‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 15 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

marquer, c’est cette promesse même d’être à l'avenir bon Français, soit que ç'aient été là les propres paroles du prince, soit qu’elles lui aient été mises dans la bouche par l’historien. En présence des maux sous lesquels gémissait le pays et de l’invasion étrangère qui allait s’y joindre, un nouveau sentiment entre dans les âmes et un nouveau mot dans le langage; un autre devoir, un devoir plus étendu s’est révélé que celui du vassal envers son seigneur, ou du bourgeois envers sa cité : on se sent obligé envers la patrie française qui va périr.

Édouard, en effet, était prêt à la guerre, et, aussitôt la trêve expirée, il prit la mer pour aller porter le dernier coup à la France, qu’il tenait à sa merci. II débarqua à Calais le 28 octobre, et marcha rapidement sur Reims, avec la prétention de s’y faire sacrer roi de France; mais il trouva cette ville bien défendue, et en tenta inutilement le siège. N’ayant pu attirer le régent hors de Paris, il alla l’y chercher, et au commencement de l’année 1360 les bannières anglaises flottèrent sous les murs de la capitale. Le Dauphin resta immobile; il se flattait d’user les forces de l’armée anglaise , quelque richement approvisionnée qu’elle fut, en ne lui faisant trouver partout que des campagnes désertes et des murailles fermées. Mais le courage faillit à des villes et même à des provinces tout entières pour s’associer à cette pensée de défense nationale. Le duc de Bourgogne, Philippe de Rouvre, prince de la maison de France, fut le premier à se racheter à prix d’or de l'invasion anglaise-, le Nivernais en fit autant, et il était à craindre que de proche en

proche la lassitude et l'épuisement ne propageassent ce funeste exemple. Édouard , avec son obstination accoutumée, annonçait hautement l'intention « de fouler tellement les cités et bonnes villes, que de bonne volonté elles s’accorderoient à lui. » En faisant ainsi, pièce à pièce, capituler le royaume, il comptait en rester maître. Le régent comprit qu’il fallait plier sous la nécessité, et il demanda à traiter de la paix.

Les conférences s’ouvrirent le Ier mai, au hameau de Brétigny, près de Chartres. Le roi d’Angleterre, selon le langage de Froissart, « fut dur à entamer. » Il ne réclama d’abord rien moins que tout le royaume; ce fut, comme par force, qu’il consentit à se rabattre sur les désastreuses conditions du traité signé à Londres par le roi Jean. Vainement les envoyés du Dauphin s’efforçaient-ils de le rendre plus traitable; il avait refusé d’entendre à aucune concession, et les négociations semblaient au moment de se rompre, lorsqu’une circonstance inattendue fit fiéchir son opiniâtreté. Un violent orage vint éclater sur le camp anglais, « tel qu’il sembloit que le siècle dût finir; car il tomboit si grosses pierres et grêles qu’elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus hardis tout ébahis. » Édouard partagea l’émotion de son armée, et fit vœu à Notre-Dame de Chartres de ne plus mettre obstacle à la paix. Elle fut signée le 8 mai à Brétigny, paix humiliante et accablante pour la France, mais qu’il lui était impossible de ne pas accepter. Elle assurait au monarque anglais l’entière souveraineté du duché de Guyenne, du Poitou, de la Saintonge et du Rochellois, de l’Angoumois et du I.i-

mousin, du Pontliieu, de Montreuil-sur-Mer, de Calais et de Guines. A ce prix, Édouard renonçait à ses droits sur la couronne de France et aux anciennes possessions des Plantagenets au nord de la Loire. La rançon de Jean était fixée à trois millions d’écus d’or.' Tel était le besoin de respirer après tant de maux, que les ambassadeurs anglais qui apportèrent le traité à signer au Dauphin furent accueillis à Paris au milieu des démonstrations de la joie publique. Les sentiments furent autres dans les contrées que le traité détachait de la France, en Poitou, en Saintonge, à la Rochelle surtout, on les vaillants rivaux de la marine britannique « ne se vouloient pour rien accorder à devenir Anglois*. »> 11 n’y eut là que des cris d’indignation et de douleur, et les peuples allèrent jusqu’à contester au roi le droit de les céder à la domination étrangère.

Il avait été stipulé que Jean ne sortirait de captivité qu’après un premier payement de quatre cent mille écus et des otages donnés pour le reste de sa rançon. Ce fut au prix d’une nouvelle humiliation qu’il se procura la somme nécessaire à sa liberté..Il donna sa fille au fils du seigneur de Milan, Galéas Visconti, tyran aussi méprisé qu’abhorré des Italiens. « C’était vendre sa chair et son sang, » dit avec une énergique crudité l’historien florentin Matteo Viilani. Les otages qui répondirent du reste de la somme furent son second et son troisième fils, les ducs d’Anjou et de Berri, le duc d’Orléans, son frère, deux autres princes du sang, le duc de Bourbon et le comte d’Alençon, et avec eux l’élite de la noblesse et de la bourgeoisie du

royaume. Ces conditions remplies, Jean sortit libre des murs de Calais, où Édouard l'avait transporté, et après quatre ans il rentra dans sa capitale.

On put s’apercevoir que le malheur lui avait donné d’utiles enseignements, et il fit quelques efforts pour rendre moins lourd à ses peuples le fardeau de l’obéissance. S’il exigea, sans le concours des États, une aide plus forte que celle qui avait été votée par la dernière de ces assemblées, il fit.fahriquer une bonne monnaie , révoqua les aliénations du domaine de la couronne, et en ouvrant pour vingt ans la France aux Juifs il y fit rentrer leurs capitaux. U renouvela en outre, dans une vue salutaire d’ordre public, les ordonnances qui interdisaient les guerres privées à la noblesse. Mais les vingt années que le pays venait de traverser lui avaient légué un fléau destiné à lui faire perdre tous les bienfaits de la paix. 11 n’existait point de force militaire pour le délivrer de ces milliers d’aventuriers accoutumés à en faire leur proie, et ne connaissant d’autre vie que celle du brigandage. Dès qu’ils cessèrent d’ètre enrôlés sous les bannières d’Angleterre et de Navarre, ils se mirent aux champs pour leur propre compte, se faisant honneur de leur mission dévastatrice, ceux-ci s’appelant amis de Dieu et ennemis de tout le monde , ceux-là prenant le nom de Tard venus, parce qu’arrivés des bords de PEscaut et de la Meuse, ils se présentaient lés derniers au pillage de la France. Mais rien n’égalait l’épouvante inspirée par la Grande Compagnie , véritable armée, qui ne comptait pas moins de quinze mille gens de guerre, les plus intrépides, les mieux organisés et les

plus féroces en mêmp temps qu’il y eût alors. Les deux Bourgognes, le Lyonnais et le Forez étaient le théâtre de leurs affreux exploits. La chevalerie de ces provinces, réunie à celle d’Auvergne, de Dauphiné, de Savoie et de Provence se leva en armes pour aller les combattre. Elle mit à sa tête le connétable de France, Jacques de Bourbon, comte la Marche, estimé entre tous les seigneurs pour sa bravoure et sa loyauté. Mais toute cette vaillante noblesse n’avait ni la ferme tenue, ni l’expérience militaire des brigands contre lesquels elle allait en guerre ; la sanglante bataille de Brignais, près de Lyon (6 avril 1362), où le connétable vaincu périt avec son fds et son neveu, ne fit qu’accroître l'audace de la Grande Compagnie et la terreur du royaume. Heureusement la moitié de cette troupe redoutable fut alors appelée au delà des Alpes, pour se mêler aux querelles intérieures de l’Italie. Jean, qui venait de recevoir à Avignon la croix des mains du pape Urbain V et qui se flattait d’entraîner à sa suite en Orient les rois d’Écosseet de Danemark, peut-être même celui d’Angleterre, s’était engagé à mener le reste de la Grande Compagnie contre les infidèles. Mais il ne lui fut pas donné d’accomplir ce projet.

Les sires des fleurs de lis, livrés en otages aux mains d Édpuard III, supportaient impatiemment leur captivité, et l’un d’eux, le duc d Anjou, sans respect pour le serment qui le liait, ne craignit pas de s'évader. Jean s’indigna de cette déloyauté, et ce fut alors qu'il prononça, dit-on, cette parole si fréquemment citée « que si la bonne foi était bannie de la terre,

elle devait trouver un asile dans le uceur des rois. » Contre l avis de tous ses conseillers, il offrit à Édouard d'aller se remettre entre ses mains, jusqu'à l’entier acquittement de sa rançon. Quelques historiens ont cru qu’à ce scrupule d une âme loyale se joignait chez lui le désir d échapper au spectacle des souffrances irrémédiables de son royaume. La peste de 1348 venait d y recommencer alors même ses ravages. Malheureusemeut, avant de reprendre le chemin de lAngleterre, Jean mit le comble aux fautes de son règne par un acte qui préparait une longue suite de maux à la France.

Vers la fin de 1 année 1361 , la succession de Bourgogne était devenue ouverte par la mort de Philippe de Rouvre, dernier duc de la descendance directe de Hugues Capet. Jean réclama cet héritage, et triompha sans peine des prétentions rivales du roi de Navarre. La Providence, semblait vouloir ainsi consoler la France des cruels démembrements du traité de Brétigny. Mais Jean rejeta, comme à plaisir, le fleuron magnifique qui retournait à sa couronne, et dans l aveugle entraînement de la tendresse paternelle, il oublia les sages exemples de la politique des rois ses aïeux. Pour récompenser la prouesse dont avait fait preuve son plus jeune fils, Philippe le Hardi à la bataille de Poitiers, il lui donna le duché en fief par une charte datée du 6 septembre 1363, et fonda ainsi la grandeur de cette seconde maison de Bourgogne, rameau détaché de la souche royale des Valois, qui menaça bientôt d’étouffer l’arbre d’où il était sorti.

!.e roi Jean avait convoqué à Amiens les États gé-

néraux du royaume pour le mois de décembre 1303. Il ne sortit de cette assemblée qu une ordonnance qui renouvelait contre les maux publics des remèdes d’une impuissance déjà démontrée. D'Amiens le roi alla s’embarquer à Boulogne le 3 janvier 1304, et, arrivé à Londres, il y recommença cette vie de festoiements et de bobans qui lui faisait oublier les ennuis de sa captivité. Il sembla cependant donner quelques pensées sérieuses au projet de croisade qu’il avait annoncé, et il en entretint les rois réunis en une sorte de congrès à la cour brillante d’Édouard. Mais, quoiqu’il fût encore dans la force de l’âge, sa santé se mit tout à coup à décliner, et les symptômes d’une mort prochaine vinrent l'atteindre au milieu des plaisirs et des fêtes. Il expira, à l’hôtel de Savoie, dans la cité de Londres, le 8 avril 1304, et fut inhumé en grande pompe dans la cathédrale de Saint-Paul. Il avait régné quatorze ans.

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