‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 5 sur 38 · Le Saint Michel et la grande Sainte Famille du Louvre · texte numérisé non relu

Le Saint Michel et la grande Sainte Famille du Louvre

no

renommé des littérateurs de cet âge, Érasme de Rotterdam. Érasme refusa d’aliéner son indépendance au service d’un roi, et le Collège-Royal ne fut fondé que vingt-deux ans après. A cette même époque enfin, la faveur royale distinguait parmi les courtisans les frères du Bellay, hommes de naissance et de savoir, initiés à l’art d écrire aussi bien qu’à celui de négocier et de combattre; elle encourageait les débuts poétiques de Clément Marot, qui fit bégayer avec tant de charme la muse française; elle soutenait la docte famille des Estienne dans leurs laborieux efforts pour populariser par l’imprimerie les chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et latine. Marguerite de Valois, duchesse d’Alençon, et plus tard reine de Navarre, si passionnément dévouée à son frère, s’unissait à lui dans le goût des plaisirs de l'esprit, et, par ses légers écrits en prose et en vers, elle a pris sa place, qui n'est pas la dernière, dans la littérature de cette première moitié du seizième siècle.

Il ne faut pas cependant se représenter François 1", durant ces trois années de son règne, occupé uniquement à embellir ses palais par les merveilles des arts, à converser avec des beaux esprits et des savants, et à enchanter sa cour par la joie élégante et dissolue de ses fêtes. Il y avait place pour d’autres soins dans sa vie royale, elles récits contemporains nous le montrent, en ce temps même, parcourant ses provinces et s'y livrant à d’utiles travaux. Le cardinal-légat Bibbiena, qui a suivi le roi dans un voyage en Bretagne, écrit au pape que François « visite avec une grande diligence les ports et. tous les lieux importants, don-

liant des ordres pour les fortifications et ne voulant nulle part être pris à l’improviste. » A cette époque appartient également la reconnaissance de l’embouchure de la Seine, et la pensée d’y créer, au Havre de Grâce, un port réservé à de si belles destinées. Le traité qui avait rétabli la paix entre Louis XII et Henri VU, avait laissé aux mains de l'Angleterre Tournay, l’antique berceau de la monarchie franke. François Ier mit l’honneur de sa couronne à rentrer en possession de cette ville, et, pour en obtenir la restitution, ni les flatteries, ni les largesses ne lui coûtèrent envers le vain et cupide Wolsey, tout-puissant sur l’esprit de son maître. Tournay, au prix de six cent mille écus, rentra au pouvoir de la France (1 518). Le roi, dans cette même année, se montra sérieusement occupé du projet d’une croisade contre les Osmanlis. Le sultan Sélim Fr, conquérant de l’Égypte, inspirait à l’Occident plus d’épouvante que ne 1 avait fait Mahomet II lui-même. Léon X, tremblant pour l’Italie, avait conduit, nu-pieds, des processions dans Rome pour implorer la miséricorde divine, et il ne cessait d’adresser à l’empereur et à Charles d’Autriche, aux rois de Franco et d Angleterre les plus pressantes supplications en faveur de la chrétienté menacée. François 1" annonça, non-seulement au cardinal Bibbiena, mais aux princes du sang, aux grands de la cour et aux présidents du Parlement réunis en assemblée solennelle, son intention de faire la guerre au Turc avec quarante mille fantassins et trois mille lances pour le service de Dieu et de son Église (décembre 1518). Ni le roi, ni le pape lui-même ne

soupçonnaient que l'Église fût menacée alors d'un mal bien plus grand que celui de l’in\ asion ottomane : l’un et l’autre n’avaient prêté qu’une oreille distraite aux premiers bruits d’un événement qui devait ébranler l’Europe jusqu’en ses fondements, et exercer sur les destinées de la France en particulier une redoutable influence. Le schisme de Luther venait de commencer.

Ce fut en 1517 que le fameux hérésiarque entra en guerre contre l’Église. Après les téméraires prédications de Wicklef en Angleterre et de Jean Huss en Allemagne, après le trouble et le scandale dont le grand schisme avait rempli la chrétienté pendant quarante ans, le besoin d’une réforme à accomplir dans l’Église n’avait cessé de préoccuper les esprits les plus éclairés, les âmes les plus pieuses. Ce vœu avait trouvé d’éloquents organes dans le concile de Constance et dans l’illégitime assemblée de Bâle. Il eût fallu au monde chrétien, à cette heure critique, le génie et la sainteté d’un Grégoire VII ou d’un Innocent III. Malheureusement les papes du quinzième siècle, satisfaits des apparences de l’ordre et de l’unité rétablis, fermèrent les yeux sur les atteintes profondes que la discipline avait reçues, et ce fut trop tard, ce fut quand déjà l’hérésie avait inscrit sur son drapeau le mot trompeur de réforme, que l’Église travailla à celle qu’elle devait opérer elle-même dans son sein. Les pontificats d'AlexandreVI et de Jules il, où les intérêts spirituels avaient trouvé trop peu de place, celui même de Léon X, tout rempli du culte des lettres et des arts, donnaient, depuis vingt-cinq

ans, à la catholicité un spectacle qui n’était point fait pour l’édifier, et qui ne pouvait qu’encourager l’audace des novateurs. Luther parut alors, moine augustin engagé dans une rivalité d’ordre religieux avec les frères prêcheurs, génie fougueux et emporté, dont les passions se révoltaient contre l'habit qu’il portait, et dont les opinions téméraires étaient gênées par l’inflexible orthodoxie du dogme catholique. Des indulgences étaient à cette époque offertes avec une indiscrète profusion à la piété des fidèles, moyennant un tribut qu’ils devaient acquitter pour subvenir aux frais de la croisade contre les Ottomans, et à ceux de la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre. Luther commença par déclamer avec violence contre les moines de saint Dominique, distributeurs privilégiés des trésors spirituels de l’Église; puis le 31 octobre 1517, faisant son premier pas dans la révolte, il afficha sur la porte de 1 église de Wittemberg et soutint en chaire quatre-vingt-douze propositions, où était combattue la doctrine des indulgences et implicitement celle du purgatoire, où était en même temps nié le concours des œuvres à la justification. Encouragé par les applaudissements de son souverain l’électeur de Saxe Frédéric, par ceux de l’université de Wittemberg et des moines augustins ses confrères, Luther parcourt alors l’Allemagne, prêchant, écrivant, soulevant partout les passions et les intérêts contre l’Église, sans rompre tout à fait encore avec elle. La témérité de ses innovations et les emportements de son langage devinrent tels cependant que le pape, jusqu’alors complaisant admirateur de son beau m a

génie, fut obligé de le eiter à Rome (août 1518). Luther ne s’y rendit pas, refusa, malgré les instances du légat Cajetano, de rétracter ses doctrines, et tout en affectant de garder envers Léon X un reste de ménagement, se laissa néanmoins entraîner de négation en négation, de blasphème en blasphème, jusqu'à nier solennellement devant l’université de Leipzig (juillet 1 519) l’autorité de la tradition et des Pères, la souveraineté spirituelle du pape et T infaillibilité des conciles. L’Écriture sainte devait être, suivant lui, pour les fidèles, la seule règle de croyance. Ainsi se développaient, comme par un fatal enchaînement, les unes après les autres, toutes les erreurs de la prétendue réforme opérée par le redoutable hérésiarque. L’éloquente bulle par laquelle Léon X, l'année suivante (juin 1 520), condamna ses erreurs, devint pour Luther le signal de tout le déchaînement de son génie destructeur. Dans son livre de la Capliuilé de Babylone, il supprime d’un seul coup quatre des sept sacrements, la confirmation, l’extrême-onction, l’ordre et le mariage; il abolit le saint sacrifice de la messe et la confession, les vœux de religion et le célibat des prêtres; puis, de sa propre main, le 10 décembre, en face de l’université de Wittemberg, il brûle la bulle qui le condamne, et, ne craignant pas de se donner la mission à lui-même, il s’intitule orgueilleusement : « Martin Luther, par la grâce de Dieu, ecclésiaste de Wittemberg, » aux acclamations des peuples de la Saxe et de la Thuringe, qu’il a soulevés par la puissance de son souffle révolutionnaire. L’électeur Frédéric s’était fait, dès l’abord, son protecteur; d’autres

princes et hauts barons de l’Empire ne tardèrent pas à embrasser, comme lui, des doctrines qui affranchissaient leurs consciences des austères lois de l’Église, et offraient à leur cupidité l’appât de sc6 dépouilles. Les absurdes fureurs des iconoclastes reparurent tout d’abord dans cette guerre faite au culte catholique, et l’avénement de la réforme fut signalé dans plusieurs villes d’Allemagne par la destruction des monuments les plus révérés de la foi des anciens âges.

Il y avait deux ans que l’Allemagne retentissait du bruit des prédications de Luther, lorsque vint à y vaquer le trône impérial. Maximilien était mort le 1 1 janvier 1519. Quoique n'ayant pas encore accompli sa soixantième année, il occupait depuis bien longtemps la scène du monde, et c’était un trop vieil acteur pour les nouveaux événements dont l Europe allait être le théâtre. Ici commence la grande lutte de Charles-Quint et de François I,r.

Depuis plus d'un an déjà, la diète de l’Empire était partagée au sujet de l’élection d'un roi des Romains. Maximilien, sur la fin de sa vie, avait fait les plus grands efforts pour assurer à son petit-fils Charles d’Autriche l’héritage de la couronne impériale, et François, de son côté, avait entamé son marché avec trois des électeurs, le Palatin et ceux de Brandebourg et de Mayence, qui lui avaient engagé leurs voix. L’archevêque de Trêves lui avait librement offert la sienne, dans le seul intérêt de l’Allemagne. Toutes les chances semblaient donc être en faveur du roi de France, quand la succession s’ouvrit par la mort du vieil empereur. Des deux parts, la brigue devint alors

plus active, et le marchandage s’étala avec une publicité ignominieuse pour le grand corps germanique. On feignait de discuter sérieusement lequel des ‘ deux candidats offrait à l’Allemagne de plus sûres garanties contre les attaques de Sélim : « Trois ans après mon élection, disait François 1", je jure que je serai à Constantinople, ou que je serai mort; » et les agents de Charles d Autriche opposaient au serment quelque peu fanfaron du vainqueur de Marirignan la situation des États héréditaires de leur maître, qui le mettait mieux à portée de combattre le Turc. Mais ce n’étaient là que des arguments de parade. Les mulets chargés d’or qui accompagnaient l’ambassadeur français Bonnivet, et les lettres de change acquittées par les Fugger, banquiers de Charles à Augsbourg, furent d un tout autre poids auprès des électeurs. D autres influences toutefois s’y joignirent. La gouvernante des Pays-Bas, Marguerite d’Autriche, irréconciliable ennemie des Valois, qui ne lui avaient pas permis de partager leur trône, sut ameuter, par une intrigue aussi vaste qu’habile, le sentiment national des Teutons contre les Welches, et effrayer l’Allemagne de l’idée de passer sous l’autorité absolue du roi de France. François, en même temps, commit la faute de se faire un ennemi du célèbre aventurier Franz de Sickingen, chef de la cheValerie des bords du Rhin, brigand devenu populaire pour avoir voué son épée à la répression du brigandage. Sickingen leva vingt mille reîtres1 pour Charles d’Au-

Page 1