CHAPITRE V
Hfcr.VE T)F. HENRI tl ( 1 547-1 Mît).
Le règne de Henri II, dans son aspect général, peut être regardé comme une continuation affaiblie de celui de François 1". C’est la même politique, qui seulement porte l’empreinte d’une volonté plus molle et d’une intelligence plus bornée. S’il se fait quelque chose de grand, la gloire n’en appartient point au monarque, qui ne voit, qui ne décide, qui n’exécute rien par lui-même ; elle est tout entière à l’ambitieuse famille des Guises, qui, occupée uniquement de sa propre grandeur, travaille par occasion à celle de la France. Du reste, la lutte engagée par François I" se poursuit contre la maison d’Autriche, d’autant plus acharnée que, dans l’esprit étroit de Henri II, la rivalité politique s’est changée en une haine personnelle contre 1 empereur. Comme son père, il s’allie au dehors avec la réforme, en même temps qu’il sévit contre elle au dedans du royaume ; comme lui aussi, quoique avec un goût bien moins éclairé, il se fait le protecteur des lettres et des arts, et associe leur prestige aux pompes et aux scandales même de sa cour; comme lui enfin, et bien plus que lui, il donne à ses
sujets le spectacle honteux de la maîtresse du roi devenue la maîtresse du royaume. Le chiffre de Diane de Poitiers, qui, marié à celui de Henri II, s’étale effrontément sur les frises élégantes du Louvre et du château de Fontainebleau, témoigne assez haut de la domination fastueuse exercée par celte femme pendant les douze années que dura le règne de son amant, ou plutôt de son esclave couronné. Belle encore longtemps après qu’elle avait cessé d'être jeune, affectant les superbes allures d’une reine, et ayant fait reconnaître par l'épouse elle- même du roi son illégitime souveraineté, elle parvint à oublier ce quelle était et à le faire oublier aux autres à force d’orgueil et de puissance.
C’était le 31 mars qu’était mort François I", et dès le 2 avril fut publiée l’ordonnance qui destituait tous ses conseillers de leurs offices, et les remplaçait par les créatures de Diane de Poitiers. Au premier rang, étaient les Guises, le connétable de Montmorency, et l’un des compagnons de l’enfance du roi, le maréchal de Saint-André. Tous à genoux devant Madame, créée bientôt duchesse de Valentinois, ils obtinrent par elle un ascendant sans limites sur le faible esprit de Henri II, et rien ne fut refusé à leur avidité et à leur ambition que ce qu’elle se réserva pour ellemême. Le connétable, qui n’avait d’austère que les apparences, prit, avec ses cinq fils et ses trois neveux, les Châtillons, une large part à cette curée; mais son rôle devint promptement secondaire à côté de celui des Guises, race d’illustres aventuriers, à la fois en possession de la faveur royale et de la faveur popu-
laire. François Fr les avait devinés, mais trop tard ; trop tard il avait compris ce que les Valois avaient à craindre de ces cadet6 de Lorraine, qui se faisaient à volonté Français ou étrangers, et qui, n’ayant rien, se sentaientassez forts d’eux-mêmes pour pouvoir prétendre à tout. Les deux chefs de cette ambitieuse maison, Claude, duc de Guise, et le cardinal Jean, son frère, allaient bientôt disparaître (1550) pour faire place au duc François et au célèbre cardinal Charles de Lorraine, avec qui la fortune des Guises grandit tellement, que le trône ne fut pas trop haut pour leurs espérances. A cette aurore de leur destinée, les princes lorrains éclipsaient déjà les Bourbons, branche cadette que la royauté se plaisait à tenir dans 1 ombre, et qui venait de perdre sou plus illustre rejeton dans la personne du vainqueur de Cérisoles. L’aîné, Antoine, duc de Vendôme, qui allait ceindre bientôt la petite couronne de Navarre, ne devait pas trouver dans cet accroissement de sa puissance territoriale la force que lui refusait son caractère; le comte de Soissons, qui avait succédé au titre de comte d Enghien, n’avait que les qualités d’un soldat, et le prince de Condé, le chef futur du parti huguenot, sortait à peine de l’enfance.
La disgrâce qui était tombée sur tous les conseillers de François Ier ne pouvait manquer d’atteindre celle qui avait été pendant vingt ans sa favorite. Diane avait à se venger des mépris de la duchesse d'Étampes ; elle le fit en ennemie impitoyable. Nonseulement la maîtresse du feu roi fut chassée de la cour, ruinée et publiquement déshonorée ; on lapour-
suivit jusque dans ceux qui lui avaient été attachés par les liens du sang ou de l’amitié, et ce fut à ce titre que son beau-frère, Guy Chabot, sire de Jarnac, encourut toutes les colères de Henri II. Henri, n’étant encore que dauphin, avait flétri l'honneur de Jarnac par une odieuse imputation : un gentilhomme poitevin, duelliste renommé, le sire de la Châtaigneraie, se rencontra pour prendre à son compte la calomnie royale, et lui donner une si éclatante publicité qu’il obligea Jarnac à lui en demander raison. François I", aux derniers jours de son règne, leur avait refusé le champ clos : Henri II s’empressa de le leur accorder; il comptait sur l’épée toujours victorieuse de son favori, pour donner une dernière satisfaction à sa haine et à celle de la duchesse de Valentinois contre la duchesse d’Étampes. Rien de plus commun alors, rien de moins digne de l’attention de l’histoire qu un duel entre gentilshommes ; ce qui a donné de 1 éclat à celui-ci, ce qui en a fait un événement historique, ce fut la solennité extraordinaire dont il plut au roi de l’entourer. Comment ne pas s’étonner de voir reparaître la procédure barbare du jugement de Dieu dans un temps où six parlements, investis de la plénitude du pouvoir judiciaire, rendaient des arrêts souverains et obéis de tout le royaume, dans un temps où le droit était enseigné par des maîtres comme Dumoulin et Cujas, où la justice avait pour organes des magistrats comme Olivier et Michel de l’Hôpital? Ordre fut donné de rechercher dans la poussière des archives féodales tout le cérémonial du gage de bataille., et la lice fut ouverte aux deux combattants, à
Saint-Germain-en-Laye, en présence du roi, de sa cour et de la noblesse du royaume, qu’il a\ait conviée tout entière à ce spectacle. La passion qu’il y mettait était telle, qu'il avait tenu à ce que cette fête précédât celles même de son sacre. On sait comment son attente fut déçue par le coup de Jarnac, qui abattit le plus fort aux pieds du plus faible, et excita des transports de joie parmi la foule des spectateurs, dont les vœux étaient contraires à ceux du roi et de son orgueilleuse maîtresse (10 juillet 1547).
Pendant que le nouveau règne s’inaugurait par cette sanglante représentation de théâtre, Charles- Quint venait d’obtenir un avantage signalé en Allemagne. 11 avait rencontré sur le champ de bataille de Mühlberg les confédérés de Smalkalde, et les avait vaincus (23 avril 1547). L’électeur de Saxe, Jean Frédéric, et le landgrave Philippe de Hesse, les deux patrons du luthéranisme, étaient tombés prisonniers entre ses mains, et il les traînait à sa suite comme l’ornement de son triomphe. Le grand corps germanique, sauf les deux villes libres de Magdebourg et de Brême, était tout entier à ses pieds. Ce fut le moment choisi par les conseillers de Henri H pour lui suggérer une politique hautaine et agressive contre l’empereur. Charles-Quint fut sommé de venir à Reims le 27 juillet, jour du sacre du roi, pour y faire, comme comte de Flandre, sa charge de pair de France. Il n’y avait de sérieux dans cette bravade que la prétention qu’elle impliquait de maintenir, contre les stipulations de Crépy, le droit de suzeraineté de la couronne de France sur les Pays-Bas. Charles-Quint
n’y répondit que par une autre bravade, annonçant que, s’il venait, ce serait à la tête de cinquante mille hommes. Les Guises firent prendre en même temps au roi une attitude non moins fière et non moins provoquante à l’égard de l’Angleterre. I. Écosse avait été comprise dans le dernier traité qui avait réconcilié François 1" avec Henri VIII : ils obtinrent que le roi refusât de ratifier ce traité, et qu’il envoyât des secours à leur sœur, la régente Marie de Lorraine, pour rentrer en campagne contre le duc de Somerset, lord protecteur pendant la minorité d’Édouard VI. Les Écossais furent vaincus par Somerset à Musselburgb ; mais, quelques mois après, la politique des Guises remporta une victoire, qui répara avec éclat cette défaite. Une escadre française, doublant la pointe septentrionale de la Grande-Bretagne, alla chercher à Dumbarton leur nièce, la jeune Marie Stuart, et l amena en France pour y être fiancée à l’héritier de la couronne. C’était le premier pas fait parles princes lorrains pour rapprocher leur maison de la maison royale (1 548). Elle s’en rapprocha bientôt d'un degré de plus par le mariage de François de Lorraine, celui qui fut depuis le grand Guise, avec Anne de Ferrare, petite-fille de Louis XII. Il n’y eut pas jusqu’aux souffrances publiques qui , par une nouvelle faveur de la fortune, fournirent à cette famille ambitieuse l’occasion d'accroître sa popularité. Un vaste soulèvement avait éclaté dans le sud-ouest du royaume contre les vexations intolérables des percepteurs de la gabelle. Tandis que le connétable de Montmorency, envoyé à Bordeaux pour y rétablir l’autorité
du roi, un instant méconnue, n’avait su qu’exercer d’effroyables rigueurs contre un peuple tremblant et désarmé, François de Lorraine, chargé de pacifier la Saintonge et l’Angoumois, y déploya une habile modération, qui lui valut le nom de « prince débonnaire. »
C'est alors que la mort du duc Claude, son père, le rendit chef de sa maison, et que son impulsion se fit sentir plus puissante qu’elle ne l avait encore été dans la politique de Henri II. La paix fut conclue avec l’Angleterre, mais à des conditions également avantageuses à la France et à l’Écosse. Les forteresses occupées par les troupes anglaises furent restituées à la régenté Marie de Lorraine, et Boulogne, rachetée, au prix de quatre cent mille écus, reçut Henri H dans ses murs, comme elle l’eût reçu après une victoire. Au dedans du royaume, 1 influence du duc de Guise et du cardinal, son frère, n’est pas moins souveraine; ils font ûter les sceaux au chancelier Olivier, et la charge de premier président du parlement à Lizet, qui a refusé de leur reconnaître le titre de princes, réduisant ainsi au silence, pour tout le temps du règne de Henri II, l’opposition delà magistrature. L’ascendant qu’ils exercent sur Henri II, joint à celui de la duchesse de Yalentinois, n’est pas étranger non plus à la sanglante répression de l’hérésie, qui eut alors pour théâtre la rue Saint- Antoine, et dont le roi eut la triste fantaisie de se donner le spectacle.
Charles-Quint , pendant ce temps, marchait à grands pas vers son projet de monarchie universelle. <*t jamais il n’avait semblé plus près de toucher à ce
but suprême de sou ambition, li s’était rendu à Augsbourg, après sa victoire de Miihlberg, et s'arrogeant au sein de la diète une dictature à la fois politique et religieuse, il avait imposé à l'Allemagne, sous le nom d Intérim, un formulaire de foi provisoire, auquel catholiques et luthériens étaient tenus de se rallier, jusqu'à ce qu’un concile légitime eût prononcé sur le grand débat qui partageait l'Église. Le corps germanique avait tout entier courbé la tête devant cet acte d’une si absolue domination : Magdebourg seul, dernier refuge de la confession luthérienne, continuait à se faire assiéger plutôt que d’accepter le formulaire impérial. Au même temps , le vieux pape Paul III, qui avait pris si ardemment en main la cause do l’indépendance italienne, venait de finir ses jours, et le cardinal del Monte, intronisé après lui sous le nom de Jules 111, promettait à l’empereur le concours de la papauté pour river les fers de l’Italie. Avec cette contrée asservie, comme l était l’Espagne, et comme l'Allemagne paraissait l’être, avec l’Angleterre gouvernée par un roi mineur et agitée par des troubles religieux, avec la France enfin, où régnait un monarque faible d’intelligence et de volonté, Cliarles-Quint pouvait se faire l’illusion de croire que l’Europe allait passer sous sa loi. Ce fut dans sa propre maison qu’un premier obstacle se dressa devant ses prétentions gigantesques : son frère Ferdinand refusa d’abdiquer le titre de roi des Romains en faveur de l’infant don Philippe, héritier prédestiné de la toute-puissance paternelle. Bientôt après, Jules III, en voulant déposséder Ottavio Farnèse du duché de
Parme, au profit de 1 Empire, poussa ce prince aux bras de la France, et alluma une guerre qui devait au bout de quelques mois embraser toute l'Europe et faire évanouir la grande chimère de la monarchie universelle.
Dans cette nouvelle lutte engagée contre la maison d’Autriche, Henri II rechercha tout d’abord les alliés qu’avait eus son père, les Turcs et les luthériens. Il ne lui fut point difficile de remettre les armes à la main de Soliman, quoique vieillissant, et les flottes ottomanes ne tardèrent pas, sous le pirate Dragut, à aller dévaster les cotes de la Sicile. Mais il semblait que ce fût chose impossible de relever alors en Allemagne la bannière abattue du luthéranisme; tout y tremblait devant Charles-Quint et il attendait d'heure en heure que Maurice de Saxe, qui avait vaincu pour lui à Mühlberg, lui apportât les clefs de Magdebourg. Dans son orgueilleuse sécurité, le grand maître en l’art de la politique n’avait rien soupçonné des trames ourdies depuis plusieurs mois par son général infidèle avec le roi de France. Comme il avait trahi le chef de sa maison, pour obtenir de l’empereur la couronne électorale, l’ambitieux Maurice ne se fit aucun scrupule d’une seconde trahison, justifiée à ses yeux par la pensée patriotique d’affranchir l'Allemagne. Le 5 octobre 1551, un traité secret fut signé entre Henri H d’une part et de l’autre les électeurs de Saxe et de Brandebourg, le duc de Wurtemberg, le landgrave de Hesse et la ville libre de Strasbourg, « à l’effet de résister aux pratiques employées par Charles d’Autriche pour faire tomber la Germanie en une
bestiale, insupportable et perpétuelle servitude. » Ce traité investissait le roi de France du titre et des pouvoirs de vicaire de l'Empire dans les villes de langue welsche, Cambrai, Toul, Metz et Verdun, relevant de la couronne impériale. Charies-Quint se doutait si peu de cette menaçante négociation, qu’il n’avait conservé dans l Empire d'autres troupes que celles même de Maurice. Il était allé s’établir sans armée à Insprück, d’où il avait un œil sur l’Allemagne, l’autre sur 1 Italie , n'attendant que l’ouverture du concile, qui commençait à se réunir à Trente, et dont il se flattait de maîtriser les délibérations. Aussi la foudre éclatant sur sa tête ne l’eût-elle pas plus étonné que ne le firent la déclaration de guerre de l’électeur de Saxe et le manifeste de Henri H, par lequel ce prince se proclamait le champion de l’indépendance germanique, prenant pour emblème de l’œuvre d affranchissement qu’il avait entreprise le bonnet de la liberté entre deux poignards (mai 1552).
Alors fut donné à l’Europe le spectacle d’un des jeux de la fortune les plus extraordinaires. On vit le monarque redouté, qui depuis trente ans était monté de succès en succès au faîte de la puissance, malade de la goutte, sans défense et presque sans escorte, fuir en litière à travers les Alpes devant l’ingrat parvenu dont la grandeur était son œuvre. Maurice, à la tête de vingt-cinq mille hommes, entra dans Insprück le lendemain du jour où Charles l’avait quitté (23 mai), et trois mois après il eut l’orgueilleuse satisfaction de lui imposer la paix de Passau qui consacrait l’établissement du luthéranisme en Allemagne.
Henri II, de son côté, n'était point resté immobile. Avant môme que Maurice se fût déclaré, il était allé tenir son lit de justice au Parlement, et y avait annoncé les armements qu’il faisait pour mettre le royaume en défense contre les attaques de l’empereur. Mais ses pensées et celles de ses conseillers allaient bien au delà d’un projet de guerre défensive; il ne se promettait rien moins, dans l’essor de ses ambitieuses espérances, que de rendre à la couronne de France l’antique héritage des provinces austrasiennes. S’il faut en croire les mémoires de Vieilleville, la jeunesse du royaume se laissa tout entière affoler de ce rêve de grandeur nationale : « elle se desroboit de père et mère pour se faire enrooller, et la plus grande part des boutiques demeurèrent vuides de tous les artisans, tant estoit grande l’ardeur, en* toute qualité de gens, de faire ce voyage et deveoir la rivière du Rhin. • Ces paroles, dans leur manifeste exagération, n’en témoignent pas moins du sentiment, ou si l’on aime mieux de l’instinct qui poussait dès lors la France à recouvrer sa frontière orientale. Mais si Henri II, avec la belle armée qu’il avait rassemblée, n’eut besoin que de se montrer pour enlever à l’Empire les trois évêchés de Toul, Metz et Verdun, si la Lorraine même, tout en restant fidèle à son jeune duc, ouvrit au roi ses villes avec empressement, il en fut autrement lorsque les bannières françaises se déployèrent en terre germanique. On ne trouva là que des populations méfiantes, se tenant prêtes à repousser l’invasion étrangère, et la jactance hautaine du connétable de Montmorency fut forcée
de reculer devant la ferme contenance des bourgeois de Strasbourg. Le roi cependant était entré solennellement à Metz le 18 avril 1552, et la ville impériale, incorporée désormais à la France, devait en être un des plus puissants boulevards. A cette importante conquête s’ajouta la prise de quelques-unes des places de Luxembourg; après quoi Henri II licencia son armée. Celle du maréchal de Brissac en Piémont, habilement commandée , mais faible eu nombre, se bornait à tenir en échec les forces espar gnôles qui occupaient le Milanais.
La paix de Passau cependant, si elle avait renversé les projets de domination absolue de l’empereur en Allemagne, le laissait libre de se porter avec toutes ses forces contre le roi de France. Le corps germanique, la veille en armes contre lui, lui fournit alors des troupes nombreuses de lansquenets et de reitres, et vers le milieu du mois de septembre, il franchit le Rhin avec une armée formidable. 11 se flattait de reprendre par un coup de main les villes qu’un coup de main lui avait enlevées, et de venger avec éclat l'affront infligé à l’Empire. Mais ses desseins avaient été devinés, et dès le milieu du mois d’août, François de Lorraine était accouru à Metz pour mettre cette grande cité à 1 abri de 1 agression qui la menaçait. Avec lui y étaient entrés ce que la France comptait de plus habiles ingénieurs, Pierre Strozzi à leur tête, ainsi que l'élite de la noblesse du royaume. Metz n’était pas alors ce qu elle est devenue depuis, une ville de guerre aussi puissamment fortifiée par l'art que par la nature. Les rivières de la Moselle et de la
Seille, qui couvrent trois des côtés de la place , en formaient presque la seule défense, et il fallut des prodiges d’activité pour y improviser des ouvrages capables d’arrêter l’ennemi. Le duc de Guise donna aux jeunes gentilshommes qui l’entouraient l'exemple de prendre la hotte et de porter la terre aux bastions, et en quelques semaines, Metz, avec sa vaillante garnison, animée de l’héroïsme de celui qui la commandait, devint imprenable. Ce fut en vain que Charles-Quint, qui avait trop méconnu le prix du temps dans une aussi grave conjoncture, vint attaquer la ville avec soixante mille hommes et une puissante artillerie (31 octobre); son génie opiniâtre s’y fatigua. Depuis quelque temps les forces de son corps ne répondaient plus à l'actif mouvement de sa pensée; on le \it, .au bout de peu de jours, incapable de supporter les travaux du siège, se faire transporter à Thionville et laisser la conduite des opérations au duc d'Albe. Mais cette autre volonté de fer se brisa contre l’intrépide résistance de la noblesse française. Chaque brèche ouverte laissait voir une nouvelle muraille élevée par derrière, chaque assaut était repoussé par une jeunesse ardente à se jeter au-devant du péril, et le moment vint où il fut impossible de ramener à l’attaque les impériaux découragés. Charles-Quint voulut essayer encore une fois sur ses soldats le magique effet de sa présence. Il se fit conduire en litière au milieu du camp ; leur courage en fut ranimé; mais le comte d’Enghien et le jeune prince de Condé, avec les deux fils du connétable, avaient amené des renforts à la garnison française, et ce der-
nier effort du monarque aux abois fut aussi impuissant que les autres. Cependant l'armée impériale commençait à être atteinte par les maladies; les froids de décembre se faisaient cruellement sentir, et les hommes, enfoncés dans une fange glacée, y périssaient par milliers. Charles-Quint reconnut l’arrêt de la fortune, « qui aimait mieux jeune roi que \ieil empereur, » et il se détermina «à lever le siège au commencement du mois de janvier 1553. « Je n’ai plus d’hommes, » s’écria-t-il, en se résignant à cette nécessité si mortifiante pour son orgueil. Jl avait tiré onze mille coups de canon et perdu trente mille soldats. 11 laissait en outre derrière lui un nombre considérable de malades, victimes abandonnées à une mort certaine, si l’on eût usé à leur égard du triste droit de la guerre, tel qu’il s’exercait à cette époque. Mais le duc de Guise, toujours magnanime quand l'ambition ne lui défendait pas de l'être, donna alors l’exemple de l’humanité, comme il avait donné celui du courage, et la courteoisin de Metz demeura proverbiale au seizième siècle parmi les ennemis de la France.
Si Henri II, au lieu d’être un prince faible et inappliqué, eût eu quelque fermeté dans le caractère et quelque suite dans ses résolutions, l'occasion était belle pour lui de poursuivre ses avantages contre l'empereur. L’Italie s’agitait sous la tyrannie espagnole. Cette tyrannie était telle, à Naples en particulier, sous l’odieuse main du vice-roi Ü. Pedro de Tolède, qu’il ne répugna pas aux peuples opprimés d’invoquer, avec les secours de la France, ceux des ut H
H1STOIKE DE FRANCE.
Turcs et des Barba resques. Mais il n'y eut nul coneert entre les opérations du baron de la Garde et celles du fameux Dragut, successeur de Chaïr-Eddiri Barberousse; les escadres française et ottomane, au lieu de s’unir pour soulever le pays, se contentèrent de faire l’une après l’autre sur les côtes quelques ravages ; il n y eut que l’antique république de Sienne, qui profita de ce mouvement des esprits en Italie pour chasser les Impériaux de ses murs et se remettre sous la protection de la France (juillet 1553). Henri H. pendant ce temps, comme s’il n’eùt plus rien à craindre de l’empereur, n’était occupé que des fêtes célébrées à sa cour pour le mariage de sa fille naturelle Diane avec Horace Farnèse, duc de Castro. 11 ne tarda pas à apprendre que celui qu’il croyait malade à Bruxelles était devant Térouenne avec une armée. Térouenne fut prise, malgré l’héroïque défense du sire de Montalembert, et détruite pour ne plus se relever. Hesdin tomba aussitôt après aux mains du prince de Piémont, Philibert-Emmanuel : le royaume avait perdu au Nord deux de ses meilleures places. a\ant que l’armée royale fût rassemblée. Tout ce que put faire Henri, lorsqu’il eut réuni ses troupes, fut démarcher sur l’ennemi, sans parvenir à l’atteindre : l’activité de l’esprit chez l’empereur vieillissant triomphait ainsi de l'énergie physique de la jeunesse, qui faisait l'orgueil de son adversaire. Un événement survint alors, plus menaçant pour la France que n’eût pu l’être la perle même d’une bataille. Le jeune fils de Henri ^ III, Édouard VI était mort (6 juillet 1553), et sa sœur Marie, la fille
catholique de Catherine d'Aragon, lui avait succède presque sans obstacle. L’éphémère royauté de Jane Gray n’avait fait que prêter plus de force aux droits de l’héritière légitime. Charles-Quint ne perdit pas un instant pour étendre son ambitieuse main sur la couronne d Angleterre. Il y avait trois mois à peine que Marie était assise sur le trône, et déjà il avait obtenu que, contre le vœu du peuple anglais, elle engageât sa foi à l’infant D. Philippe, toujours prédestiné par son père à l’héritage de la monarchie universelle. D’un moment à l’autre, Henri 11 devait s’attendre à voir la puissance britannique tout entière au service de l’empereur.
On se promit de réparer par un grand effort les fautes de la campagne précédente. La difficulté principale était toujours de se procurer de l’argent pour suffire à la fois aux prodigalités de la cour et aux dépenses de la guerre. Le garde des sceaux Bertrandi mit toute son industrie à remplir les coffres vides de l’État. Il avait obtenu déjà de fortes sommes du clergé en lui rendant tous les privilèges de son ancienne juridiction, naguère restreints par l’ordonnance dite la Gum.lelmi.ne, du nom de Guillaume Poyet son auteur ; déjà en instituant de nouveaux présidiaux dans plusieurs villes du royaume, il avait mis en vente plus de six cents offices de judicature; il imagina alors de multiplier à tel point les charges dans les deux parlements de Paris et de Bretagne, qu’il fallut partager les magistrats en deux catégories, rendant alternativement pour six mois Injustice. Ure autre mesure non moins étrange fut celle par laquelle le roi inter-
dit tout emprunt entre particuliers dans le royaume, jusqu’à ce que lui eût été fourni le capital de quatre cent quatre-vingt-dix mille livres de rente émises par son ordre. Ces expédients financiers, et d’autres plus ou moins ruineux, mirent Henri H en état d’entrer en campagne avec trois armées, au printemps de 1 554. Le Hainaut, l’Artois et le comté de Namur furent envahis à la fois et livrés à d’affreux ravages. L'historien de Thou, avec sa sévère impartialité, flétrit en termes énergiques la manière barbare dont fut conduite cette guerre. Henri II semblait se plaire au milieu des incendies et des ruines. Charles-Quint. pendant ce temps, toujours malade et presque sans soldats, hésitait s’il n’irait pas se mettre en sûreté dans Anvers. Il embrassa une plus généreuse résolution, et surmontant ses souffrances, accompagna en litière sa petite armée que commandait Philibert- Emmanuel. Ia*s Français avaient pris Marienbourg et Dinant; le roi, continuant à tout ruiner sur son passage, s était porté sur l Artois, et arrivé devant la forteresse deRenty, non loin de Saint-Omer, il y avait mis le siège. L’empereur et son habile lieutenant accoururent pour délivrer la place, et une escarmouche sanglante sengagea au milieu des marais qui l’entourent. Les Espagnols y furent défaits, et Henri, pour récompenser la vaillance déployée par le sire de Tavannes, détacha de son cou le collier de son ordre et le lui donna sur le champ de bataille (13 août 1554). Ce succès ne livra pas cependant aux Français la forteresse assiégée, et ce fut vainement que Henri H s’efforça d’attirer l’empereur à une
action générale. 11 licencia ses troupes avant l'automne, sans avoir retiré presque aucun fruit de son puissant armement. Les événements en Italie ne lurent point plus décisifs. Si le maréchal de Brissac, avec son armée de Piémont,, si bien commandée et si aguerrie, remporta de nouveaux avantages, Pierre Strozzi fut moins heureux à protéger Sienne contre l’attaque des Impériaux. Battu à Lusignano par le féroce marquis de Marignan, et ne recevant point de secours, il abandonna la défense désespérée de la ville au patriotisme de ses habitants et à l’intrépidité de Montluc. Tout ce qui leur fut possible fut de prolonger pendant huit mois leur résistance. Il faut lire dans les mémoires du capitaine gascon le tableau émouvant qu’il nous a tracé de ce siège héroïque. Cependant Jules 111 venait de mourir, et il avait fermé la liste trop longue de ces pontifes qui, depuis soixante ans , apportaient dans la chaire de saint Pierre de tout autres intérêts que ceux de l’Eglise. .Marcel II, vieillard austère, ne lui succéda que pour trois semaines, et le 23 mai 1555, il fut remplacé par le cardinal CarafTa, qui prit le nom de Paul IV. Ce pontife, en qui le zèle ardent de Grégoire VII pour la réforme ecclésiastique se joignait à la haine patriotique de Jules II contre la domination étrangère, allait encore une fois remuer l’Italie, au moment où elle semblait le plus abattue sous le joug espagnol .
L’hiver de 1554 à 1555 avait vu s’ouvrir des conférences pour la paix à Marcq , en Artois, sous la présidence du cardinal Pôle, légat du saint-siège en
Angleterre. La reine Marie, pressée par son beaupère et son époux de se déclarer contre la France, voulait éviter à tout prix cette dangereuse extrémité ; c’était assez pour elle de la difficile entreprise de rétablir la religion catholique dans son royaume, et elle craignait d’y ajouter les embarras d’une guerre impopulaire. Elle ofTriten conséquence aux belligérants sa médiation, et ce ne fut point la faute de 1 habile et vertueux légat, si les deux partis ne posèrent pas les armes. Mais de l’un et l’autre côté les prétentions étaient trop absolues pour que le litige se tranchât autrement que par l’épée, et l’on ne tint nul compte des cris de détresse poussés par les malheureux peuples des Pays-Bas. Les hostilités recommencèrent en 1 555, quoique sans grand éclat, sur cette frontière désolée. Elles se rallumèrent en même temps en Piémont ; maislà aussi il fut aisé de voirque l’égal épuisement des combattants ne permettait plus rien de décisif. Un combat naval, livré avec succès par des corsaires de Dieppe à une flotte hollandaise et flamande, fut le seul événement marquant de toute la campagne. Cette fois, l’heure était venue pour les deux monarques de céder à une de ces nécessités plus fortes que les volontés humaines; les bras leur tombaient également d impuissance; Charles-Quint surtout était pressé de voir Unir une lutte, à laquelle les forces de son esprit aussi bien que celles de son corps se refusaient désormais. Après avoir poursuivi pendant plus de trente ans le but chimérique de la monarchie universelle, il se voyait plus éloigné que jamais de 1 atteindre ; l’union de son fils avec la reine Marie ne
lui donnait pas, comme il l avait espéré, l’Angleterre; le recès d’Augsbourg venait de confirmer l’établissement du luthéranisme en Allemagne, et il n'avait plus à se flatter que son frère renonçât, en faveur de son fils, à l’héritage du sceptre impérial. Avec son grand rêve ainsi évanoui, avec sa santé ruinée, avec les accès, de plus en plus fréquents, de sombre ennui et de mélancolie profonde qu il tenait de sa mère, Charles-Quint comprit que son rôle était terminé, et il conçut le projet de se décharger du poids de sa vaste domination. L’Europe s’étonna de le voir déposer les unes après les autres toutes les couronnes si laborieusement amassées sur sa tète. Le 15 octobre 1555, dans son palais de Bruxelles, il commença par remettre à son fils , avec une majestueuse et triste solennité, la souveraineté des Pays-Bas. Trois mois après (16 janvier 1556), il lui mit sur le front la couronne des Espagnes et des Indes ; mais il s’était dès lors assuré sinon de la paix, au moins d’une trêve avec la France. Cette trêve fut signée le 5 février à Vaucelles, près de Cambrai; et Charles, avant de consommer la dernière de ses abdications, celle de l’Empire, put se flatter de laisser à Philippe 11 cinq années de tranquillité pour asseoir sa puissance. Ni lui ni son fils ne soupçonnaient les projets que le chef octogénaire de la chrétienté roulait à cette heure même dans sa tête.
Paul IV, dont l’active et puissante vieillesse, aussi bien que l’éloquence et le profond savoir, excitaient alors l admiration du Vénitien Navagero, ne songeait à rien moins qu’à détruire la domination espagnole
HIST01RK 1)E FRANCE.
en Italie. En unissant ses efforts à ceux de la France, il se flattait d'enlever Naples, sa patrie, et le duché de Milan à la maison d Autriche, de renverser à Florence l’impopulaire domination des Médicis, et de restaurer l’indépendance italienne à l’ombre du pouvoir pontifical. Les Guises étaient entrés avec chaleur dans ses desseins, François par l’appât de la couronne des Deux-Siciles, sur laquelle sa maison se prétendait un droit héréditaire, le cardinal de Lorraine, par l’ambition de succéder à la tiare. Aussi, pendant que Coligny était chargé par son oncle le connétable de traiter à Vaucelles avec l’empereur, le cardinal signait-il à Rome un pacte secret qui liait le roi de France aux projets belliqueux de Paul IV (16 décembre 1555). La faiblesse de Henri II le jetait ainsi au même moment dans deux politiques toutes contraires. La signature de la trêve déconcerta d'abord le pape et lui causa une violente irritation ; mais il se ravisa promptement, et mit tout en oeuvre pour entraîner le roi dans la grande aventure qu’il se préparait à courir. 11 délia Henri du serment qu’il venait de prêter à la trêve, il lui envoya une bannière bénie de sa main; il fit enfin pencher du côté des Guises la duchesse de Valentinois, qui jusque-là avait tenu la balance égale entre eux et les Montmorency. Le succès de la diplomatie pontificale fut tel que la convention de Vaucelles fut déchirée moins de six mois après qu’elle avait été conclue (31 juillet 1556). La guerre cependant était déjà allumée en Italie; déjà le duc d'Albe, vice-roi de Naples, provoqué par le pape, avait envahi les États de l’Église; mais il n’avait osé
marcher sur Rome, s’était laissé amuser par des négociations, et avait laissé le temps au duc de Guise de passer les Alpes à la tête de quinze mille combattants (décembre 1556). La France épuisée n’avait pu fournir que cette faible armée au plus populaire de ses généraux : les Espagnols, au reste, n’étaient pas plus nombreux, et la seule vue des bannières françaises avait sufli pour faire tressaillir l’Italie de joie et d’espérance.
.Mais l’impatience du vieux pontife et la politique intéressée du duc de Guise perdirent tout. Il eût fallu dès l’abord répondre au vœudeMilan, qui ne demandait qu un peu d’aide pour chasser le cardinal de Trente, son gouverneur; il eût fallu enchaîner par la force à l’alliance française le grand-duc de Toscane Cosme Pr, ou donner à ses sujets qu'il opprimait la satisfaction de le détrôner; il eût fallu affranchir Sienne, où l’on n eût trouvé que des cœurs amis, et l’on eût poussé alors contre le duc d’Albe toute l’Italie soulevée. C’était ce que conseillaient le maréchal de Brissac, vieilli dans les guerres italiennes, et le duc de Ferrare, beau-père du duc de Guise, qui avait lié ses intérêts à ceux de la France. Mais le prince lorrain , que les sollicitations pressantes de Paul IV et sa propre ambition attiraient à Naples, se fit donner par Henri II l’ordre d’y marcher sans retard, et au lieu de trouver, comme il se l’était promis, une proie facile à saisir, il se vit, à l’entrée même du royaume, arrêté par la forte place de Civitella, qu’il ne put prendre (mai 1557). I.es secours d hommes et d’argent qu’il avait attendus du
pape ne lui vinrent pas, et réduit bientôt à des opérations défensives contre l’habile et patient général de Philippe II, il commençait à voir sa petite armée se fondre sous le soleil d'Italie, lorsque les ordres du roi le rappelèrent soudainement en France (août 1 557). Ce n’était plus le moment de poursuivre une guerre de conquête au delà des Alpes, quand les Espagnols victorieux étaient à trente lieues de Paris. François de Lorraine laissa le pontife humilié et ulcéré contre la France traiter avec le duc d’Albe, et il ramena en toute hâte ses troupes par terre et par mer dans le royaume.
On a peine à s’expliquer comment Henri II, quelque léger d'esprit qu’il fût, s’était préparé si mal à une guerre si gratuitement provoquée. Il ne pouvait ignorer cependant les préparatifs fomidables de son ennemi. Philippe H s’était rendu en Angleterre pour y visiter son épouse, ordinairement trop négligée, et l’entraîner à sa suite dans la lutte contre la France. En s’unissant par des liens si étroits à la maison d’Autriche, Marie n’avait fait que se donner des maîtres exigeants, qui lui devaient faire perdre l’affection de ses peuples. C'était Charles-Quint qui, à peine montée sur le trône, l avait engagée dans la voie sanglante des persécutions et lui avait fait dresser l échafaud de Jane Gray; c’était grâce à ce funeste conseiller, que la malheureuse reine avait reçu de ses sujets protestants l’odieux surnom 1 qui eût bien mieux convenu à son père, et que sa sœur ne devait pas moins mériter qu’elle. Ce fut alors Philippe II qui.