Blnndij Murij , Marie sanglante ou sanguinaire
maigre les engagements de son traité de mariage, malgré le vœu de la nation anglaise, malgré celui de Marie elle-même, et par la menace de ne plus la revoir, la poussa à déclarer la guerre à Henri 11. Le monarque castillan était ainsi parvenu « à dresser des forces grosses et belles pour exécuter haute entreprise; » près de soixante ^ mille hommes étaient réunis sous le commandement du duc de Savoie, Philibert-Emmanuel. Tout ce qu’avait su faire, pendant ce temps, le connétable de Montmorency, avait été de rassembler dix-huit mille fantassins et cinq mille chevaux. Une si faible armée ne pouvait couvrir à la fois la frontière de Champagne et celle de Picardie. Le duc de Savoie, par un rapide mouvement, se porta sur la dernière, et en quelques journées de marche il fut sous les murs de Saint-Quentin. Saint- Quentin, ville dès lors importante par son commerce, était sans garnison et presque sans remparts. Le neveu du connétable, l'amiral Gaspard de Coligny, s'y jeta avec quelques compagnies (2 août 1557), et ce fut là qu’il commença à faire connaître le merveilleux génie dont ilétait doué pour laguerre défensive. Il faut rendre hommage à ce qu'il y eut d’héroïque dans la détermination prise par Coligny d'engager son honneur et sa vie en une entreprise aussi désespérée. Mais il avait besoin d’être promptement secouru, et le connétable, pour masquer l’entrée des renforts qu'il amenait à la place, fit mine d’ofTrir le combat à l’ennemi. Malheureusement, ses opérations furent combinées de telle sorte, qu’une faible partie du secours pénétra seule dans la place, et qu’au lieu d’une simple dé-
monstration qu’il avait voulu faire, il engagea réellement la bataille avec une disproportion de forces qui lui rendait la victoire impossible. La journée de Saint- Quentin fut un véritable désastre pour la France. Jean de Bourbon, comte d’Enghien, y resta parmi les morts ; le duc de Montpensier, autre prince de la maison de Bourbon, le connétable de Montmorency, avec l’un de ses fils, le maréchal de Saint-André, le duc de Longueville, firent partie des prisonniers. L’armée française était détruite. Ce fut le 10 août, jour de Saint-Laurent, que les armes espagnoles obtinrent cet éclatant succès, et l'on sait que Philippe lien perpétua le souvenir par la gigantesque construction du palais de l’Escurial, dont la forme imitait celle de l’instrument de supplice sur lequel expira le glorieux martyr.
« Mon fils est-il à Paris? » s’écria, dit-on, Cbarles- Quint, lorsqu’au fond de sa retraite monastique de Vuste, dans l’Estramadurc, il apprit cette victoire avec toutes ses circonstances. Paris, en effet, était à découvert, et si Philippe II eût permis à son hardi lieutenant de se porter en avant, il est probable que les Espagnols fussent entrés dans la capitale de la France. Mais la promptitude à se résoudre n’était point le trait dominant du caractère de Philippe; sa jeunesse était sans élan, et son ambition sans audace. II craignit de se hasarder au coeur du royaume, avant d’avoir pris Saint-Quentin et les places environnantes. Coligny rendit alors à la France un service digne dune éternelle mémoire; ilia sauva, en lui donnant quelques journées pour se reconnaître. Derrière des murs qui tombaient eu ruine, et au milieu des ter-
leurs d’une population découragée, il arrêta pendant dix-sept jours avec une poignée de soldats l’armée victorieuse de Philippe II, et quand les Espagnols entrèrent dans la ville où leur canon avait ouvert onze brèches, Paris en armes ne pouvait plus tomber dans leurs mains. La noblesse française avait eu le temps d’accourir autour du roi, et l’ennemi affaibli était hors d’état de poursuivre ses avantages : il y avait querelle ouverte entre l’orgueil anglais et la jactance castillane, et les Allemands mal payés s’abandonnaient à l’indiscipline et à la désertion. Ce fut alors que Henri II écrivit au duc de Guise les lettres pressantes, par lesquelles il le rappelait et le nommait son lieutenant général « par tout le royaume. »
Etonnante destinée que celle de ces princes lorrains, dont la fortune sortait ainsi agrandie du sein des calamités publiques! La captivité du connétable, de son lilset doses neveux, leur livrait Henri H sans partage: avec l’aide de Madame de Valentinois, le car dinal s’était saisi des finances et de toute l’administration intérieure, pendant que son frère était maître absolu du fait de la guerre et de celui même des relations diplomatiques; le roi et le royaume étaient à eux. Hâtons-nous de dire que le duc de Guise, dans cette solennelle circonstance, lit oublier ses fautes d Italie, en frappant un coup aussi profitable pour la France que glorieux pour lui-même.
Avec le peu de troupes échappées au désastre de Saint-Quentin et celles qu’il a ramenées d’Italie, il forme activement une nouvelle armée, et de Compiègne où il l’a réunie, il en fait marcher une partie
HISTOIRE UK FRANCK.
sur la Meuse, tandis qu'avec l’autre il se porte rapidement à la frontière de Picardie. Tenant ainsi l’ennemi incertain sur les opérations qu’il prépare, il apparaît soudainement sous les murs de Calais le I" janvier 1558. C’était par la prise de cette ville que son génie audacieux se proposait de relever la renommée des armes françaises et la fortune du royaume. Déjà plusieurs plans avaient été formés pour reprendre Calais : Coligny, gouverneur de Picardie, y avait pensé, comme à l’un des devoirs de sa charge, et le maréchal de Strozzi avait, dit-on, eu la hardiesse de pénétrer déguisé dans la place, pour en reconnaître les fortifications. Que ce fût par Strozzi ou par d’autres, on était informé que la garnison était faible et Calais entièrement oublié de la reine Marie, occupée de sa grande entreprise de faire rentrer l’Angleterre au sein de l’unité catholique. Les chances de succès étaient donc belles pour le duc de Guise; mais le secret et la promptitude'en étaient la condition indispensable. Aussi le jour même de son arrivée, le hardi capitaine attaque et emporte un petit fort qui couvrait les abords de la place. le surlendemain, il est maître de celui de Nieullay, qui commande la chaussée menant à la ville, en même temps que d’Andelot s’empare du Kisbank qui domine le port; trois jours après la brèche est ouverte et la citadelle prise d assaut (6 janvier). Le chef anglais, lord Wentworth, avec le petit nombre de ses soldats, tente un efTort désespéré pour la reprendre ; il est repoussé, et reconnaissant qu’il lui est impossible de tenir plus longtemps, il deniandeà capituler. Ce fut Ie8.janvier 1558
que Calais fut remis aux mains des Français. Il y avait un peu plus de deux cent dix ans qu’Édouard III l’avait enlevé à Philippe de Valois. Guines se rendit onze jours après, et ainsi furent effacées les dernières traces de la domination anglaise dans le royaume. La France ne s’enquit point si la recouvrance de Calais était un grand fait d'armes, et si la capitulation d une garnison de neuf cents hommes réparait suffisamment le désastre de Saint-Quentin. Elle poussa un long cri de joie en se sentant délivrée d’un danger et d’un affront qui duraient pour elle depuis plus de deux siècles, et son enthousiasme ne connut plus de bornes pour le héros qui venait de donner à l’honneur national une revanche aussi éclatante. L Angleterre, au contraire, se sentit blessée profondément dans son orgueil : la perte de Calais devint contre la reine Marie un des griefs du pays presque égal à celui même de la persécution religieuse, et l'infortunée princesse en eut l âme si navrée, qu’on l’entendit redire plusieurs fois que, si on lui ouvrait le cœur après sa mort, on y trouverait écrit le nom de Calais.
Le royaume retentissait encore des éclats de F allégresse publique et des louanges partout répétées du duc de Guise, lorsque fut célébré à Paris le mariage de sa nièce, la jeune et belle reine d’Ecosse, avec le dauphin. Autre triomphe de la maison de Lorraine, autre accroissement de sa grandeur, dont le spectacle fut donné à la France! (24 avril 1558.) Guise cependant ne s’y endormit point, et courant des fêtes aux combats, il alla diriger les opérations déjà commencées du siège de Th ion vi lie. Le sire de Vieille-
ville, gouverneur de Metz, avait été chargé d'investir cette place, importante malgré son peu d étendue, et capable, avec une faible garnison, d’opposer une longue résistance. Celle des Espagnols trompa l'attente des assiégeants, et les contraignit, après plusieurs jours de tranchée, à changer de place leurs batteries démontées. Ce fut au milieu de cette opération que périt, atteint d'un coup d’arquebuse, le maréchal Pierre Strozzi, le meilleur ingénieur qu’eût alors la France, et le plus illustre de ces patriotes florentins, qui étaient venus dans nos armées poursuivre contre l'Espagne la vengeance de leur patrie asservie. Tbionville capitula le lendemain (23 juin), et la gloire du duc de Guise en reçut un nouveau lustre. Mais, occupé à réduire les places du Luxembourg, il lit attendre trop longtemps ses secours aux troupes qui avaient entamé les hostilités dans la Flandre occidentale, et les laissa exposées aux chances d’une lutte désavantageuse. Le maréchal de Termes, après avoir enlevé par une suite d heureux coups de main, Dunkerque, Uergues Saint-Vinnox et Nieuport, avait été obligé de se replier sur Gravelines dont il n’était point le maître, et surpris entre la garnison de cette ville, les charges de la cavalerie du comte d’Egmont et le feu d’une escadre anglaise embossée dans la rade, il avait perdu toute son armée et était resté prisonnier aux mains de l’ennemi (13 juillet). Le duc de Guise n’eut que le temps d’accourir pour couvrir la Picardie contre les Espagnols, qui avaient ressaisi l'offensive, et concentrant ses forces sur la Somme, il prit position en face du due de Savoie. On vit bientôt les
deux rois arriver chacun dans son camp, et plusieurs semaines se passèrent durant lesquelles les deux armées s'attendaient chaque jour à une action générale. MaiSi vers le milieu du mois d’octobre, elles furent étonnées d'apprendre qu’une suspension d’armes venait d’être signée, et que les opérations delà guerre avaient fait place aux négociations.
Henri et Philippe désiraient également la paix. Les avantages remportés n’avaient été ni d'un côté ni de l’autre assez décisifs pour qu’on pût se flatter d’amener l’ennemi à merci : chacun des deux monarques sentait d'ailleurs qu’il avait sur les bras une autre affaire plus pressante pour lui que la continuation de ces longues hostilités. On ne saurait blâmer Henri II d’avoir souhaité la fin d’une guerre qui ruinait le royaume, pour tourner son attention vers les funestes progrès de l’hérésie ; il ne faisait qu’accomplir en cela son devoir de roi et de roi très-chrétien. Ce qu’il faut lui reprocher, c’est d’avoir, selon une expression souvent répétée de nos jours, « voulu la paix à tout prix; » c’est de l’avoir faite par une molle complaisance pour Madame de Valentinois, pressée de voir revenir à la cour le connétable et le maréchal de Saint-André, afin d'opposer leur crédit à la fortune trop haute des Guises; ce qu’il faut lui reprocher, c’est d'avoir souscrit àdes conditions qui ont fait du traité de Cateau-Cambrésis un des plus affligeants qui soient inscrits dans nos annales. Avecles plus beaux gages de la victoire entre les mains, il subit la loi non moins que s’il eût été vaincu. Au lieu de traiter, comme il le pouvait et le devait faire, sur le pied de légalité avec un ad verni 15
saire plus épuisé de la lutte qu’il ne l’était lui-même, il immola complaisamment les intérêts de la France à ceux de l’Espagne. Le sentiment de l’honneur eût dû suppléer chez lui aux lumières de l’esprit en celte circonstance; il eût dû pénétrer les vues ambitieuses de Philippe 11 derrière le zèle, si sincère qu’il fût, de ce prince pour la foi catholique; il eût dû se méfier surtout des motifs intéressés du cardinal de Lorraine, négociateur égoïste de ce pacte si humiliant pour la France. Le traité de Cateau- Caïn b résis ne fut, à vrai dire, qu’un marché conclu par ce prélat avec Philippe II, afin d assurer à sa maison l’appui de la puissance espagnole. Guise qui, avec son ardente ambition, avait lame d’un soldat, s’indigna tout haut devant le roi de le voir prêt à donner en un jour ce que ne lui auraient pas ôté trente années de revers. Et l’on trouve dans les mémoires de Montluc, de Tavannes et de Vieilleville, tous trois pourtant zélés catholiques, le fidèle écho du cri de douleur et de colère que poussa la noblesse française, en apprenant qu’un trait de plume avait livré cent quatre-vingt-dix-huit places grandes ou petites, acheté s depuis vingt ans par des flots d’or et de sang. De toutes ses conquêtes, la France ne gardait que les Trois-Evêchés, sans même que son droit de possession fût reconnu par l’Empire; elle rendait sans compensation aucune la Savoie et le Piémont, précieuses clefs de l’Italie léguées par François 1" à son fils; elle rendait également tout ce que la guerre lui avait récemment donné soit dans les Pays-Bas, soit au delà des Alpes. Le mariage de Philippe II, devenu veuf pour la seconde fois, avec Éli-
sabeth de France, fille de Henri II, et celui de Marguerite, sœur de ce prince, avec le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, devaient cimenter la paix de Cateau-Cambrésis (3 avril 1559).
Au commencement de ces négociations qui avaient duré près de six mois, la reine Marie Tudor était descendue au tombeau (17 novembre 1 558) ; et à l'épouse trop dévouée de Philippe II avait succédé sur le trône d’Angleterre celle qui devait être son implacable ennemie. Philippe qui conçut un moment l’espoir d'unir Élisabeth, comme il avait uni Marie, à sa destinée, soutint au début des conférences les intérêts de l’Angleterre, comme les siens propres; mais il les abandonna dès que le parlement britannique eut voté les premières mesures qui engagèrent la reine et la nation dans les voies de la réforme. La prudente Élisabeth, après avoir fait les derniers efforts pour obtenir la restitution de Calais, comprit qu elle ne devait pas joindre aux embarras du commencement de son règne ceux d’une guerre avec la France ; elle transigea sans préjudice aucun pour son droit de possession, moyennant cinq cent mille écus qui lui devaient être payés dans huitans, si Calais ne lui était rendu, et son traité avec Henri II fut signé la veille du jour où le fut celui de la France avec l’Espagne.
Une des plus importantes stipulations de l’accord entre le roi très-chrétien et le roi catholique, était celle par laquelle ils s’engageaient à procurer au plus tôt la réunion d’un concile général, « tant nécessaire à la réformalion et réduction de toute l’Église chrétienne en une vraie union et concorde. » Nous ne saurions
nous joindre à ceux de nos historiens qui ont fait un crime à Henri U de cet engagement, comme s’il se fût lié par là à toute la politique de Philippe II. La France avait toujours été la première des puissances catholiques de l’Europe et ses rois s’honoraient du titre de fils aîné de l'Église : qui plus qu’eux devait donc s’intéresser au maintien de l’unité religieuse? La récente alliance avec les Luthériens d’Allemagne , pas plus que celle avec les Ottomans, ne changeait rien au fond de la situation; cette alliance avait été un fait accidentel et passager, qui ne tenait en rien à la tradition nationale; ce n’était qu’une arme défensive, la seule possible contre la prépondérance écrasante de la maison d’Autriche. Charles-Quint, en menaçant d absorber la France dans sa vaste monarchie, avait poussé François ltr à celte désertion momentanée de la cause catholique; Philippe H devait donner lieu au même résultat, en menant de front son double projet de détruire partout 1 hérésie et d’établir partout la domination de son orgueilleuse maison. On comprend qu’en face de ces deux ambitieux monarques, dont les longs règnes ont rempli le seizième siècle, il y ait eu pour la France une continuelle et douloureuse hésitation entre cequ’elle devait à ses intérêts et ce qu’elle devait à ses croyances, et il y aurait témérité à blâmer l’expédient politique que la même nécessité imposa à François Ier et à Henri H. Mais il faut savoir aussi comprendre les trop justes inquiétudes que les progrès de l’hérésie inspiraient au roi et à I immense majorité de la nation fermement attachée à la foi catholique ; et si Henri II, en cette circonstance, a encouru le juste
blâme de l’histoire, ce n’est point pour avoir cru de son devoir de préserver son royaume de la contagion des nouvelles doctrines, c’est pour avoir adhéré au projet sinistre qu’avait conçu le monarque espagnol et qui n’était rien moins que l’extermination des hérétiques. On sait comment ce projet fut étourdiment révélé parle roi lui-même à Guillaume le Taciturne, un des otages que le traité de Cateau-Cambrésis avait remis entre ses mains.
Henri II, au reste, n’avait pas attendu la conclusion de ce traité pour déployer contre l'hérésie les rigueurs de son gouvernement; allié des réformés au dehors, il ne s’en était cru que plus obligé de leur faire la guerre au dedans et de donner ainsi satisfaction à l’opinion populaire chaque jour plus irritée contre les nouveautés religieuses. Le calvinisme a enregistré dans son martyrologe une suite d’exécutions trop nombreuses qui eurent lieu en France de 1 552 à 1 558; il eût, été seulement équitable d ajouter qu’à cette même époque (1 553), Jean Calvin, appuyé de l’autorité des principaux docteurs du protestantisme en Allemagne et en Suisse, envoyait au bûcher Michel Servet : cette affreuse justice était la seule connue alors contre les erreurs de la pensée humaine. Elle était bien loin d’être efficace, et la prétendue réforme ne s’en était pas moins propagée d un bout à l’autre du royaume. Le calvinisme n’y était plus la croyance isolée de quelques individus épars dans la capitale et dans les provinces; en se répandant, il s’était organisé; Genève, sa métropole, fournissait à la France, avec ses exemples, des ministres et des livres, et les affiliations protes-
tantes, en assez grand nombre, commençaient sous le nom d’églises à correspondre et à s’unir les unes aux autres par le lien d’une commune discipline. Dès lors aussi les recrues de l’hérésie ne se faisaient plus seulement parmi d’obscurs bourgeois et des lettrés vivant avec leurs livres; on parlait publiquement d’illustres adhésions aux nouvelles doctrines : Antoine de Bourbon, roi de Navarre, signalait, en allant au prêche, son mécontentement contre la cour, et sa femme, Jeanne d’Albret, entrait dans la même voie avec un caractère plus ferme et un esprit plus convaincu ; le prince de Condé, n’étant rien dans l’État et se sentant fait pour y être quelque chose, marchait à la suite de son frère par ambition et par folie de jeunesse, en attendant qu’il prît plus au sérieux la réforme et le rôle politique quelle lui préparait; les trois Châtillons, Coligny, le cardinal et d’Andelot étaient également connus pour avoir renoncé à la foi catholique, et le dernier même avait eu la hardiesse de confesser son changement de religion, devant Henri II, au prix de sa charge de colonel général de l’infanterie. On avait vu enfin , au printemps de 1 558, des gens de toute condition, nobles, bourgeois et artisans, se porter en fuule aux promenades du Pré-aux-Clercs pour y chanter les psaumes de Marot et faire ainsi profession publique du calvinisme à la face du roi et de la justice royale.
L’attitude nouvelle prise par le parlement de Paris contribuait à donner cette confiance aux partisans de la prétendue réforme. Ce grand corps, à la première apparition de l’hérésie, avait été unanime à la frapper
des peines rigoureuses portées contre elle paé la législation du moyen âge. Mais, en voyant l’inefficacité de ces peines et la nécessité terrible d’en renouveler incessamment l’application, la conscience d’un grand nombre de magistrats commença à se troubler, les poursuites de la justice se ralentirent, les châtiments se modérèrent, et une manifeste opposition à la volonté royale éclata dans le Parlement, lorsqu’on lui proposa l’enregistrement d’un édit destiné à établir en France le tribunal de l’inquisition, tel qu’il était en Espagne (juillet 1558). Malheureusement celte opposition ne s’arrêta pas chez tous dans les mêmes limites, et, à côté des grands magistrats, qui, comme L’Hôpital et Christophe deThou, n’entendaient que se séparer des mœurs barbares de leur temps par une courageuse et sage humanité, on en voit quelquesuns qui, emportés plus loin par l’esprit de réaction, ne parlèrent rien moins que de rompre avec Rome, ainsi qu’on l’avait fait en Angleterre et en Allemagne. C’étaient les deux chambres do la Tournelle et des enquêtes, composées des plus jeunes conseillers, qui se montraient ainsi presque unanimement, quoique à des degrés divers, opposés au système de répression impitoyable dicté par le cardinal de Lorraine, tandis que la Grand’Chambre, où siégeaient les vieux magistrats, maintenait avec une fidélité obstinée l’ancienne tradition des bûchers. 11 en résultait dans la jurisprudence suivie à l’égard des hérétiques, un défaut d’uniformité et d’ensemble, auquel le Parlement se sentait pressé de porter remède, et c’avait été le sujet d'une grave délibération tenue au mois
d’aoiït‘1 559 dans la séance trimestrielle de la mercuriale. Ce sujet fut repris, au mois de juin suivant, avec plus de solennité encore, et alors se passa une scène dans laquelle Henri II fit jouer le rôle le plus étrange et le plus triste à la royauté (14 juin).
Il signifia à ses courtisans l’intention où il était d’aller voir et entendre par lui-même « en quels termes en étaient les choses, » et, sans être annoncé, il apparut au milieu du Parlement assemblé et délibérant. Il s’était flatté d'intimider ses officiers de justice en se montrant à eux danstoutl appareilde la souveraineté ; mais la gravité du débat était telle que la liberté des opinions ne parut point gênée par sa présence. Les présidents de la Tournelle, Harlay et Séguier déclarèrentavec unenoble hardiesse qu’en substituant la peine du bannissement à celle du feu , la compagnie avait bien jugé et continuerait de le faire; d autres allèrent plus loin, et déclamèrent contre la cour de Rome, attribuant à ses désordres tous les maux de l'Église ; le conseiller du Faur appliqua visiblement au roi la parole du prophète Klie à Achab : « C’est toi qui troubles Israël. » Il se trouva enfin un des magistrats, Anne du Bourg, qui, exalté par la solennité même de la circonstance, ne craignit pas de faire devant le roi profession ouverte de son adhésion à la réforme, et qui, dans son invective passionnée, se laissa entraîner jusqu’à dénoncer les scandales donnés aux peuples par une cour corrompue. Henri, maîtrisant avec peine jusqu’à la fin de la séance l’explosion de sa colère, ordonna au connétable d'aller de sa propre main saisir sur leurs bancs du Faur et Anne du Bourg, et sa
fureur contre ce dernier était telle qu'il s’écria, diton, k qu’il l’irait voir brûler de ses deux yeux. » Cette déplorable satisfaction lui fut refusée. Les fêtes du double mariage stipulé par le traité de Cateau- Cambrésis avaient commencé à la cour, et déjà le 20 juin le duc d’Albe, procureur de Philippe II, avait épousé Élisabeth de France, au nom de son maître. Neuf jours après, dans un brillant tournoi donné près de la porte Saint-Antoine, devant le palais des Tournelles, le roi, qui avait été l’un des tenants, ne se contenta pas du succès obtenu par son adresse ordinaire en ces sortes de jeux; il voulut, le pas d’armes terminé, rompre encore une lance avec le comte de Montgomery, l’un des capitaines de ses gardes. Le tronçon de l arme brisée de son adversaire lui entra dans l'œil et l’atteignit au cerveau : sa blessure était mortelle. Henri, avant de mourir, fit célébrer devant son lit le mariage de sa sœuravec le duc de Savoie, et le 1 0 juillet 1559, il expira dans la quarante-unième année de son âge. Il n’y avait rien eu dans son règne qui dût laisser de bien vifs regrets à la France; mais la mort tragique qu’il avait trouvée au milieu des fêtes frappa profondément les esprits agités déjà par un inquiet pressentiment de l’avenir.