi cette grave résolution. Depuis son avènement au trône, il était de fait en hostilité flagrante avec Philippe II , et. à l’heure présente il voyait ce prince, déchu des espérances ambitieuses qu il avait conçues pour sa fille, travailler à s’approprier par la force ou par la trahison des lambeaux de territoire détachés de chacune des frontières du royaume. Le défi hardiment jeté à la monarchie espagnole ne changeait donc rien au fond même des relations des deux couronnes, et il avait pour Henri IV l’inappréciable avantage de remplacer la guerre civile par la guerre étrangère, de faire désormais de tous les Français ennemis du roi les ennemis de la France. Philippe entra dans une violente colère, en se voyant ainsi provoqué par celui qu il s’obstinait à n appeler que du nom de prince de Béarn : deux mois s’écoulèrent cependant avant qu il répondît à la déclaration dé guerre; encore affecta-t-il de la recevoir de Henri et non de la France, résolu, prétendait- il, à demeurer en paix avec tout ce que le royaume avait de vrais catholiques. L’artifice était usé, et Philippe 11 ne se dissimulait point à luimême que le jour était arrivé où il allait perdre son titre privilégié de champion de l'Église. Il savait, et son irritation s’en redoublait, qu'au mépris de toutes ses menaces, Clément VIII se préparait à absoudre le roi de F’rance excommunié.

Clément VIII, en effet, depuis que les succès de Henri IV le soulageaient de la crainte de la puissance espagnole, ne refusait plus de relever ce prince des censures de l’Église : il débattait seulement avec les en-

voyés français les conditions du pardon pontifical. La négociation habilement entamée par Arnaud d’Ossat vers la fin de l’année 1 594, fut achevée par du Perron ; on fit de part et d’autre les sacrifices qu'exigeait la conclusion de cette affaire, « la plus grande, dit un dé ceux qui la traitèrent, que le saint-siège eût eue depuis plusieurs centaines d’années, » et le pape, après avoir consulté les cardinaux en secret et chacun à part, annonça le 30 août dans une réunion solennelle du sacré collège que plus des deux tiers des voix étaient acquises à l’absolution du roi de France. Clément VIII témoignade F importance qu’il attachait à cet acte de la souveraineté spirituelle par le cérémonial pompeux avec lequel il l’accomplit. Ce fut sous le portique majestueux de la basilique de Saint- Pierre, toute la cour romaine étant rassemblée autour du vicaire de Jésus-Christ, qu’eut lieu la réconciliation du monarque français avec le siège apostolique (17 septembre 1595). Après avoir ordonné la lecture d’une bulle qui annulait l’absolution donnée à Saint- Denys sans son consentement, le pape se leva et prononça lui-mème la formule par laquelle il déclarait Henri IV absous et reçu dans le giron de J’Kglise. La joie fut grande à Rome ; elle ne le fut pas moins en France : les derniers scrupules des plus fervents catholiques étaient levés, et ils pouvaient, en pleine sécurité de conscience, s’unir désormais au sentiment national. Les huguenots furent les seuls à ne point se réjouir de ce grand événement. Non-seulement ils voyaient leur ancien chef séparé d’eux sans retour, mais l'espoir de leur cause, celui qui était alors l’héritier

présomptif de la couronne, leur était enlevé du même coup. Henri IV s était engagé envers le souverain pontife à faire élever dans la foi catholique le jeune prince qui, depuis la mort de son père en 1588, avait succédé au nom de Condé.

Philippe U cependant avait trouvé dans sa colère une décision plus prompte pour agir que ne le comportaient ses habitudes, et malgré l’épuisement de ses finances, il avait fait un puissant effort pour envahir le royaume. Le connétable de Castille, Fernand de Velasco, à la frontière de Bourgogne, et à celle de Picardie le comte de Fuentès, devaient accabler sous leurs attaques combinées et sous la supériorité de leurs forces le roi mal préparé à les recevoir. Henri, occupé à réduire les châteaux de Dijon, apprend que Velasco a passé la Saône et qu’il marche à lui pour l écraser entre ses troupes et celles de Mayenne. Il ne prend pas le temps de s'entourer de toute sa petite armée; il part à la tête de quelques centaines de gendarmes et d’arquebusiers à cheval , et se flatte par une audacieuse escarmouche d’arrêter la marche du général castillan. Mais en faisant une reconnaissance au delà de Fontaine-Française, quelques-uns de ses cavaliers vont donner à l’étourdie dans les avant-postes espagnols, et Biron n’a que le temps de s’élancer en toute bâte pour les dégager. Sa charge impétueuse fait un instant reculer l’ennemi; mais cédant bientôt au nombre, il recule à son tour et arrive devant le roi, tout sanglant d’une blessure qu’il a reçue à la tête. Il fallut que le roi de France renouvelât alors les prouesses aventureuses du roi de Navarre: « Mes-

sieurs, dit-il à ses gentilshommes qui le couvraient de leur corps, à quartier; ne m’offusquez pas; je veux paroître; » et on le vit le front nu, l’épée à la main, courir de tout côté pour arrêter les fuyards et les ramener à la charge contre un ennemi dix fois plus nombreux; on le vit, se multipliant à force de vaillance, forcer à la retraite son prudent adversaire, et dans cette retraite même oser le poursuivre pour mieux lui cacher sa faiblesse. Henri disait avoir combattu cette fois non pour la victoire, mais pour la vie. En cette rencontre, écrivait-il à sa sœur, « j'ai eu affaire de tous mes bons amis, et vous ai vue bien près d’être mon héritière. >> L’échauffourée de Fontaine-Française eut au reste pour lui tous les résultats d’une bataille gagnée; le connétable de Castille, malgré les pressantes sollicitations de Mayenne, rentra en Franche-Comté, où les troupes françaises l’allèrent assaillir jusqu’au pied des remparts de Besançon, et le prince lorrain, désormais sans espoir de garder la Bourgogne où il ne possédait plus que Châlon, ne songea plus qu’à traiter avec son vainqueur et son maître. Il le fit au nom de tout son parti : une trêve de trois mois, conclue le 17 septembre 1595, fut employée à régler les conditions de cette transaction finale entre le roi et les derniers chefs de la Ligue. Le duc de Mercœur qui, avec une ambition bien supérieure à ses talents, caressait toujours le projet chimérique de rester souverain de la Bretagne, s’obstina seul à se tenir en dehors des arrangements signés au château de Folembrav (janvier 1596). Les autres princes et seigneurs, dans le délai fixé par l’édit.

rendirent ou plutôt vendirent à Henri IV leur obéissance, Mayenne plus cher qu'aucun autre. Du moins sa soumission fut-elle parfaitement loyale et sincère; le roi n’eut dès lors qu’à se louer de ses bons services. Il ne trouva pas moins de fidélité chez le duc de Guise, à qui il avait confié l’important gouvernement de la Provence. Ce n’était pas seulement les débris de la Ligue que Henri avait là à combattre; c’était l’orgueilleux d’Épernon qui, ne prétendant à rien moins qu’à tous les privilèges de l’indépendance féodale, avait traité avec le roi catholique et promis de lui livrer Marseille. Déjà une escadre espagnole était mouillée dans le port, et Philippe II se voyait au moment de saisir la belle proie, inutilement convoitée par l’ambition de son père, lorsque le duc de Guise, secondant avec ses troupes la révolution municipale tentée hardiment par le corse Libellât, rendit cette grande cité au roi et à la France. Henri IV en conçut une telle joie, qu’il s’écria, dit-on : « C’est à présent que je suis roi. » (Février 1590.)

11 était libre en efTet de se donner tout entier à la lutte qu’il avait engagée contre l’Espagne. Ce n'était pas trop de toutes ses forces pour la soutenir : il semblait que la fortune, qui depuis deux ans lui était si favorable, voulût tout à coup l’abandonner, et que Philippe, déçu dans ses espérances sur Marseille, fût près de réussir dans la dernière visée de son ambition, celle d’agrandir les Pays-Bas de la conquête de la Picardie. Les opérations du comte de Fuentès avaient été toutes heureuses sur cette frontière : il « était successivement emparé du Catelel et de Doul-

lens (juin et juillet 1595), et avait bientôt conçu l’audacieuse pensée de rendre l’importante cité de Cambrai à la maison d’Autriche. Si Henri IV eût consenti à délivrer Cambrai de l’odieuse tyrannie du maréchal de Balagni, la résistance des habitants, jointe à celle de la garnison, eût fait échouer les attaques de Fucnlès; mais, abandonnée à elle-même, la garnison, après deux mois de siège, fut forcée de livrer la ville et la citadelle (octobre). A ce grave échec des armes françaises un autre vint quelques mois après se joindre, dont le retentissement fut plus fâcheux encore : le transfuge de Rosne, qui avait été l’uu des maréchaux de la Ligue, révéla à l'archiduc Albert le mau- * vais état de la place de Calais, et en moins de trois semaines, Calais passa aux mains des Espagnols (27 avril 1 596). Ardres, lâchement défendue par le comte de Belin, eut le même sort (23 mai). La prise de la Fère n'était pour Henri IV qu’une insuffisante compensation de cette suite de revers. Il forma le projet d’assiéger et de prendre Arras pour relever l’honneur de ses armes ; mais l’argent lui manqua pour cette entreprise, et alors se dévoila à ses yeux dans toute son étendue la plaie financière qui dévorait le royaume. U avait dépensé plus de cent millions pour le rachat de sa couronne, et il ne pouvait trouver huit cent mille écus pour le siège d’Arras! Fallait-il, pour ravoir une armée, qu’il consentît à ce que lui demandaient les premiers d’entre les seigneurs, « à ce que ceux qui avoienl des gouvernements par commission les pussent posséder en propriété , reconnoissant les tenir de la couronne par un simple hommage lige? »

C eût été gratuitement replonger la monarchie dans le chaos féodal. Ne valait-il pas mieux pour lui, même au risque de froisser le sentiment catholique en France, qu’il renouvelât ses alliances protestantes avec l’Angleterre et la Hollande? En même temps qu’il accomplissait ces deux importantes transactions (mai et octobre I 596), Henri commença à porter son attention sur les finances si scandaleusement dilapidées par le surintendant François d’O et par le conseil chargé après lui de les administrer. Le moment notait pas venu, parmi tous les embarras de la guerre, d’entreprendre une de ces grandes réformes que la paix seule rend possibles. C’était l’heure des expédients, et tout ce que put Rosny, admis pour la première fois au maniement des deniers publics, fut d’aller de généralité en généralité forcer, avec sa main énergique et rude, la caisse de quelques-uns des receveurs pour en tirer cinq cent mille écus qu'il rapporta au trésor royal. Pendant ce temps, Henri IV convoquait à Rouen une assemblée des notables, â laquelle il se proposait de demander des subsides qu’en des temps plus calmes et réguliers il eût demandés aux États généraux. Il en fit l'ouverture le 4 novembre 1 596 dans la grande salle de l’abbaye de Saint-Ouen. la harangue qu’il prononça en cette circonstance a toujours été citée comme un modèle de cette vive éloquence du cœur, si puissante sur les hommes réunis. Elle finissait ainsi : « Je ne vous ai point appelés, comme faisoient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver mes volontés; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils. pour les suivre, bref pour me mettre en tutelle

entre vos mains, envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes sujets et l’extrême envie que j’ai d ajouter les deux titres de libérateur et restaurateur de cet Étal à celui de roi me font trouver tout aisé et honorable. » Il n’y avait pas moins d’adresse que d’abandon dans ces nobles paroles : les notables répondirent à la confiance du monarque en lui accordant pour les dépenses publiques vingt-neuf millions quatre cent mille livres. Ils crurent en assurer le bon emploi par la création d’un nouveau conseil qui devait partager avec celui des finances la gestion des revenus de 1 État ; mais « le conseil de Raison, » après trois mois d’inutiles travaux, reconnut son impuissance à débrouiller le chaos séculaire au milieu duquel il s était témérairement engagé, et il alla lui-même remettre au roi ses pouvoirs.

Tout se préparait pour le siège d’Arras, et chaque jour voyait arriver à Amiens l’artillerie, les munitions de guerre, les amas de vivres destinés à cette grande opération. Henri IV, pendant ce temps, toujours placé sous le charme dangereux de Gabrielle d’Estrées, donnait au peuple de Paris le sjiectacle trop public de ses illégitimes amours et de ses soupers fastueux chez le financier Zamet. Au milieu de ces délassements peu dignes de la royauté, une nouvelle désastreuse vint tomber sur lui comme la foudre. On l’éveilla dans la nuit du 12 mars 1597 pour lui annoncer la prise d’Amiens par les Espagnols. Le gouverneur de Doullens, Porto Carrero, officier aussi audacieux qu habile, avait, dans la journée précédente.

surpris par un stratagème assez vulgaire cette ville, laissée imprudemment à la garde d elle-même. « C’est assez faire le roi de France, s’écria Henri; il est temps de faire le roi de Navarre! » Et sans retard il se mita l’œuvre pour raffermir la confiance de ses peuples ébranlée par ce dernier revers, ajouté à ceux de Cambrai et de Calais. Il ne s’agissait pas seulement pour lui de reprendre Amiens; il fallait faire face en Dauphiné au duc de Savoie, renforcé des garnisons du Milanais, et couvrir l'Anjou menacé par Mercœur que secondaient aussi les Espagnols. 11 fallait comprimer l’esprit factieux de la Ligue qui recommençait à agiter le bas peuple des grandes villes, imposer silence aux murmures des huguenots mécontents, et déjouer les pratiques séditieuses de quelques-uns de leurs chefs, triompher enfin de la parcimonie étroite et obstinée des parlements, et leur faire entendre « qu’il n y avoit d’irrémédiable que la perte de l’État'. » L’Europe, tout entière en suspens, attendait à cette épreuve solennelle et définitive le génie et la fortune de Henri IV. Henri IV se montra aussi grand que le demandaient les circonstances. Il se servit del intelligente activité de Rosny pour ramasser de tout côté de l’argent et en surveiller l’emploi, de l’épée toujours victorieuse de Lesdiguières pour rejeter en Piémont Charles-Emmanuel, du dévouement désormais assuré de Brissac pour réduire Mercœur à la défensive. Luimême eut l’œil et la main à tout pour la reprise

1. Bulle parole de Henri IV, dans une lettre adressée au parlement de Rouen.

d’Amiens. Les travaux de ce grand siège ne durèrent pas moins de six mois, et il fut heureux pour la France qué la banqueroute de Philippe II et les lenteurs du cardinal-infant , nouveau souverain des Pays-Bas, laissassent pendant un aussi long temps Porto Carrero sans secours. Ce brave capitaine venait de mourir (4 septembre) frappé d’un coup d’arquebuse, lorsque le cardinal parut enfin devant Amiens, mais pour n’y faire qu’une vaine et impuissante démonstration. Au lieu d’attaquer résolûment les lignes françaises, il hésita, puis recula et regagna Doullens avec précipitation, refusant la bataille que le roi lui offrait. Dix jours après (25 septembre), la garnison espagnole fut contrainte de capituler, et la recouvranee d’Amiens fit plus de bien aux affaires du roi que la perte de cette ville ne lui avait fait de mal. Ce fut le coup sous lequel plia l’opiniâtre orgueil de Philippe II.

Dès le milieu de l’année précédente, le cardinal Alexandre de Médicis, légat du pape, était venu en Fi ■ance avec la mission d’interposer la médiation du saint-siège dans la querelle des deux monarchies catholiques. Pendant que lui-même, par ses sages insinuations, s’efforcait d’incliner Henri IV à la paix, il avait envoyé auprès de Philippe II le général de l’ordre des Franciscains, Bonaventure Catalagirone, pour faire pénétrer le même esprit dans les conseils du monarque castillan. Mais la négociation, à peine nouée, avait étébrusquemont rompue par l’audacieux coup de main de Porto Carrero. Quand elle fut reprise, après la capitulation d’Amiens, la paix était devenue plus nécessaire à Philippe II qu’à Henri IV

lui-même. Après quarante ans de règne, accablé par l’âge et les infirmités, Philippe commençait à reconnaître la longue illusion de ses projets ambitieux. Il venait de voir les Anglais s’emparer de Cadix, et les Hollandais rattacher trois nouvelles provinces sur lui conquises à leur république victorieuse; ses finances étaient ruinées, sa marine à demi détruite, ses armées, qu’il ne payait plus, livrées à l'indiscipline et souvent à la révolte. Il comprit alors le péril qu’il y avait à laisser à son fils encore jeune un héritage bien autrement troublé que celui même qu’il avait reçu de son père. II souhaitait d’ailleurs qu’un acte conclu à la face de toute l’Europe sanctionnât l’abandon qu’il voulait faire à sa fille bien-aimée, l’infante Isabelle- Claire-Eugénie, de l’ancien patrimoine de la maison de Bourgogne. II prêta donc volontiers l’oreille aux instances renouvelées du général des Franciscains, et avant la fin de l’année 1597, il fut convenu entre les deux rois qu’un congrès s’ouvrirait dans la petite ville de Vervins, à la frontière de la Picardie et de 1 Artois. Le 5 février 1598, le secrétaire d’État Pomponne de Bellièvre et le président Brulart de Sillery s’y rendirent au nom de Henri IV, le président Richardot, Jean-Baptiste Taxis et Louis de Verrières au nom du roi Catholique; le marquis de Lullin y fut admis comme représentant du duc de Savoie; mais ce fut en vain qu’on y attendit les ambassadeurs d Élisabeth et des Provinees-Unies. Henri eût désiré ardemment que les deux puissances protestantes, ses alliées, entrassent dans la négociation; elles s’y refusèrent l’une et l’autre, trouvant à la continuation de la guerre

moins de risques fâcheux que d avantages, et force fut au monarque français de sacrifier leur alliance à la suprême loi de l’intérêt de son royaume. Dès l’ouverture des conférences, il avait déclaré adopter pour bases du rétablissement de la paix celles du traité de Cateau-Cambrésis , et les envoyés de Philippe II n'y avaient objecté rien de sérieux. Les négociations ne s’en prolongèrent pas moius durant trois mois, et les deux médiateurs pontificaux eurent à y apporter leur pacifique intervention. Enfin, le 2 mai 1598, fut signé un traité dont les dispositions principales avaient pour effet de rendre à la France, avec les ports de Blavet et de Calais, les places de Picardie tombées aux mains des Espagnols, à Philippe 11 le Charolais, dépendance de la Franche-Comté, et au duc de Savoie les forteresses que lui avaient enlevées les armes françaises. Le litige du marquisat de Saluées était réservé à l’arbitrage pontifical. A ces conditions, non-seulement la paix, mais « une confédération et perpétuelle alliance et amitié , avec promesse de s’entr’aimer comme frères, » fut conclue entre Leurs Majestés le roi Très-Chrétien et le roi Catholique. Philippe II ne survécut que quelques mois au traité de Vervins. Au moment où le congrès s’était ouvert, le duc de Mercœur en avait réclamé l’entrée pour ses envoyés, et le roi avait repoussé avec une juste indignation cette prétention d’un sujet rebelle, dont il se proposait de châtier sans miséricorde la félonie obstinée. En fiançant sa fille et l’unique héritière de ses biens immenses au jeune duc de Vendôme, l’aîné des fils de Henri et de Gabrielle d'Estrées, Mercœur sut détourner de

sa tête la colère royale; il obtint même des conditions plus favorables que celles qui avaient été faites à aucun des chefs de la Ligue.

Un dernier devoir restait à remplir à Henri IV pour achever la pacification de son royaume; il avait à fixer d’une manière définitive l’état de ses anciens coreligionnaires. Leur attitude était depuis deux ans inquiète et menaçante: une sorte de coalition s’était formée entre l'esprit républicain de leurs ministres et les prétentions féodales de leurs principaux chefs, pour organiser leur parti dans une entière indépendance de l’autorité royale. À l’époque même du siège d’Amiens, leurs griefs, la plupart exagérés, s’étaient exprimés avec une énergie factieuse dans une espèce de manifeste, publié sous le titre de Plaintes des Kglises réformées. Le roi, embarrassé de les satisfaire, sans mécontenter la majorité catholique au sein de laquelle il trouvait sa force, négocia longuement avec leurs députés, jusqu'au jour où il se crut assez maître pour promulguer en leur faveur le perpétuel et irrévocable édit de Nantes. Cet édit garantissait aux huguenots, par tout le royaume, l’inviolabilité des droits de leur conscience; il donnait à l’exercice toujours restreint de leur culte une liberté plus étendue, les déclarait admissibles à toutes les charges et emplois, créait dans plusieurs parlements des chambres mi-parties pour juger les procès où ils seraient intéressés; enfin il les maintenait en possession de toutes les villes, au nombre de plus de deux cents, occupées par leurs garnisons. C’était plus qu’ils n’avaient jamais obtenu; c’était plus, à certains égards, que m 31

ne le comportaient le bon ordre et la paix du royaume, et Richelieu devait leur retirer bientôt cette organisation militaire et politique que Henri IV ne leur avait laissée que sous l’empire d’une pressante nécessité. Il fallut à ce prince de longs efforts d’adresse et de patience pour faire accepter du clergé et des parlements e ix-mèines ces extraordinaires concessions faites à T hérésie. Même après l’expérience de tant de sang répandu, bien peu d'esprits en étaient venus à comprendre l’accord possible de la foi catholique et de ce principe de la tolérance religieuse qui faisait son entrée dans le droit public des nations modernes. La grande transaction avec les Églises réformées, menée de front avec les négociations de Vervins, fut terminée quelques jours auparavant. Ce fut le 13 avril 1598 que la promulgation de l’édit de Nantes annonça à la France la fin des guerres de religion.

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