M. Michelet et M. Henri Martin
le 3 septembre, neuf jours seulement après la bataille de Crécy, ses tentes étaient déployées sous les murs de Calais. Sa première pensée était d’enlever cette ville par un coup de main; mais elle avait un vaillant gouverneur, une bonne garnison, et une bourgeoisie familiarisée avec le danger par les habitudes de la vie de la mer. 11 fallut se résoudre aux lenteurs d’un siège. Edouard aborda cette entreprise avec son ferme et opiniâtre courage, et, secondé par le patriotisme anglais, qui ne lui refusa ni hommes, ni argent, il eut, au bout de quelques semaines, entouré la ville assiégée d’une autre ville toute palissadée et fortifiée, qui la séparait du reste de la France. La résistance des Calaisiens fut héroïque; livrés presque uniquement à eux-mêmes, et ne recevant que les rares secours de quelques marins de la côte, ils tinrent onze mois en échec une armée de plus de trente mille combattants. Plus Édouard s’acharnait à la proie qu’il voulait saisir, plus il trouvait d’obstacles dans l’énergie indomptable des Calaisiens. Le jour vint enfin pour eux de succomber, s’ils n’étaient secourus. Philippe, au bruit de leur héroïsme et de leur détresse, se releva du sombre abattement où l’avait plongé sa défaite. Non content de licencier les débris de l'armée vaincue à Crécy, il avait congédié en même temps celle que le duc de Normandie commandait en Guyenne, et avait laissé le champ libre au comte de Derby pour pousser ses succès jusque sur les rives de la Loire. Son dénûment financier le contraignit ainsi de livrer, durant tout l'hiver, aux entreprises de l’ennemi son royaume sans défense. Ce ne fut qu’au printemps de
l'année 1347, qu’ayant obtenu quelques subsides des prélats, barons et députés des bonnes villes rassemblés à Paris, il fut en état de tenter un effort pour secourir Calais. Des deux routesqui pouvaient leconduire, à travers les dunes, sous les murs de cette ville, l’une, au sud, celle de Boulogne, était gardée par les Anglais ; l’autre, celle de Gravelines, était occupée par les Flamands en armes. Pour obtenir de ceux-ci qu’ils lui livrassent le passage, il n’y eut promesse que Philippe ne leur fît; il leur offrit la levée de l’interdit pontifical qui pesait toujours sur leurs églises, la restitution des trois villes qu’il leur détenait, les privilèges les plus étendus pour leur commerce, l’ordre de chevalerie pour les aînés de leurs familles; il descendit enfin auprès d’eux jusqu’à la prière. Mais les griefs de la Flandre étaient trop récents et ses rancunes trop profondes pour qu’il fût écoulé. Restait à attaquer de front les lignes anglaises : le roi et les maréchaux de Vliost voulurent le tenter. 11 fallait ou se jeter à travers des marais dans lesquels l’armée se fût engloutie, ou défiler, le long de la mer, sous le tir de la flotte ennemie, chargée de bombardes et montée par des milliers d’archers; c’était, dans les deux cas, courir à une perte certaine. Les bras tombèrent d’impuissance à Philippe de Valois, et le superbe monarque courba la tête sous l’humiliante nécessité de demander la paix ù son ennemi. Elle lui fut refusée. Édouard voulait à tout prix Calais, qui ne pouvait plus lui échapper. En effet, les bannières françaises eurent à peine disparu que la ville, désormais sans espoir, offrit de se rendre. Édouard III, altéré de vengeance,
prétendit que les Calaisiens « se remissent à son vouloir pour vivre ou pour mourir. » Mais lorsque le brave Jean de Vienne eut répondu du haut des créneaux à cette signification barbare, que lui et ses chevaliers étaient prêts à tout souffrir « plutôt que d’acheter leur vie au prix de celle du plus petit garçon ou varlet de la ville, » lorsque Gautier de Mauny, porteur de cette réponse, eut représenté à Edouard que nul de ses barons ne s’enfermerait volontiers dans une de ses forteresses, assiégées crainte de représailles, « s’il fesait ces gens mettre à mort, » il fallut bien que l’inflexibilité du monarque condescendît à de moins dures conditions; il se contenta d’exiger que les clefs de la place et du château lui fussent apportées par six des plus notables bourgeois « desquels il ferait à sa volonté. » La France a enregistré avec orgueil dans ses annales l’héroïque dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses cinq compagnons en cette mémorable circonstance. On sait comment ces braves gens parurent « le chef nu, les pieds déchaux et la hart au col » devant leur vainqueur irrité, et comment Edouard , vainement supplié par le généreux Gautier de Mauny de leur laisser la vie, dans l’intérêt de sa gloire , ne céda qu’après une longue résistance aux prières et aux larmes de la reine Philippe de Hainaut embrassant ses genoux. Ce fut le 8 août 1347 que Calais fut remis aux mains d’Édouard III. Ce monarque n’épargna rien pour en faire une ville tout anglaise. Plus de deux siècles devaient se passer avant qu elle retournât à la France.
Vainqueurs et vaincus étaient également épuisés
des efforts qu’ils avaient faits pour soutenir cette guerre formidable. Une trêve fut conclue; et avec la France et l’Angleterre, elle mit en repos l’Écosse, où David Bruce avait été battu et pris à Nevill Cross, et la Bretagne où Charles de Blois avait eu le même sort à la journée de Roche-Dérien. Lorsque expira cette trêve au mois de juin 1 348, on ne songea des deux parts qu’à la renouveler. C’est qu’un fléau vint fondre alors sur l’Europe, devant lequel et l’ambition et la haine et toutes les pissions guerrières furent réduites au silence. La grande peste de 1348, décrite avec de si vives couleurs par le conteur italien Boccace, a conservé une triste immortalité dans l’histoire. Partie des côtes de l'Égypte et de la Syrie , elle gagna celles de l’Italie et de la France méridionale, et de proche en proche se répandit dans toutes les contrées du nord et de l’occident. On a calculé que, pendant quatre ans de sa durée, elle enlevai l’Europe le tiers de sa population. Comme on l’a toujours observé dans ces vastes épidémies, l’effroi de la multitude déchaîna ses aveugles fureurs, et les égarements de la superstition la plus monstrueuse s’unirent aux dévouements les plus sublimes de la religion. A la même page où le chroniqueur contemporain raconte l’héroïsme des « saintes sœurs » del’Hôtel-de-Dieu, et celui des religieux mendiants, il montre les Juifs de tous côtés victimes de la rage populaire, et les villes de la France et de l’Allemagne traversées par les processions insensées des flagellants, qui prétendaient substituer aux sacrements l’effusion de leur sang versé sur les places publiques et se mêlant à celui de Jésus-Christ pour la rémission
des péchés du monde. La folie de ces fanatiques fut condamnée par l’Église, en même temps que châtiée par l’autorité séculière. Cependant la grande peste, la peste noire, comme elle fut appelée alors, visita, dans sa course meurtrière, les maisons royales aussi bien que les plus humbles, et celle de France n’en fut pas épargnée. La reine, Jeanne de Bourgogne, avec le duc Eudes IV, son frère, la reine de Navarre Jeanne de France, et la duchesse de Normandie, comptèrent au nombre des victimes.
Ainsi s’achevait parmi les plus sombres calamités un règne commencé sous de si brillants auspices. La popularité de Philippe de Valois avait disparu au milieu de ses revers et du lourd fardeau dont ils écrasaient la France. Le roi des chevaliers n’était guère plus cher à la nation que ne l’avait été son oncle, le roi des légistes ; il n’avait fait qu’accroître «ces extorsions et mutations de monnaies moult grièves à tout le peuple» qui pesaient si tristement sur la mémoire de Philippe le Bel. Cependant, avant de mourir, Philippe de Valois conclut une négociation utile à la grandeur de sa maison et à celle de la France. Humbert II, dauphin de Viennois, qui, en 1343, s’était engagé à transmettre sa seigneurie au fils encore enfant du duc de Normandie, annonça soudainement sa résolution de quitter le siècle, et offrit de vendre la possession immédiate de ses domaines au prince qu’il avait désigné pour son héritier. Philippe accepta le marché. quelque onéreux qu’il fût dans l’état délabré de ses finances (1249). Lejeune Charles de France, en vertu de ce contrat, prit le titre de dauphin, destiné
à être porté dès lors par les fils aînés de nos rois, et le royaume, par ce pacifique agrandissement, atteignit la frontière des Alpes. A cette importante acquisition se joignit quelques jours après celle de la seigneurie de Montpellier, dernier reste de la suzeraineté des princes aragonais dans la France méridionale (18 avril 1349). 11 fallut aggraver par de nouveaux impôts la détresse publique pour payer ce double accroissement de territoire; mais c’étaient là des charges qui se justifiaient par elles-mêmes, et, auprès de la postérité, le souvenir lamentable de Crécy ne doit pas faire perdre à Philippe de Valois le mérite d’une belle province ajoutée au corps de la monarchie française.
Au commencement de l’année 1350, Philippe, toujours ami du faste , donna à sa cour le pompeux spectacle de ses secondes noces avec Blanche de Navarre, sœur du jeune roi Charles le Mauvais. Ce mariage fut immédiatement suivi de celui du duc de Normandie, veuf comme son père, avec Jeanne, comtesse de Boulogne et d’Auvergne, et de celui du dauphin Charles avec Jeanne de Bourbon. Mais les fêtes de ces unions royales ne tardèrent pas à être remplacées par le deuil. Le roi, dont la santé était depuis quelque temps chancelante, tomba malade, et comme sa fin approchait, il fit venir auprès de son lit ses deux fils, le duc de Normandie et le duc d’Orléans. Là, il mit sous leurs yeux des pièces dans lesquelles son droit à la couronne de France était établi par les plus solennelles décisions des théologiens et des déerétistes, et leur recommanda, à son fils aîné surtout,
de défendre ce droit à toute outrance contre les prétentions illégitimes du roi d’Angleterre. Ayant ensuite doté le duc d’Orléans du comté de Valois, son ancien apanage, il expira le 22 août 1350, dans la cinquante-neuvième année de son âge et la vingttroisième de son règne.