CHAPITRE IV
SUITE DU RÈGNE DE FRANÇOIS Ier, DEPUIS LE TRAITÉ DE MADRID JUSQU’A LA MORT DE CE PRINCE (1526-1547).
« Me voici roi derechef! » s’était écrié François 1" en s’élançant de sa barque sur la terre de France; et l’on peut dire, en effet, qu’il avait à commencer un nouveau règne. 11 n’était plus le brillant vainqueur de Marignan, qui avait ébloui l’Europe des premiers rayons de sa gloire et lui avait un moment fait redouter un maître; vaincu, sa défaite et sa captivité lui avaient donné un prestige tout différent et l’avaient comme investi d’une puissance d’opinion qu’il n’avait pas eue aux jours de ses triomphes. Non-seulement la sympathie des peuples avait été, partout et même en Espagne, excitée en sa faveur par la dureté de son vainqueur et le lâche abus qu’il avait fait de sa victoire; mais, sous l’impression générale de méfiance et de crainte que causaient l’écrasante prépondérance de la maison d’Autriche et l’ambition démesurée de son chef, tous les regards se tournaient vers le roi de France comme vers le protecteur naturel de l’indépendance européenne. L’Italie, quoique indignement trahie par Pescaire, qui avait préféré à l’espérance
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douteuse d’une couronne les profits assurés de la délation, n’en frémissait pas moins sous le joug espagnol et appelait de ses vœux François I" comme son libérateur. Henri VIII et son ministre, revenus à une politique plus désintéressée et plus sage, comprenaient la nécessité de sacrifier à l’intérêt européen les rancunes nationales de l’Angleterre et de se porter momentanément vers l’alliance française. Les Pays- Bas, pressurés impitoyablement par les exigences du fisc impérial, et déjà envahis par la réforme, invoquaient, avec le souvenir de leurs anciennes libertés, celui de la suzerainté capétienne. En Allemagne même, malgré la confusion qui y régnait, princes et peuples entrevoyaient le jour prochain où ils auraient besoin de s’abriter derrière la France contre l’ambition autrichienne. 11 y avait là un grand rôle à jouer pour François 1", et l’attitude qu’il allait prendre était l’objet d’une attente vive et universelle. Le sentiment était le même dans l’intérieur du royaume. La captivité du monarque avait changé la disposition des esprits à son égard, et l’on en concluait qu elle devait l'avoir changé lui-même. On se persuadait que la grande leçon du malheur aurait mûri ses pensées et attiédi le feu de ses passions ; on s’attendait à le revoir moins livré aux plaisirs et plus appliqué au gouvernement, moins entêté de son pouvoir et plus docile aux conseils de l’expérience, plus occupé de son peuple et moins de sa cour. Il avait à donner à sa fidèle noblesse d’autres satisfactions que celles de lui rendre le droit abusif « de juger à mort les vagabonds, aventuriers et pillards; » il avait à regagner le Parle-
moût, qui, dans sa mauvaise humeur, lui avait refusé toutes les têtes, sauf une, des complices du connétable, mais qui n’aspirait qu’à revenir à la royauté mieux conseillée; surtout il avait à ménager la bourse de ses peuples et à ne plus exiger d’eux de sacrifices que pour le bien réel du royaume. Ni au dedans, ni au dehors, ce qu’on attendait de François l*r ne se réalisa : la seconde moitié de son règne ne fit que continuer la première. Avec sa vive et prompte intelligence, il comprit bien vite ce que l Europe attendait de lui, et ce qu’il avait à faire pour la grandeur, pour la sûreté même de la France. 11 accepta l’antagonisme avec Charles-Quint comme une des charges de sa couronne; mais il ne sut mettre dans sa politique défensive ni l’esprit de suite, ni la fermeté que mit son rival dans sa politique envahissante. Nous allons le voir ne sachant ni pousser avec activité sa fortune, ni la gouverner avec prudence, se portant en avant avec témérité et puis reculant avec trop peu de souci de son honneur, compromettant ses alliés et puis les abandonnant, changeant trop souvent ses résolutions au gré des incertitudes de sa santé, des inégalités de son humeur et des défaillances de son caractère. Même spectacle à l intérieur : le roi, moins jeune, n’en sait pas mieux modérer ses passions, contenir son pouvoir, ménager son revenu, respecter l’opinion de ses peuples; ce qu'il y a d'élevé, de délicat, d’héroïque, si I on veut, dans sa nature, ne fait que se dégrader et se flétrir sous l’influence d’un libertinage effréné, et l ame et le corps auront perdu chez lui leur ressort avant cinquante ans.
François ne fut pas long à imaginer les moyens de se délier des engagements qu’il avait pris à Madrid. Ce fut à Bayonne même qu’il déclara aux envoyés de l’empereur ne pouvoir ratifier le traité sans avoir consulté les états du royaume et ceux du duché de Bourgogne. Les États généraux ne furent pas convoqués; ce fut une assemblée de notables, composée des princes du sang, des évêques et des seigneurs de la cour, qui se réunit à Cognac et qui signifia au sire de Lannoy que le serment du sacre, serment bien plus auguste et bien plus solennel que celui de Madrid, obligeait le roi à n’aliéner aucune des provinces de la monarchie. Vinrent ensuite les députés des états de Bourgogne, qui protestèrent de leur ferme résolution de n’être jamais séparés de la France, dussent-ils résister par les armes (mai 1526). Ainsi fortifié par l'assentiment national, François offrit à l’empereur deux millions d’écus d’or pour le rachat de la Bourgogne, s’engageant du reste à exécuter fidèlement les autres articles de Madrid. Mais ses offres furent rejetées avec un dédaigneux emportement; le manque de foi de François Ier irritait moins encore Charles- Quint que le rôle de dupe, et, si nous osions parler comme Machiavel, le rôle d’imbécile que lui, le politique par excellence, avait joué dans cette négociation ; il ne fut plus question que de combattre. Le roi s’y était préparé en ratifiant les conventions faites par sa mère avec Henri VIII ; il fit un pas plus décisif encore en adhérant publiquement à la Sainte Ligue , formée par le pape Clément VII, le sénat de Venise, la république de Florence et le duc de Milan, François
Sforza, pour l'affranchissement de leur patrie commune (8 juillet). Le roi d’Angleterre accéda deux mois après à ce traité. Il ne s’agissait plus, cette fois, de conquérir l'Italie, mais de protéger son indépendance : c’était entrer dans la véritable politique de la France. Mais il fallait le faire avec une prompte et ferme résolution; c’est ce que ne fit pas François I".
Il ne songeait qu’à se consoler au sein des plaisirs des longs ennuis de sa captivité. Au règne scandaleux de la comtesse de Châteaubriand avait succédé à la cour celui d’Anne de Pisseleu, plus tard duchesse d’Étampes, chez qui les grâces de l’esprit s’unissaient à la beauté. Auprès d'elle, à la chasse et, il faut le dire aussi, dans la satisfaction plus noble de son goût pour les arts, François oubliait les affaires et recommençait à en abandonner toute la conduite à sa mère et à Duprat. La question qui eût dû se trancher énergiquement par les armes, Louise de Savoie n’avait d’autre pensée que de la dénouer par l intrigue, et elle poursuivait des négociations secrètes avec l’empereur, alors qu’il eût fallu jeter en Italie toutes les forces du royaume. La direction des opérations militaires de la ligue avait été remise au pape et au duc d’Urbin, l’un uniquement occupé de remplir ses coffres de l’argent envoyé de France, l’autre général incapable et lâche qui ne savait que reculer devant l'ennemi. Quelques milliers d’Espagnols mal payés, sous le féroce Antonio de Leyva, suffisaient à tenir en échec toutes les troupes de la sainte ligue. Ce fut alors que le connétable de Bourbon, à qui le Milanais avait été octroyé en fief par l’empereur,
conçut la pensée audacieuse de se former une armée d’aventuriers, dévouée uniquement à sa personne et engagée par serment à le suivre partout, « fût-ce à tous les diables. » Avec ce belliqueux ramas d’Espagnols, d'Italiens, et surtout d'Allemands luthériens, avides du pillage des églises et des monastères, il ne prétendait à rien moins qu’à avoir à sa merci toute l’Italie et à se rendre indépendant du nouveau maître qu’il s’était donné. Au printemps de l’année 1527, cette armée de brigands sans foi ni loi, disciplinée sur le champ de bataille et partout ailleurs livrée sans contrainte au déchaînement de toutes ses fureurs, s’ébranla vers la Toscane, et de là vers Rome, but montré du doigt par leur chef à ces dignes successeurs -des Goths et des Vandales. Arrivés sous les murs de la capitale du monde chrétien (5 mai 1527), Bourbon leur donna le signal de l'assaut en y plantant la première échelle. Un coup d’arquebuse le renversa aussitôt mort dans le fossé : triste et honteuse fin d’une destinée qui eut pu être si grande! Les soldats n’en furent que plus acharnés et plus furieux à s’emparer de la proie qu’il leur avait livrée; Rome fut prise et abandonnée à toutes les horreurs du meurtre et du pillage, les églises subirent toutes les profanations d’une soldatesque impie, et pour comble d’indignité, le chef de la chrétienté, prisonnier au château Saint-Ange, devint le jouet de ces farouches vainqueurs.
I æ sac de Rome et la captivité du pipe produisirent une profonde impression d’horreur dans la catholicité. L empereur était manifestement étranger à
ce sinistre événement; mais il était en guerre avec Clément VII, le connétable de Bourbon était un de ses généraux, et le crime lui profitait ; c’était assez pour que mille voix ennemies le lui imputassent. Vainement affecta-t-il les dehors d’une vive douleur, ordonna-t-il des prières publiques pour le pontife prisonnier, et suspendit-il les réjouissances commandées pour la naissance de son fils : il obtint moins de créance que François Ier et Henri VIII, qui le dénoncèrent à l’indignation de l’Europe comme auteur de ce sacrilège attentat , et proclamèrent leur résolution de prendre les armes pour délivrer le chef de lÉglise. Lorsque le roi de France, à la face de la chrétienté émue, venait de pousser un pareil cri de guerre, il était impossible qu’il continuât à se laisser absorber dans ses galanteries et dans le soin de construire et d’embellir ses palais. Il s’éveilla de son trop long sommeil, rompit toutes les négociations entamées par sa mère avec l’empereur, et, déterminé à en appeler à la nation , sans toutefois mettre son pouvoir en tutelle par la convocation des États généraux, il alla tenir un solennel lit de justice au Parlement (16 décembre). Les princes du sang, les pairs du royaume, les grands officiers de la couronne, des cardinaux et des prélats, des députations de tous les parlements, le prévôt des marchands de Paris, plusieurs des échevins, et quelques autres personnes de moindre état, réunis en assemblée des notables et entourant le trône du monarque, entendirent un long discours dans lequel il soumettait à leur jugement la validité du traité de Madrid, et, soit pour soutenir la guerre, soit pour
payer la rançon de ses deux fils et le rachat de la Bourgogne, réclamait de ses sujets « secours, confort et aide. » L’assemblée, tout d'une voix, répondit le 30 décembre que le serment prêté par le roi à Madrid avait été forcé et par conséquent était nul , et elle accorda tous les subsides qui lui étaient demandés. Peudejours après, deux hérauts envoyés par les rois de France et d’Angleterre se rendirent à Burgos, pour y défier, au nom de leurs souverains, l’empereur au milieu de sa cour (22 janvier 1528). Charles-Quint répondit avec quelque mesure à l’envoyé de Henri VIII, mais chargea celui de François Ier du plus injurieux message pour son maître. II y eut alors entre les deux premiers princes de la chrétienté un échange de récriminations outrageantes et de provocations sans effet, qui ne fit honneur ni à l’un ni à l’autre.
Ce qui était plus sérieux que ce fracas de paroles et cette annonce d’un duel qui n'eut pas lieu, ç’avait été l'envoi en Italie de Lautrec avec une armée. Comme il arrivait toujours, les Français y débutèrent par des succès. On prit et l’on remit à Sforza Alexandrie d’abord, puis Pavie (octobre 1527), où le récent affront infligé à la France fut lavé dans des flots de sang. La chance était belle pour Lautrec de pousser ses avantages , et l’effroyable tyrannie du commandant espagnol, Antonio de Leyva, lui garantissait pour entrer àMilan l’assistance d’un mouvement populaire. Sforza et les Véniliens le pressaient de ne point laisser échapper une aussi sure occasion : il leur répondit que son armée était levée pour accomplir la délivrance du pape, et s’achemina vers l’Italie méridionale. Il ap-
prit en route que Clément VII, déjà en pourparlers secrets avec des agents de l’empereur, s’était évadé et réfugié à Orvieto; changeant alors sa marche, il entra dans le royaume de Naples (février 1528), où il fit de rapides conquêtes. Les fameuses bandes du connétable, passées sous le commandement de son lieutenant, le prince d’Orange, trop faibles en nombre pour tenir la campagne contre l’armée française, se rejetèrent dans les murs de la capitale pour la défendre. Lautrec bloqua le port en même temps que la ville, et il l’eût prise, si François Ier ne lui en eût ôté les moyens en poussant dans les rangs ennemis l’illustre amiral André Doria, qui lui avait donné jusqu’alors l'empire de la mer. Doria, patriote avant tout, renonça à servir le monarque qui prétendait opprimer Gênes, et apporta avec lui la victoire aux flottes de l'empereur. Naples, ravitaillée par mer, continua sa résistance, et vit bientôt Lautrec, avec tous les siens, succomber sous ses murs à une maladie contagieuse (15 août 1528). Le marquis de Saluces, qui lui succéda dans le commandement, n’avait plus que des débris, avec lesquels il alla s’enfermer dans la ville d’Aversa, pour y capituler et y mourir. Le comte de Saint-Pol , envoyé en Lombardie avec quelques troupes, qui se joignirent à celles de Sforza et des Vénitiens, tint tête plus longtemps à Antonio de Leyva, mais il finit par être battu et fait prisonnier au combat de l-andriano (15 juin 1529). L’armée (le Lautrec et de Saint-Pol était la quatrième que François 1" eût envoyée s’engloutir dans les plaines de l’Italie, la France cependant n’était point entamée, et ne
courait risque de l’être à aucune de ses frontières. Si elle était épuisée d'argent, l'empereur l’était bien davantage, et il avait en outre sur les bras les mille embarras de sa vaste domination. Les princes luthériens d’Allemagne venaient de s'unir dans une protestation solennelle contre l’édit de la diète de Spire, qui prétendait arrêter les progrès de la réforme ( 1 9 août 1 529), et sous le nouveau nom de protestants , ils s’apprêtaient à soutenir leur double désobéissance aux lois de l'Église et à celles de l’Empire. En même temps, Soliman le Magnifique, vainqueur à Mohacz de Louis Jagellon (152G), le dernier roi de la Hongrie indépendante. avait envahi cette contrée presque entière, et s’apprêtait à déployer ses tentes sous les murs de Vienne (1528). Si François I" eût eu plus de fermeté dans le caractère et plus de persévérance dans ses desseins, il eût pu continuer la guerre avec un meilleur succès, surtout il lui eût été facile d’obtenir pour lui et pour scs alliés une paix plus honorable. Mais il était fatigué de ses revers, et sa mobile imagination ne rêvait plus que le repos pour lui et pour la France, bien différent de son patient et tenace adversaire, dont l’ambition ne connaissait point le découragement, et qui ne consentait à la paix que comme à un moyen plus sur de s’agrandir. Un autre motif pressait le roi de négocier : ses deux fils, depuis trois ans qu’ils étaient en otage aux mains de l’empereur, subissaient toutes les rigueurs d une captivité aussi dure que celle qu’il avait subie lui-même. Leur santé s'altérait sous la funeste influence de l’isolement. Barbare calcul d’une politique sans entrailles, pour ame*
ner à merci le père de ces malheureux enfants ! François se détermina donc à traiter, et des conférences s’ouvrirent à Cambrai. Tout s’y consomma, dans le plusprofond mystère, entre Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche, négociatrices de la paix diterfcs Dapies, qui fut si pleine d’ignominie pour la France (5 août 1529). Charles-Quint, il est vrai, en vertu du traité de Cambrai, renonça à la cession du duché de Bourgogne, que les articles de Madrid lui avaient assurée; mais ce fut le seul de ses sacrifices, encore réserva-t-il ses droits sur cette province. Du reste, il fallut que François I'r lui payât, pour ravoir ses enfants , la somme énorme de deux millions d’écus d or; il fallut qu’il abdiquât tous ses droits de souveraineté sur les comtés de Flandre et d'Artois, sur Milan, sur Gènes et sur Naples; il fallut qu’il s’obligeât à annuler l’arrêt rendu contre le connétable de Bourbon, et à restituer tous les biens de ce prince à ses héritiers ; il fallut, et ce fut là pour lui le comble de la honte, qu’il s’engageât à sacrifier tous ses alliés à. l’ambition et à la vengeance impériales. Venise et Florence, plusieurs fois sollicitées d’abandonner l’alliance du roi pour celle de l'empereur, s’étaient fait un point d’honneur de rester fidèles à la France. I.e duc de Ferrare, dont le fils avait épousé Madame Renée, seconde fille de Louis XII , avait couru tous les hasards, par le même principe de fidélité; Sforza même s’était obstiné à garder jusqu'au bout sa foi. Il y avait enfin à Gênes et dans le royaume de Naples de nombreuses et puissantes familles qui avaient embrassé les intérêts de la France, et y avaient joué toute leur fortune. Une politique généreuse était
ici pour François I" le plus impérieux des devoirs ; il ne connut qu'une politique intéressée. 11 abandonna tous ses alliés, pour s’obtenir à lui-même des conditions plus favorables, et livra l’Italie entière aux mains de l’empereur. Même oubli des droits de sa sœur, Marguerite, mariée en secondes noces à Henri d'Albret, roi de Navarre : nulle compensation ne fut stipulée pour cette princesse, ni pour son époux. Même oubli du duc de Gueldre et des Lamarck, ces auxiliaires dévoués de la France, qui plus d’une fois avaient jeté si hardiment le gant à la puissance impériale: ces deux petits princes restèrent dépouillés ou menacés de l être. L’avenir prouva combien, dans ce calcul d’égoïsme, il y avait d’aveuglement et d’imprévoyance. Pour plus d’un siècle, la France passait en Europe au second rang, et la suprématie y appartenait à la maison d’Autriche. Le roi, veuf de Madame Claude depuis 1523, épousa la sœur de l’empereur, Eléonore , ainsi que l'avait réglé le traité de Madrid.
Quelques semaines .avant la paix des Dames, avait été signée celle de Barcelone, entre Iempereur et Clément VIL Charles-Quint quitta alors l’Espagne et alla débarquer à Gênes (12 août 1529), pour faire connaître aux princes et aux peuples de l’Italie ses volontés souveraines. L’état de ses affaires était trop critique en Allemagne pour qu’il usât avec sa dureté accoutumée des droits de la victoire : il accorda à Sforza, aux Vénitiens et au duc de Ferrare des conditions assez modérées ; il ne fut inflexible qu’envers Florence, à qui, d’accord avec le pape, il voulait à tout prix imposer pour maître un Médicis. Florence,
à cette heure suprême de sa liberté, sut lui faire au moins de dignes funérailles. Pendant dix mois (14 octobre 1 529 à 1 2 août 1 530), elle se défendit héroïquement contre les bandes du prince d’Orauge, auxquelles s’étaient jointes les troupes pontificales; le grand Michel-Ange s’était fait ingénieur au service de sa patrie en péril, et ses habiles dispositions aidèrent à la durée d’une lutte sans espoir. François Ier avait promis secrètement aux patriotes florentins des secours qu'il ne voulut ou ne put pas leur donner. Le témoignage posthume d une froide estime semble être tout ce que ces braves gens obtinrent de la France, leur ancienne et puissante alliée : « Ils firent si bien leur devoir, qu’ils en sont à recommander, » ditMartin du Bellay dans ses mémoires.
La paix de Cambrai ne pouvait être qu’une trêve dans la grande querelle de François I" et de Charles- Quint; mais celte trêve laissa à la France six ans pour respirer. Nous voyons durant ce temps François se livrer à quelques essais de bon gouvernement. Il avait beaucoup à réparer. Son retour de Madrid avait rendu à Louise de Savoie et à Duprat la plénitude du pouvoir royal, qui leur avait échappé pendant la captivité, et l’un et l’autre en avaient usé au gré de leurs mauvaises passions. Duprat, en 1527, avait fait tenir au roi un lit de justice, uniquement destiné à mettre sous les pieds du chancelier le Parlement, « comme gens pri\és, non ayant juridiction sur lui; » et en cette même année, la mère du roi avait profité d'une enquête ordonnée sur les comptes des gens de finance, pour accomplir sa vengeance
depuis cinq ans suspendue sur la tête de lintègre Semblançay. L’infortuné vieillard fut pendu au gibet de Montfaucon. Louise de Savoie survécut peu à la paix de Cambrai, son triste ouvrage; elle mourut en 1 531, laissant à son fils la somme énorme de quinze cent mille écus d’or. Duprat, créé cardinal et puis légat en France (1 530), commença à transporter dans une autre sphère sa malfaisante activité; il ambitionna la papauté, et lors de sa mort, en 1535, le roi hérita de lui quatre cent mille écus, entassés dans ses cofTres, selon son propre aveu, pour acheter le conclave. Ces deux morts firent assez connaître en quelles mains passaient les trésors dilapidés de la France. Le roi cependant, affranchi de la fatale influence de sa mère, se mit à entrer de plus près dans le maniement des affaires de l’État, et il en résulta quelque bien pour le royaume. On le voit, en 1531, pour réprimer les désordres impunis dont plusieurs provinces étaient le théâtre, y envoyer des membres du Parlement, chargés d’y tenir les grands jours. En 1 532, il rend une sage ordonnance qui supprime une foule de taxes arbitrairement établies par les seigneurs dans leurs domaines. En 1533, par une autre ordonnance, non moins bien entendue, il remédie à la confusion des monnaies admises à circuler dans le royaume. Comme Louis XI, il s’efforça un moment d’introduire dans toute la France l’unité des poids et mesures; mais la persévérance lui manqua pour mener à terme cette réforme salutaire. En même temps, le commerce et l’industrie sont encouragés par de bons règlements; c’est l’époque où la fabrica-
tiou des soieries prend à Lyon son premier essor; une banque fondée dans cette grande ville ne tarde pas à y aider le mouvement commercial. C’est aussi l'époque où de hardis armateurs de Dieppe et de Saint-Malo affrontent sur les mers les plus lointaines la jalousie des Espagnols et des Portugais, et s’élancent, comme eux, dans la voie des découvertes. En 1 533, le célèbre Dieppois Jean Ango , avec dix-sept bâtiments qu’il avait armés, va bloquer à Lisbonne l’embouchure du Tage et ravager la côte du Portugal, pour venger un de ses navires pris aux Indes, et c’est avec lui qu’est obligé de traiter l’ambassadeur envoyé à François Ier par le roi Jean II. L’année suivante (1534), Jacques Cartier, de Saint-Malo, reçoit commission du roi pour aller reconnaître l’île de Terre-Neuve, et dans ses aventureuses explorations, il découvre l’entrée du fleuve Saint-Laurent, le remonte jusqu’à l’emplacement où fut fondé Québec, et ouvre ainsi la route de ces vastes contrées de l’Amérique septentrionale auxquelles fut donné le nom de Nouvelle-France. 11 serait injuste de méconnaître l’influence de l’esprit actif et curieux de François I" dans toutes ces choses nouvelles qui s’accomplirent alors au dedans comme au dehors du royaume.
Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ces six années de repos furent employées par le roi à continuer sa protection éclairée et ses encouragements aux lettres et aux arts. Les malheurs de l’Italie, courbée sous la dure tyrannie de l’Espagne, envoyèrent à la France une foule de nobles émigrés, beaucoup de savants et d'artistes, qui y furent accueillis avec fa-
veur. La cour de François I" devint l’asile du poêle florentin Luigi Alamanni, et Benoît Tagliacarne de Sarzane reçut, avec l’évêché de Grasse, la charge de précepteur du fils du roi. Comme il avait fait venir de Milan Léonard de Vinci aux premiers jours de son règne, François appela alors des maîtres italiens pour construire et décorer sa nouvelle résidence de Fontainebleau. Chambord avait été la merveille de l’art national, le chef-d’œuvre de l’architecture française inspirée par le génie de la Renaissance; Fontainebleau fut li\ ré tout entier à une colonie d’artistes venus d’Italie, et ce fut là que se rencontrèrent le peintre florentin Rosso et le Bolonais Primaticcio, l’architecte Vignole et ce Benvenuto Cellini, à la fois orfèvre et sculpteur, dont la main habile a ciselé tant d’ouvrages de la perfection la plus exquise, dont l’imagination déréglée a écrit de si scandaleux et si curieux mémoires. A cette même époque, commençait à Paris, sous les auspices et par l’expresse volonté du roi, l’enseignement public du grec et de l’hébreu; celui de la jurisprudence recevait à Bourges une nouvelle impulsion du docte Milanais Alciati; des chaires de médecine, de philosophie et de mathématiques, firent partie quelques années plus tard (1 539) de la grande fondation du Collège royal, et celle de l’Imprimerie royale, qui ne tarda pas à s'y joindre (1540), fut un autre monument de l’amour vraiment paternel de François I*r pour les lettres et les sciences. Il est impossible que nous ne mentionnions pas ici, quoique l’influence du roi y ait été entièrement étrangère, l’entrée dans le monde littéraire d’un des plus
singuliers génies de ce temps. Ce fut en 1533 que parut le premier li\re de la fameuse histoire de Gargantua et Pantagruel par François Rabelais. 11 n’entre pas plus dans nos intentions que dans notre sujet de rechercher le sens véritable de ce livre, mélange si extraordinaire de bon sens et de folie, de saine philosophie et d’impiétés, ainsi que d’obscénités les plus révoltantes. Tout ce qu’il nous appartient d’en dire, c’est que Rabelais, dans son style, a doté la langue française d’une heureuse liberté de mouvement et d’une riche abondance de tours et d’expressions qui font de lui le précurseur de nos grands écrivains; c’est qu’il a été en même temps le précurseur de la plus triste de nos écoles philosophiques, s'il est vrai qu’à l’heure de sa mort, sur le seuil de l’éternité, sa dernière parole ait été « qu’il allait chercher un grand peut-être. »
Mais celte même période, durant laquelle l’intelligence humaine prit en France un si remarquable développement, y fut signalée aussi par la fatale introduction de l'hérésie. François 1", malgré la curiosité si active, si inquiète même de son esprit, malgré son penchant à discourir de toute chose dans le libre abandon de ses conversations, était sans goût pour les questions théologiques, et les innovations de la prétendue réforme ne l’avaient jamais séduit. S il lui était arrivé d étendre sa protection sur des lettrés et des savants qui avaient adhéré aux doctrines nou\ elles, c’est qu’il croyait de son devoir de défendre en eux le talent persécuté. A ce titre seulement, Lefèvre d’Ktaples, Louis deBerquinet d’autres avaient
été pour un temps mis à couvert par lui des rigueurs de Injustice ecclésiastique. Il en était autrement de sa sœur, l’ingénieuse et docte Marguerite; plus curieuse que lui des choses de la religion, elle ne dissimulait guère son inclination vers les erreurs de la réforme, et s était placée sous la direction de Guillaume Briconnet, évêque de Meaux, prélat qui avait inconsidérément ouvert son diocèse à la prédication luthérienne. Aussi longtemps qu’elle le put, Marguerite favorisa le prétendu enseignement « du pur évangile » à la cour de son frère, et, obligée plus tard de se retirer dans son petit royaume, elle fit de sa ville de Pau le rendez^ ous des beaux esprits qui avaient rejeté les anciennes croyances. Mais ni le laisser-aller insouciant du roi, ni les complaisances de sa sœur pour l’hérésie, ne pouvaient enchaîner le zèle du Parlement et de l’Université à défendre l’Église contre ses téméraires agresseurs, et bientôt des actes d’un fanatisme destructeur, en même temps qu’ils soulevèrent les colères du peuple de Paris, armèrent contre eux la justice royale elle-même. Cette justice, trop conforme à l’esprit du temps, fut impitoyable; les bûchers s'allumèrent, et on lit avec tristesse dans le Journal d'un Bourgeois de Paris l’énumération déplorable des victimes qui, de 1529 à 1534, expièrent par le feu les erreurs auxquelles elles setaient laissé séduire. L hérésie n’en fut ni moins hardie, ni moins prompte à se propager; elle continua même à se flatter d être avouée et protégée par le roi. Le réformateur de la Suisse, Ulrich Zwingle, lui avait adressé son traité de la vraie et de la fausse Religion; le fondateur du projii 'il
teslantisme français, Jean Calvin, lui dédia à son tour en 1 535 son fameux livre de X Institution de la religion chrétienne. Calvin, qui partage avec Luther le tristehonneur d’avoir brisé le lien de l'unité catholique, n’a rien de commun avec le grand révolutionnaire de l’Allemagne. Génie ferme, mais étroit et dur, il ressemble bien plutôt à ces logiciens de 1793, que nous avons vus pousser jusqu à f absurde et l’atroce la rigueur de leurs raisonnements. Le dogme luthérien de la prédestination laisse encore à la liberté humaine un peu d’air pour respirer; Calvin l’étouffe tout entière dans les étreintes de sa logique impitoyable. Qui a reçu en naissant la grâce, ne la peut perdre; qui ne l’a point reçue, ne la peut acquérir. L’enfant est sauvé ou damné « dans le ventre de sa mère. » Ce sont ses propres paroles. La grâce n’existant ainsi, selon lui, qu’à l’état infus, il s’ensuit que les sacrements ne la peuvent conférer, et les deux seuls dont il conserve le nom, le baptême et la cène, ne sont plus que des signes auxquels n’est attachée nulle vertu réelle. 11 va sans dire que rien de ce qu’a renversé Luther n’est respecté davantage par Calvin, et qu’au contraire le dogme catholique sort de ses mains plus profondément mutilé et défiguré que de celles de l’hérésiarque de Wittemberg. Ce qui le distingue surtout do celui-ci, c’est la constitution qu’il donne à ses églises, n’entendant pas qu’elles soient laissées comme celles d’Allemagne sous la main des princes, légataires universels de la puissance pontificale. Le gouvernement des anciens, le presbytérianisme, gouvernement issu de l’élection populaire, est dans le
calvinisme la forme essentielle sous laquelle la société spirituelle doit être administrée. Le consistoire, composé des pasteurset des anciens, est investi d’une autorité souverainequi s’étend jusque sur les princes, et peut aller jusqu’à l’excommunication. Ici, c’est l’Église qui, en dépit de son origine toute temporelle, tout humaine, a hérité du pouvoir du pape. Quelque contradiction qu’il y eût entre la rigueur de cet assujettissement disciplinaire et le principe d’affran-. chissemenl proclamé par la réforme, le nouvel hérésiarque n’en vit pas moins ses doctrines dès l’abord fructifier en France, et ses admirateurs ont très-justement signalé, comme le triomphe de son génie, d'avoir su donner au protestantisme français cette ferme organisation, cette étroite discipline qui empêchèrent les sectes d’y naître et de s’y multiplier, ainsi qu’elles l’avaient déjà fait en Allemagne, et devaient le faire bientôt en Angleterre. Comme on l a remarqué avec une égale justesse, le style de Calvin, style éminemment français, dans une langue encore imparfaite, contribua beaucoup à populariser ses erreurs. Ce fut aux portes de la France, à Genève, que L actif novateur alla s'établir; ce fut là qu’il dressa orgueilleusement sa chaire en opposition à celle de Saint-Pierre, au Vatican. Dans notre histoire, comme dans celle de presque toute l’Europe, la réforme avec ses influences religieuses et politiques, avec ses triomphes et ses défaites, va devenir le grand fait, le fait dominant auquel Be rattachent et se subordonnent tous les autres jusqu'à la fin du seizième siècle.
Elle avait déjà remporté un avantage signalé en
Allemagne. Vainqueur de la France et maître de l’Italie, la tête ceinte de la couronne lombarde et de la couronne impériale, reçues à Bologne, Charles- Quint s'était rendu, dans tout l’appareil de sa puissance, à Augsbourg, où il avait convoqué la diète de l’Empire (juin 1530). Ce fut là que les princes protestants furent admis à lui présenter leur confession de foi, rédigée par Mélanchton. La diète prononça la condamnation de cet acte, ordonna le maintien de l’ancien culte (novembre 1530); et peu après, les électeurs de l Empire, réunis a Cologne, décernèrent à l’archiduc Ferdinand, frère de Charles- Quint, le titre de roi des Romains (janvier 1531). Cette double victoire ne tarda pas à être payée chèrement par l'empereur : les princes luthériens, en dépit de Luther lui-même, se rassemblèrent à Smalkalde, y signèrent entre eux un traité d alliance défensive, et invoquèrent en faveur de la liberté germanique l’assistance des rois de France et d’Angleterre. Entre la ligue de Smalkalde, prête à courir aux armes, et Soliman, dont les préparatifs de guerre plus que jamais formidables épouvantaient l’Allemagne, Charles-Quint se sentait en péril, et force lui fut de transiger avec celui de ses deux ennemis qu’il redoutait le moins. Au mois de juillet 1532, il signa avec les princes protestants, à Nuremberg, un traité, confirmé quelques jours après par la diète de Ratisbonne, en vertu duquel la réforme devait rester libre de son action et maîtresse du terrain quelle avait conquis en Allemagne, jusqu’à ce que les points de doctrine en litige entre Rome et Wittemberg eussent
été décidés par un concile. Charles-Quint obtint à ce prix les secours de tout le corps germanique contre Soliman ; mais la trêve qu’il avait accordée au luthéranisme consacrait irrévocablement son existence au sein de l’Empire.
A ce funeste triomphe s’en joignit bientôt un autre qui eut plus d’éclat encore. 11 y avait six ans que Henri VIH, fatigué de son union avec la vertueuse Catherine d’Aragon, tante de l'empereur, pressait Clément VII de ses impérieuses sollicitations pour obtenir l’annulation canonique de son mariage. Le pape, placé entre le monarque anglais, dont il connaissait et redoutait les passions fougueuses, etCharles-Quint, qu’il craignait d’offenser en autorisant la répudiation de sa tante, épuisa toutes les adresses, tous les moyens dilatoires de la diplomatie romaine pour éviter de rendre la décision qui lui était demandée. L’impatience prit à Henri VIII, qui déjà n’écoutait plus que la violence de son humeur despotique, et, rassuré par l’alliance française contre le mécontentement de l'empereur, il trancha subitement le nœud de cette triste négociation en épousant Anna Boleyn (mai 1533). Il était impossible que Clément VII, quelque inquiet qu’il fût de ce qui allait suivre, ne prononçât, pas l’illégitimité de ce mariage. Henri répondit à la déclaration pontificale, aussi adoucie dans les termes qu’elle pouvait l’être, par un acte qui éclata en Europe comme le tonnerre; il se fit reconnaître, par la convocation du* clergé d’abord, puis par les lords et les Communes assemblés en parlement, comme chef suprême de l'Église d’Angleterre.
Ce n’était encore là que le schisme; tout en rompant avec Rome, l’usurpateur des droits de la tiare avait la prétention de rester catholique; il fut jaloux jusqu’à la fin de sa vie de conserver le titre de défenseur de la foi que, dans son duel théologique avec Luther, il avait reçu de Léon X, et durant les douze dernières années de son règne, si souillées de sang, l’échafaud ne se dressa guère moins pour les prévenus d’hérésie que pour les contempteurs de sa suprématie spirituelle. Mais ce catholicisme sans pape, auquel sa volonté tyrannique prétendait assujettir l’Église anglicane, était une chimère qui ne pouvait subsister après lui. et le premier pas fait par cette Église hors des voies de l’orthodoxie devait promptement l’égarer dans les extrêmes erreurs de la réforme. Cependant l’année même qui vit ce grand coup porté à l’unité catholique, vit aussi entrer dans le monde la Compagnie de Jésus, destinée à en être l’un des plus fermes remparts. Ce fut en 1534 que dans l'humble église de Montmartre, près de Paris, Ignace de Loyola, avec François Xavier, Lainez, Salmeron et Lefebvre, ses premiers compagnons, prononça les vœux qui devaient être ceux du célèbre institut dont il fut le fondateur. Ce que les moines de Saint-Dominique et de Saint-François avaient été au treizième siècle, en présence de l'hérésie albigeoise, la Compagnie de Jésus le fut au seizième, forte et vaillante milice, organisée et armée pour des jours de lutte, qui sut arrêter alors les envahissements déjà trop grands de la réforme, qui dans la suite ne manqua à l’Église en aucun de ses combats, et qui peut compter parmi ses
titres d’honneur le surnom guerrier qu’elle a reçu d’un monarque, capitaine aussi illustre qu’illustre incrédule, le surnom de « grenadiers du saintsiège. »
Clément VII ne survécut point à la douleur que lui avait causée le schisme de Henri VIII (septembre 1 534); sa mort fut un échec pour la politique de François I". Ce prince, quoique ses derniers revers eussent fort attiédi son ardeur belliqueuse, ne pouvait se résigner au coup de la fortune qui l’avait mis hors de l’Italie, et il attendait avec impatience que les événements lui rendissent la chance d’y rentrer. Il ne regrettait pas seulement le Milanais, ce fleuron si magnifique dont la perte amoindrissait sa couronne; un autre sentiment plus vif et plus profond peut-être possédait son âme : il avait pour l’Italie une passion d’artiste; il en aimait la langue, le génie, la vie molle et facile, le beau ciel et les beaux monuments; il n’aspirait qu'à en retrouver la jouissance. Ce fut pour se rouvrir les portes de cette contrée, l’objet de tous ses rêves, qu’il rechercha l’alliance pontificale, et il ne crut pouvoir mieux se l’assurer qu'en mariant le second de ses fils à la nièce de Clément VII. Il dut en coûter à son orgueil de mêler le sang des Valois au sang des anciens banquiers de Florence; mais il se laissa abuser à la fanfaronnade de l’ambassadeur du pape, Philippe Strozzi, qui lui montrait dans la couronne nuptiale de la fille des Médicis les trois riches joyaux de Milan, de Gênes et de Naples, et le 24 octobre 1533 Clément VII célébra à Marseille le mariage de sa nièce Catherine avec Henri , duc d’Orléans.
Moins d’une année après, il avait cessé de vivre, et les avantages que François I" s’était promis de cette union s’étaient évanouis en fumée. Alexandre Farnèse, qui, sous le nom de Paul 111, succéda à Clément Vil dans la chaire de saint Pierre, n’entendait lier le saint-siège ni aux intérêts de la France, ni à ceux de l’empereur. Réconcilier les deux monarques rivaux et tourner leurs forces réunies contre l islamisme et contre l’hérésie, fut le constant et inutile effort des premières années de son pontificat. Il ne tint pas à lui que le concile, qui siégea plus tard à Trente, ne se rassemblât dès lors pour juger la querelle qui déchirait la chrétienté, et opérer au sein de l’Église les réformes nécessaires. Mais ni Charles t Quint ni François I" ne mirent d’empressement à le seconder : tous deux se préparaient alors à reprendre les armes. François Sforza, duc titulaire de Milan, sous l’oppression des Espagnols, venait de mourir (24 octobre 1535), et tout aussitôt le roi de France, ressaisissant ses droits abandonnés, s’était, mis à réclamer de l’empereur l’investiture du Milanais pour son second fils, le duc d’Orléans. C’était le moment même où Charles-Quint rentrait à Naples, couvert de gloire et enivré d’orgueil, après la prise de Tunis et le sanglant échec infligé au fameux pirate Chaïr-Eddin Barberousse. Moins que jamais il était disposé à rouvrir l’Italie aux Français; toutefois il ne se hâta point de signifier au roi son refus, et essaya de le leurrer par de trompeuses négociations.
Mais François I" était prêt, et ni les ressources militaires, ni les alliances ne lui manquaient pour la
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lutte qu’il allait soutenir. Ce fut pour le seizième siècle un grand et légitime objet de scandale, que le roi très-chrétien combinant ses opérations avec celles du sultan des Ottomans et de Chair-Eddin, et la catholicité ne dut guère moins s’émouvoir en voyant le monarque qui brûlait les hérétiques à Paris et dans ses provinces emprunter des milliers de lansquenets à l’Allemagne luthérienne. Charles-Quint ne négligea point l’avantage que lui donnait par là son adversaire, et dans un consistoire tenu par le pape à Rome, en présence des cardinaux, des ambassadeurs étrangers et d’un grand nombre de prélats et d’autres notables personnages, il fit un appel solennel à l’opinion européenne. Il lut une harangue dans laquelle, s’emportant avec une violence hautaine contre le roi de France, il déclarait lui offrir ou l’investiture du Milanais à des conditions déjà repoussées par François 1", ou un combat singulier, ou la guerre (8 avril 1536). Rome s’émut de ce superbe langage, et Charles-Quiut s’efforça lui-même de le tempérer le lendemain; mais le gant était jeté, et déjà les Français étaient au delà des Alpes.
La Lombardie ne fut point cette fois le théâtre des hostilités. Depuis plusieurs années le roi avait à se plaindre du duc de Savoie, auxiliaire clandestin de la révolte du connétable, ne cachant point ses sympathies pour l’empereur, et traitant même avec lui de l echange de la Bresse et de la Savoie contre des provinces italiennes. Charles-Quint eût, *par cet échange, enlacé toute la frontière oricnUde de la France, du pied des Alpes jusqu’aux Vosges. François, par un
coup de main hardi, résolut de prévenir ce péril; prétendant, du chef de sa mère, à l’héritage d’une partie des domaines de la maison de Savoie, il envoya le président Poyet porter à Turin ses réclamations, et, sur le refus du duc Charles 111 d’y obtempérer, il mit en mouvement son armée vers les Alpes. C’était le début de ces sept légions d’infanterie nationale, chacune de six mille hommes, organisées sur le modèle des anciennes légions romaines et destinées à faire tête aux régiments espagnols. Elles firent merveille au passage de la Doire, sous le feu ennemi, et le 1 5 avril le Piémont fut conquis : la Savoie avait été occupée, sans coup férir, dès le mois de février. Nice resta seule au duc dépouillé. L’empereur cependant qui, depuis la prise de Tunis, croyait à son génie pour la guerre aussi bien qu'à sa fortune, prit lui-même le commandement de ses troupes et se porta vers le Piémont, première étape de sa marche sur Paris, s’il eût fallu en croire ses orgueilleuses bravades. On comprend difficilement qu’un esprit aussi positif, une tête aussi froide et aussi calculatrice que celle de Charles-Quint, ait été à ce point accessible à l’enivrement de la prospérité. 11 semblerait qu’il y eût parfois dans son cerveau quelque chose de l’exaltation maladive de sa mère Jeanne la Folle. Les forces rassemblées par son adversaire étaient l’objet de son superbe mépris : « Si je n’avais mieux que cela, dit-il, à la place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde au cou. » Et il avait si bien communiqué à son armée cette présomptueuse confiance, que ses capitaines, s’estimant déjà
maîtres de la France, se partageaient « les offices, villes, gouvernements et autres biens des sujets et serviteurs du roi. » La défection du marquis de Saluces livra à l’empereur quelques-unes des places du Piémont; le plus grand nombre fermèrent leurs portes, munies de bonnes garnisons et prêtes à se bien défendre. On les laissa en arrière : « Ce n’étaient pas Turin et le Piémont, c’élaient Paris et la couronne de France, répétait le monarque infatué, qui devaient être pour lui le prix et le loyer de la victoire. » Aussi le récent souvenir de la désastreuse campagne de Bourbon et de Pescaire ne l’arrêta-t-il pas, et il entra avec cinquante mille hommes en Provence (25 juillet 1536).
C’était combler les vœux de François 1"; il avait, avec son favori Montmorency, combiné tous ses plans pour faire échouer cette agression. A la première nouvelle de l’approche des impériaux, les campagnes furent abandonnées; tout ce qu’on ne put mettre à l’abri dans les places fortifiées ou dans les châteaux fut saccagé et livré aux flammes; toutes les villes qui étaient sans remparts pour se défendre furent démantelées et délaissées de leurs habitants. La Provence devint une vaste solitude, n’offrant que destruction et ruine à l’armée qui Fallait envahir. 11 n’avait fallu rien moins que l’inflexible dureté de Montmorency pour accomplir dans toute son étendue cette œuvre d’un patriotisme barbare. Le roi, cependant, de son camp d Avignon, surveillait tous les mouvements des ennemis à travers cette contrée désolée, et, soit avec des bandes de paysans embusqués sur leur passage,
soit avec des partis de ca™lerie envoyés pour les harceler, il leur faisait une guerre meurtrière. Mais ce qui ruinait surtout l’armée impériale, c’était l’impossibilité de subsister dans ce désert fait de la main des hommes, c’étaient les maladies causées par l’été brûlant de la Pj-ovence. Après s'être assuré qu’il ne pouvait enlever par surprise ni Marseille , dont il convoitait le port, ni Arles, dont il prétendait mettre l’ancienne couronne sur sa tête, Charles-Quint donna à ses troupes l’ordre de la retraite, laissant derrière lui l’air empesté par des milliers de cadavres qui gisaient dans les campagnes (23 septembre). Sa puissante armée était réduite de moitié : sévère leçon pour son orgueil !
François I" ne le poursuivit pas. Dans 6on camp même d’Axignon, il avait été frappé par l’accablante nouvelle de la mort subite du dauphin, son fils, jeune prince de la plus brillante espérance (10 août). Égaré parla douleur, il \oulutvoir un crime dans un accident qui ne s’expliquait que trop naturellement, et il l’imputa à l’empereur. Injuste soupçon, que Charles- Quint repoussa avec indignation, et dont le roi ne tarda pas à rougir lui-même! Une autre nouvelle lâcheuse lui fut apportée vers le même temps : la ville de Guise, à la frontière de Picardie, avait été surprise par les impériaux, et ils assiégeaient Péronne. dont la prise leur eût ouvert la route de Paris. François s’alarma outre mesure, à ce qu’il semble, de cette attaque dirigée contre le nord du royaume, et, quoique informé bientôt que Péronne avait été vaillamment défendue par le maréchal de Fieu ranges et secourue à
temps par les ducs de Guise et de Vendôme, il n'en reprit pas riToins le chemin de sa capitale. Son projet était de porter au printemps suivant la guerre dans les Pays-Bas, et il imagina de préluder aux opérations de cette guerre par une solennité féodale qui n’était plus de ce temps, et qui n’eut rien de bien digne ni de bien sérieux. Le 15 janvier 1537, il se rendit au Parlement, accompagné du roi d'Éeosse, Jacques V, de Henri d’Albret, roi de Navarre, du duc d’Orléans, devenu dauphin, et des autres princes du sang, pour y tenir son lit de justice. Les pairs du royaume, les grands officiers de la couronne, et un nombre considérable de notables appartenant aux trois ordres, avaient été mandés à cette cérémonie pour lui donner le plus imposant caractère. Le premier avocat du roi, Jacques Cappel , requit alors la confiscation des comtés de Flandre, d’Artois, de Charolais et autres terres que Charles d’Autriche tenait en fief de la couronne de France. La requête ouïe, un héraut fut envoyé aux frontières, « pour sommer ledit Charles d’expédier tels et tels qui lui plairoient, à l’effet de se purger des rébellions et félonies à lui imputées. » Et personne, dans le délai fixé, n’ayant comparu en son nom, l’arrêt de confiscation’ fut prononcé. Ce n’était là qu’une vaine représentation de théâtre; un arrêt du Parlement ne pouvait restituer au roi les droits d une suzeraineté à laquelle il avait expressément renoncé par le traité de Cambrai ; pour n’être point ridicule, cet arrêt aurait eu besoin d’être validé par les armes; il ne le fut point.
La campagne de 1537 eut moins d'éclat que la pré-
cédente. François, avec cette mobilité d’esprit dont les années ne le guérissaient pas, s’en va ati printemps guerroyer en Artois et s’empare d'Hesdin, de Saint- Venant et de Saint-Pol, qu’il fait fortifier par un ingénieur italien; puis, au bout de quelques semaines, il licencie son armée et va reprendre à Paris sa vie de plaisirs. Rappelé bientôt en Artois par les progrès des impériaux, il sauve de leurs mains Térouenne, et là, apprenant que le marquis del Guasto a pris le dessus sur ses lieutenants en Piémont, il y court pour rétablir ses affaires. Sa présence et la vigueur avec laquelle Montmorency, à la tète des fantassins basques, força le Pas-de-Suze, rendirent la supériorité à ses armes; et si une juste honte ne l’eût empêché de tenir la promesse qu’il avait faite d’unir ses attaques à celles de Soliman et de Barberousse, il eût pu porter alors un coup redoutable à la domination impérialeen Italie. Il aima mieux prêter l’oreille aux sages instances du pape, qui, dans son unique et constante pensée d’étouffer l’hérésie et de réformer l’Église, voulait avant tout réconcilier les deux grandes couronnes catholiques. Malgré son âge avancé, Paul III se rendit à Nice au printemps de l’année 1538, et là, sous ses auspices, s’ouvrirent des conférences dans lesquelles il ne négligea rien pour amener une paix solide et durable entre les deux ri \ aux. Quoiqu’ils fussent établis, l’empereur dans le petit port de Villefranche, à bord de sa galère, le roi de France à Villeneuve, à deux milles seulement de distance, les deux souverains refusèrent obstinément de se voir, et il fallut que le vieux pontife allât de l’un à l’autre, por-
leur de leurs propositions réciproques. U reconnut bientôt l’impossibilité de les mettre d’accord. Charles offrait le Milanais, sans vouloir réellement s’en dessaisir; François n'entendait rendre les Etats du duc de Savoie qu’une fois son fils établi en maître à Milan; tout ce que Paul 111 put obtenir d eux fut la conclusion d’une trêve de dix ans qui leur laissait à chacun ce qu’ils possédaient (18 juin 1538).
La France, avec le Piémont et les passages des Alpes, avec Hesdin en Artois, se relevait de l'abaissement où l’avait mise le traité de Cambrai. Elle apprit tout à coup avec surprise que les deux monarques qui, un mois auparavant, à Nice, sous les yeux du pape, s’étaient refusés à toute entrevue l’un avec 1 autre, venaient de se donner rendez-vous sur le territoire français, à Aigues-Mortes. L’étonnement s’accrut lorsqu’on sut qu’ils avaient passé trois jours ensemble dans de longs et intimes entretiens, et s’étaient prodigué mutuellement les témoignages les plus empressés de conlianceet d’ami tié(l 4 à 1 6 juillet). On ignorait l’ascendant que venait de prendre dans les conseils du roi Anne de Montmorency, promu depuis quelques mois à la dignité de connétable (février 1538).
Deux partis jusque-là s’étaient disputé la prépondérance à la cour de François I r. D’un côté était la duchesse d Etampes, surnommée la plus belle des savantes et la plus savante des belles, et avec elle la reine de Navarre, le sire de Brion et les frères du Bellay, esprits éclairés, mais ayant tous le malheur d’incliner plus ou moins vers les nouveautés religieuses.
De l’autre côté se trouvaient la reine Eléonore, sœur de l’empereur, et le jeune dauphin, qui, à dix-huit ans, venait de commencer le scandale de sa longue liaison avec la trop célèbre Diane de Poitiers. Leurs influences réunies eussent été de peu de poids sur l’esprit du roi, si le nouveau connétable ne leur eût apporté son concours. Anne de Montmorency avait une intelligence médiocre, mais il était doué d’une volonté ferme et opiniâtre. C’était par là qu’il était parvenu àdominer François I" et à l’attirer vers une politique toute nouvelle. Sa foi était trop entière et son caractère trop absolu, pour admettre aucun compromis avec l’hérésie,soit au dedans, soit au dehors; il ne voyait qu’inconséquence et scandale pour le roi chrétien dans les alliances protestantes, et son unique pensée était de le pousser dans celle de l’empereur. C'était lui qui, unissant ses efforts à ceux de la reine et des cardinaux de Lorraine et de Tournon, avait déterminé le roi à l’entrevue d’Aigues-Mortes. Non content d’avoir obtenu que François s engageât à défendre les Etats deCharles-Quinl pendant que celui-ci ferait la guerre aux Turcs, il n’aspirait à rien moins qu’à faire détrôner Henri VIII par les forces réunies du roi et de l'empereur, projet chimérique que déclina Charles- Quint, ayant déjà sur les bras d’assez grandes affaires.
Ce n’était pas impunément que ce prince avait surchargé sa tête de tant de couronnes; partout où il régnait il y avait inquiétude pour sa domination mal assise. Les protestants d’Allemagne méconnaissaient de plus en plus son autorité, et il ne les contenait que par la crainte des troupes françaises, prêtes à
s'unir aux siennes. Dans le Milanais, en Sicile, à la Goulette en Afrique, ses soldats s’abandonnaient à tous les excès de la licence militaire, jusqu’à entrer en révolte ouverte. Les cortès de Castiile, retrouvant leur vieil esprit d’indépendance, venaient à cette heure même de lui refuser des subsides, et sa sœur, la reine de Hongrie, n’en pouvait obtenir davantage des États de Flandre. Gand, sa ville natale, dont il avait violé les franchises, ne craignit point de renouveler contre lui une de ces insurrections formidables qui avaient tant de fois menacé la puissance de ses aïeux, les ducs île Bourgogne. Si François 1" eût écouté les propositions des Gantois qui voulaient se donner à lui, ses actes eussent soutenu alors les paroles prononcées au lit de justice du mois de janvier 1537, il eût été promptement maître de la Flandre (1539); mais il tint à honneur de rester fidèle à ses nouveaux engagements, fit plus qu’il ne devait peut-être en révélant à l'empereur les omertures que Gand lui avait faites, et sous l’inspiration de Montmorency, alla jusqu’à offrir à son ancien ennemi le passage à travers la France, pour marcher contre ses sujets révoltés. Charles connaissait François Pr; il accepta cette offre. Son voyage, de la frontière des Pyrénées à celle des Pays- Bas, fut une pompe continuelle; les deux fils du roi, qui lui avaient été offerts comme otages et qu'il avait refusés, l’escortaient, et F accueil qu’on lui fil, dans les villes comme dans les châteaux, fut aussi empressé que magnifique. François alla à sa rencontre en Touraine, le conduisit à Paris et mit tous ses soins à ce que rien ne troublât chez son hôte la confiance qu’il ni 12
s’honorait do lui avoir inspirée. Il ne ninnquait pas de conseillers autour de lui pour le presser de prendre sa revanche de la violence qu’il avait subie à Madrid ; c’était l'avis de la duchesse d’Étampcs, de plusieurs de ses capitaines et de son fou, qui avait la liberté de tout lui dire; mais la loyauté du roi gentilhomme fut inébranlable, et après plus de deux mois de séjour en France (‘20 novembre 1539 à 27 janvier 1 5'i0), l’empereur en repartit comme il y était entré, toujours entouré de respects et d honneurs. Dans sa première joie de se retrouver sur sa terre des Pays- Bas, il promit aux ambassadeurs de François I" qu’aussitôt la révolte de Gand châtiée, « il contenterait le roi. m Le délai ne pouvait être long. Garni n’opposa aucune résistance et fut puni avec une rigueur incroyable. Ce fut le dernier coup porté à sa liberté (février 1540). Le moment était venu pour Charles-Quint de s’expliquer; il le fit en refusant tout d’abord le duché de Milan, promis l’année précédente au second fils du roi, le jeune duc d’Orléans, avec la main de l’archiduchesse Marie, fille du roi des Romains. A aucun prix, l’empereur ne voulait rouvrir lltalie aux Français : comme dédommagement, il offrait au roi pour le duc d’Orléans, non plus sa nièce, mais l’aînée de ses filles, avec les Pays-Bas. la Franche-Comté et le Charolais pour dot. L ancienne maison de Bourgogne eût de la sorte été reconstituée. François I" ne l’entendait pas ainsi; surtout il se refusait à admettre que, les deux jeunes époux ne laissant point d’enfants, les provinces données par l’empereur à sa fille retournassent à la maison d’Au-
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triche, tandis que la maison de France resterait à jamais dépossédée de ses droits sur le duché de Milan. On ne rompit pas, encore moins annonça-t-on de part ni d’autre l’intention de reprendre les armes; mais quelques semaines s’étaient écoulées à peine depuis que les deux monarques avaient échangé les témoignages d'une amitié de frères, et déjà leurs récriminations étaient devenues aussi amères, leurs inimitiés aussi violentes que jamais. François signifia clairement qu'il ne tenait plus aucun compte des propositions impériales, en mariant au duc de Gueldre sa nièce, Jeanne d'Albret, qui, sur la demande de Charles-Quint, eût dû épouser l’infant don Philippe, et l’empereur, de son côté, en donnant à ce jeune prince linvestiture du duché de Milan, annonça avec le même éclat sa résolution irrévocable de mettre à néant les prétentions du roi de France sur cette province.
Avec le système de l’alliance impériale devait tomber le crédit de celui qui en avait été le principal auteur. Au commencement de l’année 1 541 , le connétable disgracié alla s’enfermer dans sa magnifique demeure de Chantilly, pour n’en sortir qu’à la mort du roi. Il avait pendant près de quatre ans gouverné la France; les finances et la justice, comme la direction de la guerre et des négociations, avaient été entre scs mains; et il est juste de convenir que le royaume s’en était mieux trouvé que du régime désordonné de Louise de Savoie et de Duprat. Le désintéressement était une vertu rare alors parmi ceux qui maniaient les affaires de l’État, et Anne de Montmorency, autant
et plus que d'autres, chercha dans le pouvoir un moyen d’accroître ses immenses richesses; mais il n’en remit pas moins quelque ordre dans les finances par la vigilance et la dureté même de son administration. Poyet était une de ses créatures, et il eût été digne du poste élevé de chancelier de France, qui lui fut conféré, si les lumières de l’esprit suffisaient à faire un grand magistrat. C’est à lui en effet qu’appartient le principal honneur de la célèbre ordonnance de Yillers-Cotterels, qui fut rendue en 1 539, et qui introduisit de si notables améliorations dans l’ordre administratif et judiciaire. Mais on rougit en pensant que l’homme qui avait inscrit son nom sur ce grand monument fût condamné et dégradé, six ans après, pour crime de concussion. Un arrêt semblable avait frappé un des compagnons et des amis de l’enfance du roi, l'amiral Chabot, sire de Brion, égal en faveur et en orgueil au connétable de Montmorency ; mais Brion, victime de la haine implacable de son rival et delà cupide servilité de Poyet, emporta la pitié publique dans sa disgrâce. Réhabilité et remis même en possession de ses charges et de ses honneurs, il n’en succomba pas moins au chagrin que lui avait causé le renversement de sa fortune. Son office d’amiral de France fut donné au sire d’Annebaut, protégé de la duchesse d’Ktampes. Ixj cardinal de Tournon restait seul dans les conseils du roi à soutenir les intérêts catholiques.
François 1er, cependant, s’il n’avait pas éclaté après les négociations de Bruxelles, n’en préparait pas moins sa vengeance, et, malgré sa santé défaillante, il
poussait ses armements avec vigueur. Jamais, depuis le commencement de son règne, les apprêts de la guerre n’avaient été aussi formidables. Il avait sous les armes plus de cent mille hommes, gendarmerie française, infanterie nationale des légionnaires, Suisses, lansquenets levés sur les bords du Rhin, et jusqu'en Danemark. Les tailles avaient été portées à un taux exorbitant; l'impôt des cinquante mille hommes, mis à la charge des villes, était spécialement destiné à la solde de la nouvelle infanterie. Avec ces puissantes ressources, François n’attendait que l’occasion de se déclarer, lorsque le marquis del Guasto, gouverneur impérial du Milanais, la lui fournit par une criminelle violation du droit des gens. Guasto fit assassiner, afin de se saisir de leurs dépêches, deux agents français qui traversaient la Lombardie pour se rendre à Constantinople (juillet 1541). Charles-Quint refusa les satisfactions qui lui furent demandées pour cet outrage : il préparait alors son expédition contre Alger, siège principal de la puissance de Chaïr-Eddin, et se flattait d’en revenir comme il était revenu de Tunis, avec le prestige éclatant d’une grande victoire. Sa flotte était nombreuse et commandée par l'illustre André Doria; son armée, composée des meilleurs soldats de tous ses royaumes, avait pour chef le duc d’Albe, déjà renommé capitaine; il n’avait contre lui que la saison dans laquelle, malgré les plus sages avis, il s’obstinait à accomplir cette entreprise. Il y eut là une nouvelle leçon pour son orgueil : à peine fut-il en vue d’Alger, que commencèrent à souffler les vents d’automne, si redoutables sur cette côte inhospitalière, et
après un débarquement sans résultat, il eut la douleur de voir sa flotte dispersée par la tempête (octobre 1 541 ). La Hongrie venait d’être, au même temps, envahie de nouveau par les Turcs, et Soliman, vainqueur de Ferdinand, le frère de l’empereur, avait planté l’étendard du croissant sur les murs de Bude.
L’occasion de commencer la guerre était favorable pour François Ier; il avait renouvelé ses traités avec Soliman, par l’entremise du capitaine Paulin, destiné à être plus connu sous le nom de baron de la Garde ; il s’était assuré l’amitié des deux couronnes luthériennes du Nord ; il avait enfin , au bord du Rhin, dans le duc de Gueldre et de Clèves un allié utile et dévoué. Avec son gigantesque armement, on s’attendait qu’il allait, comme de coutume, faire de l’Italie le théâtre principal des hostilités. Guillaume du Bellay, sire de Langey, gouverneur du Piémont, homme de guerre aussi expérimenté que diplomate consommé, l’appelait à grands cris dans le Milanais, et lui promettait sur les Espagnols, partout détestés, de faciles et sûres conquêtes. Les patriotes exilés de Florence et de Naples, Strozzi à leur tête, lui offraient douze mille Italiens pour combiner leurs attaques avec les siennes et écraser le marquis del Guasto entre deux armées supérieures en nombre. Peut-être François se souvint-il trop de ses anciens revers en Italie, alors que les circonstances lui étaient le plus propices pour les réparer; quoi qu’il en soit, il résolut de rester en Piémont sur la défensive, et de porter le plus grand effort de ses armes contre le Luxembourg au Nord et au Midi contre le Roussillon. Sur ces deux points, il eût voulu
rendre à la France les frontières de l'ancienne Gaule (juillet 1542). Malheureusement ce plan ne fut pas aussi bien exécuté qu’il était bien conçu. Les généraux manquaient à François 1", et ce fut à ses deux fils, aussi inexpérimentés l’un que l’autre à la guerre, qu’il confia ces importantes opérations. Le plus jeune, Charles, duc d'Orléans, fut envoyé dans le Luxembourg. On lui avait donné pour conseiller Claude de Lorraine, le premier des ducs de Guise, vaillant soldat qui lui procura de prompts et faciles avantages. Rien dans la province attaquée n’était préparé contre une invasion; toutes les places, hormis Thionville, tombèrent en quelques semaines au pouvoir des Français, et les Pays-Bas, presque sans défense, étaient ouverts à leurs coups. Mais l’ennui prit au jeune général d’une guerre où il ne rencontrait point d’ennemis, et par un caprice d’enfant, il licencia la meilleure partie de son armée, pour courir à celle du dauphin, son frère, sous les murs de Perpignan, où l’on s’attendait à une grande bataille. Le prudent duc d'Albe, qui commandait les troupes espagnoles, se refusa à en courir les risques; il entoura la place assiégée de défenses inexpugnables, laissant aux chaleurs de l’été et aux pluies de l’automne le soin de la délivrer. L’événement justifia ses calculs ; le 4 octobre, les Français, menacés de voir leur eamp englouti sous les eaux débordées du Ter, furent contraints de lever le siège de Perpignan. A aucune des deux frontières l’effort prodigieux fait pour cette campagne n’avait obtenu de résultat; on n’avait rien gagné en Roussillon, et le Luxembourg avait été aussi promptement perdu qu’il avait été conquis.
En quittant le Languedoc, d’où il avait suivi les opérations malheureuses du siège de Perpignan, François 1er, avant de retourner à Paris, fut obligé de se rendre à la Rochelle, où un violent soulèvement venait d’éclater. L’augmentation de l’impôt de la gabelle avait excité une vive fermentation sur toute la côte où s’étendent les marais salants, et à cette cause générale de mécontentement étaient venues se joindre pour le peuple de la Rochelle les vexations du gouverneur Chabot, sire de Jarnac. Les bourgeois prirent les armes, et chassèrent les troupes royales de leurs murs. François ne voulut se fier qu’à lui-même du soin de venger son autorité méconnue, et il marcha sur la ville rebelle avec un corps de lansquenets. Tout trembla, tout se soumit à son approche, et le 1er janvier 1543, le roi, dans un menaçant appareil, prit siège sur une estrade en bois, du haut de laquelle il devait signifier leur arrêt à ses sujets révoltés. Ce n’étaient de toutes parts que cris et sanglots pour détourner la colère royale dont on attendait les redoutables éclats. Quel fut l’étonnement des Roehellois, lorsqu’ils virent le roi , ému jusqu’aux larmes, prendre lui-même la parole pour leur dire : « Je ne veux per- « dre vos personnes, ni prendre vos biens, comme » l’empereur a fait aux Gantois, et dont il a mainte- « nant les mains sanglantes. J’aime mieux le coeur
« de mes sujets que leurs vies et leurs richesses
« 11 ne me souviendra jour de ma vie de votre of-
« fense et vous pardonne sans excepter aucunes
« choses. Je veux que les clés de votre ville et vos « armes vous soient rendues, et que vous soyez totale-
« ment réintégrés en votre liberté et vos privilèges. » Ces magnanimes paroles firent succéder aux angoisses de la crainte les transports de la reconnaissance et de l’amour. Le roi ajouta, s’il se pouvait, encore à l'enthousiasme des Rochellois par les adieux qu’il leur laissa : « Je pense avoir gagné vos cœurs, leur dit- « il, et vous assure, foi de gentilhomme, que vous « avez le mien. » L’histoire offre peu d’exemples d’un pardon royal aussi noblement aocordé.
Le plus remarquable incident de la campagne de 1 543 fut le spectacle donné par François I" de l’étendard aux fleurs de lis flottant sur la Méditerranée à côté du croissant des Ottomans et du pavillon barbaresque. Marseille vit la flotte de Chaïr-Eddin mouillée sur sa rade, et des esclaves chrétiens, que le pirate avait enlevés en Calabre, mis en vente, comme sur le marché de Stamboul. Nice fut peu après assaillie et emportée par l’eflort réuni des Français et des Turcs (10 août). Charles-Quint ne manqua point de dénonner ce scandale à l’Europe, et il ne permit point au roi de France de s’en justifier devant la diète de l’Empire à Ratisbonne. Mais lui-même n’avait guère moins scandalisé le pape et la chrétienté en s’alliant contre la France au schismatique Henri VIII. Henri VIII était plein de mauvais vouloir contre François 1", depuis qu’au moment de sa rupture avec Rome il en avait été abandonné. Il n’avait pas ignoré les projets formés contre lui par Montmorency, aux jours de sa faveur, et tout récemment il avait vu l’influence française rompre la trame qu’il avait habilement ourdie pour marier son fils à la petite Marie Stuart, et unir ainsi
la couronne d’Éeosse à celle d’Angleterre. 11 fut facile à l’empereur de tourner à son profit ces dispositions du monarque anglais, et un traité d’alliance fut signé entre eux le 1 1 février 1543. Charles-Quint, par le traité, ne se réservait de la conquête de la France que son duché do Bourgogne et la Picardie; il abandonnait à Henri Ylll le reste du royaume. I.es événements ne répondirent pas d’abord à ce que promettait cette formidable alliance. L’empereur, secondé des Anglais, ne parvint pas à reprendre la petite place de Lamlrecies que François Ier lui avait enlevée; son unique triomphe fut sur le duc de Clèves, qui, mal secouru par le roi, fut contraint d'abjurer à genoux devant son orgueilleux vainqueur le luthéranisme et l alliance française.
Les coups qui se portèrent dans la campagne suivante (1544) eurent plus d éclat et de retentissement. Les dépenses en furent lourdes à porter pourlaFrance; la taille avait été élevée au taux prodigieux de quatre millions; la gabelle avait reçu une extension qui la faisait peser sur toutes les têtes ; les décimes du clergé étaient levées sans l’assentiment du pape, comme une taxe permanente ; de nouvelles charges de judicature lurent alors créées et mises en vente pour ajouter à ces ressources devenues insuffisantes. 11 fallait faire face à l’ennemi en Piémont, à la frontière de Picardie, à celle de Champagne; il fallait combattre à la fois l’armée anglaise, les Espagnols, les Belges, les Italiens de Charles-Quint, et avec eux le corps germanique (pii, à la diète de Spire, venait de s’engager dans la querelle de l’empereur contre la France. Le roi avait
toute l'Europe, le Turc excepté, sur les bras. Un des hommes qui le servaient le mieux, l’habile sire de Langey, son lieutenant en Piémont, lui fut enlevé par lamort dans ces périlleuses circonstances. François 1" eut l'heureuse pensée de lui donner pour successeur un jeune prince du sang, François de Bourbon, comte d’Enghien, qui annonçait de grands talents pour la guerre. L’armée, mise sous ses ordres, fut renforcée; mais les fonds manquaient pour la solder, et le dénùmentdes troupes était tel, qu’une victoire pouvait seule empêcher qu’elles se débandassent. C’était une cruelle situation pour le jeune capitaine, à qui des ordres absolus interdisaient de hasarder une bataille. Il se décida à demander au roi la permission de la livrer. Son messager fut le célèbre Biaise de Montluc, alors simple capitaine d une compagnie d ordonnance. Il faut lire dans les mémoires de Montluc le récit piquant qu’il a laissé de la délibération à laquelle il fut admis ; il faut 1 entendre réclamer pour la fougue de son éloquence gasconne l’honneur d’avoir triomphé de l’indécision du roi et de son conseil. François avait mille raisons d’hésiter : quel risque pour le royaume que celui d’une bataille perdue en un moment aussi critique! Sur l’avis de l’amiral d’Annebaut, il se recueillit pour demander à Dieu conseil, et puis s’écria : « Qu ils combattent ! qu’ils combattent! » Au seul mot de bataille, plus de cent gentilshommes quittèrent précipitamment la cour pour passer les Alpes et se joindre à 1 armée du ointe d’Enghien. Cette fois le succès récompensa l audaee de cette vaillante jeunesse et du prince qui la commandait, et la glorieuse jour-
née de Cérisoles consola la France des défaites qu’elle avait essuyées depuis Marignan (15 avril 1544). Plus de douze mille Espagnols furent tués ou pris, et le * marquis del Guasto, qui, dans sa superbe confiance, avait promis aux dames de Milan de leur amener le comte d’Enghien enchaîné, s’enfuit h bride abattue du champ de bataille. Une telle victoire rendait facile et prompte la recouvrance du Milanais; elle eût même entraîné l’infaillible soulèvement de toute l’Italie contre l’empereur, si le roi eût permis au jeune vainqueur de pousser jusqu’au bout les avantages. On ne saurait lui reprocher de s’y être refusé en présence des dangers que courait alors le nord du royaume.
Charles-Quint et Henri VIII avaient en effet combiné leur plan d'invasion et entamé les frontières de la Picardie et de la Champagne. Tandis que les Anglais, sous leur roi et sous le duc de Norfolk , assiégeaient Boulogne et Montreuil, l’empereur franchit la Meuse, à la tête de cinquante mille combattants, et se porta sur la petite ville de Saint-Dizier, qu’il comptait enlever par un coup de main. Elle ne l’arrêta pas moins de quarante jours (17 août), et donna au roi le temps de rassembler des forces égales à celles des impériaux. Charles néanmoins, à qui la trahison livrait le secret des mouvements de l’armée française, surprit Château-Thierry par une marche rapide, et poussant ses avant-postes jusqu’à Meaux, jeta l’alarme dans Paris. François 1", malade à Fontainebleau , vint aussitôt dissiper cette alarme par sa présence; quarante mille bourgeois défilèrent devant lui avec leurs piques et leurs mousquets, prêts
à courir à la défense de leurs remparts, et bientôt l’armée royale tout entière, aux ordres du dauphin, arriva à marches forcées pour couvrir avec eux la capitale. Ce fut à l'empereur de reculer à son tour, et comme il n’était plus qu’à quinze lieues de sa frontière des Pays-Bas, on s’étonna de voir la guerre se tourner soudainement en négociations, et la paix signée au bout de trois jours dans la petite ville de Crépy, en Laonnais (18 septembre 1544). Ce qui fut plus surprenant que la paix elle-même, ce furent les conditions auxquelles elle se fit. Charles-Quint sembla ne vouloir prendre aucun avantage de sa situation présente; plus accommodant à Crépy qu'il ne l'avait été quatre ans auparavant à Bruxelles , il offrit pour le duc d’Orléans ou sa fille avec les Pays-Bas et la Franche-Comté, ou sa nièce avec le duché de Milan. Il n exigeait de François I" que de renouveler sa double renonciation à la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois et à ses droits sur Naples , lui laissant du reste la Savoie et le Piémont, jusqu’à ce que le duc d’Orléans eût été mis en possession soit de Milan, soit de Bruxelles. Les récits contemporains assignent divers motifs à cette condescendance extraordinaire de l’empereur. Il s’entendait mal, disent-ils, avec Henri VIII, et avait hâte d’être délivré des embarras de son alliance. Ils ajoutent qu’instruit de l’inimitié profonde qui existait entre le duc d’Orléans et le dauphin, son frère, il se tenait pour assuré que le jeuneprince , en entrant dans sa famille, tomberait sous sa dépendance, et lui serait un utile instrument contre la France. Mais le motif qui paraît avant tout l’avoir
déterminé, fut la conviction qu’il avait acquise de ne pouvoir, sans 1 aide de François I*r, abattre ses plus redoutables ennemis, les Turcs et les Luthériens. Les engagements pris par le roi à cet égard sont le fond même du traité. Les circonstances tardèrent peu du reste à le rendre inexécutable. Moins d’une année après qu'il avait été signé, la mort enleva le duc d’Orléans (septembre 1545).
Ce n’était pas sans motif que Charles-Quint s’inquiétait des progrès du luthéranisme en Allemagne. Les opinions nouvelles s’y répandaient avec la rapidité d’un torrent, et n’étaient pas moins menaçantes pour l’autorité de l’empereur que pour celle du pape. Paul III avait ordonné depuis deux ans la réunion à Trente d’un concile œcuménique; mais la guerre allumée entre les deux grandes puissances catholiques avait laissé sans exécution la bulle pontificale. Aussitôt la paix signée à Crépy, Charles entra vivement dans les vues du pape et détermina François I" à envoyer les prélats de son royaume à Trente avec ceux de l’Espagne et de l’Italie. Mais ce zèle du roi ne se soutint guère : les intérêts de la foi ne lui étaient pas assez chers pour lui faire oublier ceux de la politique, et il ne pouvait s’affliger de voir le pouvoir impérial affaibli par le nouvel élément de dissolution que la réforme avait introduit dans l’unité du corps germanique. 11 ne se montra donc nullement pressé d’aider l’empereur à sortir de ses embarras : ceux que l’hérésie lui donnait à lui-même étaient assez grands, et les mesures violentes auxquelles il se laissa entraîner pour la combattre marquent tristement les der-
nières années de son règne. La justice liarlmre de cette époque ne frappa point seulement des têtes isolées à Paris, à Meaux, à Sens et dans quelques autres villes où le calvinisme avait fait des adeptes: le moment était arrivé où l’on allait voir le glaive de l'extermination se promener sur des populations tout entières.
Nous avons parlé des VaudoiB et de leurs opinions mêlées à celles de l’hérésie albigeoise, en racontant la croisade qui, au commencement du treizième siècle, eut pour théâtre le midi de la France. Leurs doctrines proscrites n’avaient pas à cette époque entièrement disparu , et dans les hautes vallées de la Provence, quelques-unes de leurs tribus avaient conservé, pendant trois siècles, à F abri de leurs montagnes, la tradition intacte des erreurs de leurs pères. Au premier bruit des prédications de Calvin, il y eut en ces contrées attraction mutuelle et puissante entre les anciens et les nouveaux sectaires, les uns empressés de trouver des frères, les autres de trouver des aïeux. Moyennant le sacrifice de leur foi au libre arbitre, les Yaudois furent reçus dans la communion calviniste, et, pour leur malheur, ils attirèrent bientôt par leur imprudent fanatisme F attention du parlement d’Aix. Dès l’année 1 540, un terrible arrêt de condamnation fut porté contre eux, et ils en eussent subi toute la rigueur, si le sire de Langey et le docte et vertueux Sadolet, évêque de Carpentras, ne les eussent couverts auprès du roi de leur protection. Celte tolérance ne fit que les enhardir; ils se refusèrent obstinément à tous les efforts tentés pour les ramener par la prédication à l’unité catholique, et ils purent se
croire victorieux dans leur résistance, lorsqu’en 1 544 , sur les instances de la ligue de Smalkalde et des cantons protestants de la Suisse, un acte de la volonté royale les eut relevés de tous les effets de la condamnation portée contre eux. Leur illusion ne fut pas de longue durée. L’année suivante, l’ordre fut donné d'exécuter l’arrêt depuis cinq ans suspendu sur leurs têtes. 11 paraît constant, et les historiens du protestantisme sont les premiers à le reconnaître, que le roi malade signa cet ordre sans l’avoir lu . 11 n’en est pas moins demeuré, aux yeux de l’histoire, responsable pour sa part des sinistres événements qui suivirent. Legrand coupable fut le baron d’Oppède, premier président du parlement de Provence, qui se fit dénonciateur, juge et bourreau dans cette horrible affaire, et qui convertit une exécution de justice en une vaste scène de carnage. Ce fut lui qui, assisté de la Garde (le capitaine Paulin), mena les troupes royales à la destruction des trois petites villes de Mérindol, de laCosteetde Cabrières, à l’incendie de vingt-deux villages et au massacre de trois mille hommes et femmes sans défense. Triste prologue du drame sanglant de nos guerres de religion (1545) !
Les hostilités cependant continuaientavec Henri VIH, et le roi faisait les derniers efforts pour reprendre Boulogne, que la lâche capitulation du sire de Vervins avait livrée l’année précédente aux Anglais. En même temps, il mettait en mer une flotte composée à la fois des gros vaisseaux ronds du Ponant et des galères provençales, et l’envoyait, sous les ordres de l’amiral d’Annebaut, piller l’île de Whigt, et inquiéter
Henri VIII dans Porstmouth (juillet-août 1545). Mais ni sur terre, ni sur mer, rien ne se fit de décisif, et le jour vint où les deux monarques, fatigués des longueurs d’une lutte sans résultat, posèrent les armes d un commun accord. La paix fut signée entre eux le 7 juin 1 546. Henri VIII, vieilli avant l âge et assiégé des soucis d’une tyrannie ombrageuse et sanguinaire, voulait épargner à son fils l’héritage périlleux d’une guerre avec la France, en même temps que se tenir en garde contre les coups préparés alors par 1 empereur et le pape au protestantisme. C’était le moment, en effet, où Charles-Quint mettait les confédérés de Smalkalde au ban de l'Empire (15 juillet), et marchait contre eux avec ses armées réunies aux troupes pontificales. François, de son colé, quoique languissant et affaibli, songeait à ne pas se laisser surprendre par les événements que pouvait amener cette phase nouvelle de la politique impériale. Charles-Quint, lors de la récente mort du duc d’Orléans, l’avait mécontenté en refusant de lui reconnaître aucun droit sur le Milanais, et l avait ainsi délié des engagements de Crépy contre le luthéranisme. Chose étrange! ce fut Paul III qui, par un brusque changement dans ses résolutions, contribua le plus puissamment alors à exciter François I" contre Charles-Quint. Le vieux pontife venait d'ordonner à ses troupes de quitter l’Allemagne ; il avait transporté à Bologne le concile, qui se trouvait àTrenle placé de trop près sous la main del’empereur; il appelait enfin les Français au delà des Alpes, pour y renverser, de concert avec lui, la domination espagnole. C était plus qu’il n’en fallait pour rendre au III 13
roi l’espoir d’une revanche contre son trop puissant adversaire. 11 se remit à négocier en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Danemark, en Angleterre même, pour y former une ligue protectrice de l'indépendance européenne; en même temps il commença à faire des levées de troupes au dedans et au dehors du royaume.
Mais déjà l’avenir n’appartenait plusà François l*r; il touchait au terme de son règne. Depuis deux ans tout s’attristait autour de lui; le retour de plus en plus fréquent des supplices ordonnés contre les hérétiques ne permettait plus à sa cour ses joies accoutumées : à sa douleur d avoir perdu deux de ses trois fils, se joignait pour lui le regret amer de laisser sa couronne à celui d’entre eux qu’il savait le moins digne de la porter. Il voyait même ce prince, aussi impatient de régner qu'il en était incapable, presser de ses vœux la mort de son père. Un autre sujet de douleur, aussi cruel qu’inattendu, était tombé sur sa maison ; le jeune vainqueur de Cérisoles, qu’il aimait comme un fils et à qui il en donnait le nom, périt par un fatal accident (février 1547), et I on soupçonna dans cet accident un crime que la justice ne pouvait atteindre. 11 n’y eut pas jusqu’à la mort de Henri VIII, qui frappa le roi comme un avertissement et un présage de la sienne (janvier 1547). « De ce trépas, dit Martin du Bellay, le roi porta grand ennui.... et eut doute qu’il fut pour aller bientôt après. Même ceux qui étoient près de sa personne trouvèrent que depuis ce temps il devint bien plus pensif qu’auparavant. » Consumé par la fièvre, et s affaiblissant chaque jour, il allait demander la santé à chacune de
ces royales demeures qu’il avait embellies avec tant de goût et de magnificence, et il ne la retrouvait nulle part. Il s’alita au château de Rambouillet chez le sire d’Angennes, un de ses minisires, et ce fut pour ne plus se relever. Le secrétaire d’État l’Aubespine rapporte dans ses Mémoires qu’entre autres sages avis donnés par le monarque à son ûls, il l’exhorta à écarter du pouvoir les Guises, dont il avait deviné la funeste ambition. « Ils tendront, lui dit-il, de vous mettre vous et vos enfants en pourpoint et votre peuple en chemise. » Nous verrons ce conseil bien vite oublié de celui qui l’avait reçu. Un autre contemporain, Ferronius, représente François I" mourant << avec tant de piété et de constance, que, comme le souffle lui échappait, il répéta à plusieurs reprises le nom de Dieu, et lorsqu’il n’eut plus de voix, il fit encore de ses doigts le signe de la croix sur son lit. » Ce fut le RI mars 1547 qu’il expira, à l’âge de cinquante-trois ans, après en avoir régné trente-deux. Les peuples ne le pleurèrentpoint, comme ils avaient pleuré Louis XII; mais ils eurent le sentiment du vide profond que sa mort laissait en France et en Europe. Avec ses vices, avec ce que nous appelions plus haut les défaillances de son caractère, avec les fautes nombreuses de sa politique, François I" ne mérite pas d’être appelé un grand roi ; mais son règue n’en est pas moins un des plus importants, un des plus illustres de notre histoire, et si quelque chose contribue à le grandir, c’est le spectacle que donna après lui la royauté, jusqu’au jour où parut Henri IV.
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