‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 11 sur 37 · M. Michelet · texte numérisé non relu

M. Michelet

aux armes. Le pays ne sera pas long à lui répondre : son ban de guerre n’a pas été entendu seulement dans les résidences féodales de l’aristocratie normande; la race anglo-saxonne, dont les intérêts ont commencé à se confondre avec ceux des barons dans leur lutte commune contre la royauté, va sortir avec empressement des villes et des bourgs pour s’enrôler sous la bannière d’un prince populaire; ses arcs et ses longues flèches seront plus redoutables aux Français que les lances de la chevalerie. En remettant loyalement son honneur et ses intérêts aux mains de la nation, Edouard a su rendre la guerre nationale. G? n’est pas tout : l’Angleterre, depuis plus d’un siècle, est lancée dans cette voie du commerce, qui doit la conduire à une si prodigieuse opulence , et les rois , même les plus mauvais, ont favorisé cet essor du génie de la contrée. Édouard n’a pas besoin de dire à ses peuples combien il leur importe de conserver le double marché de la Flandre et de la Guyenne; l’intérêt se joindra au patriotisme pour le stimuler, et les subsides, accordés d’une main si avare à Henri III et même à Edouard I'r, ne manqueront point à Édouard III pour les guerres d’outre-mer. L’Angleterre, quoique encore dans l’enfance de ses libertés, allait montrer dès lors tout ce que les mâles habitudes de la vie publique donnent de puissance à un peuple pour soutenir l’effort d’une longue lutte.

Avant d’entrer en lice, les monarques rivaux voulurent tous deux s’assurer des alliances. En mariant son neveu Charles de Blois à l’héritière de Bretagne, Jeanne de Penthièvre, et en donnant le puissant

HISTOTRE DE FRANCE.

comte de Foix pour ennemi aux Anglais, à la frontière des Pyrénées, PhilippeTil deux actes d’une politique bien entendue. Édouard, de son côté, n’épargna pas l’argent pour armer en sa faveur, sur les bords de la Meuse et du Rhin, les seigneurs de l’Empire. Mais, malgré l’activité et l’étendue des préparatifs qui s’étaient laits de part et d’autre, les commencements de la guerre furent faibles et sans éclat. La Flandre, quoique Édouard 111 fût venu en personne la sommer de s’armer en sa faveur (juillet 1 338), était encore hésitante. Les seigneurs du Rhin ne s’étaient pas non plus ébranlés; ils attendaient les ordres de l’empereur pour mettre leur bravoure venale au service du roi d’Angleterre. Il fallut que. dans une diète tenue à Coblent?:, avec grande solennité, au mois de septembre 1338, Louis de Bavière conférât à Édouard, en même temps que le titre de vicaire impérial, le droit de lever tout ce qu’il voudrait de troupes dans l’Empire. Philippe de Valois, par une refonte frauduleuse des monnaies, se procura les moyens d’enchérir, auprès de quelquesuns des seigneurs allemands, sur les largesses d’Édouard 111; il se flatta même uu instant d’avoir gagné l’empereur à sa cause, en lui faisant espérer l’absolution pontificale. Mais l’opiniâtre génie du roi d’Angleterre sut triompher et des intrigues de son rival et des hésitations de l’empereur et de la lenteur germanique : au mois d’août 1339, il envoya l’évêque de Lincoln défier Philippe et envahir la frontière de France. Ses troupes, brûlant et ravageant tout, s’avancèrent jusqu’aux environs de laCapelle, où elles s’arrêtèrent, sur la nouvelle de l’approche de l’armée française. Frois-

sart don ne à celle-ci cent mille hommes, contre quarante-quatre mille qu'avait Édouard : les trois rois de Bohême, île Navarre et d’Éeosse y faisaient cortège à Philippe de Valois, comme dans les lètes : on s’attendait à la bataille pour le lendemain (23 octobre), et des deux côtés on s’y était préparé par la confession et la communion. Mais, par une hésitation qui était peu dans son caractère, Philippe ne voulut point engager l’action sans consulter ses lieutenants; leurs avis sc partagèrent, et ce qui lit pencher la balance fut une lettre du roi de Naples, Hubert, « grand astrologue, » qui, d’après l’observation du cours des astres, annonçait une défaite à son cousin le roi de France, « s’il se combattait à Édouard. » Les Français, quoique déliés en forme par un héraut, restèrent donc immobiles. Édouard, assez fort dans sa position pour recevoir l'attaque de l'ennemi , mais non pour L’attaquer, leva son camp et repassa la frontière. C’était pour lui un échec; mais Philippe ne gagna pas beaucoup de gloire à l’avoir fait ainsi reculer sans lui livrer bataille. Lu prise des châteaux de Bourg et de Blaye, en Guyenne, et le pillage de Southauiplon par sa Hotte furent pour lui de plus réels avantages.

Le roi d’Angleterre comprit qu’il ne ferait rien de décisif tant qu’il n’aurait pas entraîné la Flandre plus avant dans sa cause. Malgré la prise et la destruction de Cadsand par les Anglais , malgré les engagements qui liaient déjà ses villes rebelles à Édouard III, le comte Louis était rentré ]>aisiblemcnl à Bruges, et moyennant quelques promesses faites à son peuple, il avait obtenu de lui celle d’une stricte

neutralité entre les deux rois. Il eût obtenu davantage, et Artevelde s’offrait lui-même à ramener les Flamands vers le roi de France, si celui-ci leur restituait les trois villes de Lille, de Douai et de Béthune, et leur garantissait leurs franchises. Philippe n’accéda point aux demandes du brasseur, et lui fournit par là le prétexte de briser le dernier fil qui attachait la Flandre à la monarchie française. Par le conseil d’ Artevelde, Édouard osa ce qu’il n’avait pas osé encore : « C’étoit, dit Froissart, pesante chose au roi Édouard de prendre les armes de France et le nom de ce dont il n’avoit encore rien conquis. » Mais le concours actif des Flamands était à ce prix, et il fallut qu’ils fussent requis du service de Yhost par un mandement signé du roi de France, il fallut que le monarque anglais leur montrât sur son écu les fleurs de lys d’or écartelées avec les léopards, pour qu’ils se déterminassent à le suivre. Encore chancelèrent-ils un moment dans leur résolution, quand le Pape Benoît Xll eut mis tout le comté sous l’interdit, et fait taire, avec la voix des prêtres, le son des cloches et le chant de l’orgue dans leurs églises. Édouard ne calma leurs frayeurs religieuses qu’en faisant venir des clercs de son royaume pour célébrer en Flandre l’office divin, et il eut la joie de voir Artevelde lui amener enfin la belliqueuse infanterie des communes flamandes. Dès lors ses mouvements furent plus hardis, son langage plus décidé. 11 publia un manifeste adressé aux prélats, barons et bonnes villes de France, pour réclamer leur obéissance, leur promettant le rétablissement des lois et coutumes de saint

Louis (8 février 1340), et peu après il défia Philippe de Valois, en l'accusant de lui détenir injurieusement son héritage (juillet 1340).

Les actions répondirent aux paroles. Retourné de Flandre en Angleterre, Édouard presse l’armement de sa flotte, et mettant bientôt à la voile, il va chercher près de l’Écluse les navires français , plus nombreux que les siens, mais entassés dans un étroit mouillage et trop mal commandés pour oser prendre le large et lui livrer bataille en pleine mer. Il les attaque immobiles sur leurs ancres, les aborde les uns après les autres, et sous les flèches de ses archers, anéantit en un seul jour toute la puissance maritime de la France (24 juin). La victoire des Anglais avait été chèrement achetée; comme c’a été trop souvent leur usage, elle fut impitoyable. L’amiral Hugues Quieret fut. dit-on, égorgé après s’être rendu, le trésorier Béhuchet pendu au grand mât de sa nef, tous ceux enfin des Français, qui n’avaient pas péri les armes à la main, furent massacrés de sang-froid au soir de la journée. Édouard en les traitant en re- Jielles, croyait sans doute prêter plus de force à son droit. Avec l’armée que portait sa flotte, il alla sans retard rejoindre Artevelde qui l’attendait sous les murs de Tournai. Il s’était engagé à rendre aux Flamands cette ville, restée entre les mains du roi de France; il ne lui fut pas donné d’accomplir sa promesse. Le connétable Raoul, comte d’Eu , enfermé dans Tournai, soutint intrépidement l’effort des cent vingt mille combattants de l’armée anglaise, (l’est alors qu'Ëdouard adressa à Philippe de Valois Il 14

le cartel outrageant, par lequel il le provoquait en champ clos, ue lui donnant plu» le titre de roi, et datant sa lettre « de la première année de son règne de France. » Son défi fut repoussé avec hauteur par le monarque français, qui refusa de se reconnaître sous le nom de Philippe, de Valois, et se contenta de déclarer qu’il rejetterait, quand il le trouverait bon et sans prendre jour de personne, l’étranger hors de son royaume. Et avec une prudence, à laquelle, pour son malheur, il ne devait pas toujours rester fidèle, Philippe attendit immobile que les intempéries de l’automne dissipassent le puissant armement de la Flandre et de l’Angleterre. Sur d’autres points 1 issue de la campagne lui avait été favorable : Robert d’Artois avait échoué dans ses efforts pour rentrer dans son comté, et il avait trouvé chez les Flamands, placés par Édouard sous ses ordres, le mépris dû aux traîtres. l.a Flandre avait expié sa rébellion par d'horribles ravages commis sur son territoire; le seigneur de l’isle Jourdain, qui commandait les Français en Guyenne, avait poussé ses conquêtes jusqu’aux portes de Bordeaux , et le comte de Douglas, après avoir relevé en Écosse le drapeau de l’indépendance, venait d’attaquer le nord de l’Angleterre. Une trêve de six mois fut alors négociée par Jeanne de Valois, comtesse douairière de Hainaut, sœur du roi de France et belle-mère d'Édouard. Cette trêve fut prorogée ensuite jusqu’à la Saint-Jean d’été de Fannée 1342.

A cette époque survint le grand litige de la succession bretonne, qui ralluma la guerre plus achar-

née et plus terrible, et lui fournit un nouveau théâtre.

Jean 111. duc de Bretagne, de la dynastie française de Pierre Mauclerc, était mort sans enfants le 30 avril 1341 . 11 avait toujours traité en héritière présomptive du duché la fille de l’aîné de ses frères, Jeanne la boiteuse, comtesse de Penthièvre, mariée, ainsi qu’on l’a dit plus haut, à Charles, comte de Blois, neveu du roi de France. Mais les droits de cette princesse étaient contestés par Jean, comte de Montfort, frère du feu duc, néd’un autre mariage. L’appui de Philippe de Valois était naturellement acquis à l'épouse de Charles de Blois ; Montfort dut mettre dès lors ses droits sous la protection de l’Angleterre. Édouard devenait ainsi en Bretagne le champion de la loi salique qu’il combattait en France, tandis que Philippe, par une semblable inconséquence, attaquait le principe qui l’avait fait roi. Mais un intérêt supérieur à tous les autres déterminait ici la conduite de chacun des deux monarques dans la lutte engagée entre eux; il leur importait également de s’assurer de cette grande province de Bretagne, toujours fidèle à sa vieille langue, à ses vieilles mœurs et à ses Hères habitudes d’indépendance , touchant par une de ses frontières au duché de Normandie et par l’autre confinant à celui d’Aquitaine, destinée enfin, avec ses forteresses et ses ports, avec son peuple de vaillants soldats et de durs matelots, à influer puissamment sur le sort de la guerre. Aussi, des deux parts, y eut-il même effort pour mettre entre des mains amies cet important héritage.

Philippe de Valois porta la question devant le Parlement, juge accoutumé de ces grandes affaires, et Jean de Montfort , quoiqu’il eût déjà commencé à se faire justice de ses propres mains et se fût saisi de Nantes, au lendemain même de la mort de son frère, ne déclina pas cette haute juridiction. Il se rendit à Paris avec une nombreuse escorte; mais l’accueil du roi lui lit trop bien comprendre quelle justice il obtiendrait, et il ne l'attendit pas. Lorsqu’en effet la cour de Parlement, suffisamment garnie de pairs, prononça l'arrêt qui adjugeait le duché de Bretagne à la comtesse de Penthièvre, Jean de Montfort avait déjà passé la mer, pour porter à Édouard son hommage et lui demander des secours. le débat était ainsi transporté sur les champs de bataille. Cette guerre de Bretagne forme un épisode du caractère le plus singulier et du plus émouvant intérêt, au milieu de la grande lutte de la France et de l’Angleterre.

On voit d’abord Charles de Blois, à qui le roi sou oncle a donné une armée , conquérir rapidement la meilleure partie du duché, et se rendre maître à la fois de Nantes et de la personne de son rival. Mais il ne l’était point pour cela de la Bretagne. Pendant que le comte de Montfort est conduit prisonnier à la Tour du Louvre, sa femme, Marguerite de Flandre, qui « bien avoit courage d'homme et cœur de lion , réconforté vaillamment ses amis et ses soudoyer», » et prenant dans ses bras son lils encore au berceau, elle va s’enfermer dans la petite ville d’Henuebon (1342). Le siège qu’elle y soutint eut quelque chose de vraiment héroïque; sans elle, sans son audace a venin -

reuse, sans sa constance inébranlable, la place aux abois eût succombé sous la supériorité des forces ennemies. Le cœur commençait à faillir aux plus braves chevaliers, et l’on parlait autour d’elle de se rendre : « Trois jours encore, messires, trois jours, s’écrie-t-elle, et il nous viendra grand aide, n’en doutez pas, du roi d’Angleterre. » Et avant le terme qu’elle avait marqué, une Hotte anglaise, retenue pendant deux mois par les vents contraires, entrait dans le port. L’intrépide comtesse, dans le transport de sa joie, courut au rivage embrasser les capitaines qui lui amenaient cet utile secours, et elle triompha en voyant le lendemain l’armée ennemie lever le siège.

’ En regard de cette héroïne se montre Charles de Blois avec sa vaillance chevaleresque, sa piété exaltée et les vertus rigides qui l’ont placé parmi les saints; sa foi en son droit est si profonde, que tous les partisans de son rival sont pour lui des vassaux félons, et qu’il est impitoyable envers eux par conscience. Sa cause est populaire dans les villes, dans celles surtout de la Haute-Bretagne, où a pénétré l’influence de la langue et des mœurs françaises. Nantes, Rennes, Vannes sont soumises à son pouvoir. Mais dans les bruyères et les roches sauvages de la Basse-Bretagne, là où l’on ne parle que le vieil idiome celtique, Charles de Blois est repoussé comme un étranger; Montfort. au contraire, est reconnu comme le chef national, parce qu’on voit en lui le défenseur de l’indépendance bretonne contre les envahissements de la couronue de France. Dans cette rude contrée, accoutumée à la fois aux combats de terre et de mer, la guerre se fait sur

l’un et l'autre théâtre. Une flotte anglaise est partie de Southampton pour y porter une armée, elle rencontre dans la Manche une escadre de navires espagnols et génois, montés par des hommes d’armes français et chargés d’observer ses mouvements. Les Anglais, fiers de leurs souvenirs de l’Écluse et supérieurs en nombre, s’attendaient à avoir bon marché de l’ennemi. Pour ajouter à leur ardeur, ils avaient au milieu d’eux, selon le récit de Froissart, la comtesse de Montfort, revêtue de son armure de chevalier, et, « tenant à la main un glaive moult roide et bien tranchant. » Mais cette fois ce sont deux marins expérimentés, deux nobles génois des maisons de Doria et de Grimaldi, qui mènent au combat les nefs françaises, et le succès de la journée reste indécis. Cependant, à la nuit, une tempête se lève qui disperse les deux flottes : celle des Anglais rallie la côte la première, et elle met à terre dans le golfe du Morbihan une armée dont le principal chef est Robert d’Artois: C’était là que devait finir l’orageuse destinée de ce coupable et malheureux prince. Blessé en défendant Vannes, qu’il avait prise et que les Bretons du parti français lui reprirent, il repassa en Angleterre pour y chercher sa guérison. Il n’y trouva que la mort. Édouard III eut un chagrin profond de sa perte; il lui donna la sépulture des rois et jura de le venger. Avec un puissant armement, rassemblé dans le port de Sandwich, il fait voile vers la Bretagne, et prend terre là même où avait débarqué Robert d’Artois (octobre 1342). Mais, sauf le triste honneur de piller et de détruire, cette seconde campagne d’Édouard en son

royaume de France, ne lui rapporta pas [dus »|ue la première ; ses armes échouèrent successivement devant Rennes et devant Nantes, et il lui fut bientôt impossible de subsister dans un pays où il avait tout ravagé. La condition de 1 armée française, campée visà-vis de la sienne, n’était guère meilleure. Aussi des deux parts ouvrit-on l’oreille aux paroles pacifiques apportées d’Avignon par deux cardinaux, légats du pape Clément VI qui venait de succédera Benoît XII. Au mois de janvier 1343, une trêve fut signée à Malestroit, en vertu de laquelle les hostilités devaient être suspendues jusqu’à la Saint-Michel de l’année 1346.

Elle fut rompue avant ce terme. Le siège apostolique eût voulu que ce fût un acheminement à la paix, mais dans la pensée des deux rois, ce n’était qu’un intervalle de repos qu’ils prenaient pour se préparer à une lutte plus acharnée. L'un et l’autre employa ce temps à réparer ses finances, Philippe, comme toujours, en recourant à des moyens aussi ruineux que vexatoires pour ses peuples. C’est alors que fut instituée la gabelle, ce monopole du sel au profit de l’État, destiné à de si longs siècles d’impopularité. En même temps reparurent et les altérations continuelles des monnaies, et l’odieux impôt du vingtième sur toutes les marchandises vendues, et toutes les tyrannies fiscales renouvelées des plus mauvais jours de Philippe le Bel, traînant après elles la révolte, et après la révolte de sanglantes exécutions. L’échafaud ne se dressa pas seulement pour d’obscures victimes, Édouard, pendant le temps qu’il avait passé en Bretagne, avait noué des intelligences avec plusieurs sei-

gneurs bretons du parti français, elles avait trouvés disposés à transporter leur hommage à un suzerain dont l’éloignement était alors favorable à leur indépendance. C’étaient des Clisson, des Avaugour, des Laval, des Malestroil et autres des plus nobles de la contrée. Philippe, informé de leurs pratiques déloyales, les invita à un tournoi qui devait avoir lieu à Paris, et à peine arrivés, les fit arrêter et décapiter sans jugement (novembre 1343). Ils étaient quinze; trois seigneurs normands , soupçonnés de la même félonie, eurent peu après le même sort. Le plus puissant et le plus redoutable de ceux-ci échappa à la justice royale; c’était Geoffroy d’Harcourt, sire de Saint-Sauveur, qui alla prendre auprès d'Édouard la place de Robert d’Artois, et devint plus que lui fatal à la France (1344).

Les exécutions ordonnées par Philippe de Valois, en vertu de son droit royal, causèrent, s’il en faut croire Froissai t, moins d’indignation que de terreur en Bretagne. La veuve d’Olivier de Clisson semble seule, sous ce coup, s’inspirer pour la vengeance de la farouche énergie des vieux Bretons. Elle va demander l’hospitalité à l’un des partisans de Charles de Blois, fait entrer par surprise dans le château fies hommes d’armes qui Font accompagnée, et leur commande d’égorger le seigneur qui l’a reçue, avec tous les siens, sacrifice sanglant qu’elle offre aux mânes de son mari. La colère ressentie alors par Édouard III prouva que, si la justice de Philippe avait été barbare, elle n’avait pas frappé à faux : « Puisque vous avez mis à mort, vilaine, lui écrivit-il, si vaillants et gentils

chevaliers, j estime la trêve rompue, et vous ütfie d’aujourd'hui en avant. » Philippe lui répondit avec une hauteur ironique que c’était, par respect même pour la trêve que les seigneurs bretons avaient violée, qu’il avait ordonné leur supplice, et il fallut que le monarque anglais, pour ne pas avouer trop hautement les motifs de l'intérêt qu’il portait aux victimes, se contentât pour l’heure de cette réponse. Ce ne fut que l’année suivante (11145) qu’il donna cours à sa vengeance. 1rs hostilités recommencèrent d’abord en Bretagne, où Jean de Montfort. échappé de la tour du Louvre, était allé ranimer l’ardeur de ses partisans. Mais à peine a-t-il eu le temps de se montrer à eux (septembre 1545), qu’il leur est enlevé par la maladie, et le soin de défendre les droits de son fils retourne à son héroïque’ veuve. Au même temps , la guerre s'est rallumée en Guyenne. Édouard a trouvé là dans son cousin le comte de Derby, un lieutenant aussi heureux qu’hahile, qui, rassemblant sous sa bannière la plus grande partie de la noblesse gasconne, reconquiert en quelques mois tout ce que l’Angleterre a perdu dans les dernières campagnes. La riche contrée située entre la Garonne et la Charente est retournée sous la domination d’Édouard III (octobre 1345). Édouard, pendant ce temps, s’est embarqué lui-même pour la Flandre, d’où il prétend diriger une autre attaque contre le nord de la France. Mais il n’arrive au port de l’Écluse que pour assister à une révolution bien menaçante pour sa fortune. Après neuf années du pouvoir le plus absolu, le régent de Flandre. Jacques d’Artevelde. délaissé de la

faveur populaire, (entait en ce moment un effort désespéré pour maintenir son autorité défaillante, à l'ombre de la protection anglaise. Il avait vu les petites communes entrer en lutte d’intérêts avec les. grandes, il avait vu de sanglantes rivalités de métiers éclater au sein de chaque ville, il avait vu enfin le comte Louis, parmi ces divisions, retrouver des partisans. Son rêve des cités flamandes constituées en une république fédérative lui échappait sans retour. Pour que la Flandre ne se rejetât pas, épuisée par le déchirement des factions, aux bras de son ancien seigneur, il conçut alors la pensée d’en transporter la souveraineté au jeune prince de Galles, l’aîné des fils d’Édouard III. C’était donner à ses ennemis, déjà trop puissants, les moyens de consommer sa ruine. Pendant qu’il négocie cette importante affaire avec Édouard , on l’accuse d’être allé livrer au monarque anglais le grand trésor de Flandre, dont il est depuis neuf ans le dépositaire, et lorsqu’il rentre à Gand , il voit ses compatriotes se détourner de lui sanB le saluer, sans le regarder, comme s’ils ne le connaissaient plus, il voit le silence et la solitude se faire autour de lui dans les rues. |je grand brasseur pressent le sort qui l’attend, et il fait tout pour le conjurer, barricadé dans son hôtel, il essaye sur la multitude furieuse qui l’assiège l’empire de son éloquence naguère si puissante; il descend aux prières, aux larmes, et n’entend que des cris de mort. Mille bras levés à la fois sur lui, le jettent bientôt sans vie sur le seuil de sa demeure (19 juillet). En perdant ainsi, au moment le plus décisif, l'homme qu’il appelait son ami et son compère,

Édouard comprit qu’il avait perdu l'appui de la Flandre : il ne pouvait lui convenir de remettre le succès de ses grands desseins à la merci du souffle orageux des passions populaires ; il repassa donc la mer, et se prépara à entrer en campagne au printemps suivant avec une armée toute levée dans son royaume. L’Angleterre, prise de cette fièvre guerrière dont elle a donné plus d’un exemple dans son histoire, répondit tout entière avec ardeur à l’appel de son monarque; ses archers, dont les llèehes commençaient à être si redoutées, virent la légère infanterie des Gallois et les farouches paysans de l’Irlande, courir avec eux à une guerre qui leur promettait les dépouilles de la France.

C’était en Guyenne que semblait devoir se porter le principal effort de cette guerre. le roi Philippe y avait envoyé son fils Jean, duc de Normandie, avec toute la fleur de la chevalerie française, pour réparer les pertes faites l’année précédente. Jean avait préludé aux opérations militaires par une transaction financière conclue avec les Étals généraux de la Langue d’Oc, rassemblés à Toulouse (17 février 1346) : moyennant de larges subsides qu’ils votèrent d’urgence |K)ur l'entretien de son année, il leur promit de les téunir de nouveau au mois de mai, et d aviser avec eux à la suppression de la gabelle et de l’impôt du vingtième. Philippe, de son côté, convoquait en même temps à Paris les États de la Langue d’Oil , et entendant le cri que l'excès de la souffrance arrachait à ses peuples, il s’efforcait d'y apporter un soulagement momentané par quelques mesures réparatrices

et par les espérances d’un meilleur avenir. Mais il en devait être de ses promesses comme de celles de son fils : les besoins pressants de la guerre les firent oublier. A l’approche de l’armée du duc de Normandie, le comte de Derby, hors d'état de tenir contre lui la campagne, s’était renfermé dans Bordeaux et y attendait Édouard. Édouard, en effet, partit de Southamplon le 12 juillet, faisant voile vers le golfe de Gascogne. Mais les vents, qui l’avaient favorisé pendant les deux premiers jours de sa navigation , lui devinrent tout à coup contraires, et le rejetèrent sur la côte du Cornuall. S il faut en croire Froissart, le monarque anglais , comme s’il eût pris ce vulgaire accident pour un avertissement du ciel, changea brusquement de pensée, et se rangea à l’avis de Geoffroy d’Harcourt, qu’il avait rejeté d’abord. « Sire, lui avait dit ce seigneur, le pays de Normandie est un des plus gras du monde.... et y trouverez grasses villes et bastides qui point ue sont fermées, où vos gens auront si grand profil , qu’ils en vaudront mieux vingt ans après. » Pour le malheur de la France, Édouard en crut le vassal félon qui connaissait trop bien l’état de sa terre natale. La Normandie, en effet, enrichie par de longues années de paix, s'offrait désarmée aux coups de l’ennemi : ses barons et ses chevaliers étaient en Guyenne, et le peuple des villes et des campagnes y avait désappris la guerre dans les pacifiques travaux qui faisaient sa prospérité. Aussi les Anglais parcoururent- ils sans obstacle cette belle province, de la presqu’île du Cotentin où ilsdébarquèrent( 1 2juillet; jusqu’aux bords de la Seine, partout se gorgeant de

butin, partout marquant leur passage par le massacre et l’incendie. Le 14 août, ils étaient campés à Poissy, et les Parisiens, du haut des clochers de leurs églises, pouvaient voir la flamme allumée, par les mains de l’ennemi dans les campagnes.

L'alarme fut grande et les murmures violents dans la capitale, où le roi se trouvait sans armée. Toute la force militaire du royaume s’était portée en Guyenne, avec le duc de Normandie, qui, après avoir repris quelques villes auv Anglais était arrêté alors devant la petite place d’Aiguillon. Il fallut recourir en toute hâte au dévouement des milices communales, il fallut requérir l’assistance du vieux roi Jean de Bohême et de son fils Charles de Luxembourg, empereur élu en opposition à Louis de Bavière, et quaiid ces princes, avec quelques seigneurs des bords de la Meuse et du Rhin, fidèles à l’alliance française, eurent rejoint sous les murs de Paris ce que Philippe avait pu rassembler de chevalerie et de bourgeoisie armée dans le nord du royaume, on passa soudainement de l’excès de la crainte à celui de la confiance, et toute cette cohue guerrière demanda à grands cris à marcher contre les Anglais. .Mais Édouard ne cherchait point la bataille; l’orgueilleuse satisfaction de tenir sa cour plénière à Poissy, dans un des manoirs des rois de France, l’avait entraîné trop loin, et il commençait à redouter les suites de son imprudence. Engagé, avec une armée peu nombreuse, dans un pays où tout lui était ennemi, il n’avuit d’autre pensée que celle de gagner au plus vite la frontière de Flandre. Philippe se mit à sa poursuite pour lui en fermer la route; il avait

fait couper ou fortifier contre les attaques de l’ennemi tous les ponts de la Somme, vers laquelle les Anglais pressaient leur marche. Peu s’enfallut qu’il ne les atteignît à A irai nés; il les suivait de si près, qu’il mangea le dîner servi pour Édouard :en poussant plus rapidement devant lui, il eût pu les surprendre et les écraser. La position d’Edouard n’en était pas moins critique; ses éclaireurs n'avaient pu trouver aucun gué pour traverser le fleuve; un jeune garçon lui indiqua celui de la Blanche Tache , non loin de Saint- Valéry; les Anglais le gagnèrent de nuit, et par un effort désespéré dispersèrent les troupes françaises qui en gardaient le passage. Ils n’avaient cependant qu’à demi échappé an péril qui les menaçait; fatigués par un long combat livré dans le lit même dn fleuve, épuisés par la faim, ils avaient sur leur trace une armée deux fois plus nombreuse que la leur; leur retraite ne pouvait manquer d’aboutir à un désastre. Edouard envisagea sa situation d'un regard ferme et résolu; il se décida à combattre, et rangea son armée en bon ordre, dans une position avantageuse, sur lu lisière de la forêt de Crécy.

C’était le cas pour le roi de France de se montrer aussi sage qu’il l’avait été six ans auparavant, et de ne pas engager la bataille au lieu et à l'heure qui convenaient à son ennemi. Mais on crut que le nombre dispensait de toute prudence, et l’on courut de gaieté de cœur à une défaite. L’armée, au moment où elle parut devant les lignes anglaises, était toute eu désarroi ; les milices des communes, ramassées le long des routes, s’étaient entremêlées dans la marche à la gen-

darmerie, et rien ne ressemblait moins à un ordre de bataille que cette confusion d’hommes et de chevaux qui se pressaient dans la plaine. Aussi tous les chefs de quelque expérience étaient-ils d’avis qu’on attendît le lendemain pour engager l’action; c’était la volonté du roi lui-même, et il en donna l’ordre formel : mais il fut impossible d’arrêter le vaste ébranlement de cette masse désordonnée, qui, sourde à tous les commandements, ne songeait qu’à pousser en avant vers l’ennemi. Rien de plus calme et de plus fier en même temps que l’attitude d'Édouard et des siens en face de ce tumulte. Il avait fait célébrer la messe dans son oratoire, y avait communié, ainsi que son lils le prince de Galles et plusieurs de ses capitaines; puis ayant fait mettre pied à terre à sa gendarmerie, et partagé son armée en trois batailles, « les archers devant en manière de herse,» il était prêt, dans sa menaçante immobilité, à recevoir le choc des lances françaises.

Philippe de Valois , en voyant cette contenance assurée de l’ennemi, eût dû faire un dernier effort pour arrêter le mouvement de son armée et lui rendre avant l’attaque un peu d’ordre et d’ensemble. Mais, à la vue des Anglais, » le sang lui mua, dit Froissart, car il les baïssoit, » et il donna sans retard le signal de la bataille. « Faites passer nos Génois devant, • s’écria-t-il, et ces vaillants mercenaires entamèrent aussitôt l’action. Malheureusement ainsi qu’ils l’avaient annoncé à leurs chefs, les cordes de leurs arbalètes avaient été trempées par la pluie, et leurs bras, que la fatigue d’une longue route avait

affaiblis, ne lançaient contre l’ennemi quelles carreaux impuissants. Il en fut tout autrement des flèches anglaises qui tombèrent comme la grêle sur les Génois, et leur perçant bras et tètes, les forcèrent à reculer. Philippe, enflammé de colère, ordonne alors à ses gendarmes de joindre l'ennemi, « en passant sur le corps de cette ribaudaille, qui leur empêche la voie.» Cet ordre aussi insensé que barbare, exécuté fidèlement, décida du sort de la bataille; elle était perdue pour les Français, avant d'être commencée. Les archers anglais, tirant à coup sûr au milieu de cette mêlée confuse d'hommes et de chevaux, en faisaient un horrible carnage. A leurs flèches meurtrières se joignaient d'autres armes, plus effrayantes peut-être par leur nouveautéque parles coups quelles portaient. C’étaient « des bombardes de fer, qui, avec du feu, lançoient de petites balles de fer, avec si grand bruit qu’il sembloit que Dieu tonnât. » L’artillerie moderne, essayée déjà dans les sièges, se montrait ainsi pour la première fois sur un champ de bataille. Furieux de périr de la sorte sans défense et sans honneur, quelques-uns des princes et barons de l’armée française firent un suprême effort pour sortir de la presse où ils s’étaient jetés si follement, et sciant ralliés ils rompirent par une charge impétueuse la première lignes des archers anglais, puis assaillirent rudement la bataille du prince de Galles, il y eut pour le jeune fils d'Édouard 111 un moment de péril; mais le bon ordre et la vaillance disciplinée de ceux qui combattaient à côté de lui leur rendirent bientôt l'avantage; bientôt cette noble élite des seigneurs de Fiance fut tout en-

tière couchée dans la poussière. C’est à cette heure de la journée que le vieux roi de Bohême, Jean l’Aveugle, jugeant qu’elle était perdue, se lit conduire par quelques-uns de ses chevaliers au milieu des rangs anglais, pour y donner un coup d’épée et y mourir. Déjà le combat n’était plus qu’un massacre. Les Irlandais et les Gallois, comme des animaux de proie, parcouraient la plaine où le gros de l’armée françaises’élaitamoncelé, et achevaient avec leurs longs couteaux tout ce qui avait échappé aux flèches des archers. Le comte d’Alençon, frère de Philippe de Valois, le duc de Lorraine, les comtes de Savoie, de Flandre et de Blois étaient parmi les morts ('26 août 1346). Lorsque le lendemain Édouard en fit faire le dénombrement, on ne compta pas moins de onze princes et de quatre-vingt-seize seigneurs portant bannière, de douze cents chevaliers et « de trente mille autres gens. » Ce ne fut pas la faute de Philippe de Valois s’il ne partagea pas le sort de toutes les victimes de sa malheureuse imprudence : il resta jusqu’à la chute du jour sur le champ du carnage, et il fallut que le sire de Beaumont prît son cheval par la bride pour l’en arracher. II chevaucha d’un trait jusqu’au château de la Broyé, où il arriva avec une faible escorte, au milieu de la nuit, et ce fut là qu'il cria, dit-on, au châtelain qui lui refusait l’entrée : « Ouvrez , ouvrez c’est la fortune de la France*! »

Jamais désastre égal à celui de Crécy n’avait affligé

1. M. Buchon, dans son édition de Froissart, a rétabli ainsi cette parole historique : « Ouvrez, c’est l’infortuné roi de France! »

le royaume. La chronique de Saint-Denys, cette histoire officielle de la monarchie écrite règne par règne, entonne un chant de deuil sur la chevalerie, « dont la fleur cheust » en cette journée , et elle accuse « l’orgueil et les vices « de la noblesse, qui ont appelé sur elle une si effroyable catastrophe. Dans l’amertume de ses regrets et de ses reproches, le vieux chroniqueur ne mesure cependant point toute la portée du coup qui est tombé sur la chevalerie; on en a mieux jugé de nos jours' lorsqu’on a dit qu’elle fut mise au tombeau à Crécy. Elle y perdit en effet le privilège exclusif de la puissance et de la gloire militaires dont elle était si fière depuis trois siècles ; les archers d’Angleterre prouvèrent là, comme à cette même époque les montagnards suisses le prouvèrent à Morgarten et à Laupen, qu’il y avait une force destinée à prévaloir, sur les champs de bataille, contre les grands chevaux et les pesantes armures de la gendarmerie féodale. La leçon de Crécy resta incomprise en France; des armées de gentilshommes continuèrent à entourer la bannière royale de leurs escadrons indisciplinés. Poitiers et Azincourt devaient compléter la démonstration dans des flots de sang français.

La route de Paris était libre cette fois pour le roi d’Angleterre; mais il ne voulut pas renouveler la faute qu’il venait de réparer si glorieusement, et s’engager, quoique vainqueur, au cœur d’un pays ennemi. Il songea , avant tout , à s’assurer d’une porte toujours ouverte pour entrer en France et pour en sortir. Dès

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