M. de Sismondi
croyait la partie perdue , » une influence prépondérante devait nécessairement appartenir à la bourgeoisie parisienne, la plus riche, la plus nombreuse, et par suite la plus éclairée de toute la France. Paris était le siège des deux corps les plus puissants de l’État, le Parlement et l’Université. Le Parlement ne comprenait pas seulement les magistrats assis sur les fleurs de lis, et investis par le roi du privilège de rendre la justice; à sa vaste clientèle se rattachaient encore tous les gens de loi, 6oit plaidant pour la couronne, soit assistant de leur parole ou de leurs conseils les parties contendantes, le Châtelet avec sa juridiction, les escouades des sergents à pied et à cheval au service de l’une et l’autre magistrature, et enlin la foule infinie de plaideurs attirés par un besoin journalier au siège de la cour souveraine, devant laquelle se portaient les appels de toutes les justices du royaume. L’Université, de son côté, formait au sein de la capitale une sorte de république, avec ses lois et son organisation particulières, à l’abri desquelles elle jouissait d’une véritable indépendance. Ses docteurs . dépositaires privilégiés de la science, exerçaient une souveraineté d’opinion que les rois mettaient le plus grand prix à se concilier, en même temps que ses écoliers, qu’elle comptait par milliers, se faisaient craindre par leur nombre et leur turbulence. La Chambre des comptes, et autour d’elle la population multiple des gens de finances, la vénérable basilique de Notre-Dame et la vieille abbaye de Saint-Germain des Prés avec le ressort étendu de leur juridiction respective, le nombreux clergé, tant séculier que
régulier, groupé autour des églises, ou réuni dans l’enceinte des monastères, et à coté de tout cela une bourgeoisie riche et accoutumée , en son parloir ou devant la table de marbre du palais, à traiter avec- le monarque lui-même; des corporations d’artisans que l’industrie menait tous les jours à l’aisance, et qui avaient appris à se compter en défilant armées devant le roi; tels étaient les éléments qui, joints au Parlement et à l’Université, faisaient dès lors de Paris la tête de la France, et une tête dès lors aussi, il faut le dire, hors de proportion avec le corps de la monarchie. Paris, comme les autres villes directement soumises au pouvoir du roi, avait un prévôt royal dans ses murs; mais l’importance de cet officier s’effaçait devant celle du prévôt des marchands , président du bureau deséchevins, et représentant véritable des intérêts de la bourgeoisie. S’il était un homme qui, par l’ascendant de l’intelligence et du caractère, semblât capable de la diriger dans la voie nouvelle et périlleuse qui s’ouvrait pour elle, c'était celui à qui étaient échues alors les fonctions de prévôt des marchands , c’était Étienne Marcel, magistrat intègre, patriote loyal et courageux au début de sa carrière, mais destiné, par une fatalité trop commune aux chefs populaires, à se laisser entraîner de la résistance légale à l’esprit de faction, de l’esprit de faction à la trahison, pour mourir ensuite en criminel, avec un nom flétri par l’histoire.
Les États généraux de la Langue d’Oïl s’ouvrirent le 18 octobre. On a calculé que huit cents députés au moins répondirent à l'appel du Dauphin, plus de la
moitié appartenant au tiers état; grand nombre d’évêques, et surtout de seigneurs prisonniers des Anglais, s’étaient fait représenter par procureur. Trois princes du sang, le duc d’Orléans, le comte d’Alençon et le comte d’Étampes, tous trois fugitifs de Poitiers, vinrent prendre leur siège dans l’assemblée, mais sans attirer l’attention. Charles de Blois, récemment rendu à la liberté, fut le seul entre les sires des fleurs de lis dont le rang reçut quelques hommages. L’ordre de la noblesse le choisit pour son président; le clergé déféra cet honneur à l’archevêque de Reims, le tiers état à Marcel. La députation de ce dernier ordre, aussi nombreuse que les deux autres réunies, allait être appelée au premier rôle par la force des circonstances. Marcel, qui en était l’âme, trouva un actif et puissant coopérateur dans l’évêque de Laon , Robert le Coq , ancien président du Parlement, esprit éclairé et rompu à la pratique des affaires, ambitieux d’exercer ses hautes facultés sur un plus grand théâtre, et qui, après s’être flatté de la généreuse illusion de sauver le royaume en le réformant, finit par se laisser entraîner à la suite de son compagnon sur la pente fatale qui les conduisit tous deux au crime et au déshonneur.
Le chancelier Pierre de la Forêt porta la parole au nom du Dauphin, et demanda une aide pour payer la rançon du roi et pourvoir à la défense du royaume. Les États, avant de l’accorder, voulurent en délibérer dans leur pleine indépendance, et ils tirèrent de leur sein un comité auquel fut délégué le soin de prendre une connaissance entière de la situation des affaires.
Le comité refusa d’admettre les conseillers du Dauphin à ses délibérations, et après une enquête à laquelle l’énergie et l’habileté de l’évêque de Laon eurent la principale part, il arrêta les conditions auxquelles les États devaient faire au lieutenant du roi l’offre patriotique d’un décime et demi de tous les revenus, quels qu’ils fussent, pour l’année suivante. La destitution de sept des principaux ofliciers de la couronne, la nomination d’un conseil de gouvernement siégeant auprès du Dauphin et composé de quatre évêques, douze gentilshommes et douze bourgeois pris dans l’assemblée, enfin la mise en liberté du roi de Navarre, étaient les clauses principales mises par les États au grand subside qu’ils promettaient. Le Dauphin, jaloux des droits du pouvoir avant d’avoir appris à l’exercer, appelle alors autour de lui les principaux meneurs de l’assemblée, leur signifie qu’il va se rendre à Metz auprès de l’empereur, qui s’entremet pour négocier la liberté du roi captif, et , en attendant son retour, il invite les députés des États « à s’en retourner chacun en son lieu pour prendre l’avis des leurs. » Il se flattait d’avoir échappé ainsi à l’impérieuse tutelle de l’assemblée , et il se mit en mesure de se passer d’elle avec les subsides de la Langue d’Oc, votés d’urgence par crainte des Anglais, avec les dons particuliers de quelques villes et une nouvelle altération des monnaies. Mais ce dernier expédient lassait depuis trop longtemps la patience des peuples pour que les esprits émus de la capitale s’en accommodassent aisément. Revenu de Metz (janvier 1357), le Dauphin trouve Paris livré à uneagita-
tion violente . et la mauvaise monnaie partout refusée. Il mande auprès de lui le prévôt et les échevins, et leur enjoint de faire cesser cet empêchement au cours des espèces nouvelles. « Rien n’en ferons, » répond hardiment Marcel, et il donne l’ordre aux compagnies bourgeoises de descendre en armes dans les rues. A la vue de cette menaçante attitude de la capitale, à la vue des renforts amenés à l’émeute par les bandes de paysans affamés qui venaient à chaque heure chercher un refuge dans l’enceinte de la grande ville contre la dévastation des campagnes, le Dauphin fut pris de terreur, et non-seulement il révoqua son ordonnance sur les monnaies, mais il accorda à Marcel l’éloignement de ses conseillers, qu’il avait refusé aux États généraux, et rappela cette assemblée elle- même (5 février).
Les États, qui sentaient derrière eux la bourgeoisie parisienne, agirent cette fois en souverains, et il fallut que le Dauphin pliât sous toutes leurs volontés. Le grand conseil de la couronne, l'hôtel du roi et celui de Monseigneur le Dauphin, le Parlement et la Chambre des comptes , tout fut soumis par eux à une réforme inexorable, et leur zèle emporté, s’attaquant à la fois aux hommes et aux choses, semblait ne vouloir rien laisser debout dans le royaume. Tous les pouvoirs publics passèrent aux mains d’une commission de trente-six membres choisie dans l’assemblée et destinée à siéger en son absence. Marcel et l’évêque de Laon dirigeaient cette commission. Ce fut ce dernier qui, le 3 mars 1357, lut publiquement .au Dauphin les remontrances des États, singulier document
où les enseignements religieux d’un sermon étaient adressés au jeune prince, en même temps que lui étaient notifiés les articles d’un programme politique. Ce programme prit là forme législative dans la grande ordonnance de 1357, qui n’a d’analogue dans notre histoire que la constitution de 1791 . Aux deux époques, en voulant organiser la monarchie, on décréta la république. L’erreur était plus excusable chez nos aïeux dù quatorzième siècle : comme on l'a trèsbien remarqué, ils donnaient le « gouvernement au peuple, lorsqu’il n’y avait point de peuple. » Mais, à vrai dire, il n’y avait pas de roi non plus; les rênes de l’État étaient à l’abandon, et l’on ne saurait reprocher aux meneurs populaires de s’être efforcés de s’en saisir, tant qu’ils ne péchèrent que par inexpérience. 11 faut, du reste, leur rendre cette justice, qu’ils s’appliquèrent aussi loyalement qu’énergiquement à tirer la France de l’abîme de maux où elle était tombée. Les travaux ordonnés par Marcel pour étendre et fortifier l’enceinte de Paris, et l’activité prodigieuse avec laquelle ils furent exécutés, ont obtenu les éloges de tous les historiens. Avec le subside voté par les États, il leva aussi quelques troupes, et essaya de purger les environs de la capitale des brigandages dont ils étaient infestés. Des navires même furent armés pour empêcher les Anglais de transporter le roi captif dans leur île. Mais le roi, à cette heure même (23 mars), venait de signer à Bordeaux une trêve qui n’était que trop nécessaire à la France, et dont Édouard profita pour le faire passer en Angleterre (mai 1 357). La courtoisie du monarque anglais envers son prisonnier
égala celle de son fils : le jeune vainqueur entra dans Londres but une petite haquenée noire derrière le roi de France, monté sur un grand cheval blanc, en signe de sa suzeraineté. Jean, dans la royale résidence de Windsor, entouré de respects, de plaisirs et de fêtes, put se croire dans un de ses châteaux des bords de la Seine ou de la Loire.
Avant de quitter Bordeaux, il avait porté un grand coup à la puissance des États, en faisant publier un mandement qui fermait leur assemblée et interdisait le payement de l’aide qu’ils avaient votée. Il ne fut qu’à moitié obéi; Paris, avec autant d'intelligence que de patriotisme, donna l’exemple d’acquitter la contribution du décime et demi , malgré la défense royale; mais dans quelques villes et chez le plus grand nombre des seigneurs et des clercs, le mauvais vouloir de 1 egoïsme et les scrupules de la fidélité monarchique s’accordèrent à refuser l’impôt. Sous l’empire des mêmes sentiments, la salle des États commença dès ce jour à se vider, et le rôle politique auquel ils s’étaient essayés passa aux chefs de la bourgeoisie parisienne. Le fardeau était trop pesant pour leurs épaules, et nous allons les voir, dans leur embarras d’exercer le pouvoir tombé entre leurs mains, faire leurs premiers pas dans la funeste voie de l’esprit de faction et de la violence.
La dispersion volontaire de la plupart des membres de l’assemblée et celle même d’une partie de la commission des trente-six semblaient laisser le Dauphin maître du terrain. Marcel ne jugea pas prudent de le lui disputer, et l’évêque de Laon retourna dans son
diocèse; iis étaient assurés l’un et l'autre de faire mouvoir Paris à leur volonté, quand l’heure en serait venue. Le duc de Normandie s’y trouvait mal à l’aise au sein de son apparente victoire, et il ne tarda pas à en sortir pour demander à quelques-unes des bonnes villes les moyens de remédier aux calamités croissantes du royaume. La trêve, en effet, n’était qu’un vain mot : Anglais et Français , accoutumés à vivre de la guerre et de ses fruits, s’étaient organisés en bandes pillardes qui couvraient toutes les provinces de leurs brigandages impunis. D’un bout à l’autre de la France, ce n’était qu'un long cri de douleur, un concert unanime de malédictions contre ceux qui devaient protéger le pauvre peuple et ne le protégeaient pas. Le Dauphin, cependant, ni à Rouen, ni à Chartres, ni dinis les moindres villes auxquelles il s’adressa, ne trouva d’argent, ni de soldats, et il revint à Paris triste et impuissant pour retomber sous le joug dont il se croyait affranchi (septembre 1357). Marcel triomphait à son tour ; mais se regardant désormais comme en guerre avec 1 héritier de la couronne, il était résolu à ne le plus ménager et à pousser jusqu’au bout ses avantages. Il ne lui suffit plus d’avoir obtenu le rappel des Ktats généraux (7 septembre) ; par une trame secrètement ourdie avec Robert Le Coq et le sire de Picqnigny, il tire de sa prison le roi de Navarre, et l'appelle à Paris pour donner au peuple un chef du sang royal contre le duc de Normandie (29 novembre). Il faut se représenter Paris à ce moment-là comine une démocratie agitée, où 1 empire est passé sourdement à la parole qui remue les masses populaires.
Charles le Mauvais, aux portes mêmes de la ville où le peuple s est porté en foule à sa rencontre, commence à exercer sur lui le prestige de son insidieuse éloquence. Il était petit de taille, mais d’esprit vif et subtil, selon l’expression du chroniqueur; sa harangue, dont le début était « en très-beau latin, » fut achevée en langue vulgaire, et on l'écouta « jusqu’après l’heure où l’on avait soupé dans Paris. » Il recommença à « prêcher » les jours suivants, et Le Coq et Marcel et les avocats et les moines « prêchaient, » comme lui, dans la rue, tous avec des textes de l’Écriture à l’appui de leurs déclamations politiques. Il n’y eut pas jusqu’au Dauphin qui fut obligé de se faire à son tour orateur aux halles pour tâcher de ramener «à lui les esprits de la bourgeoisie. Mais ni son visage pâle et maladif, ni la froide raison qui parlait par sa bouche, n'excitaient de sympathie, tandis que le roi de Navarre devenait chaque jou r davan tage l’idole de la multitude. Toutes les réclamations légitimes ou illégitimes de ce prince, elle les appuyait de ses clameurs menaçantes. Le Dauphin comprit qu’il aurait bientôt affaire à autre chose qu’à des paroles ; il se prépara à la résistance. Au commencement de l’année 1358, la capitale du royaume se trouva partagée en deux camps, qui s’observaient et semblaient n’attendre que l’heure d’une mêlée sanglante. D’une part, deux mille hommes d’armes étaient rassemblés sous les ordres du duc de Normandie dans la forteresse du Louvre ; de l’autre, Marcel avait enrôlé les métiers de Paris en une vaste confrérie, qui avait pour patronne Notre Dame, pour signe de ralliement le chaperon bleu et rouge, et pour mot d’or-
dre : « vivre et mourir avec le prévôt. » Les bons bourgeois, que l’approche d’une collision épouvantait, ne voyaient d’autre moyen delà détourner que de rendre au roi de Navarre les places que Jean lui avait enlevées : l’Université, le clergé de la ville et les ordres religieux allèrent en corps supplier le Dauphin de faire cesser par cet acte de justice une division qui aggravait si cruellement les maux publics; on ne le pressa pas moins instamment de se mettre aux champs avec ses hommes d'armes contre les bandits qui promenaient le fer et la Qarame aux portes de la ville. Le Dauphin ne répondit que par de vagues promesses, et continua à rester immobile. Marcel se décide alors à un coup audacieux. Le matin du 22 février, au bruit du tocsin de Notre-Dame, il réunit les métiers en armes dans l’église de Saint-Éloi, près du palais, et en force les portes avec cette multitude furieuse. La chambre du Dauphin est envahie ; il avait près de lui le sire de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont, maréchal de Normandie, loyaux serviteurs qui étaient l’objet particulier des haines populaires. « Faites vite ce pour quoi vous êtes venus, » dit Marcel à ses gens en les leur montrant du doigt, et le sang des deux nobles victimes jaillit sur le prince épouvanté. Pour calmer sa frayeur, le prévôt lui jette son chaperon rouge et bleu sur les épaules en échange du chaperon royal, et pendant que les restes sanglants des deux maréchaux sont traînés dans les rues, il le contraint à ratifier ce qui s’est fait .. par la volonté du peuple. » Mot d’une étrange nouveauté !
Les meneurs populaires triomphaient; les Étals, ou ce qui en restait du moins, s’étaient rendus solidaires du coup frappé par eux, et n’agissaient plus que sous leur impulsion ; le conseil du gouvernement leur appartenait tout entier; le roi de Navarre, dont ils avaient satisfait les réclamations, était revenu de Rouen à Paris , comme leur allié et leur défenseur ; le Dauphin était enfin à leur merci. Marcel et l’évêque de Laon l’avaient obligé à se réconcilier avec Charles le Mauvais, et ils faisaient chaque jour dîner les deux princes ensemble. Avec la sanction que cette apparente union donnait à leurs actes, avec l’adhésion de plusieurs des bonnes villes qui avaient pris le chaperon rouge et bleu, surtout avec l’ascendant que la grande commune avait pris dans le royaume, les deux chefs de la démocratie parisienne se flattaient de triompher des mécontentements de la noblesse, indignée du meurtre des deux maréchaux. Dans leur confiance malavisée, ils laissèrent le régent (ils avaient fait prendre au Dauphin ce titre) aller tenir à Provins et à Compiègne les États provinciaux de Champagne et de Vermandois; ils ne soupçonnaient pas que l'intelligence et le courage de ce jeune prince s’étaient fortifiés dans la lutte qu’il venait de traverser, et que désormais ils trouveraient chez lui, avec l’ardeur de se venger, les plans d’une politique ferme et suivie.
Le Dauphin, en effet, profite habilement de l’irritation que la mort du sire de Conflans a causée en Champagne, pour s’y procurer de l’argent et des soldats. On le voit alors marcher sans retard sur Meaux , et par un hardi coup de main enlever à Marcel un des
principaux marchés qui approvisionnaient la capitale. De là il se rend à Compiègne, mais ce n'est pas, selon qu’il l’avait annoncé, pour y tenir les États de Vermandois. 11 a su apprécier avec une parfaite clairvoyance le changement opéré dans l’esprit des peuples par les scènes de violence dont Paris a été le théâtre, et il se croit assez fort pour apjieler autour de lui l’assemblée entière des États de la Langue d’Oil. Les villes que Marcel avait entraînées dans le mouvement parisien n’envoyèrent pas à Compiègne leurs députés; mais ceux qui répondirent à la convocation du régent n’en furent pas moins assez nombreux pour réagir avec autorité contre les actes révolutionnaires de la capitale, et en même temps assez indépendants pour se déclarer contre les mutations des monnaies et les autres abus du régime financier. Paris, abandonné de la force légale que lui avaient prêtée les États, se sentit ébranlé dans les projets de résistance armée où l’entraînait Marcel; l’Université implora, au nom de la ville, la clémence du régent, et offrit, comme rançon, « une amende convenable, sauve la vie de tous; # mais le régent voulait qu’on lui livrât les principaux auteurs de la sédition sanglante du palais. On ne put s’entendre : Marcel se prépara à la guerre civile en envoyant lever des brigands dans le midi de la France et en achevant les fortifications de la capitale.
Au moment où cette guerre va commencer, un nouvel acteur apparaît soudainement sur ce théâtre de désolation et de ruine : c’est le peuple des campagnes qui va offrir le spectacle des horreurs de la Jacquerie.
Jacques Bonhomme était le surnom dérisoire que donnaient les gens de guerre «à ce pauvre peuple, en témoignage de sa patience à tout souffrir. Ce qu’il souffrait alors était tel, en effet, que la langue humaine n’a pas de mots pour l'exprimer. Aux rigueurs ordinaires du servage était venue se joindre pour lui, dans un grand nombre de fiels, l’inexorable nécessité de fournir à la rançon des seigneurs captifs; aux maux ordinaires de la guerre s’ajoutaient les dévastations inouïes des compagnies d’aventure. De la Seine à la Loire, les Anglais Knolles et Pierre Audley, le Gallois Griffith, l’Allemand Albrecht, le Hennuyer Eustaclie d’Aubrecicourt, le Périgourdin Arnaud de Cervolles, se faisaient un jeu effroyable de tout piller, de tout détruire. Ce n’était pas seulement son faible pécule, sa récolte et ses bêtes de labour qui étaient enlevés h l’infortuné villageois ; l’incendie ne lui laissait plus ni le chaume pour l’abriter, ni les instruments pour cultiver son champ; sa femme et ses enfants étaient, aussi bien que lui, le jouet des plus atroces violences. La mesure était comblée. Nu, affamé, sans autre abri que celui des forêts ou de quelques cachettes souterraines, Jacques Bonhomme en sortit, le désespoir et la rage dans le cœur, pour rendre à ses oppresseurs tous les maux qu’ils lui avaient faits.
Ce vaste soulèvement des paysans, commencé dans le Beauvaisis, couvrit en un clin d’œil la Picardie tout entière, la Champagne, la Brie et l’Ile-de-France. Partout il fut signalé par les mêmes scènes de destruclion et de meurtre. On voyait ces hommes, accoutumés
à une si loogue et si craintive obéissance, assaillir avec une furie que rien n’arrêtait les manoirs seigneuriaux, les livrer aux flammes, et en traiter les nobles habitants, sans égard pour le sexe ni pour Page, comme ils avaient vu traiter leurs propres familles. Le sang ruissela à flots, et l'on compta par centaines les châteaux démolis ou brûlés dans les provinces où triompha l’insurrection. C’était le tour des seigneurs de trembler devant l’ennemi altéré de vengeance, dont ils avaient déchaîné les. sauvages fureurs.
Marcel comprit tout aussitôt le profit qu’il pouvait tirer de l’alliance des Jacques , et s'efforça de diriger leur mouvement. Leur cause, malgré les excès qui la souillaient, n’en trouvait pas moins de sympathie parmi Iepeupledes villes, et la chronique de Saint- Denys ne craint pas d’avouer qu'une commune haine animait bourgeois et paysans contre les gentilshommes. Un coup de main heureux fut exécuté, près de Paris, contre le château d’Ermenonville, par un détachement armé où se confondait le double élément populaire : la victoire eut cela de remarquable que les nobles, au lieu d’être égorgés, furent forcés à renier « gentillesse. n Peu après, les habitants de Meaux concertèrent avec les Jacques une attaque contre les troupes du régent pour les chasser de leurs murs. Dix mille de ces furieux se précipitèrent en armes dans la ville, où des tables étaient dressées pour les nourrir, et ils étaient au moment de se porter vers le marché , refuge de la duchesse de Normandie, de la duchesse d’Orléans et d’autres dames et demoiselles, qui se
croyaient déjà leurs victimes. L'arrivée inattendue du comte de Foix, Gaston Phœbus, avec une poignée de vaillants chevaliers, rendit le courage à la garnison. Les vilains, qui, selon l’expression pittoresque de Froissart, « étoient noirs et petits et très-mal armés, » assaillis par une charge impétueuse, ne purent tenir devant les grands chevaux et les fortes lances de la gendarmerie. Ils furent dispersés, et les gentilshommes en firent un affreux massacre (8 juin 1358). Ce fut là le terme des progrès de la Jacquerie. Bientôt les seigneurs, revenus de leur frayeur, entrèrent en campagne contre les Jacques, et il leur en coûta peu pour vaincre des bandes indisciplinées, que nul puissant mobile ne soutenait, et chez qui 1 épouvante avait succédé à la fureur. Français, Anglais, Navarrais accoururent à l'envi pour donner la chasse à ces milliers de misérables qui ne combattaient plus et se laissaient égorger comme des troupeaux. Charles le Mauvais, qui avait refusé leur compromettante alliance, se signala par son acharnement à les poursuivre, et on lit dans une histoire contemporaine (celle de la vie du pape Innocent II), qu'il fit couronner d'un trépied de fer rouge Guillaume Callet, le roi des Jacques du Beauvaisis, qui avait eu 1 imprudence de se remettre entre ses mains.
L anéantissement de la Jacquerie, faible et triste remède aux maux immenses du royaume, profita cependant à la cause du Dauphin , qui , avec l'armée levée pour exterminer les Jacques, se porta rapidement sous les murs de Paris. Marcel ne se sentait, plus maître aussi absolu qu il l avait été de la capitale.
quelque soin et quelque habileté qu'il mît à le nourrir au milieu de la disette universelle. Une partie des meilleurs bourgeois, de ceux qui dans le principe avaient le mieux secondé son zèle patriotique, s’étaient retirés de lui ; ils voyaient dans la défaite des Jacques le prélude de la sienne, et aimaient mieux rendre leur entière obéissance au roi leur seigneur, que de suivre le prévôt dans les hasards d une résistance factieuse. Auprès de la multitude même, Marcel commençait à perdre de son prestige, et les embarras de sa situation le jetèrent bientôt dans une suite de mesures toutes fatales à sa popularité. C est ainsi qu'en faisant élire à I hôtel de ville (15 juin) le roi de Navarre comme capitaine de Paris, et le désignant comme « capitaine universel » au suffrage du reste de la France, il indisposa le menu peuple, qui reprochait à ce prince le massacre des Jacques. C’est ainsi qu il excita un mécontentement plus vif encore en prenant à la solde de la ville la Grande Compagnie et les autres bandes de brigands qui étaient depuis un an pour la capitale un objet d épouvante et d horreur.
Pendant ce temps l’armée du Dauphin, postée à Charenton, resserrait déplus en plus et commençait à affamer la capitale. On négocia et l’on se battit sans résultat pendant plusieurs jours (11 à 19 juillet). Le roi de Navarre, encore une fois réconcilié avec le Dauphin dans une secrète entrevue, ne cherchait qu’à l’amuser et à tirer de lui de l’argent, jouant d’un autre côté le même rôle avec Marcel, qui sans cesse Fallait visiter à Saint-Denys et lui envoyait des chariots pleins d’écus pour payer ses troupes. Mais ce
jeu double avançait peu ses affaires, tandis que la politique ferme et suivie du régent ne cessait de gagner du terrain. Le moment était venu où Marcel, à bout de voie, se sentait poussé fatalement aux résolutions les plus désespérées. Les bandits qu’il avait donnés pour armée à la ville, et que le peuple dans sa haine appelait du nom d’Anglais, parce qu’ils en comptaient quelques-uns dans leurs rangs, recommencèrent leurs brigandages d’une si effroyable manière, que les Parisiens sommèrent le roi de Navarre et le prévôt de se mettre à leur tète pour aller combattre ces prétendus défenseurs qui étaient les pires de leurs ennemis. Les Anglais, gens exercés aux armes, mirent aisément en déroute la milice de Paris, qui s’était portée contre eux sur la route de Saint- Cloud (29 juillet), et les débris des compagnies bourgeoises rentrèrent dans la ville, maudissant les chefs qui les avaient abandonnés. Charles le Mauvais fut destitué de sa capitainerie par la clameur populaire, et Étienne Marcel reçut à l’hôtel de ville l’injonction d écrire au régent pour l’inviter à rentrer dans Paris et à s’unir au peuple contre les Navarrais et leB Anglais (28 juillet). La réponse du régent fut qu’il ne reviendrait pas dans la capitale, s’il y devait trouver vivant le meurtrier des deux maréchaux'.
11 ne s’agissait plus pour Marcel de faire triompher la cause populaire, mais de sauver sa tête : selon l’énergique et naïve expression de Froissart, il prit
1. Voir l’intéressante dissertation de M- t.a Cabane sur la mort de Mareel.
son parti en homme «qui aimoit mieux occire qu'être occis.» D’accord avec Robert Le Coq et quelques autres de ses principaux partisans, il se décida à livrer Paris au Navarrais, et à le faire proclamer roi de France à l’hôtel de ville. L’entrée nocturne de Charles le Mauvais avec les bandes qu’il avait prises à sa solde devait être accompagnée du massacre des bourgeois les plus dévoués à la maison de Valois. Leurs portes étaient marquées à l’avance. Ainsi, pour avoir mis une première fois le pied dans le sang, les meneurs de la démocratie parisienne glissaient sur une pente fatale jusqu’aux dernières extrémités du crime et de la trahison. Leçon terrible, plus d’une fois donnée, et toujoursinutilement, aux chefs départi par l’histoire!
Ce plan conçu, Marcel mit toute son activité et son énergie à l’exécuter. La nuit du 31 juillet au 1" août 1358 fut fixée pour remettre aux « souldoyers » du roi de Navarre les portes du nord de la ville. Mais le temps n’était plus où le premier magistrat de la capitale pouvait tout obtenir de la confiance aveugle de ses concitoyens. Lorsqu’il se présenta aux bastides Saint-Denys et Saint-Antoine, pour en demander les clefs aux bourgeois qui en avaient la garde, elles lui furent refusées, et il lui fallut recourir à la violence pour s’en saisir. Ce fut au milieu de ce conflit qu’il se rencontra face à face avec Jean Maillait, riche bourgeois, naguère encore son compère, mais qui l’avait abandonné depuis qu’il l’avait vu se faire factieux et conspirateur. A ce moment même. Maillait, avec deux des principaux par-
tisans du Dauphin , Pépin des Essarts et Jean de Charny, venait de déployer aux halles la bannière royale, aux cris de Montjoye saint Denys! et, suivi d’une foule nombreuse de peuple, il se portait vers la bastide Saint-Antoine, pour y surveiller sans doute les mouvements du prévôt. Nul autre récit ne peut remplacer ici celui de Froissart : « Le premier parler « que Jehan Maillart lui dit, fut que il lui demanda « par son nom : Étienne, Étienne, que faites-vous « ci à cette heure? — Le prévôt lui répondit: Jehan, « à vous qu’en monte de savoir? Je suis ci pour <« prendre garde de la ville, dont j’ai le gouverne- « ment. — Par Dieu, répondit Jehan Maillart, il « n’en va mie ainsi, mais n’êtes-ci à cette heure « pour nul bien; et je le vous montre, dit-il à ceux « qui étoient de-lezlui, comment il tient les clés en « ses mains pour trahir la ville. — Le prévôt des « marchands s’avança et dit : Vous mentez. — Par « Dieu, répondit Jehan Maillart, traître, mais vous a mentez, et tantôt tërit à lui, et dit à ses gens : à « la mort, à la mort tout homme de son côté, « car ils sont traîtres. » Marcel tomba frappé par son compère d’un coup de hache sur la tête : les gens de la suite de Maillart l’achevèrent, « et avec « lui furent occis six de ceux qui là étoient. » La îéaction royaliste ne s’arrêta pas là contre la démocratie tuée dans son chef : tout le temps que dura la nuit, on courut sus avec une furie impitoyable aux partisans de Marcel et du Navarrais. Les restes du prévôt furent traînés à travers les rues jusqu’au portail de l’église où il avait fait quelques mois aupa-
r avant transporter les corps (les maréchaux de Champagne et de Normandie, « dont plusieurs tenoient que c’étoit ordonnance de Dieu,» dit la chronique de Saint-Denys. Le régent fit son entrée dans Paris le surlendemain, au milieu de l’appareil sanglant des supplices dont on ne chercha pas à lui épargner le spectacle. I.e ■chroniqueur anonyme qui a continué Guillaume de Nangis, et qui, au milieu de la sécheresse ordinaire de son récit, laisse échapper de temps en temps sur les hommes et les choses des jugements d’une indépendance éclairée, après avoir raconté la mort du prévôt u et de ceux qui avec lin avoient gouverné la ville,» ajoute ces motssignificatifs: «parmi eux étoient plusieurs bourgeois très-considérables, éloquents et doctes. » Spectateur calme et grave des événements qu'il vient de raconter, il réserve ainsi une part de louange aux vaincus de la première bataille livrée à Paris par la démocratie. L’histoire plus tard sera moins impartiale, et elle enveloppera dans le même anathème le généreux début et la fin criminelle d’Étienne Marcel. 11 a fallu notre expérience de la fin du dernier siècle, il a fallu 1793 succédant à 1789, peur nous faire comprendre les hommes qui, entrés dans une révolution en patriotes au cœur droit et aux mains pures, finissent par y devenir des malfaiteurs publics et des bourreaux. Cependant l’agitation populaire était finie à Paris : la bourgeoisie venait d’apprendre à ses dépens que le gouvernement du pays ne pouvait lui appartenir, et qu’il n’y avait que péril pour elle à séparer sa cause de celle de la royauté. Longtemps encore elle avait
besoin de se fortifier et de grandir à l’ombre du pouvoir des rois, avant d’être apte au rôle politique que Marcel avait voulu lui faire jouer.
Le Dauphin n’avait nul emportement dans le caractère ; après quelques jours donnés aux rigueurs de la justice, il publia une amnistie dont n’étaient exceptés que les principaux complices du prévôt « dans sa grande trahison » (10 août). A cet acte d’une clémence politique, il joignit d’autres mesures empreintes d'un prudent esprit de conciliation, et le roi Jean lui-même écrivit de Londres à sa ville de Paris une lettre qui promettait l’oubli du passé (14 août}. On sentait le besoin de réunir toutes les forces du royaume pour le délivrer des maux qui l’accablaient. Le roi de Navarre, déchu de son espoir momentané de mettre la main sur la couronne de France, avait signé, le jour même où succombait Marcel, un traité secret avec Édouard III, et il était entré en campagne contre le régent avec les redoutables compagnies qu’il avait enrôlées. Sous sa bannière se trouvaient rassemblés pêle-mêle et des bandits qui n’avaient jamais vécu que de pillage, et des capitaines anglais pour qui c’était joie et profit de ruiner la France, et des gentilshommes français même qui, en faisant métier de brigands, donnaient satisfaction à leur turbulente activité et à leur soif des aventures. Ceux-là se portaient pour les héritiers de la chevalerie errante, et c’est d’eux que Froissart dit avec sympathie : » Gagnoient toujours pauvres brigands. » 11 faut renoncer à peindre les calamités qui se déchaînèrent sur les campagnes, où il semblait pourtant que la Jacque-
rie n’eût rien laissé à détruire. Le Dauphin, sans argent et sans armée, était réduit à supplier les provinces de se défendre elles-mêmes; la Picardie seule trouva quelque énergie pour tenter ce difficile effort, et ce fut près de Compiègne, au hameau dépendant du monastère de Saint-Corneille, que se passa alors l’histoire si connue du grand Ferré, de cet héroïque paysan , véritable précurseur de Jeanne d’Arc par sa haine patriotique contre les Anglais et par la religieuse simplicité de sa vie et de sa mort.
Les narrateurs contemporains, dans le tableau q,u’ils font du lamentable hiver de 1358 à 1359, parlent de l'état de la France comme ils parleraient de l’agonie d’un mourant; cependant on ne touchait point encore au terme de tant de souffrances. Le roi Jean , il est vrai , venait de signer à Londres un traité avec Édouard III; mais les conditions en étaient si humiliantes et si ruineuses que le régent, dans l’extrémité où il était réduit, n’hésita pas un instant à le rejeter. Jean, pour sa rançon, ne cédait rien moins à Edouard que la moitié occidentale de la France, de Calais à Bayonne, eu toute souveraineté; il s’engageait de plus à payer quatre millions d’écus d’or. Le Dauphin, avec son esprit calme et réfléchi, ne songea pas à faire un chevaleresque étalage de la désobéissance qu’il méditait envers son père; il jugea plus sûr d’en faire honneur à la nation elle-même, et convoqua les États généraux. Les députés se rendirent à Paris en petit nombre : les brigands leur fermaient partout les routes; mais il en vint assez pour que, réunis au peuple parisien, ils servissent d’organe légitime au
sentiment national, lorsque fut lu tout haut devant eux, sur le perron de marbre de la cour du palais , le pacte odieux qui eût reporté la monarchie capétienne aux étroites limites où elle était renfermée avant Philippe Auguste. Un murmure universel d’indignation s’éleva et dans les rangs de l’assemblée et dans ceux du peuple qui se pressait derrière elle. Les députés, après s’être consultés, répondirent aux envoyés du roi que,
« plutôt que de défrauder ainsi le royaume, mieux valoit pour eux de continuer à endurer la grande misère où ils estoient, et pour le roi Jean qu’il demeurât encore en Angleterre » (25 mai 1354).
Après cette fière démarche, il fallait s’attendre à revoir promptement Édouard III en France. Aussi le régent, avant que la trêve fût expirée, fit-il des efforts pour se délivrer des compagnies ; quelques coups heureux leur furent portés, mais qui n’eurent rien de décisif. L’acte le plus utile au royaume eût été la réconciliation du duc de Normandie avec le roi de Navarre, si la foi de ce mauvais prince eût été mieux assurée. Ses dernières réclamations étaient satisfaites et les préliminaires du traité signés (13 août), lorsque la pensée lui vint de tout rompre par de nouvelles exigences. Elles furent repoussées. Quel fut cependant l'étonnement du Dauphin en voyant, dès le lende- • main , venir à lui le Navarrais , qui lui déclara ne vouloir plus désormais être l’ennemi du royaume, mais « bon Français. » Il serait oiseux de rechercher s’il y eut dans cette démarche un calcul profond de perfidie, ou, comme le croit la chronique, une soudaine inspiration de l’Esprit Saint. Ce qui est à re-