JEAN DIT LE BON
Nous entrons dans un des règnes les plus calamiteux de notre histoire. Le second des Valois reproduisit, en les exagérant, les traits du caractère de son père, et, en les aggravant, les vices de son administration. On voit alors tout ce que l’imagination peut concevoir de maux se déchaîner sur la France : le roi vaincu et prisonnier dans une bataille aussi désastreuse (pie celle de Crécy ; le royaume livré sans défense aux armes anglaises et au brigandage organisé des compagnies d aventure ; le peuple poussé au désespoir par l'excès de ses souffrances, et réduit par l’absence de tout gouvernement à faire effort pour se gouverner lui-même; à Paris, des tentatives de liberté politique qui n’aboutissent qu’à l’anarchie ; dans les campagnes, la Jacquerie, revanche atroce des paysans contre l’oppression seigneuriale, sanglant essai d’affranchissement bientôt étouffé dans le sang; et pour comble de tant d’infortunes, un traité de paix dont l’ignominie fait presque regretter les maux de la guerre, et qui donne plus du tiers de la France à l’Angleterre. Voilà à quelles extrémités fut réduite par les folies de
l’esprit chevaleresque’ la mornarchie devenue si puissante sous le règne de Philippe Auguste, de saint Louis et de Philippe le Bel ; voilà comment deux rois, représentants fidèles du malheureux génie de la noblesse féodale, semblèrent ne se succéder que pour mettre en péril les grandes destinées de la France.
Jean , lorsqu’il hérita de la couronne, était âgé de plus do trente et un ans. 11 avait été assez mêlé aux événements du règne de son père, pour en recueillir une salutaire expérience, si son esprit eût été capable de réflexion. Mais qu’attendre d’un prince pour qui l’idéal de la royauté se personnifiait dans son parrain le roi de Bohême, monarque exilé volontairement de ses États pour réaliser les fables de la chevalerie errante, venu à la cour de France, comme au siège de tout honneur et de toute galanterie, afin d’y plaire aux dames et d'y briller dans les tournois, se faisant un mérite de l’imprévoyance et de la prodigalité, aussi bien que de la vaillance, et au déclin de la vie, lorsqu'il étaildeveou aveugle, ambitionnant pour gloire suprême d’être conduit, comme nous l’avons vu à Créey, dans les rangs anglais « si avant qu’il pût férir un coup d’épée » et mourir en chevalier? Tel était Jean de Bohême, tel fut Jean de France, également inhabile au gouverne? ment et à la guerre, devant le politique et guerrier Édouard III.
Les premiers actes de son règne le révèlent tout entier : ce sont des fêtes, celles de son sacre (25 septembre) et de la chevalerie de ses deux fils aînés, célébrées avec un éclat et des dépenses inouïs; ce sont des altérations de monnaies qui en changent plusieurs
fois le titre en quelques mois; c’est l’exécution sans procès d’un des plus grands seigneurs du royaume. Le connétable de France Raoul, comte d’Eu, sur un vague soupçon de trahison que le roi ne prend pas la peine d’éclaircir, est livré à la hache du bourreau, avec plus d’arbitraire et plus d’odieux encore que ne l'avaient été les barons de Bretagne et de Normandie envoyés au supplice par Philippe de Valois (novembre 1350). En frappant de tels coups, la royauté aimait à se croire toute-puissante; mais, au moment même où, parues fantaisies violentes d’un despotisme oriental, elle mécontentait les seigneurs, elle se faisait petite devant eux afin de les Regagner, et publiait des ordonnances pour les dispenser de payer leurs dettes (mars et septembre 1351). On ne tarde pas à la voir, appauvrie et dénuée, recourir aux États généraux pour leur demander quelques subsides (1351), et, peu satisfaite des largesses de cette assemblée, traiter de gré à gré avec les provinces et même avec les villes pour obtenir davantage. En même temps, elle se montre impuissante et désarmée pour la répression , lorsque le sang a appelé le sang, et que la mort du connétable a été vengée par celle du favori enrichi de sa charge et de ses biens.
Ce favori du roi Jean était Charles d’Espagne, issu d’un de ces infants de la Cerda, réfugiés en France après avoir disputé vainement le trône des Castilles à Sanche IV, leur oncle, au temps de Philippe le Hardi. Son meurtrier fut le jeune roi de Navarre, Charles le Mauvais. Charles, par son aïeul le comte d Evreux, frère de Philippe le Bel. et par sa mère Jeanne, fille
île Louis le Hutin, appartenait doublement à la maison royale de France. Si le principe de la succession des femmes à la couronne eût triomphé, ses droits eussent primé ceux du roi Edouard , et ce n’eût pas été l’habileté qui lui eût manqué pour les soutenir. L’odieux surnom qu’il a conservé dans l’histoire est un témoignage trop vrai de la perversité de son âme; mais il savait la déguiser sous les dehors les plus séduisants. Rien n’égalait les ressources de son esprit et le charme insinuant de ses manières. Il possédait à un rare degré l’art de manier les hommes, savait au besoin prendre avantage de la culture de son intelligence, et était doué même de cette éloquence qui déchaîne ou calme à son gré les passions populaires. Audacieux, remuant, sans aucun scrupule pour parvenir à se lins, il trouva dans les années orageuses du règne de Jean une carrière ouverte à son funeste génie ; mais son ambition sans grandeur fut aussi sans succès, et de tous ses criminels efforts il ne lui revint que le triste honneur d’avoir eu une part considérable aux maux de la France.
Jean lui avait donné sa fille en mariage (1352); il était sage de le lier ainsi de plus près aux intérêts de la couronne ; mais Jean lui refusait en même temps quelques-uns des avantages stipulés par la convention matrimoniale, comme si la jeunesse de son gendre l’eût dispensé de prendre au sérieux les engagements conclus avec lui. C’était mal connaître celui qui deux ans auparavant, àPampelune, avait vengé dans des Ilots de sang son autorité menacée. Le coup qu’il n’osait frapper sur le roi lui-même, Charles le
Mauvais frappa sur le favori du roi. 11 courut surprendre Charles dans la ville de Laigle, et le fit égorger dans son lit (janvier 1354). Jean éclate alors en menaces terribles ; il lève des troupes pour attaquer à la fois son gendre dans ses fiefs de Normandie et dans ses Étals de Navarre au pied des Pyrénées. Mais on lui représente combien, à l’heure où la guerre va se rallumer avec l’Angleterre, il est dangereux de donner à Édouard un puissant allié au sein du royaume et de la maison royale elle-même. La nécessité est plus forte que la colère : l’inconséquent monarque traite avec celui qu’il avait juré de châtier, il lui accorde pour prix de son crime ce qu’il avait refusé à la justice de ses réclamations, et s’engage par serment « à ne faire onc vilenie, ni dommage » aux auteurs de la mort de Charles d’Espagne (février 1354). 11 était difficile d’abaisser davantage une autorité qui se croyait et se proclamait absolue; mais Jean tenait peu à mettre de la suite dans ses actes, et l’on voyait se joindre en lui aux extrêmes emportements de la violence cette facilité de caractère, qui lui valut à sa cour le surnom do bon, accepté de confiance par l’histoire. L’institution de son ordre de V Etoile, destiné à rivaliseravec celui de la Jarretière qu’Édouard III venait de fonder, en témoignant de l’extravagante idée qu’il se faisait de l’esprit chevaleresque, témoigna aussi des fastueux excès de cette prodigalité royale, décorée du nom de bonté par ses courtisans.
La trêve que Philippe de Valois avait conclue en 1347, expirée en 1351, avait été renouvelée après de très-courtes hostilités, pour finir en 1354. Mais on
atteignit ce terme sans que d’une part ni de l’autre on se montrât pressé de reprendre les armes. L’Angleterre n’était point remise encore des ravages de la peste, qui dans les campagnes n’avait pas plus épargné les troupeaux que les hommes, et les finances désordonnées du monarque français ne lui permettaient guère d’entrer en campagne. On semblait disposé à déférer au vœu du Saint-Siège, qui, toujours préoccupé de la pensée de réconcilier les deux rois, était parvenu à leur faire signer des préliminaires qui promettaient à Édouard l’absolue souveraineté de la Guyenne et de Calais, moyennant sa renonciation à la couronne de France. Ce fut, au dire de Froissart, la question de Bretagne qui rompit l’œuvre aussi avancée de la médiation pontificale.
A vrai dire, la guerre sur ce théâtre avait à peine souffert quelque interruption , et les haines y étaient plus vives et plus allumées que jamais. Charles de Blois, depuis qu’il était tombé, comme son rival Montfort, prisonnier aux mains de l’ennemi, avait trouvé, comme lui, dans son épouse un intrépide lieutenant pour le remplacer. Cet âge paraissait être celui des héroïnes; on avait vu de même la femme d’Édouard III, pendant que son mari guerroyait en France, aller, à la tête d’une armée anglaise, vaincre les Écossais. Rien de décisif cependant ne s’était passé dans cette lutte acharnée des deux partis qui ensanglantaient la Bretagne. Si le maréchal d'Offemont fut battu et tué en 1352 par les partisans de Jean de Montfort, cette même année vit le fameux combat des Trente , qui devait laisser dans les annales bretonnes un si long
souvenir, et qui valut aux armes françaises un renom presque égal à celui des plus Hères batailles. Le farouche héroïsme de la vieille race celtique respire tout entier dans le mot si connu que Geoffroy Dubois adresse à son capitaine , blessé et pantelant de soif, au pied du chêne de Mi-Voye : « Bois ton sang, Beaumanoir ! »
Mais ce n’étaient là que des escarmouches; la grande guerre, la guerre des deux peuples et des deux couronnes ne recommença qu’avec l’année 1355.
Le projet d’Kdouard était d’envahir la Normandie, pendant que son fils, le prince de Galles, irait guerroyer sur les frontières de la Guyenne, et que son cousin Derby, qu’il avait fait duc de Lancastre, agirait en Bretagne. Il comptait sur l’alliance du roi de Navarre; qui l’était venu visitera Windsor, aux fêtes de Saint-George, et qui lui avait promis d’ouvrir aux troupes anglaises les portes des villes normandes appartenant à son domaine. Mais, comme il n’attendait plus pour mettre à la voile qu’un vent favorable, l’avis lui fut donné qu’un nouveau traité, signé à Valognes, venait de rattacher Charles le Mauvais aux intérêts de la France. Malgré le ressentiment profond qu’il gardait contre le roi de Navarre, Jean avait été obligé encore une fois de céder au vœu public, qui lui criait de ne pas laisser aux Anglais un allié aussi redoutable. Une scène de réconciliation avait eu lieu au Louvre entre les deux princes. « Charles, selon le récit de Froissart, fit la révérence au roi de France, et s’excusa par devers lui de ce qu’il s’étoit parti du royaume.... et requit au roi qu’il lui voulût pardonner tout, et le
voulût tenir en sa grâce, et lui promit qu’il serait bon et loyal, si comme fils doit être à père et vassal à seigneur. Et lors lui fit dire le roi par le duc d’Athènes, qu’il lui pardonnoit tout de bon cœur » (septembre 1355). Mais ni le Navarrois, daus son intime pensée, n’entendait renoncer à ses intrigues contre son suzerain, ni le roi Jean à ses projets de vengeance contre son infidèle vassal. On ne tarda pas à le voir.
Cependant le feu de la guerre s’était partout rallumé. Le prince de Galles parcourait le Languedoc, le fer et la flamme à la main, sans que le lâche et inhabile comte d’Armagnac, avec des forces supérieures, osât tenir contre lui la campagne. Le jeune prince put rentrer impunément dans Bordeaux avec mille chariots chargés de butin et cinq mille prisonniers qu’il avait faits sans combat. Au nord, Édouard s'était jeté sur l'Artois, et y prenait sa revanche de ses projets avortés sur la Normandie. Il brûlait et pillait, comme son fils. H y eut là entre lui et le roi de France des défis échangés ; mais ni l’un ni l’autre ne se souciaient beaucoup de se rencontrer, et le monarque anglais repassa la mer pour repousser les Écossais qui avaient entamé sa frontière, tandis que Jean allait demander aux États généraux de son royaume les moyens de faire au printemps un puissant effort contre l’ennemi. Dans le cours de l’année qui finissait, il n’avait pas changé moins de dix-huit fois le titre des monnaies, et s’était par ordonnance interdit à luimême, pour six mois, le payement de toutes ses dettes : c’était à bout de voie qu’il en appelait à la nation.
Os états, qui se rassemblèrent à Paris le 2 dé- II 16
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cembre 1355, sont les premier» auxquels ait appartenu une importance réelle dans notre histoire. Pour la première -fois, on vit les députés de plusieurs des provinces de la Langue d’Oc (Auvergne, Limousin, Poitou, etc.) siéger à côté de ceux de la Langue d’Oil. Le chancelier de France, Pierre de la Forêt, archevêque de Rouen, en les invitant «à ce qu’ils eussent avis ensemble sur l’aide qu’ils pouvoient faire au roi pour le fait de la guerre, » remettait véritablement à l’assemblée la gestion des finances qui échappait à l’impuissance de la couronne. Les États s’en saisirent avec une patriotique résolution. Après s’être engagés « à vivre et à mourir avec le roi et à mettre corps et avoir à son service, » ils votèrent tout aussitôt la solde de trente mille hommes d’armes pour l’année qui allait s’ouvrir. Une gabelle sur le sel et un impôt sur les ventes devaient fournir la somme énorme de cinq millions de livres parisis, destinée à l’entretien de cette armée ; mais il était établi que les seigneurs laïques et les prélats, les princes et le roi même, comme les bourgeois et les vilains, acquitteraient ces taxes, et afin que le subside de guerre ne fût point détourné de sa destination, une commission fut instituée de neuf généraux et surintendants, choisis dans les trois ordres, sous le contrôle desquels se devaient faire toutes les dépenses publiques. En même temps la réforme fut portée dans les monnaies, de manière « à ce que la loi et le poids n’en pussent être dorénavant changés, n et grand nombre d’abus furent supprimés, contre lesquels s’élevaient d’unanimes doléances. Enfin, pour que ces grandes mesures ne courussent
pas le risque de rester sans effet, les États généraux décidèrent que leurs séances se rouvriraient le 1" mars de l'année suivante. Ces importants résultats sont tous consignés dans l’ordonnance du 28 décembre, par laquelle le roi s’approprie, pour les revêtir du caractère de la loi, les décisions de l’assemblée.
On peut douter que le roi et les États généraux euxmêmes soupçonnassent toute l’étendue du changement que cette ordonnance introduisait dans le gouvernement du royaume. Jean n’y vit, à coup sûr, que la fin de ses embarras du moment; quant aux députés des trois ordres, ils croyaient avoir tout fait en enchaînantpar de fortes restrictions l'arbitrairejusque-là sans limites du pouvoir royal, et les lumières leur manquaient pour apprécier le vice des deux taxes qu'ils avaient établies. En voyant les résistances que soulevait la perception, ils y substituèrent, dans leur réunion du printemps suivant, un impôt sur le revenu. Ces résistances avaient fourni cependant au génie pervers du roi de Navarre une nouvelle occasion de se déployer. Non content d’agiter la Normandie par ses intrigues, il s’appliquait à exercer sur le dauphin Charles ses malfaisantes séductions, et était parvenu à aliéner de son père ce jeune prince, à qui l’âge et le malheur n’avaient point encore donné l’esprit sérieux et réfléchi qui le distingua plus tard. Eû apprenant l’opposition séditieuse que Charles le Mauvais et son principal conseiller le comte de Harcourt mettaient en Normandie à l’établissement de la gabelle, Jean ne put contenir sa colère : « Je ne veux, s’écria-
t-il, nul maître fors moi en France, et oncques n’aurai joie tant qu’ils seront en vie; » et dès ce moment il conçut contre le roi de Navarre et ses adhérents les plus sinistres projets de vengeance. Le Dauphin, qui tenait sa cour au château de Rouen, avait invité à s’y réunir à lui, pour célébrer la fête de Pâques fleuries, Charles le Mauvais, avec Harcourt et quelques autres de ses chevaliers (avril 1356). Jean, qui en est informé, quitte Orléans, le casque en tête, avec une escorte de cavaliers, court jusqu’à Rouen à bride abattue, et soudainement apparaît, l’épée au poing, au milieu des convives épouvantés. Là, malgré toutes les protestations du Dauphin, il saisit de sa propre main le roi de Navarre et lui fait entendre les plus terribles menaces, pendant que le maréchal d'Audeneham, avec les hommes de l’escorte royale, s’empare des compagnons du prince. Quatre d’entre eux, Harcourt le premier de tous, sont décapités sous les yeux du roi lui-même, dans un champ, près du château, appelé le Champ du pardon , et leurs restes sanglants sont accrochés au gibet de Rouen.- Peu s’en fallut que l’exécution du roi de Navarre ne suivît celle de ses chevaliers; on obtint à grand’peine du roi qu’il se contentât de l’emprisonner dans la tour du Louvre, avec la menace de la mort incessamment suspendue sur sa tête.
Jean essaya de justifier cet acte de violence en publiant que Charles le Mauvais avait conspiré contre ses jours et ceux du Dauphin, et conclu un traité pour se partager la France avec le roi d’Angleterre; mais l’opinion publique, aigrie et mécontente, refusa
de le croire, et ne vit dans le coup d’État frappé contre le Navarrois que le châtiment de l’opposition faite par le prince aux nouveaux impôts. La compassion des peuples accompagna le captif dans sa prison. Cependant l’effet immédiat de ces exécutions fut de déchaîner sur la Normandie une guerre effroyable. Le vieux Geoffroy de Harcourt devint encore une fois le fléau de sa terre natale. Après la bataille de Crécy, l’immense malheur de la France avait fait entrer le remords dans son âme, et il était venu, la hart au col, s’offrir à la justice de Philippe de Valois, qui lui avait pardonné. Le supplice de son neveu ralluma ses haines à peine étouffées, et après avoir adressé à Jean une lettre de défi , où respirait tout l’orgueil féodal avec tout l’emportement de la colère, il appela les Anglais. Le duc de Lancastre, qui guerroyait alors pour le jeune comte de Monfort, ne se fit pas longtemps attendre, et les bandes pillardes de bas Bretons, qu’il entraîna à sa suite, s’abattirent avec fureur sur la Normandie. Leurs ravages y furent courts, mais terribles. Jean était entré de son côté dans la province, faisant tête à la fois au duc de Lancastre, qu’il eut rejeté bientôt dans le Cotentin, et au Navarrais, dont les places bien fortifiées bravaient ses attaques. Ce n’était partout que confusion et ruine. Au milieu de ses stériles exploits, le roi fut informé que le prince de Galles s’était avancé jusqu’au cœur du royaume, et qu’après avoir promené ses dévastations impunies sur le Berri et la Touraine, il s’apprêtait à passer la Loire pour donner la main au duc de Lancastre en Normandie. Jean ne voulut pas y laisser arriver ce
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nouvel ennemi; il se porta rapidement sur Chartres, où il publia son mandement de guerre et appela autour de lui , dans le plus bref délai , tous les vassaux de la couronne. Le seul bruit de son armement suffit pour arrêter la marche de son jeune et aventureux adversaire.
Ce n’était pas toutefois en fugitifs que les Anglais se retiraient. Ils regagnaient le Poitou, mais à petites journées et en continuant de piller et de brûler tout sur leur passage. Le prince de Galles ne craignit même pas de perdre trois jours au siège du château de Romorantin , témérité héroïque qui avait besoin d’étre justifiée par le succès! I,es mouvements de l’ennemi l’avaient si peu occupé sur sa route, qu’aux approches de Poitiers, il s’étonna de voir que les Français l’eussent devancé sous les murs de cette ville, et lui fermassent la route de Bordeaux, qu’il ne pouvait plus s’ouvrir que par une victoire. Le jeune héros, s’inspirant des souvenirs de Crécy, prend alors une résolution aussi ferme qu’habile, et établit sa petite armée au Champ de Mauperhtis , sur un plateau élevé, coupé de haies et planté de vignes, où l’avantage du poste pourra compenser pour lui celui du nombre. De ses deux mille hommes d’armes, une grande partie appartenait à la noblesse de Gascogne, et c’était encore le midi de la France qui lui avait fourni cette légère infanterie, qu’on appelait du nom de brigands , destinés à voltiger en oiseaux de proie sur les champs de bataille. Mais le nerf de sa troupe et le principal fondement de ses espérances étaient ses archers, ses robustes geomen d’Angleterre, au
nombre de quatre mille. L’armée française, qui s’était déployée dans la plaine, au bas de la position ennemie, en belle ordonnance, ne comptait pas moins de vingt-six ducs ou comtes et de cent quarante seigneurs bannerets. On en portait la force à près de cinquante mille combattants. Elle était divisée en trois batailles, l’une commandée par le duc d’Orléans, frère du roi; l’autre par le Dauphin avec ses deux frères, les ducs d’Anjou et de Berri; la troisième était sous les ordres du roi lui-même. « Toute la fleur de la chevalerie de la France estoit là, « dit Froissart. Tout ce qui avait échappé au désastre de Crécy allait par les mêmes fautes s’offrir à la même destinée.
Le 18 septembre au matin, le roi Jean, après avoir fait reconnaître la position des Anglais par quatre de Bes chevaliers , s’était mis à pied avec le gros de sa gendarmerie pour aller chercher l’ennemi sur le plateau où il s’était retranché, lorsque se présentèrent, entre les deux armées, les cardinaux Talleyrand de Périgord et de Saint-Vital , envoyés par Clément Vf pour faire poser les armes aux combattants. Jean leur accorda la journée pour accomplir leur œuvre de médiation; mais, dans sa confiance hautaine en l’infaillible succès de ses armes , il eut soin de mettre à la paix des conditions qui la rendaient impossible. Ce n’était point assez pour lui que le prince de Galles, comme il s’offrait à le faire, restituât toutes ses conquêtes et s’engageât par serment à ne point porter, pendant sept ans, les armes contre la France; il voulait que le jeune prince , avec cent de ses cheva-
liers, se rendît prisonnier entre ses mains. Le fils d Edouard III aima mieux combattre que de livrer ainsi son honneur et celui de ses gens. Devant tout autre ennemi, sa perte eut été inévitable: en bloquant l’armée anglaise, déjà â demi affamée, sur l’étroit espace quelle occupait, on l’eût immanquablement réduite en peu de jours à se rendre, ou à quitter ses positions pour livrer en plaine un combat dans lequel le nombre l’eût écrasée. Mais le roi de France ne savait pas attendre, et il avait ordonné pour le lendemain la bataille.
Elle s’engagea par une charge malheureuse des deux maréchaux Jean de Clermont et Arnoul d’Audencham dans un sentier resserré, où la gendarmerie recula en désordre criblée par les flèches des archers anglais. Les débris de cette avant-garde, rejetés sur. la bataille du duc de Normandie, y portèrent la confusion, et les trois fils du roi, selon les uns entraînés par ceux qui les gouvernaient, selon d’autres en ayant reçu l’ordre de leur père même, se retirèrent alors de la mêlée, sous la protection d’une escorte de huit cents lances. Le duc d’Orléans , avec le corps qu’il commandait, ne tarda pas à suivre ce fatal exemple, et il n’y eut plus en face des Anglais que Jean avec la chevalerie rassemblée autour de sa bannière. C’en était assez pour tenir tête à l’armée ennemie , et l’accabler même par la supériorité du nombre, si le roi et sa noblesse eussent eu la sage pensée de remonter à cheval pour recevoir le choc du prince de Galles et de ses deux mille gens d’armes. Mais, lorsqu’au lieu d’assaillir les retranchements anglais il s’agissait de com-
battre en plaine, Jean, par une folie aberration du point d’honneur, s’obstina à rester à pied et donna l’ordre à tous les siens d’en faire autant. Cet ordre, admiré par Froissart comme une éclatante prouesse de chevalerie, décida de l'issue fatale de la journée. « Chevauchez en avant, bannière, au nom de Dieu et de &ainl George, » avait crié le prince anglais pour donner le signal de la charge à sa gendarmerie, et cette masse impétueuse s était portée tout entière là où le roi de France, entouré de ses braves chevaliers de l’Étoile, disputait pied à pied le terrain avec une vaillance indomptable. Déjà tous ses efforts ne pouvaient plus que retarder sa défaite, et il ne songeait qu’à demeurer jusqu’au bout fidèle à l’héroïque et absurde serment de sa confrérie « de ne jamais fuir eu bataille plus loin que quatre arpents. » On le vit, lorsque tout était tué ou pris autour de lui , et qu’il n’avait plus pour partager ses périls que le quatrième de ses fils, à peine âgé de treize ans, promener encore sur les têtes ennemies sa hache redoutable, et ne livrer son gant qu’au moment où cent voix lui crièrent à la fois : « Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous êtes mort ! » Le prince de Galles honora sa victoire par la courtoisie respectueuse avec laquelle il traita son captif. Il refusa, par modestie et humilité, de s'asseoir à table à côté de lui, et le servit de ses propres mains, comme ses aïeux, les sénéchaux de France, avaient autrefois servi les premiers capétiens (19 septembre 1356).
Le carnage avait été moindre qu a Crécy; mais il y avait eu bien plus de prisonniers restés aux mains
de l’ennemi; surtout le nombre était grand de ceux qui avaient quitté en fugitifs le champ de bataille. C’était là la triste différence des deux journées; à Poitiers , la honte s’ajoutait au désastre. L’arrêt que la fortune des combats avait prononcé contre la chevalerie recevait ainsi une malheureuse aggravation. Aussi faut-il lire dans Froissart les paroles d’amère dérision avec lesquelles les gentilshommes « qui retournés estoient de la bataille » furent accueillis par le peuple des communes. 11 n’y avait pas jusqu’aux serfs des campagnes qui ne s’enhardissent à mépriser leurs seigneurs, en les voyant rentrer en fugitifs dans leurs manoirs. Présage trop manifeste des étranges nouveautés qui allaient se passer! Le premier souffle des révolutions populaires était au moment de se lever sur la France.
Le Dauphin , qui avait couru sans s’arrêter de Poitiers à Paris, prit en y arrivant le titre de lieutenant du roi, vain titre qui le laissait impuissant dans l’état désespéré des affaires. L’heure et le talent de gouverner n’étaient pas encore venus pour lui. Tout ce qu’il put faire fut de convier la France à se sauver elle-même. Les États généraux de la Langue d’Oc furent convoqués à Toulouse, et ceux de la Langue d’Oïl à Paris. A ces derniers fut remise véritablement la tâche de remédier aux maux du royaume.
En ce moment solennel, où, selon l’expression énergique et familière d’un de nos historiens* , « le pouvoir royal remettait sonjeuà la nation, parce qu’il