FIN DU RÈGNE DE CHARLES VI
Entre Jean sans Peur et le duc d’Orléans il ne devait pas y avoir une simple rivalité, mais une haine profonde et implacable. Leur âge était le même, mais rien n'était plus différent que leurs caractères. Xa»dis que le duc d’Orléans, avec une folle insouciance, dissipait sa jeunesse et la fortune publique dans les plaisirs et dans les fêtes, Jean sans Peur nourrissait en silence des pensées ambitieuses et de sombres projets pour supplanter son rival. Les hostilités s’étaient ralluméesentre la France et l’Angleterre; la mer surtout en était le théâtre, et des deux côtés, ce n’étaient que débarquements partiels, accompagnés de pillage et d’incendie (1405). Quoique ce ne fût qu’une guerre d’escarmouches, il n’en fallait pas moins demander au trésor de l’État les moyens de la soutenir, et comme la dernière aide était passée presque tout entière aux mains du duc d’Orléans, on fut réduit bientôt à la nécessité d’établir de nouveaux impôts. Le duc de Bourgogne, qui venait de prendre séance au conseil du roi, saisit avec empressement cette occasion d'attaquer le mauvais gouvernement du duc Louis; il éleva
la voix contre les nouvelles taxes plus haut que ne l’avait fait son père, et déclara que, fussent-elles étar blies dans le reste du royaume, il saurait bien empêcher que ses sujets en fussent grevés. Il quitta peu après Paris, pour aller recueillir son héritage de Flandre, laissant son imprudent adversaire aux prises avec les haines que soulevait le scandale chaque jour croissant de scs dilapidations et de sa familiarité suspecte avec la reine. Ce scandale alla si loin, il fut dénoncé avec une si généreuse hardiesse par la voix.d’un moine augustin, à la face de toute la cour, que le roi, se trouvant en assez bon point pour siéger en son conseil, fut obligé de se déclarer contre son frère, et d’appelef à Paris le duc de Bourgogne, comme garant de la paix publique. Jean sans Peur arriva, avec une escorte de huit cents chevaliers de Bourgogne et de Flandre, et le duc d’Orléans, menacé à la fois par cette troupe ennemie et par la colère du peuple de Paris, n’eut rien de plus pressé que de fuir sur Corbeil, entraînant à sa suite la reine avec le Dauphin et les enfants mêmes du duc de Bourgogne. Mais celui-ci, par une marche prompte et hardie, sut lui enlever ces précieux otages, et vint au Louvre siéger en triomphe au conseil royal (25 août 1405). Il y fit avouer du Dauphin l’acte par lequel il s’était saisi de sa personne, pour le ramener à Paris, confia le jeune prince à la garde du duc de Berri, et informé que le duc d’Orléans mandait autour de lui les fidèles sujets du roi pour lever l’étendard de la guerre civile, il dicta une ordonnance qui rendait aux murs de Paris leurs portes, aux rues leurs chaînes,
et aux bourgeois leurs armes. En assurant ainsi la capitale contre les entreprises de son adversaire, il mettait du même coup le comble à sa popularité.
La guerre toutefois n’eut pas lieu. Le vieux duc de Bourbon, dont le caractère était respecté de tous, s’entremit avec le duc de Berri, son beau-frère, pour réconcilier les deux princes; ils se virent et s’embrassèrent au château de Vincennes, entrèrent à Paris à cheval l’un à côté de l’autre, et couchèrent dans le môme lit, en dernier témoignage de mutuelle confiance. Un éclair de raison revint alors à l’infortuné Charles VI, et siégeant en son conseil avec les princes réconciliés, il s’entretint avec eux de quelques réformes utiles à faire, du soulagement des peuples et de la paix de l’Église, de la guerre enfin qui se poursuivait, sans avoir été déclarée, contre l’Angleterre. Les deux rivaux engagèrent leur honneur à pousser, chacun de leur côté, cette guerre d’une manière prompte et décisive. Jean sans Peur se fit donner le commandement d’une armée destinée à assiéger Calais, pendant que le duc d’Orléans allait assaillir les forteresses de Bourg et de Blaye en Guyenne (1406). Ils échouèrent l’un et l’autre; mais on avait laissé l’armée bourguignonne sans solde et sans vivres, et Jean sans Peur, justement irrité, avait été contraint de la licencier presque au début de l’entreprise. Le duc d’Orléans, au contraire, n’avait à accuser que luimême de son mauvais succès; l’aide de guerre lui avait été donnée tout entière, et il en avait dissipé la plus grande partie dans ses honteux plaisirs. La clameur publique n’en devint que plus violente , et la
haine de son rival plus allumée contre lui. Hevcnus à Paris, au commencement de l’année 1407, les deux princes s’y cantonnèrent dans leurs hûtels, comme dans des forteresses; toujours entourés de gens de guerre, ils semblaient n’attendre que le moment de se livrer bataille, ou d’attenter à la vie l’un de l’autre. Celaient chaque jour, de la part de la reine, du duc de Berri, du duc de Bourbon et du roi de Sicile, de nouveaux efforts pour empêcher le terrible éclat de leurs inimitiés. On crut enfin avoir obtenu d’eux une véritable réconciliation (novembre 1407); tout semblait annoncer que leurs cœurs étaient changés, et qu’ils avaient sacrifié leurs ressentiments au grand intérêt de leur famille et du royaume. Jean sans Peur alla visiter son cousin malade avec « toute sorte de tendresse, et le dimanche suivant ils ouïrent la messe ensemble et reçurent le corps de Notre Seigneur, après qu’ils se furent juré préalablement bon amour et fraternité. » Les témoignages contemporains donnent tous lieu de croire que le duc d’Orléans était sincère dans ses serments; son âme, toute atteinte qu’elle fût par la corruption, était douce et sans fiel, et le religieux de Saint-Denys offre en garantie du bon état de sa conscience une dévote confession qu’il venait de faire. 11 en était autrement de l’âme sombre et haineuse de son cousin : le moment de cette réconciliation était celui même qu’il choisissait pour préparer un des plus noirs attentats qui aient souillé les pages de notre histoire. Depuis plusieurs jours était caché dans Paris, avec dix-huit assassins placés sous ses ordres , Raoul d’Auquetouville, ancien général des
finances, animé d’une rancune furieuse contre le duc d’Orléans, qui l’avait destitué de son office pour malversation. Le 23 novembre, à huit heures du soir, comme le prince, appelé par un faux avis auprès du roi, sortait de l’hôtel de la reine, il fut assailli près de la porte Barbette, par Raoul et sa bande, qui le frappèrent de cent coups de masse, de hache et d’épée, et le laissèrent mort sur la place. Une prompte fuite les mit aussitôt hors de toute atteinte. La stupeur fut profonde dans Paris; on rechercha l’auteur du crime ; ce fut le duc de Bourgogne qui , dans un premier moment de trouble et peut-être de remords, se dénonça lui-même en pleurant au duc de Berri et au roi de Sicile. « C’était, disait-il, le diable qui l’avait tenté et surpris, » et il y avait quatre mois qu’il préparait cet assassinat! Mais son audace lui revint bientôt; dès le lendemain, il se présenta au conseil du roi, et en ayant trouvé la porte fermée par l’ordre du duc de Berri, il monta à cheval avec une faible escorte, et courut s’enfermer dans Lille. Pendant ce temps, les restes mutilés du duc d’Orléans étaient ensevelis dans une chapelle qu’il avait fondée chez les Céleslins: la fin tragique de l’infortuné prince avait, pour un moment du moins, fait oublier les torts de sa vie, et l’on rappelait avec larmes les beu* reux dons que la nature lui avait prodigués, et dont on regrettait qu'il Veut pas fait un meilleur usage. Ce qui attendrissait surtout les cœurs en sa faveur était la disposition de son testament par laquelle, au plus fort de ses querelles avec Philippe le Hardi, il avait recommandé ses enfants à la protection de son
adversaire. Ce trait d'une âme loyale et confiante augmentait la pitié pour la victime, en même temps que l’indignation contre le meurtrier.
Mais ce ne lurent là que des impressions passagères, et l’on ne tarda pas à voir à quel point le sentiment moral peut s’affaiblir et se dégrader chez les hommes au milieu d’une longue suite d’horreurs et de misères. A peine le prince mort fut^-il au cercueil et les traces de son sang lavées sur le pavé de la rue Barbette, qu’il sembla qu’il ne se fût rien passé de nouveau, que, selon le froid langage du chroniqueur bourguignon Monstrelct, « ce fût seulement un homme de moins, » et qu’il n’y eût là pour personne de devoir à remplir. Les princes, tremblants devant le haul rang et la puissance du coupable, n’osaient poursuivre un crime qui ôtait au sang royal le prestige de son inviolabilité, et quant au peuple, il était retombé bien vite de son émotion momentanée dans l’indifférence, et de l’indifférence dans ses souvenirs de haine contre la victime. Nulle voix ne s’éleva pour réclamer les droits de la justice. Ce fut en vain que l’infortunée Valentine accourut à Paris dans le plus lugubre appareil, et que profitant d’un court intervalle de raison rendu à Charles VI, elle alla se jeter à ses pieds et le supplia de faire bonne justice de la mort des son unique frère (10 décembre 1407). Que pouvaient les larmes du malheureux monarque et les affectueuses paroles de consolation qu’il adressa à sa belle-sœur contre la scélératesse effrontée du duc de Bourgogne, qui , loin de consentir à demander son pardon, comme son oncle le duc de Berri le pressait
de le faire, prétendait à la reconnaissance du roi et de la France pour le crime qu’il avait commis ? Il fit plus; bien informé des dispositions de la capitale, il brava les défenses du conseil du roi, et y entra avec une année pour escorte, au milieu des acclamations de la populace qui lui criait: Noël! Vice Bourgogne! (20 février 1408.) Ce n’était là que la moitié de son triomphe : quinze jours après, dans une solennelle assemblée de princes, de seigneurs et des principaux bourgeois de Paris, tenue à l’hôtel Saint-Paul, un des docteurs de l’Université, le cordelier maître Jean Petit entreprit de démontrer dans une longue et pédautesquc harangue, que le fait de la mort du duc d’Orléans avait été perpétré pour le très-grand bien de la personne du roi , de ses enfants et de tout le royaume. Les odieux sophismes du défenseur gagé de Jean sans Peur firent frémir d’horreur la plupart de ceux qui les entendirent; mais, selon la remarque d un contemporain , personne n’eût osé tout haut parler contre, et l’on s’estima heureux qu’après cette audacieuse glorification de son attentat , le duc de Bourgogne se bornât à requérir du roi des lettres de rémission dont lui-même avait dicté la teneur. Le temps qu’il passa à Paris, maître absolu du gouvernement, ne fut pas employé à remettre l’ordre dans les affaires, mais à flatter les passions du menu peuple et surtout à se concilier l’Université qu’il s’efforçait de rendre solidaire des doctrines de son apologiste.
Quelques mois après cependant, la justice et la vérité retrouvèrent leur voix, lorsque le duc de Bour-
gogne, appelé aux Pays-Bas pour guerroyer contre les Liégeois, eût quitté Paris (juin 1408). La reine y rentra, en grand appareil de guerre, afin de tenir en respect le mauvais vouloir populaire, et l’on vit lo surlendemain arriver la duchesse d’Orléans, avec un pompeux cortège, tout en deuil comme elle (28 août). Charles VI se trouvant alors dans un de ses plus violents accès de démence, la reine, avec le jeune Dauphin, prit en main les rênes du gouvernement, et à peine venait-elle de recevoir les lettres scellées du grand sceau qui l'instituaient régente, queValentine, accompagnée du jeune duc son fils, se présenta pour demander solennellement justice du meurtre de son mari (1 1 septembre). La cour siégeait au Louvre, et ce fut dans la grande salle de ce palais, où s'étaient rassemblés au pied du trône une foule de prélats et de seigneurs, avec le Parlement, l'Université et l'élite de la bourgeoisie parisienne, que la parole fut donnée à maître Serizy, religieux bénédictin, pour prononcer la justification du duc d Orléans et réfuter les doctrines abominables de Jean Petit. 11 le fit victorieusement; puis, sur les conclusions de Guillaume Cousinet, avocat de l’infortunée plaignante, le Parlement déclara nulles les lettres d'abolition accordées au duc de Bourgogne , en même temps que , sous peine de corps et d'avoir, il défendit, à l'avenir, d ériger en principe qu'un assassinat pût être légitime. On avait promis davantage à la duchesse d'Orléans ; le Dauphin, d une voix encore enfantine, avait annoncé qu’il serait suffisamment pourvu en justice à l'égard de la requête qu elle avait présentée, et les princes
du sang royal, en dépit des rumeurs menaçantes de la populace parisienne, toujours fidèle à la cause du meurtrier, s'étaient engagés à soutenir par les armes l’arrêt quel qu'il fût du Parlement, devant lequel Jean sans Peur était sommé de comparaître. Mais quand on apprit, peu de jours après, que les Liégeois avaient été défaits à la sanglante journée de Hasbain (23 septembre) et que le duc de Bourgogne, dont on croyait la fortune ébranlée, était plus puissant que jamais, il ne se trouva plus personne pour affronter sa redoutable inimitié; les sires des fleurs de Iis oublièrent l'engagement qu ils venaient de prendre, et la veuve du duc d'Orléans, sans espoir désormais dans la justice des hommes, retourna à Blois pour y mourir (4 décembre 1408). « Rien ne m'est plus, plus ne m’est rien, » tel est le mot simple et touchant par lequel cette âme désolée a immortalisé sa douleur.
Jean sans Peur triomphait; la victoire de Hasbain avait rehaussé dans toute l'Europe son renom guerrier, et dès qu'il eut réglé ses affaires des Pays-Bas, il revint à Paris s’offrir aux acclamations populaires. Encore une fois il fut salué du cri de Noël, uniquement réservé aux entrées royales. La ville, abandonnée du roi qu'on avait emmené à Tours, était sous sa main ; il ne s’y trouva pas toutefois à l'aise, et n'eut rien de plus pressé que de proposer à la reine un accommodement, dont sa conscience troublée avait besoin peut-être. Le comte de Haiunut et le sire de Montaigu, grand maître de 1 hôtel du roi , furent les négociateurs do ce traité, dicté par la force et accepté par la crainte. Au mois de février 1409, Charles VI qui
louissait d'un retour momentané de sa raison se transporta à Chartres avec sa cour : le duc de Bourgogne y arriva peu après, ainsi que le jeune duc d Orléans et son frère le comte de Vertus. Là, une scène de réconciliation eut lieu entre ces princes dans la cathédrale, en face de l image vénérée de Notre-Dame. Jean sans Peur commença par s’agenouiller devant le roi, assis sur son trône, en le suppliant de ne garder contre lui ni indignation , ni colère et de lui rendre ses bonnes grâces. Après que la bouche royale lui eut accordé sa demande et remis toute chose, il requit, par l’organe de son avocat, le duc d Orléans et son frère, de bannir de leur coeur toute haine et toute vengeance, et d'être avec lui, dorénavant, bons amis, « Consentez à ce que j ai fait et pardonnez, dit alors le roi , et ses deux jeunes neveux, pour lui obéir, répétèrent, l un après l'autre, les paroles convenues d avance dans le traité. Après quoi, le saint livre des évangiles fut apporté, et des deux parts on se jura une paix ferme et entière, sous la garantie des princes du sang royal, qui se lièrent par le même serinent (9 mars 1409). Sur le registre du Parlement, où a été inscrit ce traité, on lit en marge, ajouté par le greffier, le mot du Prophète : « Pax! Pax! et non est pax. » Il était facile de prévoir que cette parole ne tarderait pas à se réaliser.
Le duc de Bourgogne, maître du conseil du roi où les princes ses parents pliaient par peur sous son ascendant, maître du jeune Dauphin, le duc de Guyenne, à qui il avait fait épouser sa fille, maître enfin de Paris, à qui il avait rendu sa milice bourgeoise et
l’élection de son premier magisti^, paraissait jouir d’un pouvoir que rien n’était capable d ébranler. Quelques mois se passèrent dans un calme auquel on n était plus accoutumé, et I on vit reparaître les fêtes brillantes, qui semblaient avoir fini avec l'infortuné duc d'Orléans. Les fils seuls de ce prince n’y prenaient point part; ils se tenaient éloignés de la cour, dans une retraite menaçante pour le duc de Bourgogne. Aussi, cherchait-il des appuis contre eux nonseulement dans la maison royale, mais encore dans des alliances étrangères, et il mettait surtout tous ses soins à se rendre Paris chaque jour plus favorable, le supplice du grand maître Jean de Montaigu, que trente années d administration avaient trop enrichi, fut une satisfaction qu'il donna à la fois à sa propre haine et à celle de la multitude. Le peuple néanmoins ne put se défendre de quelque pitié, lorsqu’il vit traîner à l'échafaud ce vieillard, qui, en montrant ses membres brisés par la torture, rétractait les aveux qu elle lui avait arrachés. Jean sans Peur chercha un plus légitime moyen de popularité en annonçant qu il irait reprendre Calais, aussitôt que seraient expirées les trêves conclues avec l’Angleterre. Le roi, dans un de ses intervalles lucides, approuva ce projet ; il donna de même son adhésion à de prétendues mesures pour la réformation de 1 État, qui furent prises dans une grande assemblée de seigneurs; de l’aveu de la reine réconciliée avec le duc Jean, il conféra à ce prince la garde et le gouvernement du Dauphin; autant qu’il le put, il lui mit entre les mains tout le royaume. Le duc de Bourgogne s'empressa de faire
pour son expédition de Calais des préparatifs considérables (1410).
Mais, à cette heure même, un orage formidable s'amassait sur sa tête. Charles, duc d’Orléans, parvenu à sa dix-neuvième année, venait de se marier en secondes noces à la fdle du comte d'Armagnac, et il avait ainsi donné à son parti, qu’il était trop jeune pour diriger lui-même, un chef actif, audacieux, digue de se mesurer avec Jean sans Peur dans la carrière de l ambition et du crime. Le comte d Armagnac amenait à son gendre, avec la belliqueuse noblesse de la Gascogne, les derniers débris de ces fameuses compagnies qui avaient désolé si longtemps le Languedoc et l'Aquitaine; mais il le servit plus efficacement encore en devenant l'âme d’une puissante coalition formée contre le duc de Bourgogne, dans laquelle entrèrent les ducs de Berri et de Bourbon , avec plusieurs autres des princes du sang, et presque toute la chevalerie de l’Auvergne, du Poitou, de la Bretagne et de la Normandie. Le midi et l'ouest de la France allaient se mettre en guerre contre les provinces de l’est et du nord ; les noms funestes des Armagnacs et des Bourguignons allaient s’inscrire en lettres de sang dans notre histoire.
Il n’était plus question de guerroyer contre l’Angleterre; à peine le duc Jean se sentait-il de force à combattre les ennemis qui déployaient contre lui leur bannière. Il fit tout pour dissoudre leur union, et ne craignit pas de s’humilier devant son oncle, le duc de Berri , qu’il avait trop méprisé. Le roi même fut entre ses mains un instrument dont il se servit n 24
pour faire du coup qui le menaçait un acte de rébellion et de félonie; mais ces mots avaient perdu leur sens dans sa bouche, et ni la timide circonspection du duc de Berri, ni l’incorruptible loyauté du duc de Bourbon ne s’en émurent. Le 2 septembre 1410, les princes quittèrent Gien, où ils avaient donné rendezvous à leurs hommes d’armes, et après avoir répandu dans tout le royaume une lettre qu’ils adressaient au roi et qui était leur manifeste, ils marchèrent sur Paris. Paris vit alors s’abattre sur les campagnes qui l’entourent des bandes féroces, de Gascons surtout et de Bretons, promenant partout le meurtre et l’incendie, et faisant revivre les plus affreux souvenirs qu’avait laissés depuis soixante ans la guerre civile et étrangère. Cos dévastations des Armagnacs (on leur avait donné le nom de leur chef) ne firent que pousser plus avant la population parisienne dans les intérêts du duc de Bourgogne. Elle attendait de lui sa délivrance; mais ce prince, au grand étonnement de tous, n'agissait que faiblement contre ses ennemis et ne semblait occupé que de s’abriter derrière la personne royale. Sur les pressantes sollicitations de l’Université, Charles VI s’entremit entre les deux partis armés, et leur fit signer à Bicêtre (novembre) une nouvelle paix, qui devait durer moins encore que celle de l’année précédente. 11 y avait deux mois à peine qu’elle était conclue, et de part et d’autre les chefs s’accusaient devant le conseil du roi de la violer. 1/5 duc de Bourgogne dénonçait les armements et les continuels pillages de ses adversaires, et le duc d’Orléans lui répondait par une longue lettre, œuvre
du célèbre Jean Gerson, qui était un nouvel appel à la justice royale contre le meurtrier de son père. Cette lettre fut bientôt suivie (18 juillet 1411) d’un défi qui fut porté au duc Jean dans sa ville de Douai ; à son tour, celui-ci envoya défier le duc d’Orléans, et,* fort de l’assentiment du roi, qui lui avait permis d’armer pour sa défense, il publia son mandement de guerre. En même temps son parti recevait à Paris une nouvelle et redoutable organisation; l’heure était venue où les fureurs de la démagogie, plus ignobles et plus sanglantes qu’elles n’avaient apparu jusqu’alors , allaient répondre dans la capitale aux excès des bordes déchaînées dans les campagnes.
Par l’ascendant qu’il gardait sur Isabeau de Bavière et 6ur Charles VI, Jean sans Peur avait fait nommer capitaine général de Paris l’un de ses plus dévoués serviteurs, Waleran de Luxembourg, comte de Saint- Pol. 11 donna pour conseiller à ce seigneur l’ancien prévôt des marchands Pierre des Essarta, homme d’intrigue et de main tout ensemble, naguère destitué de son office pour la part odieuse qu’il avait prise à l’exécution du sire de Montaigu. Des Essarta fit bien vite comprendre à Saint-Pol qu’il n’y avait rien à attendre pour eux de la bourgeoisie parisienne, timide et hésitante entre les deux partis , et que c’était en descendant plus bas qu’ils trouveraient une armée aux ordres de leur maître. Ils la recrutèrent dans la boucherie de Paris, parmi ces hommes de mœurs grossières et violentes , familiarisés avec l’effusion du sang et prisant la force du bras bien au-dessus de celle de l’intelligence. On vit alors le barbier Jean de
Troyes, démagogue au beau langage, les frères Legoix, les Saint-Ion et l’écorcheur Caboche, devenir les chefs reconnus du parti populaire et les alliés avoués du duc de Bourgogne. Tout trembla devant eux : le conseil du roi était sous leur main, comme tout le reste, et il n’y avait tête si élevée qui se sentît assurée contre les menaces de Caboche et des cinq cents assassins formant son cortège.
Soit que cette horrible alliance pesât au duc de Bourgogne, soit que le remords de son crime qui avait 'échainé tant de maux troublât son intelligence et affaiblît son courage, une étrange hésitation régnait toujours dans sa conduite : la guerre qu’on lui faisait si rude et si violente, il ne la soutenait qu’avec indécision et mollesse. II en fut autrement lorsque les Armagnacs eurent ajouté encore à l’impopularité de leur cause en invoquant les secours de l’Angleterre: Jean sans Peur, appuyé alors par le sentiment public et par la présence du roi et du Dauphin dans son armée, retrouva toute son énergie pour repousser ses ennemis. Ce n’était pas qu’il eût plus qu’eux de patriotisme dans le cœur; avant eux, il avait essayé de s’assurer l’alliance de Henri IV; mais, pour prix de celte alliance, il ne s 'était pas engagé à céder à l'Anglais deux provinces françaises, comme les ducs de Berri et d’Orléans venaient de le faire. Un cri de réprobation universelle s’éleva contre ces princes : Jean sans Peur, qui régnait déjà dans Paris et qui avait vu les serviteurs de Charles VI se faire honneur de porter l’écharpe et la croix de Bourgogne, fut amnistié, aux yeux de la majorité nationale, par le crime de ses
adversaires; le roi, qui avait retrouvé assez de raison pour sentir toute l’infamie du pacte conclu par des princes de son sang, les proclama ennemis du royaume, et se prépara à marcher contre eux en allant prendre à Saint Denys l’oriflamme. On ne l’avait vue jusque-là déployée que dans les guerres contre l’étranger.
C’était à Bourges qu’avait été signé le traité des sires des fleurs de lis avec l’Angleterre (18 mai 1412); ce fut dans cette capitale de son apanage que le vieux duc de Berri se renferma, avec la plupart de ses alliés, pour attendre les troupes royales. Elles vinrent l’y assiéger ; des deux côtés les pertes furent grandes et par le fer et par les maladies; des deux côtés on se laissa assez promptement incliner à la paix. Le duc de Bourgogne eût voulu entrer dans la ville en vainqueur et tenir à sa merci ses adversaires; mais le Dauphin, qui aimait mieux ses plaisirs que la guerre, déclara que la volonté de son père et la sienne étaient qu’elle finît. Les pourparlers commencèrent; le duc de Berri eut une entrevue avec Jean sans Peur : « J'ai mal fait, et vous encore pis, » dit le vieux comte à son neveu, et ils s'embrassèrent avec une émotion qui semblait sincère. Les clefs de Bourges furent ensuite remises à Charles VI, et les conditions du traité de Chartres, qui avait si mal réconcilié les princes, jurées de nouveau par eux (août 1412). On y ajouta la renonciation formelle à toute alliance avec l’Angleterre, et l’interdiction de renouveler à l’avenir les dénominations hostiles d Armagnacs et de Bourguignons. Les ducs d’Orléans et de Bourgogne, pour
offrir un témoignage public de l’oubli mutuel de leurs haines, se montrèrent au peuple, montés sur le même cheval, dans la ville d’Auxerre, où le traité fut ratifié.
Mais cette paix n'avait désarmé ni le comte d’Armagnac, qui s'apprêtait à ouvrir aux Anglais les villes de Gascogne, ni les Cabochiens, restés maîtres de la capitale. Parmi les princes même qui venaient de se réconcilier, il subsistait des ferments de discorde, et c’était vainement que le duc d Orléans et plusieurs des seigneurs de son parti revendiquaient leurs domaines confisqués naguère au profit des Bourguignons. On savait en outre que Henri IV, voyant son trône désormais affermi, s'apprêtait à envoyer des renforts à son fils le duc de Clarence, qui était débarqué en Aquitaine. Tout menaçait donc de rentrer prochainement en confusion, et les rênes de l’État étaient à l'abandon, la reine Isabeau, appesantie par les habitudes d une sensualité grossière, et le Dauphin, son fils, livré sans mesure à toutes les folles joies de la jeunesse, ne gouvernaient guère plus que ne le faisait Charles VI lui-même, et Ton avait entendu le duc de Bourgogne se déclarer incapable de régir un aussi giand État que celui de France. Le conseil du roi, dans son impuissance, se ressouvint alors des États généraux, comme d’un de ces remèdes qu’on essaye dans les cas désespérés, et des lettres furent adressées aux bonnes villes, par lesquelles on les requérait d envoyer leurs députés à Paris, pour s’y réunir à ceux du clergé et de la noblesse (janvier 1413). L assemblée ouvrit ses séances à l'hotel Saint-Paul;
1 Université et le corps de ville de Paris avaient été
appelés à siéger dans ce grand conseil de la nation. Il en sortit beaucoup de doléances sur les maux publics, de graves accusations contre leurs auteurs, mais nvdlc mesure pour les guérir. Il fut étrange de voir 1 Université se porter alors en avant, comme elle l'avait fait dans l'affaire du schisme, et vouloir réformer l'État, comme elle avait voulu réformer l'Église. L’un de ses orateurs , le carme Eustache Pavilly, prononça une harangue pleine de hardiesse, où les personnes n’étaient fias plus ménagées que les choses, mais qui était en réalité moins un plan de réforme qu'un manifeste d insurrection. Il fut avoué, « de tout ce qu’il avait dit et proposé » par le duc de Bourgogne : déjà ce prince, brouillé avec le Dauphin, son gendre, cherchait son appui principal dans la faveur populaire et se préparait à lâcher la bride à ses terribles alliés de la boucherie.
Un de nos historiens modernes s’étonne de l'oubli où est demeurée la longue ordonnance de réformation, qui fut élaborée dans ces circonstances (25 mai) par les soins réunis de quelques docteurs de l'Universitéet de quelques légistes du parlement. Autant vaudrait s’étonner que la constitution de 1793 ne tienne pas plus de place dans l'histoire de la Terreur. Il y a des époques où, comme on l’a écrit de nos jours, * la parole est aux événements. » Or, l'événement d'alors, c’est la domination des bouchers dans Paris, et à côté des scènes de sang dont la capitale fut le théâtre, les meilleurs essais de législation ne pouvaient être qu'une lettre morte, une vaine utopie. Ce fut en donnant la main à Jean de Troyes et se mettant à l'œuvre
avec lui dans les rues, que Pavilly entreprit de réaliser ses théories. Le Dauphin était toujours le chef nominal du gouvernement; les deux réformateurs populaires formèrent le projet de régenter -ce jeune prince, en larrachant violemment à sa vie de dissipation et aux influences pernicieuses qui le dominaient. Leurs premiers coups furent dirigés contre Pierre des Essarta, en butte aux haines de la multitude, pour être passé du parti bourguignon à celui du duc de Guyenne. Bientôt ils s attaquèrent au fils du roi lui-même, et l'on vit Jean de Troyes, avec Caboche et son cortège, envahir l'hôtel du prince et lui présenter une liste de cinquante de ses serviteurs qu'il devait livrer à Injustice du peuple. La plupart furent conduits en prison, quelques-uns massacrés. Os violations de l'hôtel du Dauphin se renouvelaient tous les jours, et les injurieuses réprimandes d Eustaclie Pavilly en étaient 1 accompagnement ordinaire. Des députés gantois, envoyés à leur seigneur le duc de Bourgogne, étant arrivés alors à Paris, tout aus- * sitôt, en signe de fraternité avec eux, le chaperon blanc de la commune de Gand, ce vieux symbole de linsurrection vaincue à Rosebecque, fut adopté par les meneurs de la multitude et imposé par eux au roi et aux princes. Nulle résistance n était possible à ces excès des Cabochiens ; le duc Jean n osait les désavouer, et l'un des chevaliers de son hôtel, Hélion de Jacqueville, à qui il avait donné le gouvernement de Paris, se montrait à la tête des bandes populaires dans leurs plus violentes exécutions. Ce fut lui qui alla arracher le prince Louis de Bavière, frère de la
reine, de f appartement et presque des bras de sa sœur, pour le traîner en prison avec treize dames de la cour et plusieurs seigneurs; ce fut lui qui. après avoir assommé dans son cachot le sire Jacques de la Rivière, fit porter le lendemain les restes de sa victime parmi les prisonniers qu'il envoyait à 1 échafaud. On décapita le mort avec les vivants. Il y avait plus de quatre mois que duraient ces horreurs, lorsque la bourgeoisie de Paris commença à trouver quelque courage pour y mettre un terme : 1 avocat général Juvénal des Ursins, quelquefois timide, mais toujours ami de l’ordre et de la justice, se fit l’agent principal de cette réaction; il se sentait appuyé par les ducs d'Orléans, de Berri et de Bourbon, qui avaient levé des troupes et s'approchaient, protestant contre le mauvais gouvernement de ceux de Paris. Jean sans Peur ne se sentit pas de force à résister avec les Cubocbiens au vœu public, qui s’exprimait au dedans et au dehors de la capitale avec une égale énergie; il se rendit à Pontoise pour y signer, avec les princes d’Orléans , un nouvel accommodement. Jean de Troyes et le parti des bouchers s’efforcèrent vainement d’invalider ce traité par des modifications factieuses : la paix! la paix! criait le menu peuple lui-même à l’entour de 1 hôtel de ville, et la paix se rétablit comme d'elle-même, sans effusion de sang, sans le moindre acte de violence. Le duc de Bourgogne comprit toutefois que le terrain n était pas sûr pour lui dans Paris le lendemain d’une si éclatante défaite; après avoir fait une vaine tentative pour enlever le roi à Vincennes, il quitta en fugitif la ville
où sa domination avait été si absolue et si redoutée; les Cabochiens, contraints de s'exiler à sa suite, allèrent chercher un refuge sur ses terres.
On avait espéré le retour de l'ordre et de la tranquillité; ce ne fut qu une faction qui triompha au lieu d'une autre. Malgré les termes exprès du traité de Pontoise, qui leur interdisait le séjour de Paris, les princes d Orléans, avec le duc de Bourbon, y entrèrent, et le pouvoir passa aussitôt entre leurs mains. Le dauphin se lit linstrument des passions des Armagnacs, et non-seulement l'ordonnance de réformatinn du 20 mai fut solennellement révoquée par le roi en son lit de justice, non-seulement les seigneurs du parti bourguignon furent tous dépossédés de leurs oflices, mais des sentences de bannissement et de mort môme furent prononcées contre ce qu'il y avail encore à Paris de membres signalés de la faction cabochienne. Un coup plus pénible que tous ceux-là fut porté au duc de Bourgogne : une de ses filles avail été fiancée au duc d'Anjou, fils du roi de Sicile; elle lui fut renvoyée. Il arma, et bientôt après, sur l'invitation du Dauphin, momentanément irrité contre sa mère et ses cousins d Orléans, il accourut sous les murs de Paris, où il es|)érait que le peuple remuerait en sa faveur. Le peuple, contenu par la main de fer du comte d’Armagnac, demeura immobile, et le duc Jean reprit la route de Flandre, livré à la risée de ses ennemis (février 1414). Il avait rompu la paix; la guerre lui fut aussitôt déclarée. Le vénérable chancelier de l’Université, Jean Ger&on, préluda aux hostilités en requérant la condamnation de la harangue
régicide du eordelier Jean Petit. Elle fut brûlée par la main du bourreau au parvis Notre-Dame (25 février). Le roi se rendit ensuite à Saint-Denys pour y déployer l’oriflamme contre le duc de Bourgogne, comme il l’avait prise deux ans auparavant contre le duc d’Orléans. Compiègne et Soissons, occupées par les troupes bourguignonnes, tombèrent devant l’étendard royal; mais Arras résista, et le Dauphin, qui avait remplacé à la tête de l’armée son malheureux père retombé en démence, eut bientôt assez de la guerre. Impatient de retourner à ses plaisirs, il imposa aux deux partis un traité qui les laissa également mécontents (4 septembre 1414). Les uns et les autres, à leur honte commune, se mirent alors à négocier avec l’Angleterre, où tout se préparait à une expédition contre la France. Le chef de la maison de Lan castre venait de descendre au tombeau, et son fils Henri V, jeune, ambitieux, plein d’audace et de génie, brûlait de faire oublier dans la gloire les désordres trop fameux de son adolescence. En fuisant revivre les prétendus droits d’Édouard 111 à la couronne de France, il allait ramener vers les conquêtes d’outre-mer l’énergie du peuple anglais, qui, sous le règne précédent, s’était usée dans les guerres civiles.
Nous touchons aux plus mauvais jours de cette lugubre période de nos annales. A l’heure d’un aussi grand péril pour le royaume, on a le cœur serré de ne voir luire chez aucun de ceux qui sont le plus intéressés à le défendre la moindre étincelle de patriotisme. L’héritier de la couronne n’a d’autre souci que celui de s’abrutir dans les plus honteuses voluptés ;
Jean sans Peur, comme pour mieux cacher la Irame qu’il avait nouée avec l’Angleterre, transporte sa cour sous les ombrages d’une épaisse forêt, près de Ueaune, et y passe ses journées à courre le cerf; et, quant aux princes d’Orléans, pour le moment maîtres des affaires, ils ne songent qu’à affermir leur triomphe eu mettant tous les offices et tous les revenus publics aux mains de leurs créatures. C’est ainsi que la fortune du royaume devait être confiée aux mains inhabiles du connétable d’Albret dans la fatale journée d’Azincourt.
Contre la France divisée, affaiblie et sans gouvernement, l’Angleterre allait entrer en campagne unie, forte et tout entière dans la main d’un prince aussi profond dans les calculs de sa politique qu’habile et résolu sur les champs de bataille. Henri V, par la destruction de la secte armée des Lollards, aussi bien que par la profession publique du zèle le plus ardent pour les intérêts de l’Église, s’était attaché le clergé britannique, trop souveut maltraité par ses prédécesseurs. Pour calmer les ressentiments des seigneurs, fidèles au souvenir de Richard II, il avait fait faire des obsèques royales aux restes de ce malheureux prince, et il avait achevé d’imposer silence aux haines de parti en rallumant la haine nationale contre la France. S’il y avait pour lui un héritage à recouvrer, il y avait pour l’orgueil anglais un peuple rival à remettre sous ses pieds, et pour l’esprit calculateur du pays les profits de la guerre à retrouver. Aussi, les communes, si parcimonieuses d’ordinaire dans l’octroi des subsides, lui prodiguèrent-elles les tré-
sors de la nation avec une munificence inouïe pour l’expédition qu’il préparait. Afin de mieux assurer ses coups, Henri V amusa d abord le vieux duc de Berri par de trompeuses négociations : hautain jusque dans la ruse, il offrait de renoncer à ses droits sur la couronne de France, moyennant la restitution qui lui serait faite des provinces cédées à Brétigny, avec la Normandie, la Touraine, le Maine, l’Anjou et la main de la fille de Charles VI. 11 ne voulait qu’être refusé et se ménager le temps d’achever ses préparatifs. Tout fut prêt au mois d’août 1415; sa flotte était de quinze cents navires, 6on armé de six mille lances, de vingt-quatre mille archers et de tout un peuple d ouvriers de divers genres. Il donna l ordre alors de faire voile vers la.côte de Normandie; il s’était fait précéder d’un orgueilleux manifeste par lequel il sommait Charles VI de lui restituer la couronne, qu’il appelait son légitime héritage.
Rien n'était préparé contre l'invasion anglaise, et Henri V prit terre sans obstacle à l'embouchure de la Seine, là où s’élève aujourd'hui la commerçante et riche cité du Havre (14 août). Il se porta aussitôt contre Harfleur, où s'était jetée à la hâte une vaillante élite de la noblesse de Normandie, sous les ordres du sire d Estouteville. La résistance de ces braves gens fut héroïque, et elle eût laissé bien plus de temps qu i! n’en fallait pour secourir la place et la sauver, s'il y avait eu dans les conseils du roi un peu d intelligence et de décision. Mais on perdit du temps à négocier avec le duc de Bourgogne pour obtenir de lui des troupes qu’il ne voulait pas envoyer, et ce ne fut que
le 10 septembre qu’on mena le roi prendre à Saint- Denys l’oriflamme. Vaine parade ! L'armée cantonnée entre Vernon et Rouen, au lieu de répondre au cri des assiégés, demeura immobile, et la garnison de Harfleur, lâchement délaissée, accepta en frémissant, après plus d’un mois de siège, une capitulation qui livrait aux Anglais l’entrée de la Seine (22 septembre). C’était pour eux plus que la possession mêmedeCalais. Henri V, cependant, avait payé cher cet important succès; outre les pertes que le fer ennemi lui avait infligées, une épidémie cruelle lui nvait enlevé deux mille de ses meilleurs soldats , et le nombre de ceux qu’il avait renvoyés malades en Angleterre était plus considérable encore. Hors d’état de poursuivre la conquête de son duché de Normandie , il résolut d’aller prendre à Calais ses quartiers 4’liiver. Son projet était de passer la Somme au fameux gué de Blanche-Tache, où Édouard 111 l’avait passée avant la bataille de Crécy. Un faux avis lui fut donné que ce gué était gardé; il prit alors le parti hasardeux de remonter dans les terres, afin de traverser le fleuve sur un autre point. Sa marche, partout régulière et ordonnée, n’en fut pas moins difficile et lent*1 à travers un pays ennemi, et donna aux Français, pour leur, malheur, le temps de le rejoindre.
Au lieu d’avoir l’œil partout ouvert pour ne point laisser de passage libre à l’ennemi, au lieu de le harceler sans relâche parmi les embarras de sa retraite, au lieu de faire la guerre selon les exemples de du Guesclin, le connétable d’Albret et les princes de France se remirent rut la trace de Philippe de Valois
et de Jean; ils imaginèrent d’adresser lin défi chevaleresque au monarque anglais., en l’invitant à prendre jour et place pour la bataille. Henri leur répondit avec une calme assurance que, marchant droit sur Calais et ne s’arrêtant dans ville ni forteresse, tous les jours et à toute heure ils le trouveraient en pleine campagne. Ayant découvert à Béthencourt, près de Ham, un endroit guéable que le gouverneur de Saint- Quentin avait négligé de garder, il y traversa la Somme et continua sa route vers le nord, attentif à maintenir dans sa petite armée la plus rigoureuse discipline. Les Français faisaient hâte pour le devancer, mais sans néanmoins inquiéter sa marche, ni attaquer ses campements. A plusieurs reprises, ils eussent pu tomber sur ses quartiers qu’il avait été forcé de disperser dans plusieurs villages, pour y subsister; toujours ils en négligèrent l’occasion; ils no cherchaient que la bataille. Ce fut à quelques lieues au nord de Saint-Pol, entre les villages d’Azincourt et de Tramecourt, qu’ils prirent position pour couper à l'ennemi la route de Calais. Leur nombre était trois ou quatre fois plus grand que celui de l’armée anglaise; au bruit d’une bataille à livrer, le sentiment national s’était réveillé chez un grand nombre de gentilshommes, et de toutes parts on était accouru sous la bannière du connétable. Le duc d’Orléans avait enfreint le ban royal qui lui défendait de venir prendre part ù la journée; les deux frères de Jean sans Peur, le duc de Brabant et le comte de Nevers avaient noblement refusé d’imiter l’inaction de leur aîné, et peu s’en fallut que l’héritier de Bourgogne,
le jeune comte de Charolais, qui se trouvait alors à Arras, ne désobéît lui-même aux ordres de son père et n’échappât aux mains de ses gouverneurs, pour aller remplir son devoir de prince français. Quarante ans après il exprimait son regret d’y avoir manqué. H n’y eut quequelques serviteurs du duc de Bourgogne, mieux initiés sans doute que les autres aux secrets de leur maître, qui allèrent prendre place dans les rangs anglais. L’historien bourguignon Lefebvre de Saint- Remy, plus tard héraut de la Toison-d’Or, a recueilli dans le camp de Henri V, il ne s’en cache point, tous les détails qu’il donne sur la bataille.
Moins que jamais , parmi la noblesse française tumultuai rement rassemblée, comme elle l’avait été dans cette circonstance, ne devaient régner l’ordre et la discipline, si peu connus de nos armées féodales. A peine Boucicaut et quelques autres vieux soldats se souvenaient-ils des leçons de du Gucsclin, et leur voix était sans autorité sur cette cohue désordonnée de princes, de barons, de chevaliers, dont toute la science guerrière allaita se porter en masse à l’avantgarde et à s’y faire tuer avec honneur. Ils étaient plus de cinquante mille combattants, presque tous à cheval, et ils avaient choisi pour champ de bataille une plaine basse et resserrée entre deux bois, où la cavalerie ne pouvait se déployer et où le nombre perdait tous ses avantages. On avait laissé de côté 1 artillerie, malgré l’expérience faite à Crécy de ses effets redoutables; l’infanterie n’avait été guère moins dédaignée : les princes avaient renvoyé à leurs boutiques six mille Parisiens qui s’offraient d’aller tenir tête aux
archers d’Angleterre. Cette jeune et imprudente noblesse voulait pour elle seule l’honneur de la victoire. Cependant, après une longue nuit passée sous la pluie, dans une boue épaisse, au matin d’une journée qui allait être si solennelle, l’insouciance téméraire du caractère français parut faire place à des impressions plus sérieuses ; de toutes parts ce n’étaient que gens « se pardonnant les haines qu’ils avoient eues les uns au\ autres; plusieurs s’embrassoient, s'accolaient en faisant paix, que c’étoit pitié de les voir. » Et ils retournaient à leur poste, en faisant le signe de la croix. Il semblait qu’il y eût au fond des cœurs un pressentiment de l’issue fatale de la journée et de l’abîme de maux qui allait s’ouvrir pour la France.
L’aspect du camp anglais était tout autre. Gentilshommes, comme gens des communes, après une marche si longue et si pénible, étaient dénués de tout, mal vêtus, épuisés de fatigue; mais, ni leur ordonnance n’en était moins régulière, ni leur attitude moins fière et moins résolue. Us étaient moins de treize mille hommes, et ils savaient le nombre de leurs ennemis ; mais en entendant Henri V s’écrier qu’il ne voudrait pas un homme de plus, et qu’il mettait son appui en celui qui avait fait vaincre si souvent Judas Machabée, ils avaient senti le superbe héroïsme de leur roi, sa confiance invincible en Dieu et en son droit passer dans leurs âmes. Tous ils avaient confessé en pleurant leurs péchés, plusieurs avaient pris le corps de Notre-Scigneur, et dans l’exaltation de leur foi religieuse, ils se croyaient les vengeurs de la sainte Eglise, appelés à châtier les désordres inouïs
qui étaient au royaume de France. « Les rois mes prédécesseurs ont toujours eu belles besognes sur les Français, leur dit Henri Y, pour exhortation dernière, en parcourant leurs rangs, son casque d’or sur la tête; gardez l’honneur de la couronne ; gardez-vous vous-mêmes. » Et ils lui répondirent par une immense acclamation, en lui souhaitant bonne vie et victoire. Au moment d’engager l’action, Henri cependant parut éprouver quelque hésitation , et il envoya offrir des conditions de paix aux chefs de l’armée française. Il demandait plus que l’honneur de la France ne permettait de lui accorder; le signal de la bataille fut donné ; noto strike , » cria le jnaréchal de l’armée anglaise aux archers qui s 'étaient portés en avant, avec leurs pieux fichés en terre.
C’était le 25 octobre 1415, jour d une plus sinistre mémoire dans nos annales que ceux mêmes de Crécy et de Poitiers. La plaine, où les Français s’étaient entassés sur trente-deux hommes de profondeur, était tellement détrempée par les pluies qu’il leur fut impossible de se mouvoir à l’encontre de l’ennemi , et qu’ils durent attendre immobiles et la plupart à pied, le choc des Anglais. L’amiral Clignet de Brabant, qui, avec un fort escadron de gendarmes, avait tenté de percer en flanc la ligne des archers, reçut avec une ferme contenance les premières volées de leurs flèches^ et le sire Guillaume de Saveuse se porta contre eux, à l’autre aile, avec la même intrépidité. Mais ni l’un ni l’autre ne purent pousser jusqu’aux pieux des Anglais leur pesante cavalerie ; hommes et chevaux, criblés par une grêle de traits,
s’abattirent les uns sur les autres , et encombrèrent le terrain où se débattait l’avant-garde dans son inutile effort pour aborder l’ennemi. Chaque moment ajoutait au désordre, et il n’y eut bientôt plus en face des redoutables archers qu’une masse confuse, dans laquelle leurs flèches portaient à chaque coup la mort. Us sortirent alors de l’enceinte de leurs pieux, et avec leurs haches, leurs épées et leurs masses d armes, ils achevèrent la destruction de cette avant-garde, anéantie sans avoir combattu. Henri V, qui soutenait ses archers avec sa gendarmerie, perça ainsi jusqu’à la seconde bataille des Français, et ce fut là, que resserrée et comme comprimée sur un étroit espace, où le mouvement lui était impossible, la masse pesante de cette armée de chevaliers s’offrit presque sans défense aux coups d’un ennemi, qui avançait sans cesse, renversant tout devant lui. Il y eut là quelques nobles faits d’armes qui honorèrent la valeur française, au milieu de cet imniense désastre : le duc de Brabant, arrivé à marches forcées sur le champ de bataille, n’eut que le temps d’y paraître, et d’y aller offrir au fer de l’ennemi sa poitrine désarmée; le duc d’Alençon pénétra jusqu à la personne du roi d'Angleterre, jeta mort au pied de ce prince le duc d’York, son oncle, abattit même d’un coup de sa hache d armes un des fleurons de la couronne royale, et fut tué à l’instant où Henri allait le recevoir à merci. Mais ces actes d’héroïsme n’empêchèrent pas de se consommer la destinée tragique de l’armée française. La troisième bataille, quand ce fut son tour d’affronter les Anglais, ne les attendit pas : elle était restéu
à cheval , et prit la fuite sans entreprendre de leur disputer la victoire. Ce fut à cette heure de la journée qu’on vint annoncer à Henri V que de nouveaux ennemis se montraient sur les derrières et pillaient ses bagages. Craignant que les prisonniers qu’il avait ramassés par milliers ne reprissent contre lui les armes, il en ordonna le massacre, et « de sang-froid, dit l’historien Lefebvre de Saint-Remy, toute cette noblesse française fut là tuée et découpée , têtes et visages, qui fut chose moult pitoyable à voir. » Henri révoqua cet ordre barbare, lorsqu’il sut qu’il avait pris une fausse alarme; mais il en avait trop fait pour ne pas imprimer à sa gloire une tache ineffaçable.
Les désastres de Créey, de Poitiers, de Nicopolis, si terribles pour la noblesse de France, furent de beaucoup surpassés par celui d’Azincourt. Huit mille gentilshommes avaient péri , et parmi eux ce que le royaume avait de têtes lês plus illustres. Nous avons dit la fin héroïque du duc d’Alençon et du duc de Brabant, Antoine de Bourgogne. Le comte de Nevers, autre frère de Jean sans Peur, le duc de Bar, avec ses deux frères, le connétable d’Albret, le sire de Dampierre, amiral de France, l’archevêque de Sens Montaigu, furent au nombre des victimes. Parmi les prisonniers que le fer avait épargnés, on comptait le duc d’Orléans, qui fut trouvé sous un tas de morts, le duc de Bourbon, le comte d’Eu, de la maison d’Artois, le vieux maréchal de Boucicaut et le comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, destiné à porter si glorieusement l’épée de connétable. Ces nobles captifs
ne devaient pas attendre du génie dur et altier de Henri V les égards d’une délicate courtoisie, qui avaient été prodigués par Édouard 111 et par le prince Noir au roi Jean et à ses compagnons d’infortune. Au soir de la bataille, Henri ne trouva rien de mieux pour consoler le duc d’Orléans, que de se représenter comme l’instrument de la vengeance divine , chargé de punir « les voluptés, péchés et mauvais vices, » dont la France donnait le scandale au monde. Les prisonniers furent pour lui comme un ornement de son triomphe, lorsqu’il rentra dans Londres, au milieu des acclamations enthousiastes de son peuple, trois semaines après la bataille d’Azincourt. 11 n’avait point songé à poursuivre ses avantages; son armée était trop affaiblie pour qu’il pût tenir une campagne d’hiver, et il comptait d’ailleurs sur les discordes de la France pour compléter les fruits de sa victoire.
11 ne se trompait pas. Le duc de Bourgogne avait paru d’abord ressentir vivement la mort de ses deux frères, et il avait défié le roi d’Angleterre pour lui en demander raison. Mais Henri ayant avec une courtoisie affectée repoussé son cartel, Jean sans Peur ne vit plus dans le malheur public qu’une occasion pour lui de ressaisir le gouvernement du royaume; il se mit en marche sur Paris à la tête de six mille chevaux. Caboche et les chefs exilés des bouchers l’accompagnaient. Arrivé à Lagny, il y reçut du dauphin la défense d’entrer dans la capitale avec son armée : il eût pu s’y faire recevoir par la force; mais l'indécision d’une âme hésitante et troublée se faisait toujours sentir dans ses conseils : il
attendit que la ville remuât d’elle-mêine en sa laveur, et après plus de deux mois passés 6ans avoir rien tenté, ni rien obtenu, il repartit pour ses États, emportant avec lui le sobriquet de Jean de Lagny , infligé à son inaction par la moquerie des Parisiens. Ses adversaires avaient mieux employé leur temps : le comte d’Armagnac, occupé à guerroyer aux Pyrénées pendant qu’on se battait à Azincourt, était accouru à Paris avec ses Gascons, et avait reçu du roi l’épée de connétable. Secondé par le prévôt de la ville, Tanneguy du Châtel et par le sire de Barbazan, tous deux implacables ennemis du parti bourguignon , il sut bientôt donner à la faction dont il était le chef une domination ahsolue dans la capitale. Cette domination ne pouvait se soutenir que par la terreur; pendant deux ans qu’elle dura (1416 à 1418), les confiscations, les supplices, les violences de tout genre accrurent la haine déjà si furieuse des Parisiens contre le nom d’Armagnac. Leurs armes leur furent ôtées , les chaînes enlevées de leurs rues, et défense fut faite, sous peine de la corde, de se baigner dans la Seine, au fond de laquelle chaque nuit la justice expéditive du prévôt jetait des cadavres. Le duc de Bretagne, prince estimé pour son honnêteté et sa douceur, essaya vainement par Bon intervention de modérer ces rigueurs; l’empereur Sigismont, qui venait de pacifier l’Église à Constance, ne fut pas plus heureux dans ses efforts pour réconcilier les Armagnacs avec les Bourguignons, la France avec l'Angleterre. Le connétable, avec sa redoutable activité, suffisait à la fois à maîtriser Paris, à teuir en échec le duc de
Bourgogne , et à attaquer Harfleur qu’il fut près de prendre aux Anglais. Le dauphin cependant était mort, victime de ses excès (30 décembre 1415), et peu après lui le duc de Berri, survivant peu glorieux d’un autre âge, était à son tour descendu dans la tombe. Jean sans Peur, par l’entremise du comte de Hainaut, beau-père du nouvel héritier de la couronne, conçut alors l’espoir d’attirer à lui ce jeune prince, et de se remettre ainsi sans combat en possession du pouvoir. 11 croyait toucher à son but, et un pacte de défense mutuelle venait de l’unir au dauphin contre les Armagnacs, lorsque celui-ci fut frappé d’une mort soudaine (avril 1417). Quelques voix s’élevèrent pour attribuer cette mort au roi de Sicile, ennemi déclaré du duc de Bourgogne, et lié d’intérêt avec le connétable. Le duc Jean s’empressa de donner créance à cette rumeur incertaine, et dans une lettre qu’il adressa aux bonnes villes de France, il accusa formellement le comte d’Armagnac et ses adhérents d’avoir fait périr par le poison , non-seulement le dauphin qui venait de mourir, mais encore son frère aîné le duc de Guyenne. Cette lettre était son manifeste de guerre. Un allié qu’il n’espérait pas lui fut donné dans la reine Isabeau, naguère exilée de Paris pour ses honteux déportements. L’ayant enlevée de Tours, où elle avait été reléguée, il se servit du nom de cette femme déshonorée pour appeler son parti le parti royal, et légitimer les hostilités qu’il venait de commencer.
Les guerres civiles montrent trop souvent l’acharnement porté jusqu’à l’atrocité. Celle-ci entre toutes
eut ce caractère. Jamais peut-être rage plus impitoyable n’avait poussé les populations d’une même contrée les unes contre les autres. Les termes manquent pour dire les horreurs qui se commirent, autour de Paris surtout où les passions étaient le plus enflammées. Ce n’étaient que villes livrées au fer et au feu, gentilshommes et bourgeois décapités ou pendus, vastes incendies allumés dans les campagnes; il y avait comme line affreuse émulation de cruauté entre les deux partis , et les Armagnacs, plus faibles par le nombre, prenaient leur revanche en se montrant plus féroces encore que leurs adversaires. Paris frémissait sous leur joug; grand nombre de villes ayant obéi à l’ordre de la reine qui leur défendait d’acquitter les taxes exigées au nom du roi par le connétable, il fallait que la capitale seule portât tout le fardeau des charges publiques; le peuple y était ruiné, affamé, et les conspirations renaissaient sans cesse, quoique sans cesse étouffées dans le sang. Un jour vint où le connétable n’ayant plus assez de ses Gascons, réduits à trois mille hommes, pour contenir la ville, fut forcé de rendre leurs armes et la garde de quelques-unes des portes aux moins suspects d entre les bourgeois. Ce jour décida de sa ruine. Le fils d'un des quarleniers de la milice, Perrinet Leclerc, déroba sous le chevet de son père les clefs de la porte Saint-Germain, et s étant associé quelques jeunes gens d’assez mauvais renom, mais, comme lui, pleins d’audace, il ouvrit cette porte, dans la nuit du 29 au 30 mai 1418, à la garnison bourguignonne de Pontoise, commaudée par le sire de i'Isle-Adam. Les con-
jurés, mêlés aux buit cents hommes d’armes, se répandent aussitôt dans Paris, en criant: « la paix ! la paix! » On savait qu’elle avait été signée six jours auparavant entre le duc de Bourgogne et le dauphin, et que le connétable seul en avait empêché la publication. A ce bruit, les rues se remplissent d'une foule tumultueuse; le roi est entraîné de 1 hôtel Saint-Paul dans les rangs populaires ; les cris de Notre-Dame de la Paix! vive le roi! vive Bourgogne, retentissent de proche en proche dans toutes les parties de la ville, et la croix de Saint-André, avec les couleurs de Bourgogne, reparaît sur des milliers de poitrines. Le règne îles Armagnacs était fini ; seul au milieu de cette confusion, le prévôt Tanneguy du Chàtel sut conserver assez de hardiesse et de sang-froid, pour songer à la personne du jeune dauphin, qu’il déroba aux mains des Bourguignons. Il l’emporta, enveloppé dans ses draps, à la Bastille, et le fit partir sur-lechamp pour Melun. Le royal adolescent , entre les mains de l’aventurier breton, devint le chef du parti des Armagnacs, et la guerre civile se perpétua sous son nom.
C’était le tour des Bourguignons d’épouvanter la France de leurs fureurs; ils firent presque oublier dans Paris celles des Armagnacs. Los Cabochiens, altérés de sang, étaient accourus sur la trace du sire de l’Isle-Adam, et ils avaient animé la multitude de leurs passions frénétiques. Nul prince, nul personnage de quelque autorité, de quelque renom, ne se trouvait là pour arrêter le déchaînement populaire; les faibles résistances des lieutenants du duc de Bourgogne fu-
rent promptement emportées, et quarante mille forcenés se précipitèrent dans les prisons où étaient entassés les Armagnacs. 11 y eut trois jours de massacres (12 à 15 juin) dont les détails font frémir; plus de quinze cents personnes, chevaliers, bourgeois, prêtres, femmes même furent égorgés, et leurs restes traînés dans les rues. Le connétable fut la première et la moins regrettée de toutes ces victimes. « Vous faites bien , mes enfants, » disaient l’Isle-Adam et le prévôt Guy de Bar aux assassins; la peur les rendait complices de ces horreurs. Un mois se passa tout entier avant que le duc de Bourgogne vînt, avec la reine Isabeau , prendre possession de la capitale livrée à cette sanglante anarchie (14 juillet); ils y établirent une ombre de gouvernement, et le Parlement reprit ses audiences. Mais les Cabochiens n’en signalèrent pas moins par de nouveaux massacres la continuation de leur pouvoir. Le 21 août, la multitude, ameutée par quelques harangueurs de l’Université, alla égorger au Petit-Châtelet trois cents autres prisonniers; de là se portant sur la Bastille, pour continuer ses affreux exploits, elle rencontra le duc Jean, qui s’efforça de la calmer et qui, dans ses impuissantes supplications, s’abaissa jusqu’à toucher la main du chef de la bande, le bourreau Capeluche qu’il ne connaissait pas. Il n’avait bu cependant que la moitié du calice d’ignominie qui lui était préparé; force lui fut de capituler avec les assassins, et de leur livrer les vingt têtes qu’ils réclamaient. Capeluche paya peu après de sa vie l’honneur de sa rencontre avec le duc de Bourgogne ; mais ce ne fut pas
devant les tardifs et insuffisants essais de repression tentés par ce prince, que s’arrêta le débordement de crimes sans exemple , commis sous son nom et pour sa cause. Toujours hésitant, et « long en ses besognes, » suivant l’expression d’un chroniqueur du temps, il n’agit pas avec plus de décision contre les égorgeurs de Paris, que contre les Anglais maîtres de la moitié de la Normandie, que contre les Armagnacs qui, sous le Dauphin, avaient relevé audacieusement leur bannière. Les longues souffrances des Parisiens et la famine qui régnait encore dans lu ville y donnèrent naissance à une effroyable épidémie, qui lit succéder soudainement aux violentes émotions de la haine et de la colère l’abattement et la consternation. Un crut voir dans ce fléau la main de Dieu appesantie sur les auteurs de tant de forfaits ; ceux qui périssaient, au lieu de recourir, à leur heure dernière, aux sacrements de l’Eglise, repoussaient les prêtres, en s’écriant qu’ils étaient damnés, et qu'il n’y avait point pour eux de miséricorde. Sept ou huit cents de ces misérables expirèrent ainsi à 1 Hôtel-Dieu dans les tortures du désespoir. Le nombre total des victimes est porté par Lefebvre de Saint-Remy à quarante mille.
Au milieu de tant de calamités , l’ambition de Henry V ne s’était point reposée. Le 1er août 1417, il avait remis le pied sur le sol de la Normandie, déterminé à ne plus quitter cette belle province qu’il ne l’eût soumise tout entière. Il la trouva presque sans défense ; le comte d’ Armagnac avait appelé à lui toute la noblesse de son parti pour protéger Paris contre
les Bourguignons. Aussi les villes de Caen, de Bayeux, de Laigle tombèrent-elles rapidement sous les premiers coups des Anglais. La politique de Henri V apparut tout d’abord dans ces conquêtes; point de destruction , d’incendie, de ravages ; le soldat devait à l’héritage de son roi un respect inviolable; les villes prises devenaient des villes anglaises. Falaise, Vire, Coutances, Saint-Lô , Domfront, Cherbourg enfin, tenue pour la plus forte place de Normandie , ouvrirent leurs portes au vainqueur dans le cours de Tannée suivante, et sa marche aussi prompte que méthodique l umena ainsi sous les murs de Rouen, vers la fin du mois de juillet 1418. Rouen avait reçu dans ses murs des fugitifs de toutes les parties de la province; Paris lui avait envoyé trois cents hommes de sa milice et autant d'archers; Jean sans Peur avait permis à quelques-uns de ses plus braves chevaliers d’aller avec un corps de troupes s enfermer dans la place assiégée; les remparts enfin avaient été fortifiés par de nouvelles défenses, et le plus ferme, de tous était le courage des habitants, animés contre les Anglais de toutes les haines d’un ardent patriotisme. Henri V trouva une résistance sur laquelle il n’avait pas compté : pendant cinq mois la grande cite1 soutint avec une constance inébranlable et les vigoureux assauts de l'armée ennemie et les rigueurs d’un blocus qui l'affamait. On s'attendait que le duc de Bourgogne, maître alors du roi et du gouvernement de la France, justifierait le surnom qu'il avait gagné à Nicopolis, et irait livrer bataille au monarque anglais, pour délivrer une ville si importante à conserver. Il
ne montra que lenteur et pusillanimité, et laissa Rouen succomber. Le 13 janvier 1419 fut signée la capitulation, qui donnait à Henri V la capitale de la Normandie, et par suite lui assurait la possession de toute la province. Henri ne perdit pas de temps pour organiser sa conquête, et s’y établir aussi régulièrement et aussi fortement que dans les comtés de son royaume d’Angleterre.
La conduite du duc de Bourgogne l’avait fait tomber de plus en plus bas dans l'opinion des peuples; il était encore une fois à Lagny irrésolu et immobile, pendant que Paris l’appelait à grands cris pour mettre ses murs en défense contre l’approche des Anglais. Ne se sentant plus la force de sauver le royaume par les armes, il crut qu’en lui donnant la paix, il se rachèterait du mépris public. La paix était invoquée également par les deux partis qui divisaient la France; le Parlement dauphinois de Poitiers, comme le Parlement bourguignon de Paris, avaient élevé la voix l’un et l’autre pour demander qu'on traitât avec l’Angleterre. Une trêve de trois mois ayant suspendu les hostilités, le duc Jean en profita pour aller, avec la reine Isabeau, trouver Henri V à Meulan, et ouvrir avec lui des négociations. On offrait au monarque^ anglais la main de Catherine de France qu’il était si jaloux d’obtenir, et, comme pour désarmer le vainqueur, cette jeune et belle princesse avait accompagné sa mère. Mais rien ne pouvait détourner cette âme altière des projets de son ambition ; son intraitable orgueil était encore exalté par la victoire, et non content de repousser les conditions qui lui
étaient offertes, il accabla de ses dédains le duc de Bourgogne, qu’il n’avait cessé jusque-là de ménager. « Beau-cousin, lui dit-il, nous voulons que vous « sachiez que nous aurons la fille de votre roi et tout « ce que nous avons demandé avec elle, sinon que « nous le débouterons de son royaume et vous aussi. » Jean sans Peur retrouva pour lui répondre la fierté du sang royal de France. « Avant de nous avoir dé- « boutés, lui dit-il , vous aurez de quoi vans lasser, « et vous aurez assez à faire de vous garder dans vo- (f tre île. » Les conférences ne tardèrent pas à se rompre, et le duc Jean sembla dès lors n’avoir plus qu’une pensée, celle de se réconcilier avec le Dauphin, pour arracher, s’il était possible, la France aux Anglais. 11 trouva les deux principaux conseillers de l’héritier de la couronne, Tanneguy Ducbâtel et Barhazan disposés à entrer en accommodement, et après plus d’un mois de négociations secrètement poursuivies à Corbeil, les conditions d’un traité furent arrêtées et une entrevue convenue entre les deux princes. Elle eut lieu sur le ponceau de Pouilly-le-Fort, près de Melun , avec une apparente cordialité de part et d’autre; le Dauphin et le duc de Bourgogne, chacun, avec dix de ses serviteurs, apposèrent au traité leur signature ; après quoi, princes et seigneurs s’embrassèrent, au milieu d’une vive explosion de l’allégresse publique, et d’un concert de malédictions contre ceux qui à l’avenir rouvriraient la carrière des guerres civiles (1 1 juillet 1419). Un édit royal confirma huit jours après le traité et ordonna que toute guerre cessât hormis contre les Anglais. Mais rien n’avait été
réglé entre les princes quant à leur action commune contre le commun ennemi, et il importait qu’ils se revissent avec leurs conseillers « pour délibérer sur grandes affaires touchant la réparation du royaume. » C’est alors que Tanneguy Duchâtel alla proposer au duc de Bourgogne, qui se trouvait à Troyes, la fatale entrevue du pont de Montereau.
Il est resté quelque doutes sur les circonstances de ce tragique événement. Le récit en varie selon le parti auquel appartiennent les narrateurs. L’âge du Dauphin permet de supposer qu’il ne savait pas tout ce qui allait se faire. Jean sans Peur, toujours lent à agir, venait de laisser surprendre Pontoise par les Anglais, et l’on recommençait àdire qu’il était avec eux d’intelligence. Les conseillers du jeune prince purent donc lui faire croire qu’il avait été trompé à Pouilly, et qu’en se saisissant de la personne du duc de Bourgogne, il préviendrait de nouvelles trahisons. Mais d'autre part l’arrangement des lieux, les armes préparées, les mesures prises pour profiter de l’assassinat, tout concourt à prouver qu’autour du Dauphin on se tenait prêt à le commettre. Ce fut Tanneguy Duchâtel qui donna le signal de mort en frappant le duc de sa hache; d’autres bras se levèrent aussitôt pour l’achever. Des dix chevaliers qui l’avaient accompagné, il n’y en eut qu’un qui ne fut pas couché par terre (10 septembre 1419). Le meurtre du duc d’Orléans fut ainsi vengé par un autre meurtre qui n’était pas moins odieux, et qui devait être plus funeste encore à la France. Jean sans Peur laissait peu de regrets; trop de taches avaient obscurci l’éclat de son nom et
de sa puissance. Mais le crime de ses assassins n’était pas moins exécrable, et les circonstances, si critiques pour le royaume, dans lesquelles il avait été commis en augmentaient encore la noirceur. Aussi, un long cri de réprobation se lit-il entendre d’un bout de la France à l’autre ; on avait espéré la paix et l’union des princes contre l’étranger, et l'on se voyait replongé plus profondément que jamais dans le déchirement et la confusion. Il n’y avait rien qu’on ne dût craindre du nouveau duc de Bourgogne; dans l'exaltation de sa douleur liliale, cette âme jeune et ardente avait juré une haine à mort à son pays et à sa famille.
Henri V mit à profit ces dispositions du duc Philippe, pour l'enchaîner sans retour à l’alliance de l’Angleterre. Il accueillit, avec une affectation de courtoisie qui contrastait avec la hauteur accoutumée de ses manières, des députés bourguignons venus auprès de lui « au nom de la cité, du clergé et de la commune de Paris, » et leu raccorda une trêve. Paris, que ses misères avaient réduit à l'agonie, allait tomber sans force et presque sans vie aux pieds de l'étranger. La soif de la vengeance poussa dans la même voie le duc de Bourgogne : par une convention signée à Arras, il s’engagea à reconnaître Henri V comme roi de France, à la mort de Charles VI (2 décembre 1419). Ce n'était pas seulement le Dauphin, son ennemi, c'était toute la race royale des Valois, c'était lui-même que le duc Philippe déshéritait ainsi au profit du roi d Angleterre. Mais ce traité n’était que le prélude de celui qui fut conclu peu après à Troyes,
et qui conféra avec une solennelle ignominie au monarque anglais l’héritage du royaume de France. Le malheureux Charles VI , sans raison et sans volonté, prononce ici lui-même l’exhérédation de sa race. La part principale dans cet attentat contre la nationalité française appartient à une étrangère, à la reine Isabeau , et sur ce fondement la plupart de nos historiens ont fait de cette femme un monstre de scélératesse. Ils lui ont attribué un trop grand rôle. Isabeau n’était qu’une de ces âmes vulgaires, qui, sous le grossier empire des sens, ont perdu le sentiment du bien et du mal ; elle n’eût pas osé elle-même ce qui se fit alors; elle s’y laissa entraîner sans résistance. Il lui en coûta peu de dépouiller, au profit de sa fille, un fils à qui elle reprochait de l’avoir chassée de Paris pour ses scandales. Ce fut elle, selon les paroles de Monstrelet, qui « fit consentir Charles VI à débouter son fils, duc de Touraine, Dauphin, en annulant la constitution jadis faite par les rois, ses pères, c’est à savoir que noble royaume de France ne devait succéder, ni appartenir à femme. » Les droits du soi-disant Dauphin étaient transportés à sa sœur Catherine, qui était donnée pour épouse à Henri V, et il était stipulé qu’au cas où il ne naîtrait point d'hoirs de ce mariage, Henri n’en succéderait pas moins à la couronne, au préjudice de tous les royaux de France. Tel fut le fameux traité de Troyes, qui consterna tous les cœurs français, étonna les Anglais aulaut qu’il les réjouit, et fit monter la rougeur au front des factieux eux-mêmes, qui se fussent volontiers faits sujets du duc de Bourgogne, mais non du Il 20
roi d’Angleterre. Avant que ce pacte reçût la signature des deux monarques, Henri V voulut qu’on le communiquât à Paris en assemblée publique au Parlement, à l’Université et aux notables de la bourgoisie, comme pour lui imprimer un plus outrageux caractère. Ces grands corps n'étaient plus que l ombre d'eux-mêmes; leurs plus illustres membres avaient fait le sacrifice de leurs biens, pour aller à Poitiers se dévouer à la cause légitime de la royauté et de la patrie. Henri prit donc avec l’assentiment de Paris muet et humilié le titre d'héritier et régent de France, et douze jours après la conclusion finale du traité, le 2 juin 1420, son mariage avec Catherine fut célébré dans la cathédrale de Troyes. Les fêtes n en furent pas longues; traînant à sa suite le roi son beaupère et sa jeune épouse, il courut assiéger Sens qui capitula au bout de peu de jours ( H juin), emporta d’assaut Montereau, puis alla attaquer Melun , qui , défendu par l’intrépide Barbazan, lui résista près de cinq mois, et de Melun se dirigea sur Paris, où il avait établi pour capitaine son frère, le duc de Clarence. Ce fut le 1" décembre 1420 que la capitale de la France vit entrer dans ses murs , à côté de son vieux roi, toujours aimé même dans sa majesté avilie, le superbe étranger qui venait prendre possession du trône de saint Louis. II fallut, pour mettre le comble à l'humiliation de la nation française, que les États généraux, réunis à l'hôtel Saint-Paul, ratifiassent le traité de Troyes, et fournissent au régent les moyens de réduire les Armagnacs.
Cependant le Dauphin, sous le poids de la sentence
d exhérédation portée contre lui, sous le poids même de l’attentat qui déshonorait sa cause, n'en restait pas moins le chef national , et il en avait appelé du traité de Troyes à Dieu et à son épée. Cet appel fut entendu. Iæs villes du nord de la France, où flottait encore la bannière aux fleurs de lis , continuèrent d’opposer à l’ennemi une vive résistance. Pendant que Henri V menait en triomphe à Londres sa royale épouse et y était accueilli par les plus ardentes manifestations de l’ivresse populaire, son frère, le duc de Clarence, alla perdre à Baugé, en Anjou , contre le maréchal de Lafayette (23 mars 1421) une bataille rangée, la seule que les Français eussent depuis bien des années gagnée sur les Anglais. L’Écosse, alliée toujours fidèle, avait envoyé au Dauphin une poignée de braves, qui, sous le comte de Buchan, eurent leur part de cette victoire. Henri V, revenu d’Angleterre avec des renforts, eût voulu courir sans retard à Buchan, nommé connétable de France, pour venger contre lui la défaite et la mort de son frère. Mais le cri des Parisiens l’appela devant Meaux, devenu un repaire de brigands, d’où le féroce bâtard de Vauru, ancien lieutenant du comte d’Armagnac, s’élancait pour mettre l’Ile de France à feu et à sang. Ce monstre, dont les barbaries épouvantaient un siècle qui en avait vu tant d’autres, fut alors, sans y songer, un des plus utiles serviteurs de son pays; il arrêta sept mois les Anglais sous les murs de la ville qu’il défendait, et il en coûta à Henri V la moitié de son armée pour le réduire (Octobre 1421 à mai 1422). Après la prise de Meaux, les soldats d’abord , puis
HISTOIRE DE FBANCE.
l’argent, puis la vie même manquèrent à ce prince, pour accomplir son dessein d’aller chercher le Dauphin au delà de la Loire.
Revenu à Paris, Henri V y fit de plus en plus craindre, mais non moins haïr sa domination. Justicier d’une équité impitoyable, il avait plu dans le principe au menu peuple par la rigueur avec laquelle il châtiait les excès de ses hommes d’armes, et le clergé lui avait su gré de son respect constant pour l’Église. Mais les Parisiens ne tardèrent pas à être unanimes dans leur aversion pour le maître au front toujours sévère, à la parole brève et impérieuse, dont l’accueil hautain contrastait si étrangement avec l’affabilité ordinaire des princes du sang de France. Une taille nouvelle qu’il imposa à la ville ruinée, pour subvenir aux frais de sa campagne d’outre-Loire , accrut le mécontentement populaire; il étouffa dans le sang les moindres essais de résistance et jusqu’aux murmures. Mais depuis deux mois à peine le lier conquérant était rentré au Louvre, siège de sa royauté passagère, quand la maladie vint l’arrêter dans la fleur de son âge et dans le cours le plus glorieux de ses prospérités. Le duc de Bourgogne lui avait demandé l’envoi de quelques renforts pour délivrer Cosne assiégée par le Dauphin; « je n’enverrai pas, dit-il. j’irai, » et il se fit porter en litière jusqu’à Melun. Mais il ne put aller plus loin, et il revint au château de Vincennes pour y mourir. Un fils lui était né l’année précédente à Windsor, pendant qu’il assiégeait Meaux. Portant un regard tristement prophétique sur l’avenir de cet enfant, il le recommanda à toute la sollicitude de son
frère le duc de Bedford, qui devait lui succéder comme régent de France. En même temps, il donna à ce prince des conseils dictés par une prudence profonde, et destinés à assurer, s'il se pouvait , la durée de sa conquête. Puis, après avoir édifié ceux qui l’entouraient par des actes et des paroles qui témoignaient de la piété la plus fervente, il expira le 31 août 1422, dans la trente-cinquième année de son âge.
La France le vit mourir partagée entre la haine et l’admiration; l’Angleterre le pleura, peu s’en fallut quelle le vénérât comme un saint; elle l'a toujours honoré dans les âges suivants, comme un de ses rois en qui son génie s’est personnifié avec le plus de gloire. L infortuné Charles VI suivit de près son gendre au tombeau; il expira tristement délaissé à
I hôtel Saint-Paul , le 21 octobre de la même année.
II y avait trente ans qu il se survivait à lui-même. Rien ne se peut imaginer de plus lugubre que ses funérailles; il semblait que ce fussent celles de la maison royale de France. « Cher prince, disait en pleurant le peuple dans les rues, jamais nous n’en aurons un aussi bon que toi; jamais plus nous ne te verrons ; maudite soit ta mort : » Les Anglais n’avaient pas donné plus de larmes à leur monarque victorieux. Mais ce fut à Saint-Denys que les émotions du deuil furent les plus profondes. Il n’y eut cœur fidèle à son pays qui ne se sentît brisé par la douleur, lorsqu’à la fin de la cérémonie, Berri, le roi d’armes de France, après avoir recommandé l’âme du défunt à la miséricorde divine, ajouta à haute voix :
« Dieu accorde bonne vie à Henri par ia grâce de Dieu, roi de France et d’Angleterre, notre souverain seigneur! » Cependant, à peu près le même jour, dans la chétive bourgade de Mehun-sur-Yèvres, en Berri, l’héritier légitime de la couronne prenait ce même titre de roi de France , dont la possession lui devait demeurer.
Nous n’ayons pas voulu interrompre l’émouvante tragédie qui se déroule pendant les dernières années de Charles VI, pour ramener l'attention du lecteur sur le grand schisme qui finit à cette époque. La France, au plus fort de ses maux, n’avait point cessé de s’unir aux efforts faits pour mettre un terme à la longue souffrance de l’Église. L’université de Paris, ce corps si illustre par ses vertus et par ses lumières, s’était portée en avant la première pour amener le règlement du litige qui partageait la catholicité, et les plus éminents de ses docteurs, Nicolas de Clé— mangis, Pierre d’Ailly, Jean Gerson avaient successivement apporté tout leur zèle à cette grande œuvre de pacification. Tout avait échoué devant l’opiniâtre et subtil génie de Benoît XIII, et l’Église gallicane, réunie à Paris en concile national, s’était vue obligée de retirer, par un acte solennel , son obédience à ce pontife (1407). Il ne fut possible alors ni au pape aragonais, ni à celui de Rome, Grégoire XII, d’éluder la convocation d’un concile général réclamée par le vœu unanime do la chrétienté. Des cardinaux de l’une et F autre obédience se réunirent à Livourne au mois de juillet 1408 et s accordèrent à adresser à tous les souverains et à tous les prélats une lettre encyclique,
par laquelle ils indiquaient la ville de Pise pour siège de ce concile, et pour époque le 25 mars do l’année suivante. Six archevêques et trente évêques français se rendirent à cette assemblée, qui se proclama œcuménique, et somma les deux papes de comparaître devant elle. Sur leur refus d’obtempérer à la citation, elle commença par les déclarer contumaces, et après deux mois qui leur furent laissés encore pour changer de détermination, le 5 juin 1409, une sentence de déposition les frappa l'un et l’autre. Après quoi, les cardinaux qui siégeaient au concile, s’étant rassemblés en conclave, donnèrent pour chef à l’Église Pierre Philargi, grec de Candie, docte et saint prélat, qui prit le nom d'Alexandre Y. Mais les pères du concile de Pise s'étaient trop hâtés de croire lÉglise pacifiée par leurs décisions, et luniversité de Paris, heureuse et fière d’avoir contribué, comme elle le disait, à réunir les membres divisés du Christ, s’était livrée aux transports d une joie prématurée. Les deux pontifes déposés continuèrent à garder une partie de la catholicité sous leur domination spirituelle; au lieu de deux papes, l’Église en avait trois. A la place d'Alexandre V, dont le pontificat dura moins d un an, Balthazar Cozza fut élu à Bologne (18 mai 1410), et sous le nom de Jean XXIII, ne fit qu’ajouter aux scandales qui désolaient la catholicité. Ce fut alors que la voix de Gerson s’éleva avec le plus d’éclat pour réclamer la fin de tant de maux , et que dans l’ardeur de son zèle, le pieux docteur se laissa emporter jusqu’à émettre le vœu que l’Église se constituât en une république, dont les évêques seraient
les magistrats, le pape n'étant que le premier d'entre eux. Au milieu de la fermentation que ces idées excitaient dans le clergé de France, au milieu du ravage que faisaient en Angleterre les doctrines des Lollards et en Allemagne les prédications de Jean Huss, il était temps qu’un concile se rassemblât plus nombreux, plus universellement reconnu, et moins précipité dans ses actes que ne l’avait été celui de Pise. L'empereur Sigismond, de la maison de Luxembourg, prit alors en ses mains l’autorité « d’évèque du dehors » qui avait appartenu à Constantin et à Charlemagne; ce fut lui qui, malgré les sourdes résistances de Jean XXIII, retranché dans la légitimité de son élection , amena la réunion du concile de Constance. Cette auguste assemblée ouvrit ses sessions le 1" novembre 1414, et plus considérable par le nombre qu’aucune de celles qu’avait jamais vues l’Église, forte de l’adhésion de l’empereur et de la présence des ambassadeurs de tous les princes de la chrétienté, elle travailla avec le calme et la longanimité que lui inspirait le sentiment de sa haute mission à la complète extinction du schisme. Elle employa plus de trois ans (décembre 1 41 4 à juillet 1 41 7) à procéder contre les trois pontifes dont l'un, Grégoire XII, consentit à abdiquer la tiare, les deux autres, Jean XXIII et Benoît XIII furent frappés avec une imposante et terrible solennité d'un arrêt de déchéance. Enfin le 11 novembre 1418, le collège des cardinaux et avec eux trente députés du concile, réunis en conclave, portèrent par leurs suffrages dans la chaire de Saint-Pierre Othon Colonna, qui prit le
nom de Martin V et vit s'incliner devant lui la catholicité tout entière. Il entrait dans les devoirs du concile de poursuivre les hérésies, qui avaient trouvé dans le schisme de trop faciles moyens de se répandre. Les doctrines de Wickleff, prêchées en Bohême et en Allemagne par Jean Huss et son disciple Jérôme de Prague, furent solennellement condamnées. Malheureusement, selon la coutume barbare de cet âge. les deux sectaires, remis au bras séculier, expièrent leurs erreurs sur le bûcher.
S’il est vrai que le grand schisme fut pour la foi des peuples une périlleuse épreuve, en mettant à nu des plaies profondes et douloureuses que la corruption du siècle avait faites au sein de IÉglise, il ne faut pas croire que, pour cela I Église abandonnée de Dieu ait été, en ce temps-là moins qu'en aucun autre, féconde en saintes âmes suscitées pour sa gloire. Il arriva alors, au contraire, ce qui était arrivé au treizième siècle quand saint Dominique et saint François s étaient levés en face des Albigeois et des Vaudois, ce qui arriva plus tard lorsque saint Ignace et sa vaillante milice reçurent contre Luther et Calvin leur mission providentielle; on vit la piété catholique porter des fruits d'une beauté admirable, sous l'influence de la grande école mystique, qui s’était propagée dans toutes les contrées de lEurope avec une heureuse rapidité. A cette époque appartiennent Tauler et ses disciples en Allemagne, dans le Nord sainte Catherine de Suède et sainte Brigitte, saint Bernardin en Italie et avec lui la vierge inspirée de Sienne, que consumait l'amour de Dieu et qui
[wssédait sur les âmes un si prodigieux empire. A cette époque appartient l'auteur, quel qu'il soit, du livre de l imitation de Jésus-Christ, de ce code de la perfection chrétienne, qui semble écrit sous la meme dictée que les livres saints. A cette époque appartient enfin un saint espagnol, mêlé de plus près qu'aucun autre aux tristes événements du schisme , et qui après avoir prêté à la cause de Benoît XIII le secours de ses vertus, 1 abandonna quand l obstination de ce pontife devint un obstacle à la paix de lÉglise. Vincent Ferrier suffirait seul à démontrer I inépuisable fécondité que le christianisme a pour le bien , dans les temps même où le déchaînement des passions humaines donnent les plus déplorables spectacles. Cet enfant de saint Dominique, qui, après avoir converti dans sa patrie des milliers de juifs et de musulmans, était allé évangéliser T Italie, la Savoie et la Suisse, puis les Pays-Bas et F Angleterre, donna la France pour dernier théâtre à ses courses apostoliques. C était aux plus mauvais jours de la lutte entre les Bourguignons et les Armagnacs, et I on put s’étonner de voir F irrésistible ascendant que la voix de 1 humble religieux exerçait sur les peuples. 11 parcourait les villes et les campagnes, suivi d un cortège ramassé en tout pays dans la lio de la société ; une foule de voleurs de profession , de mécréants voués aux noires pratiques de la sorcellerie, d assassins souillés de sang, de femmes perdues qu’il avait ramenées à Dieu et que sa parole maintenait dans une pieuse discipline, accompagnaient partout ses pas, troupeau inséparable de leur pasteur, et par leur vie édi-
liante rendant témoignage à sa sainte autorité. Vincent Ferrier alla mourir à Vannes en 1419; on aime à se reposer sur son souvenir, au terme de l histoire lamentable du règne de Charles VI.
PQSQ-'-J