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donné déjà, il voulait lui pardonner encore. « S’ils pleurent, disait-il en parlant du coupable et de son complice, le comte d’Auvergne, je pleurerai avec eux : ils me trouveront aussi plein de clémence, qu’ils sont vides de bonnes affections. Je ne voudrois point que le maréchal de Biron fût le premier exemple de la sévérité de ma justice, » Mais le roi entendait que cette nouvelle grâce fût achetée par un aveu spontané et complet du crime, et par l’expression d'un Sincère repentir. A deux reprises, il pressa le coupable de tout dire; à deux reprises, l’orgueilleux maréchal , toujours persuadé qu’on était sans preuve contre lui, se renferma dans un silence obstiné. Après une dernière et solennelle tentative, a adieu, baron de Biron, » lui dit le roi, parole foudroyante, qui le faisait descendre de sa dignité de duc et pair, et le livrait aux rigueurs de la justice. Biron, arrêté, fut conduit à la Bastille, et cité devant le Parlement, toutes chambres assemblées. Il protesta de son innocence, jusqu’au moment où le témoignage des lettres qu’il avait écrites à La Fin, et qu'il croyait brûlées, vint le confondre. Dès lors, humilié et abattu, il ne sut plus que recourir à la clémence royale; mais ni les supplications touchantes de sa vieille mère et de toute sa famille , ni une requête pathétique qu’il adressa lui-même au roi ne furent écoutées. « Pour le bien de mes enfants et de mes peuples, répondit Henri, je ne puis empêcher le cours de la justice. » Le 29 juillet 1002, le Parlement prononça, à l’unanimité des cent vingt-sept membres présents, l’arrêt de mort du maréchal de Biron et l’exécution eut lieu
deux jours après dans la cour de la Bastille. Les pairs de France, sous des prétextes divers, avaient refusé de s’asseoir sur leurs sièges pour juger l’illustre accusé ; ils sentaient que sa cause était la leur, et que la hache du bourreau allait frapper le privilège trop souvent réclamé par l’aristocratie féodale d'unir ses intérêts à ceux de l étranger contre le roi et contre la France. Le supplice de Biron fut un avertissement redoutable donné au dedans et au dehors; Henri IV n’eut pas à le renouveler. Le comte d’Auvergne, par l’intercession de sa sœur, obtint grâce entière; le duc de Bouillon refusa la sienne et se réfugia à Genève; deux ou trois conjurés obscurs furent seuls exceptés du pardon royal.
Toutes ces menées ne faisaient qu’aigrir les ressentiments du roi contre la maison d’Autriche, et le fortifier dans la résolution de lui faire une guerre à outrance. Mais l’heure n était pas encore venue de la déclarer, et Rosny, dans sa célèbre entrevue de Douvres avec Élisabeth, avait opposé une résistance invincible aux instances réitérées de la vieille reine, qui voulait que la France reprît dès lors les armes vl 60 1 ). Une autre ambassade rappela peu après Rosny en Angleterre; Élisabeth venait de mourir, et Henri, qui, selon ses propres paroles, perdait en elle un second lui-même, se hâta d’envoyer auprès du successeur de cette princesse le plus intime confident de ses pensées (juin 1 603) . Cette fois, tout l’effort de la diplomatie française fut de maintenir, presque malgré lui, dans l’alliance protestante de l’Allemagne et de la Hollande, le roi protestant de la Grande-Bretagne.
Étrange situation que celle de Henri IV ! une ligue des princes luthériens de l'Empire s’organisait sous son protectorat; il fournissait, sans trop s’en cacher, de l’argent et des hommes à Maurice de Nassau; ses relations avec la Porte ottomane étaient plus étroites que ne l avaient été celles même de François 1er; ses agents enfin avaient noué des intrigues avec les Morisques de Valence et d’Aragon pour les armer contre Philippe 111. Et en dépit de toute cette politique qui eût pu le rendre assez légitimement suspect à Rome, son crédit y grandissait chaque jour. La profession sincère qu’il faisait de la foi catholique, sa sollicitude pour le bien de lÉglise, le rappel des jésuites accordé aux instances de leur général Aquaviva, lui avaient entièrement ramené Clément VIII, et ce pontife, en qui le patriotisme florentin se joignait au souci des intérêts du saint-siège, aimait à voir dans le roi de France le protecteur de l indépendance des États italiens contre FEspagne. Lorsqu il mourut en 160.5, l'élection du cardinal Alexandre de Médicis, qui lui succéda sous le nom de Léon XI, fut un éclatant témoignage de la prépondérance acquise à Rome par Henri IV. Après la proclamation du nouveau pape, on n’entendait partout que le cri : « France a vaincu ! soient bénis les Français! Vive France et Florence! » Le roi cependant ne tarda pas à reconnaître que la paix du royaume, menacée par la criminelle tentative de Biron, ne serait entièrement assurée que lorsque sa justice aurait atteint le plus dangereux des complices du maréchal, le duc de Bouillon. Bouillon, avec sa malfaisante activité, remuait tout au
dedans et au dehors contre le monarque son bienfaiteur. En Allemagne, il s'efforcait de rendre suspecte aux princes réformés la loyauté du roi qui venait de rappeler les jésuites, les plus implacables ennemis de la réforme; dans l intérieurdu royaume, il poussait les huguenots à la révolte en leur offrant le même épouvantail, et, par une étrange complication, ses intrigues protestantes se combinaient avec des intrigues espagnoles, dont l’agent principal était l’incorrigible comte d’Auvergne. Ce bâtard de Charles IX ne songeait à rien moins qu’à faire périr le roi et à lui donner pour successeur, avec l’appui de Philippe III, l’aîné des lils nés du commerce illégitime de sa soeur et de Henri IV. Il fut arrêté et condamné à mort par le Parlement. Si le roi eût écouté l’avis unanime de son conseil, le dernier descendant des Valois eût porté sa tête sur l’échafaud ; Henri se refusa à cette rigoureuse exécution, et changea la peine portée contre le coupable en celle de la prison perpétuelle. Le moment approchait où allait se tenir l’assemblée triennale des Églises réformées, et il était à craindre que dans leurs défiances ils n’écoutassent les conseils factieux du duc de Bouillon, et ne fissent effort pour se constituer sous son commandement en état indépendant au sein du royaume. Rosny, que les offres de la plus haute fortune n'avaient pu détacher du calvinisme, se porta alors comme garant de la foi royale auprès de ses coreligionnaires ; grâces à son habile intervention, tout fut calme et régulier dans l’assemblée de Châlellerault (juillet 1605). Tranquille de ce côté, Henri ne tarda pas à se rendre
518 HISTOIRE DE FRÀNEB.
dans le Limousin, pour y montrer aux populations agitées par l’esprit de révolte l’appareil menaçant de. la justice royale. C’était là, dans la vicomté de Turenne, qu’était le siège de la puissance féodale du duc de Bouillon; c'était de là que ses intrigues s’étaient étendues sur tout le midi de la France, où Marseille et Toulon, ainsi que Béziers et Narbonne, devaient être remis aux Espagnols. Sept mille hommes de troupes qui suivaient le roi n’eurent point à tirer l’épée; tout trembla et se soumit à leur approche, et l’œuvre de la répression fut remise tout entière à une chambre du Parlement, qui alla tenir les grands jours à Limoges. Des arrêts de mort furent rendus contre treize gentilshommes prévenus de complicité dans les actes prémédités de haute trahison : six d’entre eux périrent sous le glaive du bourreau. Restait à punir le grand coupable lui-même, qui-, dans sa ville forte de Sédan , se croyait hors des atteintes de la justice, et des armes du roi. Il reconnut bientôt, son erreur. Au commencement de l'année 1606, il vit Henri IV arriver sons les murs de Sédan, avec une armée et cinquante pièces de canon. Cette artillerie formidable était due à l’active industrie du grand maître, le due. de Sully. Délaissé des princes allemands dont il attendait les secours, Bouillon n’osa affronter jusqu’au bout la colère du monarque qu’il avait tant offensé, et il lui remit pour quatre ans sa place de guerre, trop heureux de retrouver à ce prix son rang et ses honneurs à la cour.
Plus l’autorité royale devenait ainsi en France forte et. respectée, plus son action était puissante dans
les affaires de l’Europe. C’est ici l’époque des grandes transactions de la diplomatie de Henri IY. A Constantinople son ambassadeur, Savary de Brèves, exerce dans le Divan une souveraine influence, et le récit laissé par ce négociateur éminent de son pèlerinage à Jérusalem, témoigne de la protection efficace dont le nom de la France couvrait alors les chrétiens d’Orient. En Allemagne, Henri apporte sa médiation pacifique dans la querelle élevée entre le marquis de Brandebourg et le cardinal de Lorraine, tous deux élus évêques de Strasbourg, puis dans le différend des deux branches de la maison de Hesse, pour la succession du landgrave de Hesse-Marbourg; il n’est surtout effort qu’il ne fasse pour réconcilier catholiques et protestants, dans l’intérêt de l’indépendance du corps germanique. Bientôt une affaire qui menace la paix européenne appelle en Italie sa puissante intervention. Léon XI, le pape si cher à la France, n’était resté que vingt-huit jours assis dans la chaire de saint Pierre, et le cardinal Borghese lui avait succédé sous le nom de Paul V. Paul V, inflexible gardien des droits du pouvoir spirituel, entra en lutte, dès les premiers temps de son pontificat, avec la république de Venise, qui avait confisqué, au profit de la puissance séculière, une partie considérable des immunités ecclésiastiques (1606). Le débat, soutenu d’abord par les arguments théologiques du grand cardinal Bellarmin et du fameux moine servite Fra Paolo Sarpi, s envenima et s’agrandit à ce point qu’il était à la veille de passer sur les champs de bataille. Paul V invoquait déjà les secours de 1 Espagne, Venise ceux des princes pro-
testants de l'Empire. La sage médiation de Henri IV apaisa cette querelle: le pape céda à la crainte d ouvrir à la réforme les portes de l’Italie, Venise céda à l’ascendant du monarque qui l avait toujours traitée en amie, et qui lui réservait un rôle important dans l'accomplissement de son grand dessein (I6t)7). Une autre question, d’une gravité non moindre, vint, aussitôt après celle-là, donner beaucoup d embarras et de souci à la diplomatie française. Depuis près de quarante ans que l’Espagne guerroyait contre ses sujets révoltés des Pays-Bas, elle n’avait fait (pie répandre sans fruit son sang et son or, et ce qui lui restait de force semblait s’être épuisé au long siège d Ostende (1001 -1604). L’archiduc Albert et l’infante son épouse souhaitaient ardemment la paix pour leurs provinces ruinées; mais le cabinet de l’Escurial, dans sa hautaine obstination, consentait seulement à une trêve, et les Hollandais, de leur côté, aimaient mieux continuer la lutte que de signer un traité qui ne consacrât pas les droits reconquis de leur indépendance. Il était difficile d’accorder des patentions aussi contraires; mais Henri IV, habilement secondé par son envoyé le président Jeannin, sut à la fois enchaîner la fougue guerrière de Maurice de Nassau et faire plier l'orgueil castillan. « Je suis homme de bien et prince de foy, écrivit-il à Maurice qui semblait douter du désintéressement de ses intentions, et non du tout ignorant des choses du monde. Quand je voudrai faire mes affaires sans vous ou m’avantager en quelque chose, ce ne sera, si je puis, injustement et au dommage de personne, moins
encore de ceux à qui j’aurai promis mon amitié. Je puis, grâces à Dieu, faire l’un sans l'autre quand je voudrai. » Et en meme temps que par ce noble et lier langage il faisait taire les injurieux soupçons du capitaine général des Provinces-l’nies, il déclarait à l'ambassadeur espagnol don Pedro de Tolède sa résolution d'en venir aux armes, si Philippe III n’accédait aux conditions consenties par les archiducs. Après de longues et épineuses négociations, une trêve de douze ans fut conclue qui équivalait pour les États- Généraux à la reconnaissance formelle de leur indépendance (9 août 1609). Henri IV venait de tendre la main à la Hollande pour l’aider à monter au rang des nations: il était sûr de trouver en elle une alliée lidèle à l’heure prochaine des grands coups qu’il méditait.
Tout semblait conspirer alors à en assurer le succès. Sully y travaillait activement par le bon ordre qu’il mettait dans les finances et les puissants moyens d’action qu il préparait. Les circonstances du dehors devenaient également de plus en plus favorables. Le roi Jacques I", qui s’était pressé de conclure la paix avec l’Espagne, et dont l’attitude indécise avait causé d’abord au roi quelques alarmes, était retourné à la politique d’Elisabeth, depuis que la conspiration des poudres (novembre 1605) l’avait fait trembler pour ses jours. Il avait rendu aux intérêts protestants en Hollande et en Allemagne l’appui de l’Angleterre, et son ambassadeur avait secondé Jeannin dans l’importante négociation d’où venait de sortir l’existence nationale des Provinces-L'nies.
Henri pouvait compter sur son alliance dans la lutte qui était près de s’engager. Eu Allemagne, l’empereur Rodolphe II, qui devait la craindre, prenait maladroitement à tâche de la précipiter. Il avait jeté le trouble dans sa propre famille, armé contre lui son frère, l'archiduc Mathias, provoqué par ses imprudentes rigueurs la formation de la ligue protestante d’Aschhausen ''mai 1608), et détaché même de lui le plus catholique des électeurs de l’Empire. Maximilien Ier, duc de Bavière. C’était de ce dernier prince que Henri IV entendait se servir pour déposséder la maison d’Autriche de la couronne impériale qu’elle avait usurpée depuis près de deux siècles, par une sorte de droit héréditaire. Plusieurs des princes allemands eussent voulu la poser sur la tête du roi de France lui-même; mais Henri, qui ne connaissait pas les vaines ambitions, croyait bien mieux atteindre son but, celui de rendre l Allemagne indépendante sous un chef catholique, en faisant élire Maximilien comme roi des Romains. Les voies étaient ainsi tout aplanies à sa politique au delà du Rhin, quand l’affaire de la succession de Clèves amena l’inévitable explosion (mars 1609). La maison de Saxe, d’une part, avec l’appui de l’empereur, de l’autre l’électeur de Brandebourg et le comte palatin de Neubourg, soutenus par la France, se disputaient l’héritage de cette seigneurie, moins importante par son étendue que par sa situation. Henri IV, après avoir assuré par les stipulations les plus expresses le maintien du culte catholique dans les duchés de Clèves et de. Berg et le comté* de la Mark, les fil remettre aux mains
des héritiers protestants, tandis que la ville de Juliers, autre portion de la succession contestée, recevait dans ses murs l’archiduc Léopold, évêque de Strasbourg et de Passau, l un des frères de l’empereur. La guerre commença immédiatement entre les prétendants; la France et la maison d’Autriche se préparaient à y entrer.
Au mois de janvier 1610, un traité fut signé entre le roi de France et les princes protestants de l'Empire, confédérés à Hall, à l’effet de défendre les droits des héritiers de Clèves, mais avec la réserve formellement renouvelée du maintien delà religion catholique dans les contrées, objets du litige. A ce traité adhérèrent aussitôt le roi Jacques Fr et les États-Généraux des Provinces-L’nies, dont les forces devaient se porter sur le Rhin avec celles de la France. Les couronnes luthériennes de Suède et de Danemark promirent peu après leur concours. Une autre négociation se poursuivait en même temps auprès des électeurs de l'Empire, afin d’obtenir qu’ils conférassent le titre de roi des Romains à Maximilien, et la diplomatie française allait remuer jusqu’aux peuples de la Hongrie et de la Bohème, pour leur faire secouer le joug, encore récent parmi eux, de la dynastie autrichienne. Mais ce n’était là que la moitié du grand projet qui entrait alors en voie d exécution. D autres coups, non moins assurés, devaient frapper la branche espagnole de la maison d’Autriche. En Italie, l’avide Charles-Emmanuel s’était précipité, avec toutes les ressources de son petit État, dans une alliance qui lui promettait la '’ouronne de Lombardie; le traité de Brusol le faisait.
sous Henri IV, chef militaire de la ligue italienne contre l'Espagne (25 avril 1610). La prudente république de Venise n’avait pas résisté davantage à la tentation de s'agrandir, et s’était liée aux intérêts de la France. Le pape enfin, sans s’engager à un concours aussi actif, ne pouvait désavouer l’entreprise d’un prince qui s’était montré si soigneux de maintenir en Allemagne les droits de l’Eglise, qui s'armait, disait-il tout haut, « pour conserver la liberté du saint-siège apostolique et de toute la chrétienté, et en particulier de l’Italie, » et qui offrait, de plus, aux États pontificaux, leur part éventuelle dans la riche dépouille des L)eux-Siciles. Les Morisques , comme on l’a vu, étaient entrés aussi dans le vaste plan d agression formé contre la monarchie castillane ; mais à cette heure même, le cabinet de 1 Escurial venait de s’affranchir de ce péril par une mesure redoutable. Il avait prononcé l expulsion de ce reste nombreux de l’ancienne population musulmane, et I on a calculé qu’un million de bras, qui fussent demeurés fidèles, s ils n’eussent été poussés à s’armer par l’excès de 1 oppression, furent alors enlevés à la péninsule espagnole (décembre 1009).
Rien ne peut donner une idée de l’activité avec laquelle Henri IV, enflammé par l’approche d’une guerre si longtemps désirée, en pressait les préparatifs. Sully, qui joignait au maniement des finances la direction suprême de l’artillerie, ne montrait pas moins d’ardeur que son maître. Jamais l’infanterie et la gendarmerie françaises n’avaient été aussi fortement organisées, jamais un tel nombre de canons
n avait roulé vers les frontières, jamais le trésor de l’État, aussi bien rempli et aussi bien administré, n’avait offert une telle garantie de succès aux opérations militaires. L’enthousiasme de la jeune noblesse était au comble; le prestige glorieux qui entouraiten Europe le nom de Henri IV, et le but grandiose que, sans le bien connaître, on prêtait à l’entreprise exaltaient les imaginations et les enivraient des plus beaux rêves de victoire. Déjà les troupes filaient vers le Dauphiné , pour s’y réunir sous les ordres de Lesdiguières, et vers la Champagne, où le roi les devait commander lui-même; le duc de Rohan était allé chercher les six nulle Suisses, la plupart catholiques, levés dans les cantons, etHenri avait envoyé àBruxelles demander aux archiducs s’ils voulaient qu’il traversât leurs provinces en ami ou en ennemi. On s’afflige de rencontrer dans la conduite de Henri IV, à un moment aussi solennel , quelque chose qui soit indigne de lui. Il s’était épris d’une folle passion pour la jeune et belle Charlotte de Montmorency, qui venait d’être mariée au prince de Condé, et Condé, afin de dérober son épouse aux galanteries trop empressées du monarque, s’était cru obligé d’aller la mettre en Belgique, sous la protection des archiducs. Les ennemis de Henri ne manquaient pas de publier qu’il mêlait à ses projets guerriers la pensée de demander compte de cette protection à ceux qui l’avaient accordée.
Cependant il fallait qu avant de partir il pourvût à la régence du royaume. Comme il ne reconnaissait à la reine ni assez de lumières, ni des intentions
b26 HISTOIRE I)E FRANGE.
assez droites pour lui laisser la plénitude du pouvoir, il lui adjoignit un conseil de quinze membres à qui l’autorité devait effectivement appartenir. L’orgueil froissé de Marie de Médicis réclama alors une consolation, que le roi ne crut pas pouvoir lui refuser, celle d’être reine sacrée et couronnée. 11 en coûtait à Henri de retarder son départ de deux ou trois semaines pour un motif aussi frivole, et l’impatience livrait son âme à de sinistres pressentiments : « Mon ami, disait-il à Sully, ce sacre me présage quelque malheur: ils ine tueront.... Je ne sortirai point de cette ville; j’y mourrai.... On m’a dit que je devais être tué à la première magnificence que je ferais, et que je mourrais dans un carrosse.... » D’autres que Sully l’entendirent plus d’une fois donner cours à ces sombres pensées. 11 lui eût été aisé d’y échapper en laissant le sacre se faire sans lui, et courant se mettre à la tête de son armée. On le lui conseillait; mais le trop facile monarque voulut complaire jusqu’au bout à son exigeante épouse, et il assista, avec un grave et pieux recueillement attesté par de nombreux témoignages, à la cérémonie qui se fit en grande pompe, le 13 mai, dans la basilique de Saint- Denys. C était la dernière journée qui devait s achever pour lui.
Le lendemain, il fut toute la matinée triste et rêveur; comme la veille, on observa chez lui, pendant qu’il entendait la messe, des marques de dévotion plus qu ordinaires, et l’exempt de ses gardes, qui veillait à sa porte, le vit, dans l’après-midi, en proie à une étrange agitation, se jeter sur son lit, puis se
relever, faire le signe île la croix et se mettre eu prières, comme s'il eût senti un besoin particulier de se recommander à la protection divine. Vers les quatre heures, après quelques instants d’hésitation, il se décida à sortir pour aller voir Sully malade à l’Arsenal, et visiter en passant les préparatifs qui se faisaient au pont Notre-Dame et à l’hôtel de ville pour l'entrée solennelle de la reine. Ravaillac l'attendait à la porte du Louvre. Depuis plus d un mois, ce somhre fanatique, venu d’Angoulême, sa ville natale, s’attachait aux pas du roi, épiant chacune de ses démarches et cherchant l'occasion de le frapper. Deux charrettes de foin vinrent à embarrasser, dans un endroit très-resserré, la rue de la Ferronerie que suivait le carrosse royal, et forcèrent le petit nombre de cavaliers qui l’escortaient à se disperser. Ravaillac, qui observait tout, saisit l’instant où la voiture s’est arrêtée, met un pied sur une des roues et l’autre sur une borne, et lance au roi un coup de couteau qui l’atteint entre la seconde et la troisième côte. « Je suis blessé ! » s’écrie Henri IV, et l’assassin lui perce incontinent le cœur d’un second coup qui le renverse mort. Il n’avait eu que le temps de joindre ies mains et de lever les yeux au ciel. Immobile et calme après le crime commis, Ravaillac se laissa arrêter sans résistance, pendant que les restes de son illustre victime étaient conduits au Louvre. Il n’y a point de paroles pour peindre la consternation et la douleur qui se répandirent aussitôt dans Paris et de là dans toute la France. Jamais roi ne fut regretté comme le fut Henri IV; jamais roi n’avait autant mérité de
l’être. Les peuples pleuraient à la fois en lui le grand et le bon Henri.
Un de nos historiens modernes1 a trouvé une belle image pour caractériser l’interruption si subite et si triste, apportée par la mort aux glorieux desseins de ce monarque. « Tout son règne, dit-il, jusqu’à la paix de Vervins, n avait été qu’une préface; le livre entr’ouvert- se referme pour jamais. » 11 serait oiseux de chercher par de téméraires conjectures à dérouler les feuillets de ce livre ainsi scellé de la main de la Providence. Nous croyons toutefois qu’il n’y a point de présomption à affirmer que rien ne manquait au r/rand projet de ce qui peut assurer le succès des entreprises humaines, et que les résultats, si laborieusement obtenus plus tard par le génie de Richelieu, avaient de bien meilleures chances de l’être alors par le génie de Henri IV. Ainsi qu’il le disait lui-même au duc de Guise le matin de la fatale journée du 14 mai, on ne tarda pas à n reconnaître, » lorsqu’il eut cessé de vivre, « ce qu’il valait, et la différence qu’il y avait de lui aux autres hommes. »
L’Europe le reconnut tout autant que la France; elle s’émut profondément du vide fait par la mort soudaine d’un si grand roi. L’admiration et le respect imposèrent silence à la joie de ses ennemis : ses alliés, aussi inconsolables que ses sujets, le pleurèrent. On entendit Jacques I" dire et redire, dans l’excès de sa douleur, qu’il avait perdu sa main droite, a Notre roi est mort ! « criaient dans les rues les citovens de