RÉGNE DE CHARLES V, DIT LE SAGE
La mort de Jean ne changea rien à la situation de la France. Le régent devint roi, et la nation gouvernée presque uniquement par ce prince depuis huit ans, au milieu des plus cruelles calamités, ne crut pas qu’elle dût attendre de son avènement au trône des destinées meilleures. Charles V, en effet, malgré ce qu’il y avait eu de ferme et d’habile dans les derniers temps de sa régence, n’avait rien fait qui pût le rendre populaire. Les rigueurs nécessaires qu’il avait eu à exercer contre les Jacques et la faction de Marcel ne le recommandaient guère à l'affection de la multitude; la dureté de ses mesures fiscales ne lui avait point gagné les cœurs de la bourgeoisie, et quant à la noblesse féodale, elle faisait peu d’estime d'un prince, à la face pâle et maladive, dont la main toujours enflée était incapable de manier la lance, dont le corps débile fléchissait sous le poids de la cuirasse, et qu’on n avait jamais vu imiter sur le champ de bataille la prouesse guerrière de son père et de son aïeul. L’n bruit, que rien ne semble autoriser, attribuait cette faiblesse organique de Charles V à un breuvage em-
poisoimé que le roi de Navarre lui avait fait prendre dans sa première jeunesse.
Cependant ce fut cette faiblesse même qui fit sa force et le salut de la Franee. Au lieu d’ambitionner la stérile gloire d’un chevalier, il aspira à être un roi ; au lieu d'exercer son bras, il exerça son intelligence; il devint un grand clerc , un saige artiste , selon le langage de son temps, et par la supériorité de son esprit et de ses connaissances, par la puissance de la réflexion appliquée au maniement des affaires, il sut tirer la France de l'abime de maux où elle était tombée; il sut, sans paraître à la tête des armées, remporter des victoires, reprendre des villes et des provinces, reconquérir enfin ce que son père et son aïeul avaient perdu. Merveilleux triomphe de la force immatérielle de l'esprit en un siècle qui n’était pas fait pour le comprendre ! Il est vrai que, par une faveur rare et signalée, la Providence donna à la pensée royale le bras d’un guerrier pour lui servir d’instrument. Mais ce n’est pas la moindre gloire de Charles V d’avoir trouvé cet instrument et de se l’être approprié, d’avoir découvert dans un obscur cadet de Rretagne lé héros qui devait porter si glorieusement l’épée de connétable et chasser les Anglais du royaume.
C’était au siège de Melun, en 1359, que Charles avait vu et deviné Bertrand du Guesclin. La physionomie de cet homme de guerre ne lui avait rien offert qui ressemblât au type chevaleresque de cette époque. L’éducation de messire Bertrand n’avait point été celle des châteaux, elle l’avait bien plutôt rapproché
HISTOIHE DE FRANCE.
des enfants du peuple et c’était parmi eux qu’en dépit de ses parents, il était allé faire le premier essai de sa force et de son courage. Toujours il demeura fidèle à ce souvenir de son enfance ; toujours, à la tête des compagnies d’aventure, comme à la tête des armées royales, il s’efforça d’adoucir les maux de la guerre pour les pauvres gens, dont il avait mangé le pain grossier et vu de près les souffrances. Sa laideur, l’âpreté bretonne de ses manières, ses goûts ennemis de toute gentillesse , firent de lui, non pas un guerrier de tournoi, quoiqu’il y sût faire apertises d’armes aussi bien qu’un autre, mais un rude soldat, qui ne cherchait pas dans les combats à briller, mais à vaincre, comptant sur le calcul autant que sur la bravoure, sur la ruse aussi volontiers que sur la force, et convertissant la guerre en un art véritable où se déployaient toutes les ressources de l'intelligence. C’était bien là l’homme qu’il fallait à Charles V pour exécuter les plans que sa politique allait mûrir. En inaugurant le nouveau règne par une victoire, du Guesclin. dès l’abord, se plaça tout aussi liant dans l’estime populaire que dans la faveur royale, et il n’y eut en France chevalier de si noble lignage ou de si grande prouesse dont le renom ne s’effaçât devant celui de messire Bertrand.
La veille même de la mort du roi Jean, du Guesclin, joint au maréchal de Boucicaut, avait, par un hardi coup de main, enlevé aux troupes navarraises les deux villes de Mantes et de Meulan, et rendu libre le cours de la Seine, aux grands applaudissements des Parisiens. Bientôt on apprend que le lieutenant du
roi de Navarre en Normandie, Jean de Grailly, captai de Buch, de 1 illustre maison de Foix, est arrivé à Évreux et qu’il a publié le ban de guerre de son maître. Sous la bannière de ce chef renommé est venu se ranger, avec plusieurs centaines de lances, l’Anglais Jean Joël, un des principaux capitaines des compagnies, et ils ont pris position sur la hauteur de Cocherel, à deux lieues d’Évreux. Messire Bertrand avait, de son côté, fait son mandement, et une foule de gens de guerre de toutes les parties du royaume, des Gascons entre autres fidèles à la France, malgré le traité qui les avait donnés à l’Angleterre, étaient accourus pour empêcher le captai d'aller troubler à Reims les fêtes du sacre, comme il en avait annoncé l’orgueilleuse prétention.
Les deux petites armées se trouvaient face à face, également impatientes de combattre, mais le chef navarrais bien retranché et comptant sur des renforts pour le lendemain , contenait l’ardeur des siens. Du Guesclin , pour qui il y avait péril égal à attaquer et à attendre, recourut à un stratagème. Il lit sonner la retraite, comme pour emmener précipitamment ses troupes, et les faire passer sur l’autre rive de l’Eure. A cette vue, Jean Joël, dans la superbe confiance que lui inspirent les souvenirs de Crécy et de Poitiers, se lance avec ses Anglais dans la plaine, et fait entendre son cri de guerre: « En avant saint George, qui m’aime me suive! » Les Français qui l’attendaient, se retournent et lui répondent par le cri de i\otrc- Dame Guesclin. Trente d’entre eux, désignés à l’avance pour ce coup d audace, vont chercher le captai au
premier rang même de son armée, et l’emmènent prisonnier, pendant que le gros de la troupe liât les Navarrais, tue le capitaine Joël et remporte une complète victoire (10 mai 1304). Lanouvelle de la bataille de Cocherel arriva à Reims la veille du sacre de Charles V, et redoubla F éclat de cette cérémonie. Ce glorieux fait d’armes, succédant à tant de revers faisait présager que des jours meilleurs venaient de se lever sur la monarchie. I.e nouveau roi montra qu i 1 savait également récompenser et punir. Il conféra à du Cuesclin 1 «(lice de maréchal de Normandie, avec le comté de Longueville, dépouille d’un des deux frères de Charles le Mauvais, en même temps qu’il fit tomber la tète du sire de Saquenville, seigneur normand qui s’était donné au roi de Navarre. Charles Y tenait à convaincre la noblesse féodale que les temps de son indépendance étaient passés, et que la fidélité était désormais un devoir rigoureux pour tous les Français envers le roi de France. S'il l’eût pu faire sans péril, il eût sans doute révoqué l’imprudente donation du duché de Bourgogne faite à son plus jeune frère; il jugea plus sûr de la confirmer, et de gagner Philippe en lui prodiguant les marques de sa confiance. Il mit sous son commandement toutes les forces des;tinées à réduire le roi de Navarre.
Il ne fut pas donné à Charles V d’accomplir alors ce projet; il lui fallut rappeler du Guesciin de la Normandie, où il avait enlevé plusieurs villes et châteaux , et l’envoyer, avec la meilleure partie de l’armée royale, à de plus grands combats sur un autre théâtre.
Après vingt-trois ans de guerre et des Ilots de sang répandus, après une longue suite de négociations sans cesse renouvelées et sans cesse rompues, la question de la succession de Bretagne était encore indécise, et les. deux partis épuisés s’étaient résolus à un effort suprême pour vider ce redoutable procès sur les champs de bataille. Le traité de Brétigny permettant aux couronnes de France et d’Angleterre de continuer de prendre part à la querelle, Jean Chandos, le premier des capitaines du roi Édouard, et le fameux aventurier Robert Knolles avaient été envoyés'de Guyenne par le prince Noir avec de puissants secours pour soutenir Jean de Montfort. Du Guesclin conduisit à Charles de Blois mille lances françaises.
Les deux armées se rencontrèrent près d’Auray, comme en champ clos, pour mettre fin en une seule journée à cette longue guerre (29 septembre 1364). Charles de Blois était le plus fort par le nombre; la haine des Anglais avait réuni autour de lui tous les plus grands noms de la Bretagne, les Rohan, les Léon, les Avaugour, les Lohéae, les Beaumauuir, etc. Au dire de Froissart, messire Bertrand avait rangé cette masse guerrière en un ordre admirable. Chandos en fut émerveillé : « Que Dieu m’aide, ditril, comme il y a ici fleur de chevalerie, grand sens et bonne ordonnance. » Aussi le sage capitaine voulut-il prendre toutes les garanties contre un revers dans une bataille qu’il savait devoir être décisive. Eu dépit du préjugé chevaleresque, qui ne voyait de gloire qu’à porter les premiers coups, il tint une partie de ses meilleures
troupes en réserve, et contraignit son lieutenant Hugues de Calverly de rester à leur tète, en lui disant presque avec larmes : « Messire Hue, ou il faut que vous le fassiez, ou que je le fasse. » Malheureusement, en face de cet habile adversaire, l'armée de Charles de Blois ne sut pas conserver le bel arroi où duGuesclin l’avait mise. Les comtes de Joigny et d'Auxerre, placés à l’arrière-garde, au lieu de s’y tenir, comme Hugues Calverly dans l'armée anglaise, se jetèrent dès le début de l’action au travers de la mêlée, et renouvelèrent encore une fois les fautes de Crécy et de Poitiers. Encore une fois la ferme discipline des Anglais leur donna la victoire sur la vaillance désordonnéede la chevalerie française. Du Guesolin et Beaumanoir, le héros du combat des Trente, tombèrent prisonniers aux mainsde Jean Chandos. Charles de Blois demeura un des derniers sur le champ de bataille : l'élite de la noblesse bretonne s’était rassemblée autour de lui, pour rester jusqu’au bout tidèle à son seigneur. « Là fut morte ou prise, dit Froissart, toute la Heur de chevalerie qui tenoit le parti de Blois. La bannière de monseigneur Charles fut conquise et jetée à terre, et luimême occis avec un sien fils. » Jean de Montfort ne put retenir ses larmes à la vue des restes sanglants de son pieux et vaillant ennemi. En le dépouillant, on trouva un cilice sous sa cuirasse : l’église de France l’honore parmi les saints.
La question était désormais décidée, le duché de Bretagne appartenait à Jean de Montfort. Charles V, quelque rude que fut pour lui cet échec , était trop sage pour ne pas reconnaître l’arrêt de la Providence ;
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ce qui lui importait avant tout, c’était d’éviter que Montfort transférât son hommage au roi d’Angleterre. Aussi ne mit-il aucun obstacle à la conclusion du traité de Guérande, qui consacra les droits du vainqueur. et laissa pour compensation à la veuve de Charles de Blois son comté de Penthièvre avec la vicomté de Limoges fil avril 1365). Un autre traité avait remis en paix, un mois auparavant, Charles V avec son implacable ennemi, le roi de Navarre.
Il semblait que la France eût dû respirer, n’ayant plus de guerre sur son territoire; mais il en fut tout autrement. « 11 n’y avait, dit le continuateur de Guillaume deNangis, aucune province qui ne fût infestée de brigands ; les uns occupaient des forteresses , d’autres se logeaient dans les villages et les maisons des champs, et l’on ne pouvait parcourir les chemins sans un extrême danger. Les soldats du roi eux-mêmes, qui eussent dû protéger les paysans et les voyageurs, ne songeaient qu’à les dépouiller honteusement. Des chevaliers, dont je n’ose dire ici les noms, se prétendaient amis du roi et de la majesté royale, tout en tenant ces bandits à leurs ordres — J’ai su qu une nuit qu’ils se trouvaient à Paris, ils essayèrent de piller des maisons du faubourg Saint-Germain. • Le mal, par sa gravité et son étendue, échappait à tous les remèdes que l’autorité royale eût voulu y apporter : tout ce que pouvait Charles était, par des ordonnances spéciales , d’accorder sa sauvegarde à un petit nombre de villes ou d’abbayes, de chapitres, d’hôpitaux; point de mesure protectrice pour tout le royaume. Il n’était plus question de la croisade rêvée par le roi
Jean ; on crut atteindre le même but en entraînant les compagnies, à travers les terres de l’Empire, contre les Turks ottomans en Hongrie. Mais l’Allemagne eut à peine reçu ces botes incommodes, qu’elle les rejeta violemment en France. Ils appelaient cette contrée leur chambre, tant ils s’y trouvaient à l’aise, et ils y recommencèrent leurs brigandages trop bien connus. C’étaient les provinces du centre qui en étaient le principal théâtre; c’était là qu’ils refluaient de l’Aquitaine anglaise, où la rude main du prince de Galles ne leur permettait pas de séjourner. Aussi les populations exaspérées accusaient- elles le fils d’Édouard III de déchaîner sur elles ce fléau, et le nom d’Anglais, donné indistinctement à tous les aventuriers des compagnies, en devenait d’autant plus détesté en France. Une occasion se présenta heureusement pour Charles V d’éloigner du royaume cette cause de ruine.
Le trône de Castille était alors occupé par un prince dont le nom a gardé une triste célébrité dans l’histoire. Pierre le Cruel, tout souillé du sang de ses proches, protecteur des Juifs et allié des Maures, était en butte à la fois à la réprobation de l’Église pour ses extorsions et ses violences contre le clergé, et au mépris de la chevalerie pour ses déloyautés et ses assassinats. Les communes seules aimaient en lui l’oppresseur de la noblesse. Entre Pierre et son frère d’un autre lit, D. Enrique de Transtamare, dont il avait fait périr la mère, existait une de ces haines, comme celle des enfants d'Œdipe dans la fable. Henri mit en commun ses ressentiments avec ceux de Charles V, n 19
dont la belle-sœur, Blanche de Bourbon , mariée à D. Pèdre, avait été une des vietiines de la férocité de ce monstre; il lui offrit de débarrasser la France des compagnies, en les employant à détrôner le tyran de la Castille. A cette armée toute formée, il manquait seulement un chef pour la conduire et de l’argent pour la solder. Le pape Urbain Y s’unit à Charles V pour racheter du Guesclin des mains des Anglais , et cet habile capitaine, après avoir assuré le payement de sa redoutable armée aux dépens du trésor pontifical, lui fit franchir les Pyrénées vers la fin de l’année 1365. Il n’eut pas besoin dans cette expédition de déployer son génie guerrier ; à peine le comte de Transtamare parut-il en Castille, qu’une vaste insurrection y éclata en sa faveur, et D. Pèdre fugitif n’eut d’autre ressource que d’aller implorer les secours du prince Noir (1366).
Le héros de Crécy et de Poitiers n’avait pu voir sans jalousie la renommée tous les jours croissante de du Guesclin. La cause de D. Pèdre lui semblait, en outre, selon Froissart, « celle de tous les rois et enfants de rois. » 11 faut ajouter qu’il s'était fait promettre pour lui la cession de la Biscaye, et pour ses chevaliers, Anglais et Gascons, un trésor de six cent mille livres caché par le roi de Castille avant de s’enfuir. Il ne lui fut donc pas difficile d’obtenir l’approbation de son père pour le parti qu’il avait pris de se faire le champion des droits du monarque détrôné. Ce qu’il y eut do singulier, et ce qui est tout à fait caractéristique de cette époque, c’est qu’une partie des aventuriers que Henri de Transtamare avait soldés
pour le mettre sur le trône de Castille s’enrôlèrent dans l’année qui devait l’en précipiter. C’étaient ceux que la haine publique appelait les Anglais, et qui se joignirent à la vaillante chevalerie venue d’outre-mer pour suivre le prince Noir au delà des Pyrénées. Du Guesclin, de son côté, avait rassemblé sous sa bannière l’élite des compagnons de France et de Bretagne, et il eût désiré ramasser sur sa route les troupes du roi de Navarre; mais, avec sa politique à double face, Charles le Mauvais se laissa faire volontairement prisonnier par les Français, plutôt que de se compromettre dans l'une ou l’autre alliance. Après toute une année de préparatifs, les deux puissantes armées qui allaient décider du sort de la Castille se trouvèrent en présence, non loin de Logroûo, sur les bords de la petite rivière de Najarilla, au bourg de Ndvarrete. Le prince de Galles était maître des mouvements de ses troupes; il n’en était pas ainsi de du Guesclin, qui ne commandait que sous les ordres de Henri de Transtamare. Son plan était d’éviter la bataille, et de ruiner l’armée anglaise par le manque de vivres et la fatigue des marches dans une contrée montagneuse. Mais Henri mit son orgueil à ne pas reculer devant son frère , et du Guesclin fut vaincu encore une fois pour des fautes qui n’étaient pas les siennes. Les frondeurs espagnols ne tinrent pas plus devant les archers d’Angleterre, que la légère cavalerie de Castille contre la puissante gendarmerie du prince Noir. Tout l’effort de la bataille fut soutenu par les Français et les Bretons, qui, après une longue résistance, succombèrent au nombre. Messire Bertrand, porté par terre,
fut pour la seconde fois prisonnier de Jean Chandos (3 avril 13G7).
D. Pèdre , remonté sur le trône , fut plus soucieux de se venger que d’acquitter la dette de la reconnaissance. Il se fit un prétexte des ravages commis par les Anglais en Castille, pour leur refuser la solde qu’il leur avait promise, jusqu’à ce qu’ils eussent repassé les monts. Ni le chef, ni les soldats n’étaient en état, de punir sa déloyauté; victime des ardeurs du climat et de son intempérance, cette brillante armée n 'était plus que l’ombre d’elle-même, et le prince Noir, malade et la rage dans le cœur, fut forcé de reprendre le chemin de son duché, pour y repousser les attaques de Henri de Transtamare. Triste condition pour un héros trois fois couronné avec tant d’éclat par la victoire ! A peine Henri a-t-il appris que son vainqueur est rentré dans Bordeaux, qu’il rentre lui-même en Espagne, et y appelle les peuples à un nouveau soulèvement contre son frère (septembre 1367). La lutte fut incertaine entre les deux rivaux, jusqu’au jour où le prince de Galles, piqué par du Guesclin dans son orgueil, lui permit par bravade de se racheter. Libre de fixer lui-même le taux de sa rançon, messire Bertrand se taxa, comme un prince, à cent mille doubles d’or, et une fois « hors des lacs d Angleterre, » il retourna près de I). Henri, en Espagne (1368). Le nord du royaume s’était rangé sous la domination de ce prince, mais D. Pèdre possédait encore Tolède et l’Andalousie, où les communes combattaient pour lui. la guerre changea de face avec du Guesclin, qui portait l’épée de connétable de Castille, avant d’obtenir en
France la même dignité. Pierre le Cruel, pour grossir scs forces, avait armé les Juifs de son royaume, et réclamé les secours des rois maures de Grenade et de Fez. Ayant ainsi rassemblé quarante mille combattants, il se mit en marche pour courir à la défense de Tolède, assiégée par son frère. 11 trouva sur sa route, près du château de Montiel, dans la Manche, Transtamare avec un détachement de son armée et six cents lances françaises que du Guesclin lui avait amenées. La bataille s’engagea le 14 mars 1369; du Guesclin avait donné l’ordre aux siens de no faire aucun quartier à ce ramas de mécréants. Il fut fidèlement obéi ; le nombre supérieur des ennemis ne les empêcha pas d’être défaits, et leur défaite fut un massacre. Une effroyable scène de tragédie termina le lendemain cette guerre fratricide ; dans une lutte corps à corps entre les deux frères, D. Pèdre fut poignardé de la main de Henri de Transtamare.
Pendant ce temps, de graves événements se passaient en France. Charles V se voyait en mesure de rompre le traité de Brétigny, et il allait risquer ce pas décisif. Il s’y était préparé en remettant, autant qu’il l'avait pu, quelque ordre dans l’administration du royaume. On l’avait vu, dès le début de son règne, quelle que fût sa détresse, renoncer au désastreux expédient de l’altération des monnaies; il avait mieux aimé braver le préjugé populaire, en protégeant les Juifs qui l'aidaient de leur crédit. Ce n’était pas, au milieu des ravages des compagnies, lorsque la misère publique était à son comble, qu'il lui eût été possible
d'imposer de nouvelles eliarges à la France : toute son industrie fut mise à obtenir des dons partiels et une assistance temporaire, là où les peuples avaient le moins souffert. En pratiquant ainsi la patience et l’enseignant à tous, il gagna l’époque où il lui fut possible d’appliquer les premiers remèdes à la grande plaie du royaume. En 1367, alors que le départ momentané des compagnies eût rendu quelque sécurité aux campagnes, la diminution du nombre des feux et par suite celle de l'impôt qu ils pouvaient acquitter fut officiellement constatée dans le pays de la Langue d'Oc, aussi bien que dans celui de la Langue d’Oil. Le tiers de la population rurale sur certains points, et jusqu'aux deux tiers sur d’autres , avaient disparu ; la proportion des taxes dut suivre celle de cette effroyable mortalité. Il fallut songer en même temps à se mettre en garde contre le retour des brigands et les maux qu'il ramenait : une assemblée fut tenue à Chartres, composée des députés de la Champagne et de la Bourgogne, du Berri, du Nivernais, du Bourbonnais et de l’Auvergne, et ces États prirent un ensemble de sages résolutions destinées à amoindrir le fléau, sinon à le rendre impossible. Les villes et les lieux fortifiés furent du moins mis à l abri du brigandage. Plus approchait l époque où Charles allait convier ses peuples à un grand effort pour affranchir le territoire, plus il s'appliquait à les affectionner au pouvoir royal par des mesures protectrices : une honorable économie avait remplacé à sa cour le faste insensé de ses prédécesseurs, et à la veille des hostilités, on le verra envoyer à l'Hôtel des Monnaies la plus
grande partie de sa vaisselle pour fabriquer les blancs deniers qui firent la solde de ses troupes.
Le prince de Galles, pour son malheur et celui de son père, fournit à Charles V l’occasion attendue de remettre en question les stipulations du traité de Brétigny. A son retour de Castille, il avait grevé de nouveaux impôts ses sujets d’Aquitaine, afin de remplir son trésor épuisé. Les barons de Gascogne, qui, dans leurs âpres et pauvres montagnes, n’avaient jamais connu ni louages, ni gabelles, s’indignèrent qu’on leur demandât de l’argent, au lieu de leur payer celui qu’ils avaient si bien gagné à Navarrete. C’était déjà trop pour ces natures méridionales d’avoir à supporter la roideur hautaine des Anglais, qui leur était si antipathique. Froissart en fait la remarque lui-même : « Ceux de Poitou, Limousin, Quercy et Rouergue sont de cette nature , que ils ne peuvent
aimer les Anglois et les Anglois aussi , qui sont
orgueilleux et présomptueux , ne les peuvent aussi
aimer mais les tiennent en grand dépit et vileté. »
11 n’y eut donc qu’une voix parmi les seigneurs gascons pour protester qu’ils ne se soumettraient pas à la violation de leurs privilèges, et pour porter plainte <■ devant le roi et ses pairs sur les griefs que le prince leur voulait faire (13 juin 1368). » Charles V, tout en retenant leurs envoyés à sa cour et leur donnant tout bas de bonnes paroles, resta plusieurs mois sans répondre à leur requête. 11 travaillait par de sourdes menées à aigrir les mécontentements qu’excitait la domination anglaise, enlevait chaque jour au prince Noir quelqu'un de ses meilleurs chevaliers ou de ses
plus puissants vassaux, Olivier de Clisson en Bretagne, le sire d'Albret et le comte d’Armagnac en Gascogne, s’unissait enfin à l’heureux usurpateur du trône de Castille par une intime et secrète alliance ; mais en même temps il affectait les dehors du plus scrupuleux respect pour le droit, soumettait le fonds et la forme du traité de Brétigny à l’examen des premiers docteurs de Rome et de Bologne, de Toulouse et de Montpellier, et cachait soigneusement ses projets de guerre sous les apparences de la vie retirée et immobile qu’il menait à l’hôtel Saint-Paul. Lorsque l’heure fut venue où, avec ses plans arrêtés et ses ressources préparées, il crut pouvoir affronter le prince Noir, que la maladie condamnait à l’impuissance, et le vieil Édouard 111 qui avilissait ses dernières années dans de honteuses voluptés, il n’hésita plus alors, reçut l’appel des seigneurs gascons, et somma son neveu « le prince de Galles et d’Aquitaine de se présenter devant lui en sa Chambre des pairs au plus hâtivement, pour ouïr droit sur les complaintes et griefs émus de par lui (25 janvier 1369). » Le prince Noir, sous le poids même du mal qui l’accablait, gardait un trop fier souvenir de ses victoires, pour répondre à cette citation autrement que par des menaces. « Nous irons volontiers, dit-il, en notre ajournement; mais ce sera le bassinet en tête et soixante raille hommes à notre compagnie. » Et ajoutant les emportements de la violence à ce qui n’était plus dans sa bouche qu’une bravade impuissante , il fit saisir et jeter en prison les deux messagers du roi de France.
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C'était combler les désirs de Charles V. Tandis que les barons de Gascogne, au seul bruit de l'outrage fait aux envoyés du roi , se lèvent presque tous en armes, et commencent la guerre, Charles, qui ne veut entrer dans une aussi grave affaire qu’avec l’appui du vœu national, convoque à Paris les États généraux. Au moment où se réunit cette assemblée, la guerre était déjà déclarée ; ce n’était pas, comme de coutume, un prélat ou un monarque ou un baron, c’était « un varlet de cuisine » qui avait porté à Édouard le défi du roi de France. Cependant, même après cet injurieux message, l’habile monarque affecta de remettre tout à la décision des États, leur notifiant de sa propre bouche que, « s il avait fait chose qu’il ne dût pas, il trouvait bon qu'ils le lui représentassent, et qu’il était encore à temps de le corriger. » La réponse des États fut telle qu’il 1 attendait : ils déclarèrent que le roi avait suivi les règles de la justice, qu'il n avait pu rejeter 1 appel des Gascons, et que si les Anglais 1 attaquaient, ils le feraient iudûment. Ainsi éclatèrent les grands desseins que Charles V avait mûris pendant cinq années, et Édouard III, qui s'était flatté d'achever dans la paix son long règne, s'étonna d’être provoqué avec cette audace par un prince si peu chevalereux , et qu'on n'avait jamais vu se plaire au jeu des batailles.
Il connaissait bien mal son ennemi; il ne soupçonnait pas, dans son orgueilleuse confiance, les périls de cette lutte où les manœuvres de la politique, plus que celles de la guerre, allaient lui enlever successivement toutes ses conquêtes. A peine Charles V
a-t-il vu ses projets approuvés parles Étals, que tout aussitôt, au Dord comme au midi du royaume, on se soulève pour repousser le joug de l’Angleterre. Abbeville ouvre ses portes, et le Ponthieu, l'héritage maternel d’Édouard 111 , est la première de toutes ses terres à redevenir française; le Rouergue et le Quercy à la voix de l’archevêque de Toulouse, chassent de leurs villes et de leurs châteaux les garnisons britanniques ; le plus grand nombre des compagnons, qui désertaient leur patrie sous la bannière aux léopards, retournent sous celle aux fleurs de lis; partout où a pris pied l’étranger, la guerre est devenue nationale. Un arrêt de la Cour des pairs, plus audacieux que tous les faits de guerre, en annulant le traité de Brétigny et coniisquant tous les domaines des Plantagenets en France, donne une sanction juridique au grand effort du monarque et de ses peuples pour affranchir le territoire. Les villes qui « se tournent françaises, » sont déclarées par des ordonnances royales inséparablement unies à la couronne et des exemptions temporaires d’impôts leur sont accordées. Par l'action ainsi combinée de, la politique et des arnn s, la dominai ion anglaise était de toutes parts entamée à la fin de 1369, et le dernier jour de cette année la perte de Jean Chandos, le plus sage de ses conseillers et le meilleur de ses capitaines, fut plus à regretter pour Édouard 111 que celle même d’une province. Tout semblait à la fois lui présager le déclin de sa fortune; Marguerite, héritière de Flandre, dont il avait, pendant cinq ans brigué la main pour son quatrième ûls Édouard, comte de Cambridge, avait
épousé leducde Bourgogne, Philippe le Hardi (1 9 juin), et la mort tragique de Pierre le Cruel venait alors même de lui enlever l’alliance de la Castille.
Elle avait eu un autre résultat, non moins utile à la France, elle lui avait rendu du Guesclin. Charles Y comptait plus sur l’expérience et le génie du guerrier breton que sur la vaillance de son frère Philippe, uniquement occupé de chercher une revanche périlleuse de Crécy et de Poitiers. Les engagements déjà pris par messire Bertrand avec le roi d’Aragon furent rompus, et il alla joindre, dans l’été de 1370, le duc d’Anjou en Guyenne. 11 eut bientôt rendu ce prince maître de l’Agenois, et le conduisit victorieux presque aux portes de Bordeaux. En vain le prince de Galles, à qui la colère a rendu pour un moment des forces, quitte-t-il son lit de douleur pour aller offrir aux Français la bataille ; du Guesclin se retire devant lui et le laisse user son énergie défaillante dans un effort qu’il ne pourra longtemps soutenir. La prise de Limoges, que son évêque avait livrée à Charles V, fut le dernier acte de la vie guerrière du prince Noir (octobre 1370). Aigri à la fois par les souffrances de la maladie et par celles de l’orgueil blessé, le fils d’Édouard III ternit là sa gloire par les plus atroces barbaries. 11 assista, de sang-froid, dans sa litière, au massacre de tous les habitants de la ville prise. « En cette journée, dit Froissart, plus de trois mille hommes, femmes et enfants furent décollés. Dieu eu ait les âmes! car ils furent martyrs. L’on ne cessa à tant que la cité ne fût courue, robée, arse et mise à destruction. » L’âme ulcérée du vainqueur qui avait
entendu sans pitié une foule de voix suppliantes lui crier : « Grâce! grâce, gentil sire! » n’éprouva de sympathie que pour trois chevaliers qui s’étaient défendus à outrance. Il leur laissa la vie. Peu après cette sinistre victoire, sa maladie s’aggrava à un tel point, que les médecins lui conseillèrent de retourner en Angleterre, pour chercher la santé qu’il ne devait plus retrouver (janvier 1371).
Ce fut au fameux aventurier Robert Knollcs qu’échut alors le commandement des troupes anglaises. Parti de Calais avec quinze cents lances et quatre mille archers, il poussa hardiment au cœur du royaume, et arriva aux portes de Paris, cherchant bataille et ne trouvant devant lui que des villes fermées et des villages sans habitants. Du Guesclin et Clisson avaient conseillé au roi cette tactique si conforme à sa prudence. L’indiscipline et le désordre se mirent bientôt dans 1 armée de Knolles et elle s’était répandue dans les campagnes du Maine, livrant tout au pillage et à l’incendie, quand du Guesclin courut à sa rencontre. Du Guesclin venait de recevoir de Charles V l’épée de connétable (20 octobre). Longtemps sa modestie se refusa à un si grand honneur; il fallut que le roi, que les prélats et les barons, que la voix de tout le royaume lui fissent une sorte de violence pour le décider, « pauvre homme et petit bachelier qu’il était, » à accepter le droit de commander aux premiers seigneurs et aux frères mômes du roi, en un jour de bataille. Charles V déclarant qu’il avait reconnu en lui «le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire, le plus vertueux et fortuné en ses besognes, »
menaça de son courroux quiconque n’obéirait pas à messire Bertrand, et, pour enseigner mieux à le respecter, il le fit asseoir à sa table, où il était servi par ses frères. Dès qu’il fut investi de sa charge, le nouveau connétable, assisté d'Olivier de Clisson, qui de son ennemi était devenu son frère d’armes, se mit à la poursuite de Robert Knolles, joignit et écrasa son arrière-garde, et le réduisit à licencier le gros de sa troupe. Incapable de tenir désormais devant l’armée française, Édouard III, qui voyait s’aggraver pour lui les périls de la lutte, cherchait des alliés qui l’aidassent à la soutenir. Le roi de Navarre venait de lui échapper ; il avait fait ce qu’il s’était refusé à faire jusqu’alors, il avait prêté foi et hommage à Charles V, en lui remettant ses deux fils, comme garants de son serment (mars 1371). Le don de la seigneurie de Montpellier avait été la récompense de sa féauté tardive. A la place de cet allié toujours douteux, le roi d’Angleterre chercha en Bretagne et en Flandre des amitiés plus sûres. Jean de Montfort avait toujours eu le cœur anglais, et malgré les engagements de la vassalité par lesquels il s’était solennellement lié au roi de France (1366), malgré le vœu même de ses peuples, il signa un traité d’alliance offensive et défensive avec Édouard III. En Flandre, au contraire, le comte Louis de Mâle avait les inclinations toutes françaises : le mariage de sa fille avec le duc de Bourgogne n’avait fait que l’attacher plus étroitement aux intérêts du royaume. Mais ses peuples ne pouvaient se passer du commerce de l’Angleterre et ils contraignirent leur seigneur à retirer son assistance à
Charles V. Édouard fut moins heureux dans les calculs de sa politique, lorsqu’il fit épouser à ses deux fils puînés les filles de Pierre le Cruel et de Maria de Padilla. L’aîné de ces deux princes, le duc de Lancastre, en prenant le titre de roi de Castille, jeta Henri de Transtamare, plus avant qu’il n’y avait jamais été, dans l’alliance française. Les suites de cette faute ne se firent pas attendre pour l’Angleterre.
Le comte de Pembroke, gendre d'Édouard III, au printemps de l'année 1372, avait misa la voile pour la Rochelle, avec une flotte et une armée destinées à « reconforter » l’Aquitaine. Lorsqu'il croyait n’avoir qu à débarquer son argent et ses troupes, il trouva cinquante-trois navires castillans qui lui barrèrent le passage, l attaquèrent et le battirent sous les yeux des Rochelois immobiles et applaudissant dans l'âme à la défaite des Anglais (24 juin). Du Guesclin, pendant ce temps, s'était mis en campagne, avec le duc de Berri, le second des frères du roi, et il avait envahi le Poitou. 11 fut partout victorieux; partout l influence du clergé, favorable à Charles V, aida au mouvement national, et les importantes villes de Poitiers, de Saintes et d'Angouléme redevinrent françaises presque sans coup férir. La Rochelle eut 1 honneur de s’affranchir de ses propres mains ; elle y gagna d obtenir du roi la garantie de ses franchises municipales, qui en firent pendant deux siècles et demi une sorte de république au milieu du royaume (15 août). La prise du Captai de Buch, le meilleur champion de la cause anglaise en Aquitaine, ajouta à l'éclat de cette brillante campagne. De toutes les villes
du Poitou et de Sain longe, Thouars était la seule qui restât «à Édouard III ; les barons, qui tenaient encore pour lui, s'y étaient tous renfermés; mais serrés de près par du Guesclin, ils s'engagèrent à se remettre, eux et leurs terres , sous lobéissance du roi de France, s'ils n'étaient secourus avant la fête de saint Michel. Édouard lit un grand effort pour aller à leur aide; il prit la mer sur sa flotte réunie à Southampton, et le prince Noir lui-même monta sur sa- nef, en dépit de ses souffrances, pour tenir avec son père la journée devant Thouars. Mais une longue suite de jours se passa sans qu ils pussent triompher de lobst malien des vents contraires; la mer elle-même se refusait aux Anglais. Édouard comprit que Thouars et le Poitou étaient perdus pour lui; il reconnut larrêt de la Providence qui humiliait sa vieillesse, et s’écria avec amertume : « Dieu nous aide et saint George! il n'y eut oneques roi en France qui moins s'armât, et il n’y eut oneques roi qui me donnât tant à faire. »
L’occasion était favorable pour châtier le duc de Bretagne qui, en livrant plusieurs de ses places à Robert Knolles , avait achevé de s’aliéner le cœur de ses peuples. Du Guesclin, au moment où il venait d’anéantir devant Chizé les derniers restes du parti anglais en Poitou (21 mars 1373), fut mandé à Paris par le roi, et comblé de dons et d’honneurs, il reçut l’ordre de marcher contre Jean de Montfort, avec une armée où les seigneurs bretons étaient en plus grand nombre que sous la bannière de leur duc même (avril). En un instant, la province se souleva tout
entière, et Montfort, n’osant s’enfermer dans aucune de ses villes, passa la mer, pour aller demander des secours au monarque anglais son beau-père. 11 avait laissé à Robert Knolles la garde de sa femme enfermée dans Auray, et la défense de ce qui lui restait de son duché. Du Guesclin , assisté de Clisson , en eût promptement achevé la conquête, si le puissant armement, retenu l'année précédente à Southampton par les vents contraires, n’était venu fondre alors sur l’Artois (juillet 1373). C'était le second fils d'Édouard III, JcandeGaunt, duc de Lancastre, qui en était le chef. A côté de lui, le duc de Bretagne marchait dans les rangs anglais ; il avait adressé à Charles V une lettre hautaine, par laquelle il abjurait sa suzeraineté et se déclarait son ennemi.
Le duc de Lancastre ne venait pas avec la pensée de faire des conquêtes en France : il ne voulait que se frayer un chemin en Aquitaine, en ruinant tout sur son passage. Charles Y, toujours conseillé par du Guesclin et Clisson, laissa les Anglais s’engager sans obstacle au cœur du royaume, comme un orage qui devait se dissiper de lui-même. « Il leur en nuiera, ajoutait-il, et iront tous à néant. » Ce calcul habile fut encore une fois justifié par l’événement. Toutes les villes avaient leurs portes fermées, avec de bonnes garnisons, et une partie considérable de la population des campagnes, avec son avoir, s’y était retirée derrière leurs murs. Aussi, des bords de la Somme à ceux de la Garonne, le duc de Lancastre s’avança-t-il sans rencontrer d’ennemis; partout seulement, selon l’expression pittoresque de Froissart,
sa marche était « côtoyée • par des partis de cavalerie, attentifs à faire main basse sur tout ce qui s’écartait du gros de l’armée. Les pertes des Anglais furent peu sensibles tant qu’ils traversèrent, par les belles journées dè l’été, les plaines du centre de la France ; il en fut autrement quand les pluies d’automne les surprirent dans la région montagneuse et stérile du Limousin et de l’Auvergne ; là les vivres leur manquèrent, leur belle ordonnance se rompit, et leurs souffrances devinrent grandes. Lorsqu’enfin , quelques jours avant Noël, ils arrivèrent à Bordeaux, il se trouva que de trente mille chevaux partis de Calais, il ne leur en restait plus que six mille; la faim, la fatigue, la rigueur de la saison, les attaques sans cesse renouvelées des paysans et des gendarmes français avaient fait périr près de la moitié des hommes, et le chroniqueur Walsingham montre, parmi ceux qui avaient survécu, « des chevaliers de noble origine, naguère riches et délicats, allant, de porte en porte, mendier un pain qu’on ne leur donnait pas. * Au printemps de l’année suivante (1374), le duc de I^ancastre, sans équipement et sans argent, avec les débris d’une armée découragée, se trouva incapable de soutenir la lutte contre le duc d’Anjou et le connétable, qui réduisirent successivement toutes les seigneuries des Pyrénées. La journée devait être tenue par les Anglais à Moissac , le 1 5 avril d'abord, puis le 15 août; ils ne parurent pas, et le comte de Foix avec le vicomte de Castelbon et les autres seigneurs, qui avaient promis de se donner au vainqueur, reconnurent la souveraineté du roi de France.
Il 20
Sous ces coups redoublés de la mauvaise fortune, Édouard 111, quoiqu’il en coûtât à son orgueil, prêta l’oreille aux exhortations pacifiques du pape Grégoire XI, et, au mois de janvier 1375, il envoya en Flandre des plénipotentiaires qui s’y 'rencontrèrent avec ceux de Charles V. Les deux monarques remirent, peu après, le soin de poursuivre les négociations commencées au duc de Laneastre et au duc de Bourgogne. Ces deux princes, après avoir signéune trêve qui devait durer jusqu’au mois de juin de l’année suivante, cherchèrent à déférer au vœu du souverain pontife , et à s’entendre sur les bases d’une réconciliation complète et durable entre les deux couronnes. Mais Charles V insistait avant tout sur la restitution de Calais; c’était exiger d'Édouard le dernier des sacrifices auquel son orgueil pût consentir, c’était rendre la paix impossible. Telle était, en effet, la pensée du roi de France, et s’il condescendit à prolonger d’une année de plus la trêve, c’était uniquement pour se ménager les moyens de recommencer plus activement la guerre.
Avec cette résolution arrêtée, il lui était impossible de soulager la France des charges qui l’accablaient; il fallait qu’elle se résignât à payer son affranchissement de son sang et de son or. Mais ce que pouvait faire et ce quefit Charles V, ce fut de s’appliquer à rendre l’administration meilleure, à supprimer les abus qui faisaient souffrir les peuples sans profiter au pouvoir, à substituer, dans la perception même des impôts les plus onéreux, la régularité à la confusion. Les mesures de législation et de gouvernement prises
de 1374 à 1377 sont généralement marquées de ce caractère. Une ordonnance garantit le service effectif i des gens de guerre qui reçoivent la solde du roi, en même temps quelle les oblige, sous la foi du serment, à ne rien prendre dans les villes et villages sans en avoir payé un prix raisonnable ; s’ils violent ce serment, une maréchaussée est instituée pour réprimer leurs brigandages, et la justice ambulante des prévôts les juge et les envoie à la potence. Une autre ordonnance renouvelle, en faveur de Paris et de sa banlieue, l’interdiction absolue du droit de prise, droit abusii qui faisait redouter les fourriers et les pourvoyeurs du roi presque à l’égal des aventuriers des compagnies. Ce qui restait de ceux-ci, et le nombre en était trop grand encore, est soldé par le roi et envoyé à la guerre en Allemagne pendant le cours de l’année 1376. La perception de la gabelle est régularisée et le contrôle en devient plus efficace; mais on ne sait s’il faut ranger parmi les heureuses innovations celle qui attribue aux juges, en cette matière, une part dans les amendes qu’ils auront prononcées. Charles V étendit peu après cette disposition à toutes les amendes, dont il appliqua le produit aux gages des officiers de son parlement. Les aliénations des domaines de la couronne, interdites et renouvelées à chaque règne, deviennent l’objet de nouvelles prohibitions. Malheureusement Charles, par les vastes apanages dont il avait ou lait, ou confirmé la concession à ses trois frères, avait affaibli l’autorité de cette mesure, et le dénombrement qu’il ordonna des fiefs et arrièrefiefs de la couronne ne fut qu'un témoignage à peu
près stérile de ses idées de régularité administrative. On lui a reproché de n’avoir plus convoqué les États généraux dans les dernières années de son règne, et de s’être adressé, pour les aides à obtenir, au vote séparé des états provinciaux, ou plutôt même à celui des bailliages et des villes dont il ne craignait pas les refus. Le souvenir de Marcel l’excusait peut-être, et il est permis de douter que les lumières, que l’esprit de suite, que le patriotisme même se fussent trouvés dans les États généraux au degré où ils se trouvèrent chez le roi. Selon nous, Charles V eut raison de s’en remettre du soin de sauver la France à lui-même, à son grand connétable, à ses sages et fidèles conseillers Bureau de la Rivière, Philippe de Savoisi, Guillaume de Dormans, plutôt qu’à des assemblées, qui eussent entravé son pouvoir par leur inexpérience. 11 savait tout ce qu’il lui en avait coûté de peine pour remettre son royaume au point où il se trouvait; il sentait combien cet édifice inachevé était fragile encore, et l’on a attribué aux craintes que lui inspirait l’état toujours précaire de sa santé sa fameuse ordonnance de 1374, qui fixa à quatorze ans la majorité des rois, et qui devint une des lois constitutives de la monarchie.
Le 24 juin 1377, au moment où expira la trêve, Charles Y avait vu descendre, l'un après l’autre, au tombeau les deux grands ennemis de la France. Le prince de Galles , « fleur de toute chevalerie en ce temps, » ainsi que l’appelle Froissart, était mort en I37G, le dimanche de la Trinité, et l’année suivante Édouard III avait achevé son long règne sous le poids
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du chagrin et de l’humiliation (21 juin 1477). te peuple anglais, à qui ce monarque avait donné tant de puissance et tant de gloire, avait vu avec tristesse la royauté, abaissée en lui par l’infortune, s’avilir encore par la débauche. C’était un enfant de dix ans, Richard II, Ois du prince Noir, qui allait régner sur l’Angleterre.
* Charles Y avait si bien pris ses mesures que, dans la semaine qui suivit la mort d’Édouard et l’expiration de la trêve, sa flotte, unie à celle du roi de Castille, avait commencé à insulter les côtes britanniques. La ville de Rye, un des cinque ports , fut attaquée par les deux amiraux Jeau de Vienne et Fernand Sanchez de Tomar. « Ils y mirent à feu, dit Froissart, hommes, femmes, enfants, et tout ce qu’ils y trouvèrent.... Après ce, l'armée du roi de France vint prendre terre en 1 île de Wiglit, et ardirent les dits François les villes qui s'en suivent, Yarmouth, Dartmouth , Plymoulh, Winchelsea, et plusieurs autres. » Ce n était là que le prélude d une plus grande entreprise, la recouvrance de Calais. Une nombreuse armée, sous le commandement du duc de Bourgogne, pressait la ville par terre; les deux escadres française et castillanne, Oères de leur succès, étaient venues la bloquer par mer. Mais on était au mois de septembre, et elles ne purent tenir longtemps contre les vents d équinoxe qui les jetaient sur la côte de Normandie. Il fallut lever le siège, et, pour prix de ce grand effort, se contenter de la prise d Ardres et de quelques châteaux voisins. Les armes françaises furent plus heureuses en Bretagne, où Clisson s empara d Auray, une
des plus fortes places qu'eût conservées Jean de Montfort, et en Guyenne surtout, où du Guesclin mit le comble à sa gloire et aux prospérités de son maître. En une seule campagne, il ne lui donna pas moins de cent trente-quatre villes, forteresses et châteaux. Bordeaux. Bayonne, Bazas, avec quelques autres places sans importance et sans nom, étaient les seuls débris qui restassent à l'Angleterre de son beau duché d Aquitaine (octobre 1377). L’année suivante, Charles le Mauvais, dont la malfaisante activité ne pouvait s accommoder d un long repos, fournit au roi, par ses criminelles intrigues, 1 occasion d'un agrandissement presque aussi profitable à la couronne. Tandis que le roi de Castille, allié toujours fidèle de Charles V, envahissait la Navarre, le duc d’Anjou mettait la main sur Montpellier, et les villes de Senlis, de Bernay, dÉvreux, d'Avranches, de Mortain , de Valognes, riches dépouilles du Navarrais, recevaient des garnisons françaises. Cherbourg seul, de tout ce qui avait formé en Normandie le magnifique apanage de Charles le Mauvais, échappa à la politique victorieuse du roi de France.
Mais les succès continuels de Charles V aveuglèrent sa sagesse, et le jetèrent dans une imprudente et fatale entreprise, qui obscurcit l’éclat des dernières années de son règne. La Bretagne, depuis la fuite de Jean de Montfort, était sans gouvernement; il résolut de la traiter en fief vacant et de la réunir à la couronne. La fleur de la noblesse bretonne, qui lui fournissait ses meilleurs hommes de guerre, lui semblait un instrument tout préparé pour l’accomplissement de
ce dessein. Il oubliait, il n’avait jamais soupçonné peut-être que l’indépendance de leur pays était au cœur de ces fiers gentilshommes la première de leurs passions. Le pouvoir absolu a de ces tristes ignorances ! Un arrêt de la cour du roi, garnie de pairs, fut rendu le 13 décembre 1378, qui déclarait Jean de Montfort déchu de tous ses droits, biens et seigneuries, pour cause de forfaiture. La conséquence logique de cet arrêt était l'adjudication à la veuve de Charles de Blois, pour elle et ses enfants, de la duché dont elle avait si longtemps disputé l’héritage. Elle porta ses justes réclamations devant le Parlement, qui n’en prononça pas moins la réunion de la Bretagne à la couronne. Charles V n’écoula que l’impatience qu’éprouvait son ambitieux génie de donner à la monarchie cette unité dont l’heure n’était pas encore venue pour elle.
Aussitôt ce ne fut, d’un bout à l’autre de la Bretagne, qu’un même cri d’indignation, il faut lire dans un poëte du temps et du pays la peinture vive et animée qu’il fait du mouvement national : « Chacun vendit son bœuf ou sa vache pour acquérir cheval de guerre ou cotte d’acier — et si pensoient défendre leurs libertés jusqu’à la mort. De servitude avoient horreur, quand ils voyoient comment en France elle regnoit. » Le roi crut faire taire ces premiers grondements de l’orage, en confirmant les franchises et pri viléges de la Bretagne, et envoyant quatre seigneurs du pays, du Guesclin, Clissou, le sire de Laval et le vicomte de Rohan, pour en recevoir la soumission. Les deux premiers, enchaînés par leur serment,
obéirent avec tristesse; les deux autres ne tardèrent pas à se rallier à la cause de leur pays. C’était le vieux sire de Beaurnanoir, avec son renom si populaire, qui s’était mis à la tête des gentilshommes confédérés pour défendre l’indépendance de la duché : les deux grandes cités de Nantes et de Rennes s’unirent bientôt à eux, et Jean de Montfort s’étonna de recevoir à Southampton un message de ceux-là même qui l’avaieut chassé et qui le rappelaient pour lui rendre sa seigneurie. Lorsqu’il débarqua à Saint-Malo, le 3 août 1379, chevaliers, bourgeois et paysans s’agenouillèrent par milliers devant lui sur le rivage, et il n’y eut pas jusqu'à l aitière Jeanne de Penthièvre, qui ne vînt à Dinan lui apporter du secours contre leur commun ennemi.
Charles V eût dû reculer devant cette menaçante unanimité du peuple breton, il eût dû se laisser avertir par la vertueuse répugnance qu’éprouvaient du Guesclin et Clisson, seuls restés auprès de lui, à seconder ses projets contre l’indépendance de leur patrie. Mais il se flattait d’écraser la Bretagne sous le poids de ses armes et s’acharna avec une aveugle obstination à saisir la proie qui lui échappait. Clisson échoua devant Nantes, du Guesclin devant Rennes, et ce dernier voyant sa loyauté soupçonnée dans une guerre qu’il réprouvait, renvoya fièrement au roi l’épée de connétable. Charles, par l’entremise des ducs d’Anjou et de Bourbon qu’il envoya comme intercesseurs auprès de messire Bertrand, obtint de lui qu'il reprît son office et ne l’employa plus dans sa contrée natale; mais il n’en poursuivit pas avec moins
d’opiniâtreté la guerre malheureuse qu’il avait commencée, et lorsqu’au printemps de l’année 1380 les trois États de Bretagne lui écrivirent pour le supplier de rendre au duc et à la duché ses bonnes grâces, protestant de leur désir de rester fidèles à la couronne de France, il ne prétendit rien moins que de les recevoir à merci, et les jeta ainsi, malgré eux, aux bras de l’Angleterre. Les États ratifièrent alors le traité signé à Westminster entre Jean de Montfort et Richard II.
Pendant que la Bretagne repoussait de la sorte le joug français, un mouvement qui n’eût été guère moins redoutable semblait près d’éclater en Languedoc. Cette grande province était livrée, depuis plusieurs années, presque sans contrôle, au gouvernement du duc d’Anjou, frère du roi, prince avide et cruel, qui l’écrasait sous le poids des impôts et ne savait se faire respecter que par les supplices. Il finit par porter si loin ses impitoyables exactions, que la patience du pays entièrement ruiné se lassa : Montpellier et Lodève se soulevèrent, et firent main basse sur les agents du prince, venus pour percevoir dans leurs murs un fouage exorbitant (octobre 1379). Mais ces deux villes, épouvantées bientôt de leur révolte, implorèrent la merci du duc d’Anjou et se remirent à sa discrétion. La sentence qu’il rendit contre Montpellier fut atroce : il ne réclamait pas moins de six cents victimes pour le feu, la corde ou le glaive du bourreau, il confisquait les biens de dix-huit cents citoyens, frappait la ville d’une amende énorme et la privait de toutes ses franchises (janvier 1380). L’in-
terventiou du pape Clément VII et celle du roi luimême purent seules obtenir que cet arrêt fût adouci. Charles V craignit que le Languedoc , réduit au désespoir par un gouvernement aussi barbare « ne se tournât anglais; » il révoqua le duc d’Anjou, abolit toutes les aides et fouages, institua des commissaires chargés de se rendre dans la province pour y réformer les abus et pour veiller particulièrement aux intérêts çn péril du domaine royal; il donna enfin pour successeur à son frère le comte de Foix, le plus populaire des seigneurs méridionaux. A ces sages mesures, qui lui rendirent l’affection et le dévouement des peuples du Languedoc , Charles V joignit un bienfait nou moins signalé, en leur envoyant du Guesclin pour les délivrer d’un reste de compagnies anglaises, dont le duc d’Anjou n’avait pas su éloigner les ravages. Ce fut dans cette expédition que le grand connétable trouva la fin de sa glorieuse vie.
il était allé mettre le siège devant Châteauneuf de Randon, forteresse des Cévennes, située entre Mende et le l'uy, lorsque la maladie vint le surprendre et le força de s’aliter. Le gouverneur anglais s était engagé à rendre la place, si, à jour fixe, il n’était point secouru. Ce jour même ( 1 3 juillet 1380), le vieux guerrier expira, et ce fut sur son lit de mort que le chef ennemi, fidèle à sa parole, vint déposer les clefs de la forteresse. « Le nom de du Guesclin, selon la belle expression de Mézeray, acheva l’entreprise. » l.a fin de cet illustre capitaine causa en France un deuil universel. Charles V, qui sentait mieux que personne l’étendue de sa perte, se fit le digne interprète de la
reconnaissance et de la douleur nationales, en rendant au connétable les honneurs qui n’étaient rendus qu’aux rois. Les restes glorieux du héros, comme trois siècles après ceux de Turenne, traversèrent la France au milieu du concours des populations empressées de rendre un dernier hommage à sa mémoire, et ils furent transportés à Saint-Denys, parmi les sépultures royales, au pied même de la tombe que Charles V s’était fait faire de son vivant.
Charles V ne devait survivre que de quelques semaines au grand homme qui l’avait si bien servi. Jeune encore, il n’avait pas quarante-quatre ans, il reconnut à des signes certains que la fin de sa vie approchait, et se prépara à la mort avec une tranquille fermeté. Cependant de graves soucis préoccupaient son âme, et les événements semblaient ne vouloir pas permettre qu’il mourût en paix. Presque au même jour où il avait perdu du Guesclin, il avait appris que le comte de Buckingham, un des oncles du jeune roi Richard II, venait de débarquer à Calais et marchait à la tête d’une puissante armée vers la Bretagne. 11 lui fallut renouveler les ordres qu’il avait donnés, lors de l’expédition du duc de Lancastre, pour que toutes les villes se missent en défense et recueillissent derrière leurs murs la population des campagnes avec tous ses approvisionnements. Son frère, le duc de Bourgogne, avait reçu de lui, lo 2 août, le titre de capitaine général des gendarmes et arbalétriers , avec le commandement de toutes les places fortes du royaume; mais il lui avait en même temps réitéré la défense de livrer bataille aux Anglais. Ceux-ci, incertains encore
d’être reçus en Bretagne, s’y acheminaient, harcelés chaque jour par l’armée française et s’indignant de ne les rencontrer que dans des escarmouches meurtrières. Tout semblait annoncer une issue funeste à leur entreprise : les gués de la Sarthe leur étaient fermés, et ils allaient être afTamés et anéantis dans les marais de la Mayenne où ils s’étaient engagés imprudemment, lorsqu’un ordre du roi mourant rappela subitement de l’armée près de lui les ducs de Bourgogne, de Berri et de Bourbon. Charles V n’avait pas mandé le duc d’Anjou; il eût voulu le laisser à l’écart, « pour ce qu’il le sentait trop convoiteur ; » mais ce prince, dans son impatiente cupidité, veillait de loin sur les derniers moments de son frère, et sut arriver à temps pour mettre la main sur ses trésors.
Cependant le roi, qui entrevoyait avec effroi les maux que la minorité de son fils préparait à la France, avait fait venir près de son lit de mort les trois princes rappelés de l’armée et leur avait adressé de graves et sages paroles : «Mes beaux frères, leur avait-il dit, je vous recommande mon fils Charles ; couronnez-le roi au plus tôt que vous le pourrez et le conseillez loyaument, comme bons oncles, en toutes ses affaires. Toute ma fiance gît en vous. » 11 leur ordonna ensuite de remettre à Clisson l’épée de connétable, suivant le vœu exprimé par du Guesclin mourant, de travailler à regagner l’affection des gentilshommes et bonnes villes de Bretagne, de soulager enfin le pauvre peuple qu’il se reprochait d’avoir trop grevé par le poids des impôts. Le dernier édit qu'il signa fut pour abolir une aide extraordinaire qu’il
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avait récemment établie sans le consentement des États. Inutiles efforts, précautions impuissantes pour réparer les fautes de son règne et en perpétuer après lui les bienfaits! Vainement aussi eut-il la pensée de devancer l'âge de quatorze ans qu’il avait fixé luimême pour la majorité des rois et de faire sacrer sans retard son fils, qui n'en avait que douze, afin de l’investir de la plénitude du pouvoir royal et d’épargner à la France la régence du duc d’Anjou ; la maladie, dans sa marche rapide, ne lui permit pas d’accomplir ce dessein. Les souffrances des derniers jours de sa vie furent cruelles, mais il les supporta avec le calme de la résignation chrétienne. Au plus fort de ses douleurs, il se fit apporter, l’une après l’autre, la sainte couronne d’épines, devant luquelle il pria longuement, et sa propre couronne royale, qu’il regarda d’un œil de mépris plutôt que de regret, l’appelant une cause de peines pour le corps et pour l’âme, et de périls pour la conscience ; il dit ensuite un adieu affectueux à ses serviteurs, qui l’entouraient tous les larmes aux yeux, demanda, à l’entrée de son agonie, qu’on lui lût la Passion du Sauveur, et rendit l’âme entre les bras de son fidèle ami le sire de la Rivière, le 16 septembre 1380. Il avait régné seize années.
Charles V eut le malheur de n’être pas étranger à l’un des plus déplorables événements de l histoire de l’Église, au grand schisme d’Occident, qui éclata un an avant la fin de son règne. Rome, depuis l’établissement du siège pontifical à Avignon, n’avait cessé, par ses vœux les plus ardents, de rappeler les papes dans son sein, et le sage Urbain V n’avait pu se dé-
fendre d’écouter les gémissements de la ville éternelle. Il avait ramené la papauté en Italie (1367), mais son séjour y avait été d’une courte durée, et malgré la prédiction de sainte Brigitte, qui lui annonçait que son retour à Avignon lui serait fatal, il était revenu y mourir (1370). Grégoire XI, son successeur, aussi longtemps qu’il le put, maintint le saint-siège en France; Charles V employait toutes les ressources de sa politique à l’y retenir. Mais le cri des peuples italiens, pour invoquer le retour de la papauté, était si pressant et si unanime, ils trouvèrent un si puissant organe dans leur ambassadrice, sainte Catherine de Sienne, dont l’auréole illuminait alors la catholicité, les autres princes de l’Europe protestaient si vivement contre la politique égoïste de Charles V, que Grégoire XI céda, et passa les Alpes au mois de septembre 1370. Les soixante et dix ans de la captivité de Babylone venaient à peine de ûnir ainsi, lorsque le schisme commença. A la mort de Grégoire XI, en 1 378, une élection faite au Vatican, au bruit des clameurs populaires (8 avril), mit dans la chaire de Saint- Pierre Barthélemy Prignano, archevêque de Bari, prélat respecté pour sa science et ses vertus. Pendant plus de trois mois la validité de son élection et sa légitime autorité ne furent point contestées; mais la tête affaiblie du pieux vieillard ne résista pas, ce semble, à l’enivrement de la plus haute puissance qu’il y eût sur la terre, et la brusquerie hautaine de ses manières, l’âpreté inconsidérée de son langage lui aliénèrent les cardinaux, les Français surtout, qui taisaient la majorité du sacré Collège. Le pape, jus-
que-là reconnu et obéi de tous, vit alors le plus grand nombre de ceux qui l’avaient nommé se retirer de lui et proclamer son élection illégitime. L’instigateur de cette scission fut le cardinal Robert de Genève, qui , dans une secrète correspondance entretenue avec Charles V, n’avait cessé de protester clandestinement contre les actes de sa soumission publique envers Urbain VI, et qui fut bientôt élu à Fondi, comme antipape, sous le nom de Clément VII (20 septembre 1378). La plupart des États de la chrétienté continuèrent à reconnaître Urbain VI ; mais quand Clément VII, de sa résidence d’Avignon, eut réclamé l’obédience de la France, Charles V réunit au bois do Vincennes, le 16 novembre 1378, une nombreuse assemblée d’évêques et d’abbés, de clercs, de légistes et de chevaliers même, pour se faire dicter par eux la décision qu’il avait déjà prise. L’Université, véritable lumière du royaume, hésita plus longtemps à se prononcer ; ses docteurs étaient partagés ; mais on se passa de leur unanimité, et l’adhésion de la France à la domination spirituelle du pape d’Avignon fut solennellement proclamée. L’influence du monarque français entraîna sous l’obédience de Clément VII son allié le roi de Castille et sa parente la reine Jeanne de Naples. Le schisme était ainsi consommé. L’unité de l’Église romaine, avec un seul symbole, sous un seul chef légitime subsistait, ce qui a fait nier par de doctes théologiens qu’il y ait eu véritablement schisme à cette époque; mais il y eut quarante ans partage sur la personne de ce chef; et ce furent quarante ans de grands scandales et d’un grand trouble dans les
consciences. Or, il est manifeste qu’il en fût arrivé autrement si Charles V, trop fidèle à la malheureuse politique de Philippe le Bel, n’eût tenu à garder la papauté, sinon captive, au moins dépendante dans son royaume. Ce jugement se trouve exprimé dans plus d’un écrit du temps, et les infortunes qui accablèrent Charles VI y sont représentées comme la juste rétribution des maux causés par son père à l’Église.
Il est impossible de quitter le règne de Charles V sans parler de son amour pour les lettres et les arts, auquel il a dû son surnom de Sage, bien plus qu’à son génie politique, assez mal apprécié de ses contemporains. Nous avons dit plus haut comment il fit tourner la faiblesse de son corps au profit de la vigueur de son intelligence, et « se tint en ses chambres » à des habitudes sédentaires et studieuses, au lieu de vivre, comme les princes de son temps d’une vie tout extérieure, à la guerre et dans les tournois. * Entendant complètement son latin, et suffisamment sachant les règles de grammaire, laquelle chose plût à Dieu que fût ainsi accoutumée parmi les princes, » il avait adopté la théologie scholastique, la philosophie d’Aristote et l’astrologie pour objets principaux de ses études. Thomas Pisani, de Bologne, l’assistait dans ses contemplations astrologiques; Christine, fille de Thomas, inventait pour amuser les loisirs du monarque les allégories pédantesques de ses romans, et composait avec ses faits et bonnes mœurs un enseignement destiné à la postérité, pendant que Raoul de Presle, Nicolas Oresme, Simon de Hesdin, Pierre de Bressuire, traduisaient par ses ordres saint Augustin,
Aristote, Ti te Live et Valère Maxime, et que des mains habiles et patientes enrichissaient ces doctes translations d’éblouissantes miniatures. Non content de populariser ainsi le savoir par des traductions, Charles V faisait rechercher avec un soin infatigable tout ce qu’il pouvait trouver de livres, à cette époque ou ils étaient si rares, et c’est ce qui lui a valu le titre de fondateur de la bibliothèque royale. Et comme en même temps qu’il était grand clerc , c’est-à-dire ami de la science, il était aussi droit artiste et deviseur de beaux maçonnages, parmi les embellissements dont il décora le chastel du Louvre, moult bel édifice , il y fit construire une tour, dite Tour de la librairie , où étaient renfermés les neuf cents volumes qu’à si grands frais il avait rassemblés. Les vastes et merveilleuses constructions de l’hôtel Saint-Paul, l’église des Célestins où Charles V étala toutes les richesses de l’art gothique au quatorzième siècle, les châteaux de Beauté, « moult notable manoir, » et de Plaisance « la noble maison, » qu'il fit bâtir sur les bords de la Marne, ceux de Saint-Germain-en-Laye, de Melun, de Creil, qu’il restaura et agrandit, enfin la célèbre forteresse de la Bastille qu’il fit construire pour défendre à la fois et pour contenir Paris, sont autant de monuments du goût de ce prince pour les grands travaux de l’architecture. Goût dispendieux, sans doute, et qui ajoutait aux charges déjà trop lourdes du royaume, mais goût noble et intelligent, qui porte avec soi son excuse, et ne mérite pas d’être flétri comme le faste stérile et insensé de ses prédécesseurs.
S’il est vrai, comme nous l’avons dit, que le génie de Charles V était peu fait pour être compris et goûté de son siècle, il ne faut pas croire cependant qu’il n’y eût pas d’admiration en Europe pour le monarque, « durement sage et subtil, » comme l’appelle Froissart, qui avait su tirer la France de l’abîme et la reporter à la tête de la chrétienté. Sa cour n’était pas visitée, ainsi quecelle.de Philippe de Valois, « comme le siège de tout honneur et galanterie; » les respects qu’on lui rendait étaient plus sérieux. Le Soudan de Bagdad lui envoyait des ambassadeurs, « comme au solennel prince des chrétiens; » l’Écosse, la Castille, le pape voyaient en lui un protecteur; les rois de Hongrie, de Chypre, d’Aragon recherchaient son alliance ; l’empereur Charles IV, hôte illustre de l’hôtel Saint-Paul, venait offrir au Dauphin le titre de la royauté d’Arles; et c’est avec quelque justesse qu’un de nos historiens modernes1 a pu comparer Charles V, vers la fin de son règne, à Salomon sur son trône, recevant des rois étrangers les hommages dus à sa sagesse.
l. M. Michelet.