‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 22 sur 38 · SUITE ET PIN DO RÈGNE DE HENRI IV · texte numérisé non relu

SUITE ET PIN DO RÈGNE DE HENRI IV

Ici commence un ordre de faits tout nouveau dans le règne de Henri IV. Neuf années durant nous avons vu ce monarque occupé sans relâche à conquérir son royaume pièce à pièce par la politique et par la guerre. Nous allons le voir maintenant pendant douze antres années mettre tous ses soins à fermer la plaie profonde des discordes civiles, à rendre la France prospère au dedans et forte au dehors, à lui faire connaître ce qu’elle ne connaissait plus depuis près d’un siècle, les bienfaits d’un bon et sage gouvernement. C’est ici que vont apparaître dans tout leur éclat les qualités royales qui ont si justement mérité à Henri IV le surnom de grand, la hauteur de son intelligence et la fermeté de son caractère, l’étendue et la justesse de ses vues, sa merveilleuse aptitude et son application consciencieuse aux affaires, en même temps que ces grâces si attrayantes de l’esprit et du cœur, avec lesquelles on gagne les hommes, et qui ne sont pas la moindre partie de l’art de gouverner. Sans doute dans l’œuvre immense de restauration qui s’accomplit alors, une part considérable appartient

au ministre et à l’ami de Henri IV, qui, animé, comme lui, de la noble passion du bien public, y consacra tous les efforts de sa volonté énergique et de son infatigable activité; mais sans contester à Sully l’honneur d’avoir été un instrument admirable aux mains de son maître, il faut laisser à celui-ci le mérite supérieur d’avoir conçu et dicté la plupart des grandes mesures qui ont immortalisé son règne. Rien ne manquerait à la gloire de Henri IV, et il pourrait être cité comme le modèle le plus accompli des rois, sans les honteuses et incurables faiblesses par lesquelles il paya le tribut à la corruption du temps où il était né. Ce que l'histoire consent à juger avec quelque indulgence dans un prince jeune encore, au milieu de la licence de la vie des camps, n inspire plus qu’un triste sentiment de dégoût, lorsqu’on 1e voit, dans la maturité de l âge et aux approches même de la vieillesse, étaler sur le trône le scandale de ses galanteries.

L’état des iinances était le principal des maux du royaume, et tant que l’ordre ne serait point rentré dans le chaos des dépenses publiques, les bienfaits de la paix devaient être perdus pour la France; rien n’était possible pour sa prospérité, ni pour sa grandeur. Henri le sentit, et tout d’abord son regard se tourna de ce côté. Le conseil des finances fut cassé en 1599, et Rosny, avec le titre de surintendant, eut une entière liberté d’action pour réaliser les importantes réformes qu’il avait proposées au roi quatre ans auparavant. La tâche était immense; il ne s'agissait de rien moins que de fournir avec régularité aux

dépenses annuelles de l’État, et d’acquitter en même temps les dettes accumulées au dedans et au dehors du royaume pendant plusieurs règnes consécutifs. Et pour suflire à de si grands besoins, Rosny trouvait le domaine royal presque entièrement aliéné, le revenu public de beaucoup inférieur aux dépenses et les divers impôts qui le composaient engagés à des mains infidèles ; peu ou point d industrie, ni de commerce ; l’agriculture épuisée par quarante ans de guerre civile et étrangère, partout enfin le discrédit et la ruine. Pas plus que son maître, Rosny ne désespéra de la fortune de la France ; sa patience et son courage ne reculèrent devant aucune d es difficultés que les hommes et les choses lui opposèrent dans sa laborieuse entreprise de faire aux abus une guerre implacable et de rendre à l’État tout ce qui appartenait à l’État. Probe quoique intéressé, et gardien aussi vigilant de la fortune publique que de la sienne propre, il avait par-dessus tout le génie de l’ordre, et c est merveille d’avoir su, comme il le fit, porter la lumière dans une obscurité et une confusion séculaires, pour y substituer les principes d’une bonne et régulière administration. Laissant de côté le détail des moyens qu’il employa, et ne nous attachant qu’au résultat, nous nous bornerons à dire que, lorsqu’à la fin de l'année 1 609 Henri IV demanda à Rosny , devenu duc de Sully, un rapport sur 1 état du royaume, lequel n’était autre chose qu’un compte rendu des dix années de son ministère, ce fut pour le roi et pour son fidèle conseiller un égal sujet de satisfaction de constater que cent millions de dettes avaient été acquittés, que

trente-cinq millions de domaines et de rentes avaient été rachetés, et vingt-deux millions mis en réserve à la Bastille, indépendamment des grandes sommes consacrées aux plaisirs du roi et au luxe de ses bâtiments, à la construction des routes et des canaux, à l’approvisionnement des arsenaux et à tout le développement de la puissance militaire de la France.

Mais ce n'était pas tout de supprimer les désordres et les abus, et de créer un régime financier plus favorable à la prospérité publique. Il en fallait vivifier les sources taries, il fallait ranimer les forces productrices de la France qui semblaient atteintes d’épuisement et de stérilité. Là encore triomphèrent les efforts réunis de Henri et de 6on ministre. Ce qu’ils firent pour l'agriculture, la protection dont ils l’entourèrent, les entraves dont ils l’affranchirent, les débouchés qu’ils ouvrirent à ses produits, les encouragements de tout genre qu’ils lui prodiguèrent, attestent une sollicitude qui n’a été égalée peut-être à aucune autre époque de notre histoire. On connaît le grand mot de Sully : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles qui nourrissent la France. » On connaît davantage encore le souhait paternel de Henri IV, « qu’il n’y eût pas de laboureur en son royaume qui n’eût le moyen d’avoir une poule dans son pot. » Et il est digne de remarque que, parmi tous les ouvrages publiés sous le règne de ce prince, son livre de prédilection ait été le Théâtre d'agriculture d’Olivier de Serres, livre qui après plus de deux siècles et demi n’a pas perdu tout son mérite. Olivier de Serres ne fut pas moins goûté du monarque pour l’activité in-

telligente avec laquelle il entra dans la pensée royale de donner à la France la culture du mûrier et de féconder ainsi l'industrie de la soie. La création des magnaneries tentée par Louis XI n'avait point dépassé les limites de la Touraine ; celles de Henri IV se multiplièrent dans l’Ue de France, l’Orléanais, le Poitou, le Lyonnais et tout le midi du royaume. D’autres industries, les unes de première nécessité, les autres de luxe, ou prirent naissance ou se développèrent sous l’impulsion personnelle du roi dans les diverses provinces de la France. Sully, ennemi du luxe et des manufactures qui l’alimentent, ne secondait en cela qu à contre-cœur les vues de son maître, et s’il s’associa plus volontiers aux efforts de Henri IV pour étendre au dehors le commerce de la France, il sembla toujours craindre de voir couler trop abondamment cette source de la richesse publique. Avec un coup d’œil plus étendu et plus sûr, Henri comprit ce que ne comprenait pas son ministre, que la puissance navale qu’ils voulaient tous deux créer tenait intimement à la puissance commerciale, et que si le pavillon de la France prétendait être respecté en Europe, il devait suivre dans les mers lointaines la route qui lui était tracée alors par les marines marchandes de la Hollande et de l’Angleterre.

Ce ne fut point de la faute de Henri IV s’il ne se forma pas une compagnie française des Indes orientales, rivale de celles de ces deux contrées ; du moins le timide essai qui se lit alors témoigna-t-il de la pensée du roi de procurer à son peuple la grandeur maritime. Quelque inférieur qu’il se sentît sur mer

aux Anglais, il mit son honneur à affranchir les navires sortis de ses ports des avanies exercées sur eux en pleine paix par la marine britannique, et il parvint même à assurer au commerce français les bénéfices d’un traité conclu sur le pied d'une entière égalité avec le roi Jacques 1er (1606). La colonisation du Canada fut une des gloires de son règne. Ce fut lui-même qui, après les deux tentatives infructueuses d'établissement faites par La Roche et Chauvin, concerta avec le commandeur de Chaste et ses deux lieutenants du Pont- Gravé et Champiain l’expédition destinée à créer au nord de l'Amérique une nouvelle France. De Chaste étant mort, le roi lui donna pour successeur de Monts, qu il créa lieutenant général et vice-amiral, et qui, assisté de Champiain et d’un autre gentilhomme nommé Poutrincourt, fut le véritable fondateur de la colonie. Champiain, qui avait déjà reconnu l’emplacement de Montréal, reconnut de même eu 1608 celui où devait s élever Québec, et avant la mort de Henri IV, la pèche de la morue et le trafic des pelleteries commentaient à ajouter à la richesse commerciale du royaume1. Cette richesse fut favorisée plus efficacement encore à l’intérieur par les voies nouvelles ouvertes, soit par eau, soit par terre, pour faciliter le transport des marchandises. Henri IV et Sully ne se contentèrent pas d’ordonner le creusement de quelques canaux partiels, eu même temps que de nombreux travaux destinés à rendre les

1. Toute cette partie du règne de Henri IV est traitée avec une abondance de précieüx détails dans la savante histoire de M. Poirson.

rivières navigables; ils avaient conçu tout un vaste système de canalisation qui, du nord au midi et de l est à l’ouest, devait relier nos fleuves les uns aux autres, et « établir ainsi la navigation des mers Océane et Méditerranée par à travers la France. » Les études en furent achevées, mais la mort si soudaine de Henri IV n’eu permit pas plus 1 exécution que celle de tant d autres belles conceptions du génie de ce monarque. Le canal de Briare, l’une des moindres parties de ce grand tout, touchait seul à son terme dans la fatale année 1 G1 0. Un se ligure sans peine ce quêtaient devenus les routes et les ponts pendant près de quarante ans que les ravages de la guerre s’étaient promenés sur toute l’étendue du territoire. ,\on- seulement les ruines furent presque partout réparées, mais de nouveaux ponts furent construits, de nouvelles routes percées, tant royales que provinciales, et des sommes considérables annuellement consacrées à leur entretien. La sollicitude du roi et de son ministre ne négligea ni les turcies ou levées à faire sur le bord des rivières, ni les chemins et les relais de chevaux nécessaires au halage, ni enfin ces plantations d’ormeaux, qui ombrageaient et embellissaient les routes, et auxquelles le nom de leur auteur est resté si longtemps attaché dans le souvenir populaire. Les derniers survivants de ces grands arbres sont encore appelés des Rosnis dans les campagnes de l’Orléanais et de l’ile de France.

Si Henri IV nous parait digne d’admiration lorsqu’au sortir du trouble profond des guerres civiles, nous le voyons travailler ainsi à faire renaître la

prospérité matérielle de son royaume, il n’est pas moins beau de le voir entreprendre la même oeuvre de restauration dans l’ordre moral , et là aussi réparer d’immenses ruines.

On ne nous a guère accoutumés à regarder ce prince comme l’un des bienfaiteurs de l’Église de France, et cependant, parmi tous ses titres d’honneur, c’est un de ceux qu’il a le plus incontestablement mérités. Rien de plus déplorable que l’état dans lequel était tombée la religion au milieu des guerres faites en son nom pendant trente ans. Lorsqu’en 1 595 Henri, absous par le pape et en pleine possession de son royaume, convoqua pour la première fois une de ces assemblées du clergé, dans lesquelles la voix de ce grand corps montait vers le trône, la plaie de l’Église fut mise à nu sous les yeux du roi par les prélats eux-mêmes dans toute son étendue et sa profondeur. Sur environ cent vingt diocèses, plus de quarante étaient sans archevêques ou évêques, et quelques-uns administrés par des titulaires dont le choix avait été irrégulier. Même désordre, et plus grand encore, dans les abbayes, dont la plupart étaieut sans abbés. Et l’évêque du Mans, organe de l’assemblée auprès du monarque, après lui avoir humblement adressé cette belle parole : « Nous venons nous accuser et non nous justifier, » finissait en le suppliant d imiter l’exemple des Machabées, « de nettoyer le temple, de rétablir l’autel et de remettre les sacrifices que la guerre avoit abolis. » La réponse du roi fut un engagement solennel de ne donner que de dignes titulaires soit aux évêchés, soit aux autres bénéfices, en

même temps qu’une recommandation pressante faite aux prélats de se réformer entre eux et « instruire le peuple d’exomples et de paroles, afin d apaiser l’ire de Dieu, et réduire un chacun à la vraie religion catholique, apostolique et romaine. « L’engagement qu'il venait de prendre, Henri 1Y l’accomplit plus fidèlement que ne 1 avait fait aucun de ses prédécesseurs; le langage qu’il venait de tenir, il le tint à chacune des autres assemblées du clergé qui, de 1598 à 1608, se réunirent régulièrement sous son règne. On aime à l’entendre, comme Charlemagne, exhorter les évêques à redoubler leur « soin, vigilance et devoir en leurs charges et fonctions, afin que les loups n’entrent point dans leurs bergeries, et ne surprennent et ravissent les ouailles que Dieu leur a données en garde et par compte pour répondre à la majesté divine. » On aime à l’entendre les prier instamment « de visiter en personne leurs diocèses et de lui envoyer un double ou un extrait bien particulier des procèsverbaux qu’ils dresseront desdites visites. » Il ne fallait pas moins que celte ingérence, excessive peut-être, de la royauté dans les affaires ecclésiastiques, pour guérir l’abus invétéré de la non-résidence, pour obtenir que, sous l'œil vigilant des pasteurs, « les cures ne fussent pourvues que de personnes de capacités requises pour les bien desservir, » pour faire cesser dans les chaires le scandale des mauvaises prédications, pour aider enfin à la réforme ordonnée par les grands papes du seizième siècle et non encore accomplie dans l’Église gallicane. Et ici, comme en d’autres moins importantes matières, Henri, avant la fin de

6on règne, put s applaudir du succès qui continuait à couronner ses efforts. « Je suis glorieux, disait- il au clergé en UiOG, de voir les évêques que j’ai établis bien différents de ceux du passé. » Ce témoignage qu’il se rendait à lui-même, lui était en même temps rendu par le prélat incomparable qui faisait alors la gloire de la catholicité. « Je contemple en ces réparations de la sainte Église, lui écrivait François de Sales, les rares qualités qui fonl reconnoître en vous le sang et le cœur de saint Louis et de Charlemagne, l’un et l’autre les plus grands restaurateurs du service de Dieu qu’on ait jamais vus. « On sait les efforts répétés et tous inutiles que fit Henri IV pour conquérir le saint évêque de Genève à l’Église de France. Il ne pouvait mieux prouver à quel point les intérêts de cette Église lui étaient chers.

Les ordres religieux avaient été, plus encore que le clergé séculier, jetés hors de toute règle et de toute discipline par le violent orage de la Ligue. Il importait à la bonne police de l'État comme à celle de l’Église, que les abbayes et les couvents redevinssent des asiles de paix, où refleurît la gravité des mœurs monastiques. En se montrant indulgent pour l’égarement des passions politiques, Henri IV ne prétendait pas autoriser la continuation des désordres, et il seconda de tous ses efforts les réformes opérées dans les divers instituts d hommes et de femmes. Il ouvrit en même temps les portes du royaume aux Feuillants, aux Capucins, aux Récollets, aux frères de saint Jean de Dieu, et aux filles de sainte Thérèse, introduites par Madame Acarie et l’abbé de Bérulle. Il sut enfin gé-

néreusement révoquer l’arrêt de proscription qu’il avait laissé porter contre les Jésuites, et ne tarda pas à accorder à cette docte et pieuse compagnie toute sa faveur. Les paroles qu’il adressa au Parlement en les rappelant, respirent le noble esprit de la liberté religieuse. « Si la Sorbonne les a condamnés, dit-il, c’a été sans les connoître. L’Université a occasion de les regretter, puisque par leur absence elle a été comme déserte.... Quant à leur doctrine, continue-t-il, Barrière ne fut pas confessé par un jésuite en son entreprise, et un jésuite lui dit qu’il seroit damné s'il osoit l’entreprendre. Quand Cbastel les auroit accusés, comme il n’a fait, et qu’un Jésuite même eût fait ce coup, faudroit-il que tous les Jésuites en pâtissent, et que tous les apôtres fussent chassés pour un Judas?... Je les tiens nécessaires à mon État.... Ils sont nés en mon royaume et sous mon obéissance : je ne veux entrer en ombrage de mes naturels sujets..., » (1G03). Et dans les années qui suivent, ses actes comme ses paroles témoignent de sa confiance chaque jour croissante pour la compagnie, et de sa gratitude pour les services qu’elle rend à l’Église et au royaume1.

Nous avons bâte d’ajouter que la main royale ainsi étendue sur l’ordre des Jésuites pour le couvrir de sa protection, n’en continuait pas moins de prêter aux réformés un loyal et sûr appui. L’édit de Nantes était exécuté partout avec une fidélité scrupuleuse, et Henri 1Y veillait à ce qu’aucun prétexte ne fût laissé

1. Voir pour plus de détails l’excellente étude de M. Ch. Mercier de la Combe sur Heuri IV et sa politique.

aux ombrages toujours si faciles à renaître, de ses anciens coreligionnaires. L’exercice de leur culte ne rencontrait aucun obstacle aux lieux où il était autorisé; ils se bâtissaient des temples, aussi librement que les catholiques des églises; le roi seulement ne leur permit pas plus d’être oppresseurs qu'ils n’étaient opprimés, et il sut déployer toute l’énergie de sa volonté pour affranchir les villes du Béarn de la tyrannie des ministres qui s’obstinaient à y proscrire la célébration de la sainte messe. Du reste, partage égal des faveurs de la royauté entre catholiques et huguenots; c’était depuis l’abjuration de Henri IV que Rosny était entré dans sa plus intime confidence; Lesdiguières avait reçu depuis lors aussi le bâton de maréchal de France ; La Force était toujours un des seigneurs les mieux venus à la cour, et sur un tout autre théâtre, un protestant également illustre, le savant Casaubon siégeait dans une des chaires du collège royal. Et il faut bien le remarquer, ce respect des droits de la conscience ne tenait pas chez le grand monarque, comme Font prétendu quelques-uns de nos historiens, à l’indifférence religieuse. Henri avait ardemment à cœur le triomphe de la foi catholique; son vœu mille fois exprimé était de ne voir » qu’une seule profession de religion » en France, et même dans . toute l'Europe chrétienne; mais les moyens de contrainte pour obtenir ce grand résultat lui faisaient horreur; il attendait tout de la lumière que la vérité bien enseignée et docilement accueillie porte dans les âmes. Ce fut pour lui un beau jour, un jour qui lui donna toutes les émotions de la victoire,

que celui de la célèbre conférence de Fontainebleau entre le cardinal du Perron et Duplessis-Mornay, le pape des huguenots (1G00). Tous les honneurs de ce duel théologique furent pour le champion de l’orthodoxie. « Le diocèse d’Évreux a gagné celui de Saumur, écrivit le roi, et la douceur dont on y a procédé ôte l'occasion à quelque huguenot que ce soit de dire que rien y ait

eu force que la vérité C’est là un des grands coups

pour l’Église de Dieu qui se soit fait depuis longtemps; suivant ces erres, nous ramènerons plus de séparés de l’Eglise en un an que par une autre voie en cinquante. » L’événement donna raison à ce noble calcul; les conversions, toutes libres et \olontaires, se multiplièrent, et Henri 1Y put faire dire au pape par un de ses ambassadeurs « que la religion avoit plus avancé depuis la paix par les bons moyens qu’il avoit employés, qu’elle n’avoit fait par les armes durant les deux règnes précédents. » Les trois pontifes qui se succédèrent alors dans la chaire de saint Pierre, Clément VIII, Léon XI et Paul Y, rendirent une égale justice à cette sage politique, et le roi trèschrétien reprit à Home l’ascendant qui devait y appartenir à sa couronne.

Un des motifs qui avaient déterminé le roi à rouvrir la France aux Jésuites, était la supériorité de ces religieux dans l’art d’enseigner la jeunesse. Avant qu’il les eût rappelés, la décadence de l’enseignement public, conséquence trop naturelle des guerres civiles, avait attiré son attention, et dès l’année 1595 il avait institué une commission composée de prélats et de magistrats pour réformer l’université de Pa-

ris'. Le résultat du travail de ces hommes éclairés fut d 'établir l’enseignement des collèges sur les bases où il est resté assis jusqu’à la fin du dernier siècle. De sages règlements pourvurent en même temps à la restauration de la discipline et des bonnes mœurs, qui avaient péri dans les écoles parmi les grands désordres de la capitale. La haute intelligence de Henri IV ne pouvait méconnaître l’importance de ces établissements « où sont nourris et élevés ceux qui puis après servent en la maison de Dieu, sont appelés aux magistratures, aux gouvernements et aux charges publiques. » Instruit, comine il l’était lui-même, ayant le goût des choses de l’esprit, et étant « le mieux disant prince de son temps, » il devait tenir à honneur de voir les études refleurir sous son règne, et la France, rendue par lui au calme et à la prospérité, déployer son génie dans les arts de la paix.

11 nous a été impossible, dans le triste entraînement du récit des guerres religieuses, de nous arrêter pour jeter un coup d'œil sur le mouvement intellectuel qui s’est opéré en France pendant la seconde moitié du seizième siècle. Le moment est venu de porter quelques instants notre regard en arrière, et de rassembler dans une rapide esquisse quelques-uns des traits de cet intéressant tableau.

François 1" venait de mourir lorsque Joachim du Bellay, un des membres de cette famille de guerriers et d’hommes d’Ktat tous amis des lettres, publia son

1. M. Poirson, sur ce point particulier, donne encore d'intéressants détails qui ne se trouvent dans aucun autre de nos historiens.

remarquable livre de Y Illustration de la langue française. C’était, comme on l’a justement appelé, le manifeste d’une nouvelle école poétique, qui prétendait donner à la France une langue plus savante et plus relevée que ne l’était celle des poëtes à la mode, Marot et Saint-Gelais. L’auteur conviait les Français à l’étude et à l’imitation des Grecs et des Latins, pour enrichir la muse nationale de leurs dépouilles , comme les Gaulois, leurs aïeux, s’étaient enrichis jadis des trésors du temple de Delphes et du Capitole. Les essais poétiques de du Bellay restèrent bien loin de la perfection dont il traçait la route à ses contemporains. Un poète cependant ne tarda pas à paraître qui réalisa pour eux cet idéal ; ce fut Ronsard. Ronsard vit son siècle à genoux devant lui; on le crut et il se crut lui-même l’égal des grands modèles qu'il imitait; pour avoir « en français parlé grec et latin, » on lui décerna, comme à Virgile et à Homère, la couronne d immortalité; Montaigne s’y laissa prendre aussi bien que les autres; Étienne Pasquier déclara la poésie française portée désormais à sa perfection, et Charles IX, dans des vers égaux aux plus beaux que fit jamais Ronsard, abaissa sa royauté devant la royauté du génie. 11 est peut-être sans exemple qu’une gloire aussi éclatante ait été suivie d’une éclipse aussi complète. La postérité en est restée sur le jugement de Boileau, qui accuse Ronsard d'avoir tout brouillé en voulant tout régler, et ses œuvres ne sont plus guère qu’un objet d’étude pour la curiosité savante de la critique. Parmi les poëtes de l’école de Ronsard (de la Pléiade, comme on appelait les moindres étoiles lu 32

groupées autour de cet astre glorieux). Desportes et Bertaul, les plus connus, n'eurent ui tous les défauts, ni encore moins tous les mérites de leur maître. Ils furent plus retenus, pour parler encore comme Boileau, et leur versilication se dégagea du faste péilanlesque de celle de Ronsard; 1 un rencontra quelquefois la douceur et la grâce, l’autre l’élévation et la force; mais chez aucun des deux la langue n’eut des principes, ni des formes arrêtées. Il en fut de même de deux satiriques, bien différents de situation et de caractère, d’Aubigné et Mathurin Regnier, tous deux doués à certain degré du génie de la poésie, mais n étant appelés ni l’un 'ni l’autre à lui donner la langue qu elle devait parler. Ce fut en l’année 1 600 que, pour la première fois, Paris et la cour entendirent le nom d'un gentilhomme normand, François de Malherbe, novateur hardi, qui ne prétendait à rien moins qu’à une réforme entière de la poésie française; qui, sans ménagement pour les plus hautes renommées, s’attaquait également à 1 archaïsme grec ou latin de Ronsard et à la libre incorrection de Regnier; qui ne permettait à la langue d autres mots et d’autres tours que ceux qu’il trouvait dans la bouche du peuple de Paris; qui enfin, dans des vers d'un style sévèrement châtié, appuyait le précepte par 1 exemple. Henri IYr avait ouï parler de Malherbe, lorsqu’eu 1603 on lui apprit qu'il venait d’arriver à Paris : il voulut aussitôt le voir, et l’assura de sa protection. En effet, Malherbe fut bien accueilli à la cour, et il ne tarda pas à y exercer dans les matières de goût une autorité qui allait jusqu’au despotisme : on l’appelait le tyran des

mots et des syllabes. Le célèbre hémistiche de Boileau : enfin Malherbe vint.... résume toute l’importance de l'œuvre qu’il lui fut donné d’accomplir. De nos jours on l’a comparé avec j ustesse à ces forgerons dont le labeur infatigable préparait de fortes armures aux demi-dieux d’Homère. Il ne fut pas le grand poète, il fut l’ouvrier habile et patient dont le marteau travailla la langue poétique, et la livra toute fabriquée au génie de Corneille et de Racine.

Le langage de la prose, sans être plus avancé vers sa perfection que celui des vers, produisit dans la seconde moitié du seizième siècle des œuvres bien autrement considérables. Au premier rang des écrivains qui travaillèrent alors à enrichir et à polir ce langage, se place le célèbre traducteur de Plutarque, Jacques Amyot. Charles IX s’honorait de l’avoir eu pour maître , et il lui dut le goût très-vif qu’il eut toujours pour les lettres. La préoccupation violente des guerres civiles n’empêcha pas ses contemporains de lui payer un tribut d’admiration et de reconnaissance pour leur avoir révélé le biographe si intéressant de l’antiquité, jusqu’alors connu d’un petit nombre de savants, et Montaigne s’est rendu l’organe du sentiment public en écrivant ces lignes si remarquables : « Nous autres estions perdus, si ce livre ne nous eust relevés du bourbier. » Moins enthousiastes du talent d’Amyot qu’on le fut alors, les critiques de nos jours ne lui en ont pas moins donné une très-grande part de mérite et de gloire dans le perfectionnement de la langue française. Cette langue acquit, sous la main de l’habile interprète de Plutarque, une souplesse et une

variété de tours, une abondance d'heureuses expressions et tout un trésor d’harmonie et de grâce, dont ii n’y avait pas d’exemple avant lui et qu'on ne retrouve pas toujours dans les meilleurs écrivains du siècle suivant. Mais, quel que soit son charme, la prose d’Amyot a encore des formes trop indécises et trop flottantes pour la parfaite clarté et l’entière régularité du discours. Montaigne lui-même, avec des qualités d’esprit bien supérieures, et avec 1 incomparable originalité de son style, laissa la langue dans un état où elle avait encore gardé quelque chose de sou enfance. Hâtons-nous de dire que ce naïf bégaiement, au milieu des sujets souvent les plus relevés, loin de nuire par la suite au succès des Essais , n’a fait qu’ajouter à la séduction irrésistible et impérissable de ce livre. Rien de plus populaire que le Que sais-je? de Montaigne, et son scepticisme, « de bonne foi, » même pour ceux qui croient et aiment à croire, ne va pas jusqu’à inquiéter leur conscience. On sent que le doute n était pour son esprit un si « doux oreiller » que parce que au delà des limites de ce. monde il trouvait un appui ferme et sur dans les vérités de l’ordre surnaturel. Montaigne vécut dans la pratique régulière des devoirs de la piété catholique, et sa mort édifiante fut, selon l’expression d’Htienne Pasquier, son ami, « le beau miroir de l’intérieur de son âme » (1592). 11 n’en fut pas ainsi du disciple de Montaigne, Pierre Charron , dont la raison se troubla trop des spectacles que lui avait donnés le fanatisme religieux, et s’égara jusqu’aux négations les plus téméraires. Son livre I)e la

Sagesse a la prétention malheureuse d’ébranler les bases du christianisme et celles mêmes de la religion naturelle.

Nous avons signalé plus haut le grand effet politique produit par la Satire Ménippée ; nous nous reprocherions d’en oublier ici le mérite littéraire. Cette œuvre mixte de Gillot, conseiller au Parlement, de Pierre Pithou et des deux poëtes Rapin et Passerat, offre une série de scènes dont le caractère rappelle celui de la comédie politique d'Aristophane, et qui toutes sont destinées à répandre l’odieux et le ridicule sur la Ligue et ses chefs, sur son gouvernement et sur ses États généraux. On lit encore aujourd’hui avec un singidier plaisir lés harangues à la fois burlesques et sérieuses de Mayenne , du cardinal de Pellevé, du docteur Rose et de tous ces autres ligueurs, se déshabillant devant le public et mettant à nu les motifs intéressés qui les font agir; il y a là la verve gauloise et quelquefois le gros sel de Villon et de Rabelais. Le langage de Daubray est tout autre; c’est l’esprit français qui y respire, l'esprit de cette bourgeoisie parisienne, inaccessible aux séductions du Catholicon d Espagne, et même sous la bannière de la Ligue , ayant toujours eu les fleurs de lis dans le cœur. Le ton s’y élève jusqu’à une grave et mâle éloquence, à la véritable éloquence politique. On conçoit l’impression profonde que dut causer ce mélange de gaieté bouffonne et de vigoureuse invective, de sanglante ironie et de patriotique indignation, jeté à pleines mains contre un pouvoir en décadence. Un autre ouvrage, qui n’a rien de

commun avec la Ménippée, obtint, vers la fin du règne de Henri IV, un succès littéraire très-considérable, ce fut YAstrée d’IIonoré d'Urfé. Le Pastor fido de Guarini et Y Aminta du Tasse, avaient mis à la mode le drame pastoral : d’Urfé entreprit de transporter dans le cadre d’un roman champêtre les mœurs , le sentiment et le langage de la société la plus polie et la plus élégante. Il commença à y faire parler à l'amour le langage à la fois noble et raffiné qui fut quarante ans plus tard celui de l’hôtel de Rambouillet. Son œuvre excita un véritable enthousiasme; elle en était digne ’à certains égards. La critique de nos jours a établi la filiation la mieux prouvée, pour le fond et pour la forme, entre YAstrée et la Princesse de Cléves.

Nous sommes obligés de laisser de côté, dans un tableau aussi raccourci, bien des noms qui honorèrent diversement la littérature de cette époque, et que la postérité n’a pas oubliés, des historiens comme d’Aubigné et de Thou, des hommes d’État et des diplomates comme Villeroy et Mornay, Jeannin et le cardinal d'Ossat; des auteurs de mémoires, comme la reine Marguerite et Madame du Plessis; des érudits, comme François Pilliou, Scaliger et Casaubon. Un seul monument à la fois littéraire et historique arrêtera encore un moment notre attention, ce sont les lettres de Henri IV.

Ces lettres, comme on l'a très-bien remarqué, sont dans notre langue le plus ancien modèle du style épistolaire. Que parmi celles qui traitent des affaires de gouvernement, il y en ail beaucoup qui n’aient pas

été écrites, ni même quelquefois dictées par le roi, cela est hors de doute; du moins expriment-elles toujours sa pensée. Mais il y en a d’autres, et en grand nombre, qui lui appartiennent en propre et ne peuvent avoir été tracées d’une autre main que la sienne. Or ce sont celles-là, presque toutes fort brèves, dont le mérite littéraire est le plus remarquable. La vivacité du tour, l’originalité de 1 expression, l’aimable effusion du sentiment, le passage sans efTort du familier au sublime, sont les traits caractéristiques de ces billets immortels. « Apportez-moi tout ce que vous pourrez de votre argent, mandait le royal écrivain à l’un de ses capitaines huguenots, car de ma vie je ne fus en pareille disconvenue, et je ne sais quand, ni d’où, si jamais je pourrai vous le rendre; mais je vous promets force honneur et gloire, et argent n’est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi. » Admirerons-nous moins ces trois lignes adressées à Givry : « Tes victoires m’empêchent de dormir comme anciennement celles de Miltiade Thémistocle. Adieu, Givry, voilà tes vanités bien payées; » ou ce trait qui termine la lettre écrite àGabrielle d’Eslrées, au camp sous Paris, en face du duc de Parme : « Si je meurs, ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à Dieu, à qui je vous recommande et moi aussi? » Et où Plutarque a-t-il été plus dignement loué que dans ce billet adressé à Marie de Médicis : « Plutarque me sourit toujours d'une fraîche nouveauté. L'aimer c’est m’aimer, car il a été longtemps l’instituteur de mon bas âge. Ma bonne mère, à qui je dois tout et qui avoit une affection si grande

de veiller à mes bons déporlements, et ne vouloit pas (ce disoit-elle) voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je ne fusse à peine plus un enfant de mamelle. Il m'a été comme ma conscience, et m’a dicté à l’oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et le gouvernement de mes affaires. » N’y at-il pas là, au plus haut degré, le bien penser et le bien dire ? Mais en même temps qu’elles sont un si intéressant sujet d’étude et d’admiration littéraire, les lettres de Henri IV jettent sur le caractère de ce grand prince, sur sa conduite politique et sur les événements de son règne, les traits d’une abondante et vive lumière. Quelles paroles que celles-là pour exprimer sa constante préoccupation du bien public : « Je n’y perds une seule heure.... La France m’est bien obligée, car je travaille bien pour elle! » Quel témoignage de son affectueuse sympathie pour le peuple des campagnes que cette vive sortie adressée au connétable contre les désordres des gens de guerre!... « Quoi, si on ruine mon peuple, qui me nourrira? qui soutiendra les charges de l’État? qui payera vos pensions? c’est lui qui nous fait tous vivre. » Quel noble souci de l’opinion publique dans ces autres lignes : « L'impression du monde que je crains le plus qui entre dans le cœur de mes sujets, est que je me gouverne par autre chose que par la raison. » Lorsque, dans son camp devant Amiens, il requiert du Parlement le prompt enregistrement de ses édits financiers : « Ce n’est point pour y faire des masques et des ballets, écrit-il, c’est pour chasser

les ennemis en leur pays.... Tout ira bien, si j’ai de l’argent. Aidez-moi, et vous connoîtrez que vous ne pouvez avoir un meilleur roi, qui vous aime plus et qui doute moins hasarder sa vie. »A la reine Élisabeth, qui s’oppose à la paix de la France avec l’Espagne, voici quelle est sa réponse : « Je suis né et élevé dedans les travaux et périls de la guerre. Là se cueille la gloire, vraie pâture de toute âme vraiment royale, comme la rose dedans les épines. Mais je me puis bien lasser des calamités et misères que mon peuple endure par icelle. » Veut-on lui persuader de retenir prisonnier le duc de Savoie, qui tourne contre lui sa confiante hospitalité? il repousse ainsi ce conseil : « J aime mieux le repos de ma conscience que je ne fais ma couronne qui m’est très-chère. » Et lorsque ce prince déloyal lui refuse obstinément la restitution du marquisat de Saluces, le dernier mot de l'instruction donnée par Henri IV à ses agents est celui-ci : « Je couperai plutôt ma tête que céder à l injustice — J’épouserois plutôt le corselet toute ma vie — Je ne demande que le mien. » Il n y a point de récit d histoire qui puisse aussi bien faire connaître Henri IV que le recueil si vivant et si parlant de ses lettres.

On aimerait à y trouver quelque trace de la part véritable qui a appartenu à ce prince dans le grand dessein, dont le souvenir nous a été conservé dans les OEconomies royales. A entendre Sully, le projet aurait été conçu en commun par le roi et par lui de faire de l’Europe une sorte de fédération chrétienne, dans laquelle seraient entrées toutes les nations égales en droit, malgré l’inégalité de leur puissance,

unies par les liens d’une libre et fraternelle association, malgré les différences de religion et de gouvernement, renonçant aux guerres tant civiles qu’étrangères, pour porter devant des congrès régulièrement assemblés, soit les griefs réciproques des peuples et de leurs souverains, soit leurs querelles internationales. Tout est si soigneusement prévu, si minutieusement réglé dans ce plan de république européenne, que bien des historiens n’v ont vu qu’une utopie et se sont refusés à croire qu’elle ait jamais occupé sérieusement un esprit aussi pratique que celui de Henri IV. Rien cependant ne donne le droit de révoquer en doute la véracité de Sully, et il est bien plus légitime de supposer, qu’avec la rigueur méthodique de son esprit, il aura prêté à la pensée politique de son maître, qui dans leurs entretiens se développait librement devant lui, les formes arrêtées d’un système complet d’organisation européenne. « I.es grands esprits qui ont fait de grandes choses, a dit récemment l’un de nos plus éminents écrivains, sont à la fois sérieux et rêveurs; quelque vaste que soit le champ où s’exerce leur action, il ne suffît pas à leur pensée, et quelque efficace que soit leur puissance, ils conçoivent plus qu'ils ne peuvent faire, et aspirent

plus haut qu’ils ne montent C’est le plaisir de ces

imaginations souveraines de prendre leur vol hors des limites d’espace et de temps où s’enferme leur vie, et de régler, comme il leur plaît, le monde et

l’avenir, sans se soucier des obstacles Henri IV

avait ainsi ses élans au delà de ses oeuvres et se complaisait dans des conceptions qu’il ne se flattait pro-

bablement guère de réaliser1 . » Du haut de ce point de vue simple et lumineux, le Grand dessein cesse d’être pour l’histoire un problème ; c’a été l’idéal d’un puissant esprit, et en passant de la conversation sur le papier, cet idéal y a pris, comme nous l’indiquions tout à l’heure, une trompeuse consistance. Le plan réel qu’il avait conçu n’était nullement pour Henri IV dans les mille détails que Sully, bien des années peutêtre après, a recherchés complaisamment dans sa mémoire ; ce qui faisait le fond véritable de sa pensée, ce qu’il eût accompli s’il eût vécu, ce qui occupa après lui le génie de Richelieu, c’était la fondation de l’équilibre européen. La première condition de cet équilibre était la destruction de la prépondérance autrichienne, et toute la politique extérieure de Henri IV tendit vers ce but .

Il était assez malaisé d’entamer cette oeuvre, le lendemain du jour où les deux couronnes de France et d’Espagne venaient de se jurer paix et amitié perpétuelles. Mais l’art de la diplomatie leur offrait pour continuer leur lutte un autre théâtre que celui du champ de bataille, et Henri, par des négociations habilement dirigées, travailla à opposer partout son influence à celle de la maison d’Autriche. Non content de rester ami d Elisabeth et des princes protestants d’Allemagne, que leurs intérêts tenaient enchaînés à l’alliance française, non content d’entretenir secrètement le feu toujours allumé de l’insurrection des Pays- Bas, il crut pouvoir attaquer la politique espagnole

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