Iteiltr, mot allemand signifiant caralier
triche, et alla camper aux portes de Francfort la veille de l’élection. Cependant, à l’heure décisive du vote, le collège électoral de lEmpire, quoique gagné au petit-fils de Maximilien, parut s’épouvanter de ce qu’allait avoir de menaçant pour l’indépendance de l’Allemagne et pour celle de toute l’Europe la couronne impériale ajoutée à celles que possédait déjà le souverain des Espagnes, des Deux-Siciles, des Pays-Bas et du nouveau monde. Si l électeur de Saxe eût eu le courage d’accepter le fardeau de l’Empire, en de si graves circonstances, les suffrages se fussent réunis sur lui ; Bonnivet avait reçu des instructions malheureusement trop tardives pour appuyer son élection. Ce fut ce prince lui-même qui, en déclinant le périlleux honneur qu’on lui offrait, désigna au choix définitif des électeurs celui qui devait porter dans l’histoire le nom fameux de Charles-Quint (28 juin 1 513). Des garanties furent cherchées pour préserver la liberté germanique des dangers que ce choix pouvait lui faire courir; comment eussent-elles été efficaces contre le possesseur d’une aussi vaste domination ? L’Europe n’en avait pas vu de semblable depuis Charlemagne, et, durant près de quarante ans, l ambitieux monarque ne songea qu’à l’étendre. Tout, du reste, chez ce prince, à l’ambition souple et profonde et au génie vraiment cosmopolite, touchant à l’Allemagne, à la France et à l’Espagne par sa naissance et son éducation, et parlant, chose si rare alors, la plupart des langues de l’Europe, tout semblait le prédestiner à cette monarchie universelle, qui ne fut cependant pour lui qu’un rêve impossible à réaliser.
Les deux compétiteurs avaient gardé d'abord dans leurs procédés réciproques les apparences les plus courtoises ; selon le mot si connu de Charles-Quint, ils avaient affecté de ne se disputer qu’à force de soins le cœur de la même maîtresse, et s’étaient engagés même à rester amis, tout en poursuivant le triomphe de leurs prétentions rivales. Mais le souvenir de cet engagement dura peu : François, humilié de son échec, et justement mécontent de l’inexécution de la clause du traité de Noyon relative à la Navarre, ne cacha pas la joie que lui causaient les embarras du nouvel empereur en Espagne. Au lieu de payer de quelque reconnaissance les éclatants services du cardinal Ximénès, Charles, à peine arrivé en Castille, avait disgracié, sans consentir à le voir, son glorieux bienfaiteur, et donné toute sa confiance et ses faveurs aux Flamands qui l’entouraient. L'orgueil de la noblesse espagnole s’irrita de cette domination des étrangers, en même temps que le mécontentement populaire éclata contre leur rapacité qui dévorait toute la richesse publique. Charles mit le comble à cette exaspération des esprits en méconnaissant les privilèges des cortès de Castille et d Aragon, et l’Espagne semblait à la veille d’un soulèvement universel, lorsqu’au mois de mai 1520, il fut obligé de la quitter, pour aller en Allemagne prendre possession du trône impérial. Sans songer à rompre encore avec le roi de France, il ne dissimula pas son intention de lui contester la possession du duché de Bourgogne usurpé par Louis XI sur sa bisaïeule, et celle du Milanais, fief de l Empire, envahi par François 1er. François, de son
tôté, sommait l’empereur de venir lui prêter le serment de foi et hommage pour le comté de Flandre. Entre ces princes rivaux, tous deux jeunes et ambitieux, tous deux puissants et armés l’un contre l’autre de prétentions réciproques, le choc ne pouvait longtemps se faire attendre.
Avant d’engager la lutte, il leur importait également de s’assurer une alliance, qui, du côté où elle se porterait, semblait devoir assurer la victoire. Henri VIII, placé entre le roi de France et l’empereur, avait si bien le sentiment de sa force, qu’il avait inscrit dans ses armes cette devise orgueilleuse: « Qui je défends est maître. » L’erreur de François fut de croire qu’il lui suffirait de voir le monarque anglais pour en faire son ami, et, dans son étourderie chevaleresque, il n’imagina pas de meilleur moyen de le gagner à ses intérêts que de l’éblouir par sa magnificence. Alors eut lieu dans le Calaisis, à michemin des petites villes d’Ardres etdeGuines, la fameuse entrevue du Camp de drap d’or (juin 1520). Les deux rois y firent assaut de loyauté et de courtoisie dans leurs relations, aussi bien que de bonne grâce et d’adresse dans les jeux de chevalerie; mais ce ne fut là, en réalité, qu’une coûteuse représentation de théâtre que se donnèrent l’une à l’autre les cours de France et d’Angleterre, et Henri éluda avec soin tout engagement qui eût lié sa politique à celle de François 1". L’empereur avait pris auprès de lui les devants. En se rendant par mer de la Corogno aux Pays-Bas, il s’était arrêté en Angleterre, et déjà expert à vingt ans dans l’art de manier les hommes.
il avait gagné Henri en prodiguant les plus adroites' flatteries à son orgueil. Son coup d’œil pénétrant lui avait en même temps révélé à quel point le cardinal Wolsey gouvernait son maître, et il s’était assuré de l’ambitieux prélat en le comblant de présents, surtout en faisant luire à ses yeux l’espoir de la tiare. Wolsey, qui voyait dépérir la santé de Iéon X, avait calculé que, pour lui succéder, l’appui de l’empereur était plus sûr que celui du roi de France.
Aucun des deux monarques, cependant, ne se montrait pressé de commencer une guerre si pleine de hasards pour l’un comme pour l’autre. C’était bien assez pour Charles-Quint d avoir à maintenir en paix (Allemagne, toute frémissante à la voix de Luther, qui, dans la diète de Worms, venait de soutenir audacieusement ses doctrines en face de la majesté impériale (6 mars 1521). Les embarras de l’empereur n’étaient pas moindres en Espagne, où les communeros de Castille, sous don Juan de Padilla, avaient déployé leur drapeau contre l’autorité royale et la noblesse, liguées pour détruire leurs vieilles franchises. François, de son côté, n’avait point d’armée; avec une imprévoyante prodigalité, il donnait la meilleure part du revenu public au faste de la cour, au luxe brillant des arts et au scandale de ses amours. En usant du droit qu’il s’était réservé par le traité de Noyon de secourir Henri d’Albret en Navarre, en encourageant les seigneurs de Lamarck dans leur rébellion contre 1 Empire, il en faisait assez pour ajouter aux embarras de Charles-Quint, sans avoir besoin d’entrer en lutte ouverte avec lui. Il tenait d’ailleurs à ne pas fournir
à Henri VIII le prétexte de sortir du rôle de médiateur que l’accord des deux rivaux lui avait déféré. Ce rôle flattait la vanité de Wolsey : c’était lui qui allait être, à ce qu’il imaginait, le véritable arbitre de la querelle; c’était sous sa présidence qu’allaient s’ouvrir à Calais les conférences destinées à prévenir la guerre. Mais la guerre était au fond des choses, et nulle médiation ne pouvait empêcher qu’elle éclatât ; la neutralité mensongère de Henri VIII devait elle-même faire promptement place à une hostilité déclarée contre la France.
Le feu s’alluma à la frontière septentrionale du royaume par suite de l’assistance que le roi prêtait à l’aîné des Lamarck, le duc de Bouillon, contre l’empereur. Charles-Quint, qui avait sous la main les deux petites armées du comte de Nassau et de l’aventurier Sickingen, les lança sur la Champagne, qu’il savait sans défense. Mouzon fut pris presque sans coup férir, et Mézières investie. Cette place, qui était une des clefs du royaume, n avait que des fortifications en ruine et point de garnison. Il fut heureux pour le roi d'avoir à cette heure un guerrier tel que Bayard. Bayard, avec une poignée de braves qu’il anima de son héroïque résolution, alla se jeter dans Mézières, et, moitié audace, moitié ruse, tint assez longtemps pour forcer F ennemi à lever le siège- (août-octobre 1521). François arriva bientôt lui-même à la frontière et se trouva en face de l’empereur, à quelques milles de Valenciennes. Les qualités qu’on avait le plus admirées en lui à Marignan, l’ardeur et 1 intrépidité chevaleresques, lui manquèrent fatalement en cette circonstance. Il eût pu, en se portant en avant, surprendre
et détruire l'armée impériale. « Dieu nous avoit baillé nos ennemis entre les mains, dit Martin du Bellay, que nous ne voulûmes point accepter, chose qui depuis nous a coûté cher. » On croit que le roi se refusa à attaquer parce que son cousin, le connétable de Bourbon, était l’auteur de cet avis ; déjà il commençait à céder à son antipathie contre ce prince, qui lui déplaisait par la roideur hautaine et la sombre tacrturnité de son caractère : première faute qui en présageait de bien plus graves! La perte de Tournay, mal compensée par la prise d’Hesdin, fut pour les Français le résultat de cette première campagne.
Le succès avait été moindre encore à la frontière des Pyrénées. Le sire de Lesparre, envoyé en Navarre, avait rapidement conquis ce petit royaume; à peine avait-il été arrêté quelques jours devant la citadelle de Pampelune, inutilement défendue par Ignace de Loyola, vaillant soldat avant de devenir un grand saint (1521). Appelé en Castille par l’héroïque veuve de Padilla, Lesparre alla mettre le siège devant Logrofio; mais il trouva là le terme de ses succès. La noblesse castillane, victorieuse à Villalar de l'insurrection populaire des communeros, se porta en masseau delà de l’Èbre pour chasser les Français de son territoire, et la Navarre fut aussi vite perdue qu’elle avait été conquise (juin 1521). Charles-Quint désormais n’allait plus trouver en Espagne de résistance sérieuse à son pouvoir. Sans renoncer à ses maximes de gouvernement absolu, il sut ménager les susceptibilités nationales, qu’il avait d’abord si maladroi-
tement froissées; il sut se faire au besoin Espagnol de mœurs et de langage, et approprier ainsi à ses vues ambitieuses l’énergie guerrière de ce peuple dont le rôle fut si grand en Europe au seizième siècle.
Une fois la guerre engagée, Charles-Quint ne tarda pas à faire valoir, les armes à la main, les droits de l’Empire sur le duché de Milan. Léon X, presque au lendemain du jour où il venait de signer un traité de partage du royaume de Naples avec le roi de France, se retourna brusquement vers l'alliance de l’empereur ; les intérêts de l’Église servirent de prétexte à ce changement de politique : il avait besoin de s’assurer contre Luther l’appui du bras impérial. Les Suisses, qu’il axait levés d’accord avec la France, furent donc mis en mouvement contre le Milanais. François, depuis six ans qu'il possédait cette contrée, n’avait rien fait pour y attacher les peuples à son gouvernement. Il avait accablé du poids de sa disgrâce et fait mourir de chagrin le chef du parti français en Lombardie, le vieux Trivulce, serviteur si fidèle et si utile des deux rois ses prédécesseurs. Trivulce fut sacrifié à Lautrec, frère de la trop célèbre dame de Châteaubriant, comme Lautrec devait l’être bientôt lui-même à Louise de Savoie, ce mauvais génie de son fils et de la France. Vaillant homme de guerre, mais gouverneur dur et impitoyable, le sire de Lautrec fit abhorrer dans le Milanais la domination française. C’était au prix des plus violentes exactions qu’il faisait subsister son armée mal payée. Aussi, dès que parut en Lombardie celle des ennemis, composée
des Espagnols sous le marquis de Pescaire, des troupes pontificales sous Prosper Colonna, et des Florentins sous l’historien Guicciardini, Lautrec, avec des soldats mécontents, dans un pays soulevé, eut peine à tenir la campagne, et aggravant sa situation par ses hésitations et ses lenteurs, il se laissa enlever Milan (novembre 1521). La mort de I.éon X, qui survint alors (I'r décembre), empêcha seule les confédérés de poursuivre leurs avantages et de rejeter les Français au delà des Alpes.
Quelques jours avant que s’achevât ce pontificat, si plein de gloire pour les lettres et les arts, et si plein de trouble pour l’Église, Henri VIII, renonçant à son semblant hypocrite de médiation, s’était lié par un pacte secret avec l’empereur {24 novembre) ; c’était le moment pour Charles-Quint de s’acquitter envers Wolsey, qui l’avait si bien servi, et de lui prêter son appui pour monter dans la chaire de Saint-Pierre. Mais les cardinaux tinrent peu de compte de la recommandation purement officielle de l’empereur, et les deux factions qui divisaient le sacré collège, incapables de prévaloir l’une contre l’autre, s’entendirent pour mettre la tiare sur la tête de l’ancien précepteur de Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, pontife de mœurs austères, étranger aux intérêts politiques de l’Italie comme aux raffinements de la civilisation, et dont toute l ambition eût été de réformer l’Église, si son génie n’eût été au-dessous de cette tâche. Adrien VI (contre l’usage, il avait gardé son nom) laissa en Lombardie les événements suivre leur cours. Lautrec, qui avait reçu seize mille hommes de renfort, reprit
l’offensive au printemps de 1322 et fit sur Milan une tentative qui échoua devant la vigilance et l’énergie de Pescaire. Peu après, les Impériaux, renforcés à leur tour, sortent de leurs lignes et vont se poster à la Bicocca, grande villa italienne située à quatre lieues de Milan, de manière à fermer aux ‘Français leur retraite sur le lac Majeur. La position était trop forte pour que Lautrec songeât à y attaquer l’ennemi ; il voulait l'y envelopper et l’y affamer ; mais les Suisses, qu’on ne payait pas, firent retentir le camp de leurs clameurs impatientes : « Argent, congé ou bataille! » crièrent-ils de toutes parts. Sous peine de les voir se retirer en masse, il fallut leur céder (29 avril). Repoussés dans leur furieuse attaque contre des retranchements inexpugnables, ils se découragèrent, se refusèrent à un nouvel effort, et, dès le lendemain, reprirent le chemin de leurs montagnes. Lautrec, qui n’avait plus d autre armée que les soldats décimés de la république de Venise, retourna à la cour pour s’y justifier, laissant à son frère, le sire de Lescun, quelques villes à rendre et le traité d’évacuation à conclure (21 mai). Le Milanais était encore une fois perdu pour la France. En même temps que François I" en reçut à Lyon la désastreuse nouvelle, un héraut lui apporta le défi d’Henri VIII, qui s’apprêtait à passer la mer pour réclamer par les armes son héritage du continent (29 mai). Mais l’effet ne répondit point à la menace, et l’armée anglaise, qui, sous les ordres du comte de Surrey, alla se joindre aux Impériaux dans les Pays-Bas, ne fit que partager leur échec devant Hesdin, qu’ils ne purent reprendre (novembre).
Tout annonçait que l’année suivante verrait un effort plus décisif tenté par les alliés contre la France. Malgré les revers essuyés en Italie, la force militaire du royaume était à peu près intacte; les hommes ne devaient pas manquer au roi pour renouveler la guerre; ce qui lui manquait, c’était l’argent. L’ordre introduit par Louis XII dans les finances ne lui avait pas survécu; les folles dépenses de François 1", les dilapidations de Louise de Savoie et celles du chancelier Duprat engloutissaient la plus grande partie des revenus de l’État. Vainement recourut-on, pour remplir le trésor vide, à tous les expédients jusqu'alors connus, augmentation des tailles, aliénations du domaine royal, création et vente de nouveaux offices ; vainement le génie à la fois habile et malfaisant de Duprat ajouta t-il à ce trafic déjà si scandaleux celui des charges de judicature, et trouva-t-il une source de de revenus plus pure dans l institution des rentes de l’hôtel de ville, premier fondement du crédit public en France ; toutes ces ressources étaient insuffisantes pour subvenir à la fois aux profusions royales et aux charges de la guerre, et au moment où allait commencer la campagne de 1523, l'ambassadeur vénitien Badoero écrivait à la seigneurie que « pour rassembler une armée, François serait forcé ou de mettre en vente son domaine, ou d’épuiser le royaume par des exactions nouvelles et jusqu'alors inouïes. » La cour elle-même, peu sévère envers des prodigalités qui lui profitaient, s’était émue du scandale survenu lors du retour de Lautrec. « Vous m’avez perdu mon héritage de Milan! lui cria François I" avec colère, lorsqu’il
le vit paraître, introduit auprès de lui par le connétable. — C’est Votre Majesté et non moi qui l’a perdu, répondit Lautrec avec une ferme assurance. La gendarmerie a servi dix-huit mois sans toucher deniers, et les Suisses pareillement. — Et les quatre cent mille écus que je vous ai envoyés l’an passé? » reprit le monarque. Lautrec protesta que ces quatre cent mille écus lui avaient été annoncés, mais ne lui étaient jamais parvenus , et Semblançay, le surintendant des finances, aussitôt mandé, affirma que la somme avait été retenue par Madame d'Angoulême. François courroucé éclata contre sa mère, mais tarda peu à retomber sous son fatal ascendant; et, cinq ans plus tard, l’intègre et malheureux Semblançay, serviteur fidèle de trois rois, paya de sa tète le crime de cette femme implacable dans ses vengeances. Après un règne tel qu’avait été celui de Louis XII et sous un pouvoir aussi fermement établi que celui de François I", on s’afflige de voir les soldats, faute de paye, recommencer dans les campagnes les anciens ravages . des grandes compagnies; et ce n’est pas un moins triste spectacle que celui du peuple de Paris se soulevant contre le poids accablant des impôts et allant abattre insolemment les potences que le roi avait fait dresser à la porte de son palais pour épouvanter l’émeute (1523) : leçon bien inattendue pour le monarque, qui félicitait Louis XI d’avoir mis les rois hors de page !
Malgré cet embarras de ses finances , François n’en poursuivait pas avec moins d’activité les préparatifs de la guerre, et il s’apprêtait à passer lui-même les
Alpes à la tête de son armée, lorsque survint un événement dont la redoutable gravité le retint dans l’intérieur du royaume. Le connétable de Bourbon venait d’engager sa foi à l’empereur et de trahir la France. L’histoire a flétri ce crime de sa juste réprobation , mais 1 équité oblige en même temps de reconnaître que les injustices et les mauvais traitements de François 1", trop docile instrument des noirs desseins de sa mère, avaient ulcéré l aine hautaine du connétable et fourni un prétexte à sa coupable vengeance.
Charles de Bourbon était fils de ce Gilbert , comte de Montpensier, mort dans le royaume de Naples, dont Charles VIII lui avait laissé le gouvernement. En épousant sa cousine Suzanne, unique enfant né du mariage de Madame Anne, fille de Louis XI, avec Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, le jeune comte de Montpensier avait succédé, tant de son chef que de celui de sa femme , au titre çt à l’immense héritage des ducs de Bourbon (1504). C’était le bon Louis XII qui, malade et presque aux portes du tombeau, avait annulé l’acte du prévoyant Louis XI, en vertu duquel, faute d’hoir mâle, cet héritage devait retourner à la couronqe; et lors de la mort de la duchesse Suzanne en 1521, le connétable avait obtenu d’elle une donation en forme, qui semblait lui devoir assurer la possession incontestée du dernier des grands fiefs qui existât encore dans le royaume. Le Bourbonnais, la Marche, la meilleure partie de l Auvergne , le Beaujolais, le Forez, le pays de Bombes, joints à d’autres moindres seigneuries, formaient au cœur de la France une souveraineté égale en étendue à celle des plus puissants
feudataires du moyen âge. Les pensions qu’à divers titres le duc de Bourbon recevait de la cour doublaient presque les revenus de ses vastes domaines , et la charge de connétable lui donnait dans les armées une souveraine prérogative qui le cédait à peine à la royauté. Il est peu étonnant que le possesseur d’une telle puissance , sentant en lui le génie de la politique et celui de la guerre, ait conçu les pensées les plus ambitieuses. Il prétendit à la main de Madame Renée de France, seconde fille de Louis XII : on a affirmé, mais sans preuve, que Louise de Savoie la lui fit refuser, voulant qu’il l’épousât elle-même. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à cette époque, en 1 522, la mère du roi commence à envenimer par sa funeste influence l’aversion instinctive que François ressentaitpour le connétable. Ses pensions lui sont ôtées, les privilèges de sa charge sont amoindris, nul genre de froissement n’est enfin épargné à cette âme altière et « mal endurante. » Pour dernier coup, Louise de Savoie, comme cousine germaine et héritière la plus proche de la duchesse Suzanne, réclame devant le Parlement les fiefs de la maison de Bourbon, et, secondée par Duprat, elle poursuit avec toutes les fureurs de la haine et de la cupidité la spoliation du connétable(août 1 522). Le temps n’était plus où le vassal qui se croyait lésé dans ses droits pouvait déployer sa bannière contre la bannière royale, sûr d’entraîner toute une armée de barons mécontents à sa suite : le fier connétable ne put se venger qu’en se faisant ennemi de son pays, et il entra en négociation avec l’empereur. Tout devait porter Charles-Quint à croire au succès de m 9
cette grande trahison : les mille voix de la renommée ne l’entretenaient que du mécontentement universel des peuples contre le gouvernement de François Ier. Les affidés de Wolsey lui écrivaient : « Jamais roi n’a été autant haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la plus grande alarme. » Le Parlement, toujours protestant contre la vénalité des offices judiciaires, toujours en guerre avec le chancelier, déserteur servile des intérêts de la magistrature, ne dissimulait pas son opposition à la royauté, que jusque-là il avait si bien servie, et se refusait à juger le procès intenté par la mère du roi au connétable. Si enfin le vieux levain de l’indépendance féodale ne fermentait plus dans la noblesse , si le lien de l’honneur attachait la plupart des gentilshommes à un monarque qui aimait à se dire le premier gentilhomme de son royaume, là aussi cependant il y avait mécontentement partiel et menace de défections, et Charles-Quint pouvait dire aveo quelque fondement de raison a que tous les grands personnages étaient pour le connétable. » La vaste clientèle que son office lui avait faite parmi les gens de guerre , la popularité que l'éclat de ses services lui avait acquise , le nombre considérable de vassaux armés qu’il pouvait lever dans les provinces qui formaient son domaine, sa connaissance profonde du fort et du faible de l’état du royaume, et plus que tout cela ses rares talents et son indomptable caractère, en faisaient pour la France le plus redoutable des ennemis et le plus utile des alliés pour l’empereur. En s’offrant à ce prince, le duc de Bourbon demanda tout d’abord, comme prix de sa trahison, la
main d’Éléonore d’Autriche, veuve du roi de Portugal. Charles la lui promit, moins pressé toutefois d’acquitter cette promesse et de régler les conditions de l’alliance, que de concerter avec lui et avec Henri VIII le plan d une attaque générale contre la France. Six mois se passèrent dans ces négociations, menées de front par le connétable avec la grande intrigue qu’il avait ourdie au dedans du royaume. (Décembre 1522-août 1523.)
• On s étonne que François Ier ait à peine eu un va-* gue soupçon de toutes ces menées. Il complimenta un jour avec une sorte de menaçante ironie le connétable sur son projet de mariage avec la sœur de l'empereur. Mais il s’en tint là, ne prit contre lui aucune mesure, et sembla ne '.enir nul compte du réseau de forces ennemies qui se formait autour de sa frontière du nord et de l’est. Toute son attention était tournée vers l’Italie, et il s’y acheminait avec son armée, laissant derrière lui l’orage près d’éclater, lorsqu’une lettre du sire de Brezé, sénéchal de Normandie, lui apprit soudainement en Nivernais le danger qui menaçait sa couronne et sa vie. Il marcha droit à Moulins, ne laissa ignorer au grand coupable rien de ce qui lui avait été révélé, et par les témoignages d’une confiance amicale s’efforça de le regagner. Charles de Bourbon était une de ces âmes inflexibles qui ne reviennent jamais sur une résolution prise; il sentait d’ailleurs qu’une offense aussi énorme que la sienne ne pouvait être qu’à demi pardon née; il ne songea donc plus qu’à échapper à la main du roi étendue pour le saisir. Son château de Chantelle en Auvergne
ne lui parut pas un abri assez sûr contre les troupes envoyées à sa poursuite (9 septembre) : déguisé en valet et accompagné d’un seul de ses gentilshommes, le sire de Pompéran, il se jeta dans les montagnes , et par des sentiers détournés gagna les bords du Rhône, qu'il traversa en grand danger d'être pris. Après avoir erré plusieurs jours encore à travers le Dauphiné, se dérobant à grand’peine au prévôt de l’hôtel, qui le cherchait, il réussit enfin à se mettre en sûreté sur les terres de la Franche-Comté. Pendant trois mois, il se tint là immobile et caché, attendant que les défections qui lui avaient été promises éclatassent dans le royaume. Rien ne remua : le sentiment national avait fait taire les mécontentements. Le superbe transfuge n’apporta dans les rangs ennemis que son épée et sa haine implacable contre le roi qu’il avait trahi.
Pour cette année, il avait manqué au rendez-vous donné en France à l’empereur et au roi d’Angleterre. Le plan d’invasion combiné entre ces deux princes n’en reçut pas moins son exécution. Pendant que vingt-cinq mille Espagnols mettaient le siège devant Bayonne , une armée de lansquenets impériaux envahit la Champagne, et les Anglais, sous le duc de Suffolk, se portèrent de Calais sur la Somme. Mais aucune de ces attaques ne réussit; Bayonne fut intrépidement défendue par Lautrec; le duc de Guise rejeta les impériaux dans les Vosges; et si l’armée anglaise, plus heureuse, s’avança sur l'Oise et répandit la terreur sous Paris , elle fut bientôt forcée de reculer devant les habiles manœuvres du vieux la Trémoille, qui se
couvrit là d’une nouvelle gloire. La France ne se défendit pas seulement dans cette campagne ; elle put encore porter en Italie la plus belle de ses armées, et tenter la recouvrance du Milanais. Malheureusement, cette armée était commandée par Bonnivet, général de cour, sans autre mérite que celui d’être le brillant émule des vices de son maître. L’impéritiede Bonnivet échoua devant l’expérience consommée de Prosper Colonna dans la guerre défensive; tout ce qu'il gagna fut de s’assurer un campement pour l'hiver en Lombardie. Les troupes françaises attendirent le printemps, au milieu des souffrances du froid et de la faim, dans une île située entre le Ticinello et le Tessin, près de Biagrassa.
Mais au printemps, l’armée impériale n’était plus commandée par le vie uxcapitaine romain, qui venait de mourir, emportant au tombeau le glorieux surnom du Fabius de son siècle. Prosper Colonna avait été remplacé par Pescaire, que sa jeunesse et sa juste confiance en lui-même rendaient impatient d’agir. A côté de lui était venu se ranger, avec six mille lansquenets, le duc de Bourbon, brûlant de se relever avec éclat du mauvais succès de sa trahison , et de faire sentir à l'empereur, même en l’état abaissé où il était, tout le prix de son alliance. Ces deux généraux n’attendirent pas la saison ordinairedes combats pour entrer en campagne, et dès le commencement du mois de mars 1524, ils se portèrent en Piémont, par une manœuvre hardie, sur les derrières de Tannée française, afin de lui couper la retraite. Bonnivet reconnut le péril de sa situation, et il se replia en toute
hâte sur Vigevano, de là sur Novare; bientôt même, ne voyant point arriver à lui les Suisses qu'il attendait, il n’eut plus d’autre pensée que de mettre son armée en sûreté derrière la Sésia. Les impériaux l’attaquèrent au passage de cette rivière, et, rachetant au moins son incapacité par sa bravoure, Bonnivet se plaça à l’arrière-garde , comme au poste du danger et de l’honneur, pour faire tête à l’ennemi. Une balle lui cassa le bras gauche, et il se vit forcé de remettre à Bayard le commandement. Le bon chevalier, par sa résolution et son sang-froid, sauva alors l'armée, mais il la sauva au prix de sa vie. Atteint dans les reins d’un coup d’arquebuse, il s écria : « Jésus, je suis mort! Miserere mei, Domine ! » et se fit coucher au pied d’un arbre, tenant en main et baisant dévotement la croix de son épée, « le visage tourné vers l’ennemi, auquel il n’avait jamais tourné le dos. » On sait comment, près de rendre à Dieu son âme héroïque, il fut aperçu là par le connétable de Bourbon, « qui lui témoigna sa grand’pitié de voir ainsi mourir un 6i vertueux chevalier. — Monsieur, lui répondit Bayard, il n’y a point pitié en moi, car je meurs en homme de bien; mais j’ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince, votre patrie et votre serment. » Pescaire et les autres capitaines de l’armée ennemie vinrent à leur tour voir Bayard expirant « à grand deuil et lamentations. » 11 était parmi eux presque aussi aimé et vénéré que parmi les Français; pour eux comme pour les Français il était « le chevalier sans peur et sans reproche. » On a dit et répété qu’avec lui finit la chevalerie; il eût été plus exact
Di
de dire qu’il en avait réalisé le plus parfait idéal en un temps où elle n’existait plus. La France entière pleura Bayard comme elle avait pleuré du Guesclin" comme plus tard elle pleura Turenne (30 avril 1524).
Ce n’était pas assez pour Charles-Quint d'avoir repoussé l’armée française au delà des Alpes ; il ordonna à ses généraux de les franchir, afin de mettre la main sans retard au démembrement de la France. En envahissant la Provence, il offrait à l’ambition du connétable l’appât trompeur de ce royaume d’Arles qu il lui avait promis de reconstruire en sa faveur. Bourbon et Pescaire, ayant passé le Var, poussèrent sans coup férir leurs conquêtes jusqu’à Aix, capitale du comté de Provence. Si l’on eût écouté les conseils audacieux du connétable, on eût marché droit sur Lyon, et la guerre eût été portée dans la contrée où il avait sa puissance féodale et ses intelligences. Nulle armée n’était sur cette route pour l’arrêter. Mais Pescaire, jaloux de son collègue, se refusa à ce hardi dessein; Charles-Quint lui-même n’y voulut point accéder : il craignait de faire à l’illustre aventurier qu’il tenait dans sa dépendance une fortune trop haute et trop prompte. On répondit au connétable qu’il importait avant tout à l’empereur d’être maître de Marseille, dont la possession rapprocherait pour lui la1 côte d’Espagne de celle d Italie. Marseille fut donc assiégée (19 août 1524). Elle était à peine fortifiée, n’avait que des bourgeois pour la défendre, et Bourbon se figura qu’il en serait d’elle comme des autres villes provençales, que « trois coups de canon suffiraient pour la réduire. » Mais ces bourgeois, par
leur patriotisme, firent honte à l’orgueilleux transfuge qui les assiégeait; leur héroïque résistance donna le lemps au sire de Brion de leur amener quatre mille Italiens, troupe vaillante, débris des patriotes engagés dans les intérêts de la France par l’espoir de voir la liberté rendue à leur contrée natale. Renzo de Ceri, de la grande maison romaine des Orsini, les commandait, et l’armée française l’estimait à légalde ses meilleurs capitaines. Il justifia cette estime à la défense de Marseille, et ua autre réfugié italien, le célèbre André Doria, n’aida pas moins à la délivrance de la ville assiégée, en battant la flotte impériale à l’embouchure du Var. Le roi, pendant ce temps, avait rassemblé son armée, et il ne fallut rien moins que son arrivée à Salon de Crau, à une journée de marche de Marseille, pour que l’opiniâtre connétable, à qui sa proie échappait, se décidât à lever le siège (28 septembre).
Le roi fit poursuivre par le maréchal de la Palisse l'armée impériale, qui précipitait sa retraite à travers les Alpes Liguriennes. Quant à lui, avec le gros de ses troupes, il annonça la résolution d’aller en personne venger Bayard et reconquérir le Milanais. Ce fut en vain que ses meilleurs hommes de guerre, la Trémoille, d’Aubigny, Lescun, s efforcèrent de le faire renoncer à cette entreprise hasardeuse d'une campagne d’hiver en Italie sans y être préparé; ce fut en vain que Louise de Savoie elle-même le supplia d’attendre qu elle fût arrivée auprès de lui avant de rien décider; il lui répondit de Pignerol en ( instituant régente du royaume pendant son absence, et descendit en Lom-
bardie. 11 arriva sans rencontrer d’ennemi jusque sous les murs de Milan (26 octobre). François Sforza, misérable fantôme de duc que l’empereur y avait rétabli, n’essaya pas de lui en disputer l’entrée. Il eût fallu profiter de ce retour de fortune et pousser l’épée dans les reins Pescaire et Lannoy, avec leurs débris, jusqu’aux bords de l’Adige. Venise, fatiguée comme toute l'Italie de l’avarice et de la cruauté espagnoles, l’eût aidé à achever sa victoire. C’était l’avis de ses vieux capitaines; il aima mieux en croire ses jeunes favoris, et, soit point d’honneur mal entendu, soit vulgaire prudence, il refusa d’entrer dans la ville de Milan avant d’être maître du château. Le temps qu’il perdit à assiéger cette place fut employé par l’ennemi à rassembler ses forces dispersées. Cette première faute ne suffit pas : comme pour mieux laisser à Lannoy, à Pescaire et à Bourbon même, qui est allé demander à l’Allemagne de nouveaux lansquenets, le loisir de se renforcer et de se rejoindre, un autre siège esteutamé, celui de Pa\ ie, où s’est renfermé l’opiniâtre et farouche Antonio de Leyva (28 octobre). Cette place tenait depuis trois mois, et l’armée française avait été affaiblie par deux détachements envoyés, l’un dans la rivière de Gênes, l’autre contre le royaume de Naples, lorsque les trois généraux impériaux, avec leurs troupes réunies, arrivèrent au secours des assiégés (25 janvier 1 525). 11 n'y avait officier français de quelqueexpérience qui ne comprît alors la nécessité de lever le siège, d’attendre en une bonne position que le manque d’argent et de vivres ruinât les impériaux, qui subsistaient déjà à grand’peine; mais ici encore Bonnivet,
Montmorency, Brion et les autres favoris furent écoutés de préférence aux hommes de guerre, et pour ne pas laisser dire qu’il se fût retiré devant un vassal rebelle, François se décida, entre une ville assiégée et un ennemi supérieur en nombre, à affronter les chances désastreuses d’une bataille.
Depuis la journée d’Azincourt, il n’y en avait pas eu pour la France, d’aussi néfaste que le fut celle de Pavie (24 février 1525). Tout y fut faute et malheur. L’artillerie française faisait, au début de l’action, un grand ravage dans les rangs ennemis; le roi en rendit le feu inutile, en chargeant, à la tête de la gendarmerie, là où l’effet des boulets était le plus meurtrier. A l’aile gauche, les lansquenets sont seuls à soutenir l’effort de toute l’infanterie du connétable, et on les laisse accabler sans les secourir; à la droite, le maréchal de la Palisse lutte avec son énergie ordinaire contre les Espagnols et la cavalerie napolitaine, que Bourbon est venu renforcer avec ses Allemands; mais ne recevant non plus aucun secours, il est à son tour écrasé par le nombre, et sa noble vie est tranchée par un assassinat. Si le duc d'Alençon et les Suisses eussent lait leur devoir, la bataille eût pu encore être rétablie; mais le duc d’Alençon, croyant tout perdu, prit la fuite, et les Suisses, démentant leur prouesse accoutumée, ne tardèrent pas à se débander. La gendarmerie, le roi à sa tête, eut dès lors à soutenir tout le poids de Faction : elle fit des prodiges de vaillance. Cependant un feu d’adroits tirailleurs, habilement dirigé par Pescaire, abattait successivement les plus illustres têtes de 1 armée française : la Tré-
moille, Lescun, Louisd’Ars, étaient couchés parterre; Bonnivet, qui sut au moins mourir en brave, venait de partager leur sort. Le roi, couvert de son sang et de celui de l’ennemi, luttait encore en désespéré, lorsque son cheval fut renversé et qu’il lui fallut se rendre. Pompéran le couvrit de son corps pour le dérober à l’avide furie des Espagnols, et lui offrit de bailler sa foi au duc de Bourbon; François le repoussa avec une fière indignation, et remit son épée à Lannoy, qui la reçut à genoux. Le carnage cessa dès lors : les corps de huit mille Français couvraient le champ de bataille. Le monarque, qui, dans son royal orgueil, avait refusé de lever le siège de Pavie, pour ne pas reculer devant un cadet de sa maison, eut alors l’amère humiliation de se trouver devant lui vaincu et prisonnier. Dès le lendemain, il écrivit à sa mère pour l’informer de sa défaite. Les premières lignes de sa lettre sont celles-ci : « Madame, de toutes choses ne m’est demeuré que 1 honneur et la vie, qui est sauve. » Ces paroles disent la vérité simplement, et n’affectent pas le tour héroïque qu'une tradition infidèle leur a prêté.
La nouvelle du désastre de Pavie jeta d’abord le trouble et l épouvante par toute la France; mais cette émotion dura peu et fit aussitôt place à une énergique explosion du sentiment national. De tous côtés on courut aux armes pour se défendre. Ce qui manquait à cet élan universel, c’était une direction. Le Parlement de Paris voulut mettre à la tête de l’État, comme lieutenant général, le duc de Vendôme, devenu chef de la maison de Bourbon par la forfaiture du
connétable; mais ce prince, aussi honnèle que sensé, craignit, en acceptant ce titre, de diviser les forces du royaume, et il donna l’exemple de se rallier à la régente. Heureusement il y avait dans l’âme perverse de Louise de Savoie quelque chose de viril et de résolu qui aida la France à sortir de cette crise. Elle n’hésita pas à appeler autour d'elle tous ceux qui pouvaient lui prêter un utile concours, ses ennemis même, comme Lautrec, comme les membres du Parlement qui avaient voulu lui ôter le pouvoir; il fut décidé d'un commun accord qu'on ne céderait pas un pied de terre à l’empereur, et cette résolution fut soutenue par des mesures aussi promptement qu’habilement prises pour mettre toutes les frontières en état de défense. Au dehors, la régente entama et mena avec succès d’importantes négociations. C’est alors que furent faites au sultan des Ottomans, Soliman le Magnifique, les premières offres d’une alliance qui devait faire plus tard le scandale de la chrétienté. La clairvoyance de Louise de Savoie ne tarda pas à lui révéler les embarras qui empêchaient Charles-Quint Je profiter de son triomphe : avec l'Italie, qui s’agitait sous sa main victorieuse depuis qu’elle pressentait en lui un maître; avec l’Allemagne, troublée par la réforme et parcourue par les bandes fanatiques des anabaptistes, qui soulevaient les paysans et renouvelaient les horreurs de la Jacquerie; avec l'Angleterre, où Henri VIII commençait à s’inquiéter de la prépondérance autrichienne, et où Wolsey, deux fois joué, n’attendait plus la papauté de l’empereur, ce prince ne pouvait songer à envahir la France. L’adroite régente profita de ces favorables circonstances pour
nouer de secrètes intelligences avec le pape Clément VII et avec la république de Venise, faibles mais vigilantes sentinelles de l’indépendance italienne. Le vainqueur dePavie,Pescaire, l’ame un moment saisie d’une haute ambition, s’offrit alors à cette cause qu'il devait bientôt trahir. Des pourparlers étaient entamés en même temps avec Henri VIII, qui, moyennant deux millions d’écus d'or, se réconcilia avec la France et se porta garant de l’intégrité de son territoire contre les envahissements de l’empereur (1 9 août 1 525). Louise de Savoie obtint enfin de Charles-Quint lui-même une trêve pour traiter de la délivrance de François I".
Il en coûte d’avouer que François ne sut pas supporter avec une dignité constante les rigueurs de sa captivité. Il y eut chez lui des alternatives de grandeur et de petitesse qui témoignent de ce qu'il y avait d’inégal et d’incomplet dans son caractère. Renfermé au château de Pizzighettone, il était aux mains de Bourbon et de Pescaire un gage trop précieux pour qu’ils se hâtassent de s’en dessaisir, et pendant les quatre mois qu’il resta en leur pouvoir, Charles-Quint affecta, dans l’enivrement même de son triomphe, les dehors d une hypocrite modération. Mais sa conduite changea du moment où le captif, à l’instigation de Lannoy, eut commis la faute de demander à être transporté en Espagne pour y conférer en personne avec l’empereur. Plus de ménagements alors, plus d’équivoques décevantes dans le langage; Charles, qui voit la France armée contre lui de toutes pièces et déterminée à ne lui rien céder, ne songe qu’à arracher au roi, à force de mauvais traitements, ce qu’il
ne peut obtenir d’elle : politique aussi étroite que basse et odieuse I François est transféré de Valence (août) à Madrid, dans une tour obscure où l’espace et l’air lui sont mesurés, et où sa santé est bientôt en péril. Il ne faut rien moins que la crainte de voir la mort du prisonnier lui enlever les fruits de sa victoire pour que l’empereur permette à la sœur du roi, la tendre et dévouée Marguerite, de venir lui apporter quelques consolations (octobre). Elle repart sans avoir rien pu obtenir d’un vainqueur qui ne connaît que les calculs d’un opiniâtre et froid égoïsme. Un moment, ces calculs semblèrent mis à néant par une généreuse résolution du captif : François avait dressé et signé l’acte de son abdication, et allait l’envoyer en France; ce n'eût plus été qu’une personne privée qui fût restée aux mains de Charles-Quint, si F élan qui avait inspiré cette noble pensée à une âme royale se fût soutenu. Il ne se soutint pas; François Ier prit un autre parti, celui de répondre à la violence par la déloyauté. Il essaya de se persuader qu’un traité imposé par la force n’était point obligatoire pour sa conscience, et signa celui de Madrid après s’être ménagé, par une protestation secrète qu’il avait rédigée la veille, un faux-fuyant pour en éluder l’exécution (14 janvier 1526j. Les clauses principales de ce traité étaient la renonciation du roi de France à tous ses droits de suzeraineté sur la Flandre, l’Artois et la Franche-Comté, la cession à l empereur du duché de Bourgogne, et l’engagement de restituer tous leurs biens au connétable de Bourbon et à ses complices. François devait, en outre, épouser la sœur de Charles-
Quint, Éléonore d’Autriche, veuve du roi de Portugal. Au moment où il traversait la Bidassoa pour rentrer dans son royaume, ses deux fils furent remis, comme garants de sa foi, entre les mains des Espagnols (18 mars 1 526).