‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 19 sur 37 · RÈGNE DE CHARLES VU JUSQU’A LA MORT DE JEANNE DARC · texte numérisé non relu

RÈGNE DE CHARLES VU JUSQU’A LA MORT DE JEANNE DARC

Après le règne désastreux de Charles VI, celui de Charles VII apparaît dans notre histoire comme une ère de réparation. Il vit deux grands faits s’accomplir, l’expulsion des Anglais et le commencement de la constitution de l’ordre monarchique en France. Mais avant d’atteindre ces deux importants résultats, la France devait traverser encore bien des épreuves. Dans la lutte inégale engagée entre la royauté étrangère, fortement assise à Paris, et la royauté française, errant de Bourges à Poitiers, sans force et sans gloire, il fallait que l’esprit national se formât et qu’il grandît par des efforts désespérés; il fallait qu’il se personnifiât miraculeusement dans une pauvre fille des champs, jeune et sainte héroïne dont le patriotisme s’alluma au feu de l’enthousiasme religieux, et qui est restée pour la postérité ce qu’elle fut pour les contemporains, l'ange envoyé de Dieu pour sauver la France. C’est à Jeanne d’Arc, c’est à la confiance surnaturelle dont elle fut inspirée et qu’elle inspira, c’est à l’exemple qu’elle donna aux peuples des villes

et des campagnes de travailler de ses mains à sa délivrance, qu’il faut rapporter le principal honneur de l’alfranchissement national. Charles VII, endormi dans ses adversités, et semblant mettre toute sa gloire, 6eIon les mots d’un de scs plus fidèles serviteurs, « à perdre gaiement son royaume, » ne se trouva digne de sa fortune qu’après que la jeune bergère, malgré lui et malgré son conseil, l’eut conduit à Reims. Dès lors il y eut pour le roi, pour son intelligence et pour son courage une part honorable dans les grandes choses qui se firent; le surnom de Victorieux, qu’il reçut de la flatterie contemporaine, ne lui a pas été retiré par la postérité.

11 n’avait pas vingt ans lorsqu'il fut proclamé roi au pays d’outre-Loire. Léger dans ses impressions et frivole dans ses goûts, aussi incapable de volonté que de réflexion, indolent et voluptueux, il avait dans le caractère une sorte d’enfance qui se prolongea presque jusque dans l’âge mûr, et qui le mit sous le joug des plus indignes favoris. Il en coûta plus à ceux qui voulurent le servir de vaincre ces mauvais conseillers que de vaincre les Anglais. En voyant cette main débile prendre à Poitiers les rênes du gouvernement, au même temps où le duc de Bedford, digne héritier des grands desseins et de l’habile politique de son frère, faisait reconnaître à Paris le jeune Henri VI et s’apprêtait à conquérir pour lui le reste de la France, en voyant la mollesse et l’imprévoyance aux prises avec la prudence la plus consommée et la plus active énergie, on devait croire que l’issue de la lutte ne se ferait guère attendre, et

qu'une seule campagne sufflfirait à achever l'œuvre de Henri V.

Bedford ne se fit pas cette illusion, et il comprit que sa tâche serait plus diflicile et plus lente, lorsqu’il vit grand nombre des serviteurs de Charles VI, qui avaient suivi leur roi jusque sous le joug de l’Angleterre, secouer ce joug, après qu’il eut cessé de vivre, et transporter à son fils leur allégéance. Un complot qui se forma à Paris, au mois do janvier 1423, pour livrer la ville à Charles VII, lui ouvrit surtout les yeux sur les difficultés de sa situation, et il mit à en triompher tous ses soins et toute son adresse. Avant tout il s’appliqua à resserrer le lien qui attachait le duc de Bourgogne aux intérêts de l’Angleterre; il ne négligea aucune sorte d’égards pour caresser la vanité pointilleuscde ce prince, et devenu veuf, il lui demanda une de ses sœurs, la princesse Anne, en mariage. Il s'assura de même l’importante alliance du duc de Bretagne, et put croire un moment qu’avec lui il avait gagné son frère le comte de Richemont, marié à une autre sœur du duc Philippe. L’union fatale des bannières de Bourgogne et d Angleterre ne tarda pas à être cimentée par une victoire; le sire de Toulongeon et les comtes de Salisbury et de Suffolk battirent devant la petite ville de Crevant, sur les bords de l’Yonne, le maréchal de Sévérac et le capitaine écossais Stuart de Darnley (1er juillet 1423). La Champagne, objet de l'ambition du duc Philippe, fut par ce succès livrée à ses armes. Il fallut que Charles VII, ou plutôt ses conseillers, demandassent de nouveaux secours à la belliqueuse Écosse et au duc de Milan,

Philippe-Marie Visconti, quelques-uns de ses meilleurs condottieri. Avec ces renforts, les capitaines dauphinois tinrent la campagne toute une année sans engager d’action décisi ve ; la guerre était une succession d’escarmouches, de villes et de châteaux pris et repris, où les avantages se balançaient de part et d’autre. le duc de Bedford, cependant, avait mis le siège devant le château d’Ivry, forteresse située à la frontière de la Normandie et du pays chartrain, la seule qui restât au roi Charles en ces contrées. Les Dauphinois firent un grand effort pour la secourir; effort infructueux; ils trouvèrent l'armée anglaise si bien retranchée, qu’ils se retirèrent sans oser l’assaillir. Mais le comte de Douglas, qui les commandait, imagina aussitôt, pour réparer cet échec, un hardi stratagème qui lui livra la ville de Verneuil. Bedford accourut pour la reprendre, et après avoir échangé avec le fier écossais quelques bravades chevaleresques, il lui livra bataille. La fortune en fut douteuse pendant quelques heures, malgré l’imprudente précipitation du vicomte de Narbonne qui s’était jeté en aveugle contre l’ennemi, au lieu de l'attendre dans ses positions; mais l’indiscipline des bandes italiennes, qui se dispersèrent pour aller piller les bagages, donna aux Anglais la victoire. Elle fut aussi complète qu’à Azincourt; le comte de Douglas et le connétable de Buchan, avec l’élite de la noblesse française et cinq mille combattants restèrent sur le champ de bataille : plus que jamais les archers d’Angleterre eurent le droit de se croire, dans leur orgueil , une milice invincible (17 août 1424). Charles VU n’avait plus d’armée.

Le due de Bedford alla triompher à Paris, au milieu de l’éclat des fêtes. Mais Paris dépeuplé par la famine et l’épidémie, par la guerre et l’émigration, Paris, sous le poids de l’humiliation et de la ruine, prenait peu de part à ces joies de l’étranger. Les chroniques contemporaines nous redisent ce qui alors même (août 1424) tenait attentif et ému le peuple de la capitale ; c’était le spectacle lugubre de la Danse Macabre , qui venait d’être importée des bords du Rhin. Pendant plus de six mois, une foule immense ne cessa de se porter sous les charniers du cimetière des Innocents, pour voir la Mort, sous la figure hideuse d’un squelette, entraînant dans le mouvement d’une ronde infernale les rois, les empereurs et les papes, pêlemêle avec les créatures les plus abjectes et les plus misérables. Cette représentation horrible, mais saisissante, de l’égalité humaine devant la mort, semblait être une consolation offerte aux souffrances inouïes de l’époque; il n’y avait qu’un aussi sombre divertissement qui convînt à d’aussi cruelles misères.

Le duc Philippe, qui 6e piquait d’être le plus chevalereux des princes de son temps, vint à Paris briller dans les tournois donnés parle duc de Bedford, et les applaudissements qu’il y reçut flattèrent sa vanité; mais il n’en existait pas moins, à cette heure même, un grave sujet de mésintelligence entre lui et le régent anglais, et cette désunion momentanée de ses deux ennemis aida Charles VII à respirer sous le coup des échecs répétés qu’il venait de subir. Jacqueline de Hainaut, mariée au jeune duc de Brabant, fils d’Antoine de Bourgogne, tué à Azincourt, avait

fui des bras de son époux pour se jeter dans ceux du duc de Gloucester, frère «le Bedford (1421), et elle avait fait sanctionner celte illégitime union par Benoît XIII, encore que déchu de la papauté. L’héritage du comté de Hainaut, ainsi que la possession de la Hollande et de la Zélande, devaient passer par là au prince anglais, qui déjà s’était rendu sur le continent avec des troupes pour s'en saisir (1424). L’orgueil et l’ambition de Philippe le Bon se soulevèrent contre une prétention aussi contraire à la dignité qu’aux intérêts de sa maison; il appela en champ clos le doc de Gloucester, et le combat leur ayant été refusé par une sentence arbitrale, il alla guerroyer en Hollande contre la comtesse Jacqueline (1425). Trois ans se passèrent, pendant lesquels Bedford s’usa en impuissants eftorts pour rétablir la paix entre son frère et son beau-frère. Ce temps ne fut point perdu pour Charles VH; de plus sages conseils avaient commencé à se faire jour auprès de lui, et il avait étoigné de sa personne les auteurs du meurtre de Jean sans Peur. Il lui fut facile dès lors de ramener à lui le duc de Bretagne, dont les inclinations étaient toutes françaises, et il put espérer que le duc de Bourgogne à son tour renoncerait bientôt à l’alliance de l’Angleterre. Alors aussi il obéit à l’heureuse inspiration qui lui fut donnée par Yolande d’Anjou, sa bellemère, de mettre aux mains du comte de Richement l’épée de connétable : sa cause ne devait point trouver de défenseur plus habile et plus fidèle dans toute la noblesse française. Ce ne fut pas la faute de ce seigneur, aussi sage que vaillant, si dès ce temps même n . 27

ne s’accomplit pas la réconciliation du Toi avec Phi* lippe le Bon. Il y employa tous ses efforts; mais son influence ne fut pas de longue durée auprès Charles VII ; il fallait des favoris à l’indolent monarque, et ces favoris , hommes avides et corrompus , ne savaient qu’opposer obstacle sur obstacle au patriotique dévouement du connétable. L’impérieux Breton ne se fit aucun scrupule de briser violemment ces instruments destinés à amuser l’enfance prolongée du roi; les sires de Giac et de Beaulieu payèrent cher l’insolent et criminel abus qu’ils avaient fait de leur faveur; le malheur de Richemont fut d’introduire lui-mème dans la confiance royale, à la place de ces courtisans de bas étage, un homme d’assez haut lignage et d’une perversité assez audacieuse, pour entrer en lutte ouverte avec lui (1427). Huit années durant, Georges de la Trémoille se montra l’implacable ennemi du connétable et le mauvais génie de la France; son coup d’essai fut de faire chasser Richemont de la cour et d’allumer la guerre civile dans le camp royal (1428).

C’était le moment môme où le duc de Bedford venait de remettre l’ordre dans les affaires troublées de l’Angleterre, en môme temps qu’à force de persévérance, il avait ramené son frère Gloucester à la raison et apaisé le ressentiment du duc de Bourgogne. Ix* comte deSalisbury, réputé pour le meilleur capitaine des troupes anglaises, lui avait amené d’outre-mer un renfort de six mille combattants; dans la Normandie, dans la Picardie, dans File de France, partout où flottait la bannière aux léopards d'or, on se mettait

en mouvement pour la guerre; l’heure était venue d’un effort décisif contre celui que par dérision on appelait le roi de Bourges. Le siège d’Orléans était résolu.

Orléans était la clef des provinces méridionales; c’était la vraie capitale du royaume, depuis que Paris était aux Anglais. Tant que cette grande et forte ville restait aux mains de Charles VII, la domination britannique ne pouvait s’étendre au delà de la Loire ; il était donc d’une importance suprême pour Bedford de s’en rendre maître, comme pour les Français de la conserver. Bedford cependaut hésita à en ordonner le siège; les risques de l’entreprise alarmaient sa prudence et ce ne fut qu’après que le comte de Salisbury eut réduit, les unes après les autres, toutes les villes et forteresses de la Beauee et de la rive droite de la Loire, qu’il lui fut permis d’aller asseoir son camp sous les murs d’Orléans (12 octobre 1428). Son armée ne comptait pas moins de dix mille hommes d’armes; l’élite des guerriers d'Angleterre, le comte de Suffolk et son frère John de la Poole, sir William Gladesdale, sir John Falstolf, étaient ses principaux lieutenants. L’arrivée de l’ennemi ne surprit point Orléans. Les habitants avaient compris que leur ville, dans cette circonstance solennelle, était le boulevard de la France, et, pour remplir le grand devoir qui pesait sur eux, nul effort, nul sacrifice n’avait coûté à leur patriotisme. Grands et petitR s’étaient empressés de contribuer de leur avoir et de leurs bras à mettre la place en un formidable état de résistance. On avait fait plus : malgré la profonde

répugnance qu inspirait aux bourgeois la licence «les gens de guerre, Orléans avait appelé dans son sein ce que le royaume comptait de plus renommés capitaines, la Hire et Xaintrailles, déjà vieillis dans les camps. Danois, qui venait de se faire connaître au siège de Montargis, et le sire de Gaucourt, à qui fut confié le périlleux honneur de diriger la défense. L'exemple de cette héroïque résolution eutraîna grand nombre de bonnes villes qui envoyèrent aux Orléanais de 1 argent, des vivres et des munitions; il eût entraîné Charles VU lui-même et sa frivole cour, si la Trémoille neût tout fait pour retenir le roi sous son fatal empire. Les états généraux de la Langue d'Oil et de la Langue d Oc, convoqués à Chiuon, votèrent un subside de quatre cent mille livres pour secourir la ville assiégée, et demandèrent <[ue, dans cette extrémité, tous les princes du sang et les grands seigneurs fussent sommés de se réunir sous la bannière royale. Mais il ne se fit rien qui répondît à la solennité de cette sommation et à la grandeur du péril.

Cependant le siège était ouvert depuis le 17 octobre, et quoique faiblement assistés du dehors, les Orléanais défendaient pied à pied les abords de leur ville avec une bravoure et une constance inébranlables. Les bourgeois, les femmes même rivalisaient d héroïsme avec les hommes d armes, et il n y avait point d'attaque qui ne coûtât aux Anglais grand nombre de leurs meilleurs combattants. Dès les premiers jours du siège (27 octobre), un boulet, ou pour parler comine les récits, du temps, «une pierre de

canon, » blessa mortellement le comte de Salisbury, lorsqu’il se disposait à transporter une partie de ses troupes sur la rive droite de la Loire. Sa mort répandit dans le camp anglais la consternation; mais le comte de Suiîolk, qui lui succéda dans le commandement, exécuta la manœuvre ordonnée par son devancier, et la place se vit bientôt resserrée par la construction de plusieurs petits forts ou bastides, destinés à emprisonner les assiégés dans leurs murailles, en même temps qu’ils les foudroyaient par une redoutable artillerie. Les Orléanais n’en tinrent pas moins courageusement; il n'y avait guère de jour où ils n'assaillissent quelque point mal défendu des lignes ennemies, et leurs portes s’ouvraient encore de temps en temps pour recevoir des hommes et des vivres. Le maréchal de Boussae, avec le sire de Chahannes et le condottiere lombard Valperga, le maréchal de Lafayettc, avec le sire Guillaume d’Albret et 1 Écossais William Stuart, s honorèrent en venant s'enfermer dans la place et lui amenant quelques secours. Mais une expédition mal combinée, pour surprendre un grand convoi attendu par les assiégeants, eut les plus funestes résultats (12 février 1429). La journée des harengs , où Sir John Fastolf, avec quinze cents hommes, mit huit mille Français en déroute, donna aux Anglais une supériorité, contre laquelle la lutte paraissait désormais sans espoir. Vainement les Orléanais invoquèrent-ils un traité par lequel le comte dë Salisbury s’était engagé à respecter les domaines de leur seigneur le duc d’Orléans, depuis quatorze ans prisonnier en Angleterre;

vainement s’adressèrent-ils à Philippe le Bon, pour obtenir que leur ville fût mise en dépôt entre ses mains, jusqu’à ce que leur due fût rendu à la liberté : à aucun prix Bedford ne voulut lâcher la proie qu’il croyait tenir. Il oublia môme, dans son orgueilleuse assurance du succès, la circonspection habituelle de son langage : o Nous aurons Orléans à notre volonté, » dit-il, et il repoussa les ouvertures que vint lui faire le duc de Bourgogne, a\ee une hauteur qui laissa au cœur de ce prince un profond mécontentement. Il ne restait plus aux malheureux Orléanais, à bout d héroïsme, que de supplier Charles VII de faire en leur faveur un suprême effort. Inutile supplication! Le faible monarque, sans armée et sans argent, était immobile à Chinon, et, loin de songer à les secourir, il se préparait, dit-on, à aller chercher un refuge dans les montagnes du Dauphiné ou de l'Auvergne. On était au 18 avril, le siège durait depuis six mois; bourgeois et hommes d armes, sous la conduite de l’ intrépide Dunois, s inspirèrent de leur désespoir pour tenter une dernière sortie; elle n’eut pour effet que d inonder de sang les lignes anglaises, sans les rompre. Il n’y eut personne, dès lors, au dedans comme au dehors de la ville assiégée, qui ne la crût fatalement vouée aux coups de l’ennemi; la famine devait inévitablement achever l’œuvre du fer et du feu, et les jours pendant lesquels Orléans pouvait tenir encore étaient comptés. C’est alors que parut Jeanne d'Arc'.

1 . L’érudition moderne a restitué à la bergère de Domrémy son

Les documents les plus authentiques de l’histoire contemporaine s'accordent à parler d’une prédiction qui s’était accréditée, surtout parmi le peuple des campagnes, et qui annonçait que la France, perdue par une femme, serait sauvée par une femme. La France pouvait être regardée en effet comme perdue; rien ne paraissait lui rester de ce qui fait la vie d’une nation : la royauté, avilie par la longue démence de Charles VI, était tombée plus bas encore et réduite à néant dans la personne de son fils; la noblesse, dont le sang avait coulé à flots sur les champs de bataille d Azincourt et de Verneuil et dans cent autres rencontres, se sentait épuisée et au bout de son ascendant moral, comme de ses forces; la bourgeoisie, courbée à Paris sous le joug anglais, semblait dans le centre du royaume résignée à suivre le cours des événements dans une passive inertie; la plaie profonde faite à 1 Église par le grand schisme avait enfin affaibli l’autorité du clergé, et la plupart des docteurs de 1 Université, sinon les plus éminents, avaient mis leur langue et leur plume au service delà domination étrangère. L’enthousiasme de la foi ne se retrouvait plus que chez quelques religieux, appartenant presque tous aux ordres mendiants, et ces hommes de Dieu abattaient les âmes, plutôt qu'ils ne les relevaient, en leur montrant les maux de la France comme le juste châtiment de ses crimes. D’où attendre le salut dans celte situation désespérée? Et cependant

nom véritable de Jeanne Darc. Nous n’en continuerons pas moins d’écrire ce nom, tel qu'il s’est gravé depuis quatre siècles dans le souvenir de la France.

il y avait au fond des cœurs un vague et puissant instinct qui leur disait que la France ne pouvgit périr, qu'il n’était point dans sa destinée d appartenir à 1 Angleterre. A défaut des secours de la terre, la foi populaire se prit alors, avec une merveilleuse unanimité, à espérer celui du ciel ; elle crut que Dieu, pour sauver la France, lui devait un miracle. La mission surnaturelle de Jeanne d Arc répondit à ce sentiment, qu’on a comparé, non sans quelque justesse, à celui qui agitait le monde, lors de la venue du Messie.

Jeanne d’Arc était née au \ i liage de Domrémy, près de la petite ville de Vaucouleurs, aux confins des deux duchés de Bar et de Lorraine. Ses parents étaient de pauvres laboureurs, auprès de qui son enfance s était écoulée dans les travaux des champs et dans les pratiques d'une dé\otion simple et fenente. Avec l'âge, cette dévotion s'exalta jusqu à l’enthousiasme. Les longues heures quelle passait seule à la garde du troupeau de son père, étaient fréquemment pour elle des heures de contemplation et d’extase, dans lesquelles son âme était comme emportée hors déllemême sur les ailes de la prière, et entrait dans un commerce surnaturel avec Dieu et ses saints. Aussi humble que pieuse, Jeanne, pendant plusieurs années, cacha à tout ce qui l’entourait, à son confesseur même, ses visions et ses célestes entretiens. Mais le jour vint où les voix mystérieuses qu elle entendait ne lui parlèrent plus seulement des choses du ciel, mais ne cessèrent de lui répéter « va en France! \a en Fiance! », lui révélant qu’elle était la vierge des marches de Lorraine, qui, selon la prophétie de

Merlin, devait délivrer le royaume. Longtemps, dans son humilité, elle se refusa à croire qu'un tel honneur pût être réservé à une pauvre fille comme elle ; mais plus elle résistait, plus ses voix impérieuses et pressantes la sommaient de se rendre auprès du dauphin Charles, qu elle devait conduire à Reims, pour y être sacré. Elle ne put renfermer davantage ce grand secret dans son sein, et pleine désormais de foi en sa mission, elle demanda avec instance qu’on la menât au sire de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, qui l’enverrait à Charles VII. Ni les résistances et la colère même de son père, ni les refus de l'incrédule Baudricourt, ne purent tenir contre l’ardeur qui l’enflammait; il fallut céder à l’ascendant de sa sainte vie et lui accorder toutes ses demandes; il fallut lui donner un cheval et une épée, avec une escorte pour la conduire auprès du roi. Le 13 février 1429, Jeanne quitta sa terre natale, qu elle ne devait plus revoir, pour se lancer sur la route de France, et onze jours après, échappée par miracle à toutes les épreuves d un périlleux voyage, elle arriva au château de Chinon.

Là, d’autres obstacles l'attendaient, bien plus faits pour la décourager, si une confiance héroïque n’eût soutenu son âme. L’insolence railleuse des courtisans, la grossière incrédulité des gens de guerre et les scrupules théologiques du clergé, conspirèrent pour lui interdire la présence du roi. Charles, qui tour à tour voulait et ne voulait pas la voir, finit par se laisser }>ersuader que la main de Dieu seule avait pu L amener jusqu à lui parmi tant de périls;

ii la fit appeler. Le comte, de Vendôme introduisit Jeanne, qui se présenta bien humblement, « comme une pauvre petite bergerette, » mais sans témoigner aucun trouble. Le roi, pour l’éprouver, s’était mis à l'écart, vêtu plus simplement que la plupart de ses courtisans. Elle n’en alla pas moins droit à lui et lui embrassa les genoux. « Ce n’est pas moi qui suis le roi, Jeanne; le voilà, dit Charles en lui montrant un de ses seigneurs. — Par mon Dieu, gentil prince, reprit-elle, c’est vous et non autre. » Et elle ajouta : a Très noble seigneur Dauphin, le roi des eieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et serez son lieutenant au royaume de Franee. » Ces paroles et l’accent dont elles furent prononcées, entrèrent vivement dans lame do Charles VII; il tira Jeanne à part, et I on raconte quelle lui dit alors à loroille « aucunes grandes choses que nul ne pouvoit savoir, sinon Dieu et lui. » On a cru quelle avait rassuré le monarque, livré depuis quelque temps à une douloureuse incertitude sur la légitimité de sa naissance, en lui disant sans y être provoquée : « Je te dis, de la part de Messin; (elle appelait Dieu de ce nom), que tu es vrai héritier do France et fils de roi. » Ce qu’il y a de certain, c’est que la confiance de Charles Vil fut dès lors acquise à la Pucelle. Il n'en pouvait être ainsi des théologiens, à (pii leur conscience ordonnait de s assurer par des preuves certaines que ce qu’il y avait d extraordinaire en cette jeune fille « ne venoit point de l’ennemi. » Elle fut envoyée à Poitiers, où se trouvaient réunis les membres de T Université, comme

ceux du Parlement, restés fidèles à la cause du roi de France. Ce fut un spectacle merveilleux que celui de cette simple et ignorante bergère, « qui ne savoit ne A ne B, » comme elle le disait elle-même, et qui n’ayant jamais lu « qu'au livre de Dieu, » comme elle appelait le ciel en y élevant ses regards, engagée dans une sorte de débat théologique avec le savoir pédantesque et les subtiles arguties des docteurs. Tous les examens auxquels ils la soumirent, toutes les questions captieuses dont ils cherchèrent à l’embarrasser, n’aboutirent qu’à mettre dans un jour plus éclatant et la sainte innocence de sa vio, et 1 héroïsme de son âme, et le caractère surnaturel de sa mission. Les docteurs, dont quelques-uns pleuraient d émotion, s’accordèrent à témoigner en faveur de Jeanne, et à demander qu’on lui fournît les moyens d'accomplir ses promesses.

Ce quelle réclamait à grands cris, ce qui devait décider du salut de la France, c était qu'on l’envoyât sans retard au secours d'Orléans. Elle promettait la levée du siège. On la crut, et on lui donna tout 1 état d’un chef de guerre, un chapelain, un écuyer, Jean, sire d'Aulon, chevalier de l’hôtel du roi, pour porter sa bannière, et des valets pour la servir. L’enthousiasme qu elle répandait autour d'elle triompha des difficultés que la pénurie du trésor royal opposait à la levée d’une armée, et lorsqu elle arriva à Blois, vers la fin du mois d’avril, elle y trouva six ou sept mille combattants, qui s’y étaient rassemblés avec un convoi de munitions et des vivres. Le sire de Gaucourt, le maréchal de Boussac, la Dire, le sire de

Retz et d autres des principaux capitaines du parti royal, s étaient portés à sa rencontre, la plupart se défiant des merveilles que la renommée publiait sur la Pucelle. Tous, bon gré, mal gré, eurent bientôt subi son ascendant, et elle ne se mit en marche qu'après avoir chassé de l’armée tout ce qui servait d aliment à la licence des gens de guerre, qu’après avoir imposé silence à 1 impiété des jurements, et fait confesser nombre de mécréants qui n’avaient jamais su jusque là ce que c’était que la pénitence. Ce fut le 27 avril que la petite armée royale s'ébranla vers Orléans. Les prodiges que Jeanne avait annoncés s’accomplirent tout aussitôt : la confiance rentra au cœur des assiégés, tandis que l’irrésolution et le trouble se mettaient dans le camp anglais. La chronique de Hollinshed et celle de la Pucelle témoignent également de ce fait merveilleux; les Anglais crurent à une intervention surnaturelle, qui, à la voix de Jeanne d'Arc, fit tomber lèvent et permit aux barques chargées de vivres de remonter le fleuve, sans être attaquées, jusque dans la ville. A peine arrivée sous les murs d’Orléans, l’héroïque vierge s’y jette hardiment avec quelques lances (29 avril), sous les regards de l’ennemi immobile et parmi les acclamations des assiégés, qui « faisoieht telle joie, comme s’ils vissent Dieu descendre entre eux. » Avant d’aller aux Anglais, Jeanne fit porter à leurs chefs, par un de ses hérauts, une lettre pour les sommer, au nom de Dieu qui l’envoyait, de lever le siège : ils lui répondirent par de grossiers outrages et par des menaces. Elle eût voulu dès lors assaillir leurs bastides, sans attendre

les troupes qui venaient derrière elle par la rive droite de la Loire. La prudence des capitaines qui commandaient dans la ville enchaîna son ardeur, et cinq jours se passèrent avant qu elle montrât à l’ennemi sa bannière. Le 4 mai enfin arrivèrent les compagnies que Ounois était allé chercher jusqu’à Blois : la Pucelle, avec la Hire et d'autres chevaliers, sortit au devant d’elles, à travers les bastides anglaises, et dans cette armée, naguère si confiante et si fière, nul mouvement ne se fit pour empêcher ce secours d entrer dans la place. Ce jour même, Jeanne, qui prenait quelques heures de repos, fut avertie par scs voix, au milieu de son sommeil, que le sang français coulait, et s’étant armée aussitôt, elle courut à une des bastides, celle de Saint-Loup, imprudemment attaquée par quelques bourgeois et quelques hommes darmes. Ils allaient succomber au nombre, si la Pucelle, avec le bâtard d'Orléans et d’autres chevaliers, ne fût arrivée à leur aide. Tout changea en un clin d'œil, et la bastide fut emportée. C’était la première fois que Jeanne voyait le sang versé; elle pleura sur les Anglais morts sans confession. La fête de h Ascension fit taire le lendemain le bruit des armes; mais les deux journées du G et du 7 mai furent des journées de combats héroïques, dans lesquelles la Pucelle entraîna après elle et le peuple, qui sous sa bannière ne croyait plus au danger, et les gens de guerre refusant d’abord de la suivre et cédant bientôt à l’irrésistible puissance de sa voix et de son exemple. Blessée, elle n'en continua pas moins de pousser en avant son cheval, jusqu à ce qu elle

eût enlevé aux Anglais leur dernière bastide sur la rive gauche de la Loire. Ils n’avaient pas perdu moins de huit mille hommes. Ix? comte de SufFolk et le vaillant Talbot, de l'autre côté du fleuve, avaient assisté immobiles à ces succès merveilleux des assiégés; au lieu de se porter au secours de sir William Gladesdale, ils étaient restés dans leurs lignes, comme si une force magique eût enchaîné eux et leurs soldats. Ils tinrent conseil pendant la nuit, et se résolurent à lc\er le siège. C’était un dimanche, les capitaines français eussent voulu charger les Anglais qui, dans leur retraite bien ordonnée, semblaient leur offrir la bataille. Mais Jeanne sortit de son lit, où la retenait sa blessure, pour leur défendre «le violer la sainteté du jour du Seigneur, et, à la face des deux armées, elle üt dresser un autel pour y célébrer la messe. Le 8 mai, jour où l’armée anglaise se retira devant l’étendard de la Pucelle, est resté pour la ville d Orléans, de siècle en siècle, un jour d’allégresse publique et de solennelles actions de grâces.

L«i nouvelle de cet événement prodigieux se répandit en France avec la rapidité de l’éclair, et partout où il y avait des cœurs fidèles à la cause nationale, elle fit renaître la confiance et l'espoir. Le nom de la Pucelle était dans toutes les bouches : partout où elle paraissait, les peuples accouraient pour la voir; on baisait ses mains, ses vêtements et jusqu à la trace des pas de son cheval. Elle cependant quoique Bouff'rante encore de sa blessure, était partie dès le lendemain du siège, pour annoncer au roi lu

noble tâche qui venait de s’accomplir, et le presser de marcher avec elle sur Reims, où elle avait reçu de Dieu Tordre de le conduire. Charles VU l'accueillit avec grand honneur; mais ni lui, ni sou conseil n’étaient disposés à courir les risques de l’entreprise hasardeuse qu’elle proposait. 11 y avait tant d années qu’on ne faisait que de reculer devant l’ennemi, et ce que demandait la Pucelle, c'était que d'Orléans à Reims, on se portât en avant, à trarers quatre-vingts lieues d un pays tout occupé par les Anglais et les Bourguignons. Jeanne eut prçsque à recommencer la lutte qu elle avait soutenue pour qu’il lui fût permis d’aller sauver Orléans. « Je ne durerai guère qu'un an, dit-elle au roi, en se jetant à ses genoux; il me faut bien employer. » Et comme Charles hésitant lui demandait de qui elle tenait cette assurance de le conduire victorieux à Reims : « La voix est venue, lui répondit-elle, et elle m’a dit : Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide. » Si ce langage inspiré laissait l’aine de Charles VII froide et indécise, il en était autrement à ses côtés, et l'enthousiasme, chaque jour croissant, que Jeanne répandait autour d'elle, fut bientôt plus fort que tous les calculs de la prudence. Le duc d’Alençon et quelques seigneurs, jeunes comme lui, partageaient le sentiment populaire pour la libératrice d Orléans; le roi céda à leur généreux entraînement, et publia son mandement de guerre. Le 1 1 juin, un corps de douze cents lances, qui devait se grossir dans sa marche, s’ébranla de Loches vers Jargeau, où s’étaient portés les Anglais. Le duc d’Alençon, qui commandait l’armée royale.

avait reçu le commandement exprès « de faire et user entièrement selon le conseil de la Pucelle. »

On trouva les Anglais rangés en bataille hors des murs de Jargeau, avec une hère contenance. Leur brusque attaque mil un moment le trouble dans la gendarmerie française; mais Jeanne, en avant de toute l’armée, fondit sur eux, son étendard à la main, et aussitôt, incapables de soutenir le choc des escadrons lancés à sa suite, ils se rejetèrent dans l’enceinle delà ville. 11 fallut alors l’assiéger, et pendant trois jours, les canons et les bombardes ne cessèrent de tirer pour ouvrir une brèche. Dès qu elle fut praticable, l’assaut fut livré, et la Pucelle, tenant toujours son étendard, donna l’exemple d’escalader la muraille sous les coups de l’ennemi. Renversée }>ar une grosse pierre qui roula sur son casque, on la crut morte; mais elle se releva promptement en criant : «Sus! sus! mes amis, Notre Sire a condamné les Anglois; à cette heure ils sont nôtres. » Et tel fut l’effet de sa parole et de son exemple, que la \ ille en un instant fut prise, et le comte de Suflblk forcé de se rendre à un écuyer d’Auvergne , pour ne pas tomber sous la hache impitoyable des gens des communes (14 juin). La prise de Beaugency, que lord Talbot fut contraint d’abandonner, suivit de près celle de Jargeau, et pendant que les Anglais éperdus précipitaient leur retraite à travers l’Orléanais, le bruit des faits merveilleux de la Pucelle attirait sans cesse de nouveaux combattants sous la bannière royale. Le connétable ne fut pas des derniers à accourir, malgré les ordres du roi, qui, toujours

sous le fatal empire de la Trémoille, s'obstinait à repousser ses services : l'accord fut prompt et facile entre I’ânie loyale de Richemonl et celle de la jeune héroïne; il lui fut permis de prendre part à la glorieuse journée de Patai.

On avait atteint l’armée anglaise, mais on hésitait à l’attaquer. Les plus résolus s’inquiétaient des hasards d’une bataille rangée ; elles avaient été depuis un siècle si fatales à laFrance! « Combattrons-nous, Jeanne? demanda le duc d’Alençon. — En nom Dieu, répondit-elle, chevauchez hardiment contre les Anglois; grand besoin aurez-vous d’éperons pour les poursuivre. Quand ils seroient pendus aux nues, nous les aurons.... Mon conseil m’a dit qu’ils sont tous nôtres. » Et à sa parole toutes les hésitations cessèrent. Elles étaient passées dans le camp ennemi. Fastolf, le vainqueur de la journée des harengs, qui voyaitses gens ébahis et effrayés, insistait pour qu’en toute hâte on continuât la retraite; mais le fier Talbot trouvait que c’était assez reculer devant un ennemi que depuis quinze ans il était accoutumé à vaincre. Au milieu de cette indécision des deux capitaines, une charge impétueuse de l’avant-garde française, commandée par Lahire et Saintrailles, vient les surprendre. Cette fois l infanterie anglaise n’eut pas le temps de ficher en terre ses pieux aiguisés pour s’en faire un retranchement. Les gendarmes français chevauchèrent hardiment, selon le mot de la Pucelle, contre cette masse flottante, et y portèrent en un moment le désordre et le carnage. Le corps de bataille, où le duc d’Alençon et le connétable avaient retenu

Jeanne, malgré elle, suivit de près l'avant-garde, et acheva aisément la victoire. L’honneur de Jeanne, dans cette journée, fut d'arrêter, autant quelle le put, la rage du soldat vainqueur acharnée contre les archers des communes d'Angleterre. On n’en compta pas moins de trois mille dont les corps jonchaient la plaine, et Talbot, avec lord Scales, lord Uungerford et la plupart de ses capitaines, se rendit prisonnier ( 1 8 juin 1 429). I æ double affront de Crevant et de Verneuil était ainsi effacé : huit jours avaient suffi pour détruire cette superbe armée d’Angleterre qui s’était flattée d’achever la conquête de la France.

Il y avait dans un tel enchaînement de succès quelque chose qui tenait du miracle : aussi l’enthousiasme populaire pour Jeanne d’Arc allait-il presque jusqu'à l’idolâtrie; son image était placée à cêté de celles des saints dans les églises. Toujours humble, au milieu de tant de gloire, « la fille de Dieu » n’avait qu’une pensée, celle de conduire le roi à Reims. Encore une fois elle vit se dresser contre elle le malfaisant génie de la Trémoillo, pour qui le salut de la France et l'honneur de son maître n’étaient rien, pourvu qu’il le retînt sous son empire. L’indigne favori eut assez de crédit pour dicter au faible monarque un nouvel arrêt de bannissement contre le connétable ; mais ce qui avait été possible contre Richemont ne le fut pas contre Jeanne, plus puissante alors que le roi lui-même dans le royaume, et lorsque se trouva rassemblée à Gien une armée de douze mille chevaliers, tout entière animée de l’esprit patriotique et guerrier de la Pucelle, lorsque la glorieuse bannière de Jeanne,

déployée en avant de toutes les autres, eut donné le signal de passer la Loire, il fallut bien que le roi la passât à son tour, et qu’il cessât de mettre lui-même obstacle à sa fortune. Le nom de la Pucelle avait fait évanouir les périls dont on avait voulu l'effrayer : au lieu d’ennemis, il ne rencontrait que des vassaux fidèles, qui venaient grossir son cortège ; sa marche était un triomphe. Troyes refusa seule de lui ouvrir ses portes : une garnison d’Anglais et de Bourguignons la défendait, elles habitants, qui se souvenaient de l’odieux traité signé dans leurs murs, craignaient la vengeance de Charles VIL Ici encore, à un moment critique, lorqu’après avoir sommé inutilement la place, on parlait de retourner en arrière faute d’argent et de vivres, Jeanne d’Arc par son ascendant irrésistible, soutient les résolutions défaillantes du conseil royal. « Serai-je crue de ce que je dirai, serai-je crue, dit-elle à deux reprises avec son héroïque assurance au monarque et à ses courtisans dont la confiance en elle était ébranlée.... Vous serez demain maîtres de la cité. » Et sur l’heure même, elle fit tout préparer pour l’assaut. La nuit fut employée à combler les fossés de la ville, et le lendemain, au lever du jour, quand les habitants de Troyes virent les échelles dressées et l’armée royale qui se portait vers leurs murs, précédée du formidable étendard de la Pucelle, ils se sentirent frappés d'une terreur surnaturelle , et demandèrent à capituler (9 juillet). Il n’y avait plus de Bourguignons pour défendre la Champagne; Châlons s’empressa d’ouvrir au roi ses portes, et là Jeanne eut la joie de trouver

quelques villageois de Domrémi, accourus pour voir leur humble compatriote dans sa gloire. Trois jours après, Charles VII entrait dans Reims à la tête de son armée, et le surlendemain il était sacré dans la cathédrale. On déploya tout ce qu’on put de splendeur et de pompe dans cette cérémonie. Mais rien n'égalait f éclat dont brillait aux yeux des peuples la simple jeune fille de qui tout cela était l'ouvrage. Pendant la solennité, on la vit debout, près de l'autel, tenant à la main sa bannière blanche, aux fleurs de lis d'or, dont elle semblait ombrager la tête du monarque, et lorsqu après le sacre elle se jeta à genoux devant lui, et lui baisa les pieds en pleurant, il n'y eut aucun des assistants qui ne pleurât avec elle. « Gentil roi , lui dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vous vinssiez à Reims à recevoir votre digne sacre, pour montrer que vous êtes digne roi, et celui à qui doit appartenir le royaume. » Et ce même jour elle adressa au duc de Bourgogne une lettre par laquelle elle le suppliait « à mains jointes, au nom du roi du ciel, son droiturier seigneur, » de cesser la guerre contre1 celui dont fonction sainte venait de consacrer les drôits.

On a dit que Jeanne d'Arc, regardant alors sa mission comme finie, conjura Charles VII de la laisser retourner à Domrémi, auprès de son vieux père; on a ajouté que, tout au moins, elle ne parut plus dès lors animée d'un aussi puissante inspiration, et qu’au lieu de marcher avec sa confiance première vers un but marqué de la main de Dieu même, elle suivit plutôt qu’elle ne dirigea le mouvement de l’armée royale,

et ne fut plus qu'un instrument de victoire aux mains des chefs de cette armée. La pleine lumière répandue1 par une publication récente sur la vie et sur la mort de l'héroïque vierge ne permet plus de donner place dans l’histoire à ces assertions erronées. Jeanne ne croyait pas sa tâche achevée; dès le principe elle avait annoncé la reddition de Paris au roi et la délivrance du duc d Orléans comme des faits qui devaient s’accomplir par elle. Elle semblait même porter bien au delà sa sainte ambition, et plus d'une fois l’affranchissement du tombeau de Jésus-Christ par une nouvelle croisade lui avait apparu comme la couronne de ses travaux. Rien n’était diminué ni de sa confiance en Dieu, ni de son enthousiasme patriotique; toujours elle parlait de ses voix et des ordres qu’elle en recevait; « mon fait n est qu’un ministère, » disait-elle à son aumônier le frère Pasquerel, témoignant ainsi de son humilité, en même temps que de sa foi persévérante en sa mission divine. Jeanne était donc la même après qu’avant le sacre, et loin de s’affaiblir, le miraculeux ascendant qu elle exerçait sur les peuples ne faisait que s'accroître. Ce qui était changé, il faut le dire en rougissant de honte, c’était le sentiment d'un grand nombre des chefs de guerre qui avaient combattu à côté d elle : la pauvre fille des champs était devenue pour d orgueilleux gentilshommes un objet d envie. Sa perte devait être leur crime avant d être celui des Anglais.

Cependant l'impulsion qu’elle avait donnée à

t. Celle de M. Jules Quicherat.

k 38 HISTOIRE DE FRANCE.

l’esprit national avait quelque chose d irrésistible : Charles Vil n’avait plus qu'à marcher pour conquérir. S’il eût écouté Jeanne, si, le lendemain de son sacre, il se fût porté sur Paris, il eût trouvé Bedford éperdu, la ville frémissante, et elle lui eût ouvert sept ans plus tôt ses portes. Mais les conseils de la timidité et de l’envie l’emportèrent auprès de lui sur les nobles suggestions de l’héroïsme; il laissa à Bedford le temps de relever son autorité dans Paris, en y appelant le duc de Bourgogne, et d’aller recevoir les renforts que le cardinal de Winchester lui amenait d’outre-mer. Ce fut un jeu pour l'armée française d'enlever Laon , Soissons , Beauvais , Compiègne , Senlis, qui n’attendaient que la présence du roi pour lui remettre leurs clefs ; la Brie et le Valois le reçurent avec des transports d’enthousiasme; tout lui montrait qu’avec de l’audace il pouvait encore avoir sa capitale, comme il avait eu Reims. Malgré lui, malgré ses indignes conseillers, la Pucelle et le duc d’Alençon emmenèrent de Senlis une partie de l’armée, et vinrent occuper Saint-Denys. Paris, quoique puissamment contenu, s’agitait à la vue des bannières françaises, et il aurait suffi à Charles VH pour y entrer, d’oser ce qu’osa Jeanne, de se montrer à côté d’elle au pied des remparts. Après de longues hésitations, il consentit à s’avancer jusqu’à Saint-Denys, mais il ne fit rien de plus et resta immobile, pendant que se tentait un assaut qu’on avait trop tardé à livrer. Vainement Jeanne, au soir de cette sanglante journée, criait-elle sur le rebord du fossé, « le roi , le roi, que le roi se montre, et la place sera prise. »

Au lieu de la suivre, on la laissa seule, blessée, « et aucuns, dit son chroniqueur, eussent bien voulu par . envie que malheur arrivât à Jeanne, » Ce ne fut pas sa faute si le lendemain l’entreprise ne fut pas renouvelée, avec quelques renforts qu’avait reçus l’armée royale ; un ordre exprès de Charles VII vint lui commander, ainsi qu’au duc d’Alençon de revenir à Saint- Denys. Le roi s’était décidé à retourner sur la Loire. Ce fut alors, seulement alors que la généreuse fille crut que Dieu mettait un terme à sa mission, et dans l’amertume • de son âme , elle alla suspendre sa bannière, avec son armure, près de la châsse de l’apôtre de la France. Mais le roi, pour l’avoir sacrifiée à la Trémoille et au chancelier, ne voulait pas se priver d’elle, et il parvint par ses instances à la retenir. Elle resta « à très grand regret et contre la volonté du Seigneur, » ainsi qu’elle le dit plus tard, elle resta martyre dévouée à la cause dont elle avait assuré le triomphe.

Si encore les lâches politiques, qui spéculaient sur son utile influence, lui eussent laissé quelque liberté d’agir; si Charles VII lui eût permis de seconder, comme elle le désirait, les vaillants capitaines par qui la Normandie, impatiente du joug anglais, était alors entamée! Mais, à aucun prix, la Trémoille ne voulut qu’elle allât se joindre au duc d’Alençon, ni moins encore au connétable, avec qui elle eût fait pour le roi de trop grandes choses. Pendant quatre mois, Charles la retint près de lui, enchaînée à la honteuse inaction dans laquelle il avait recommencé à s'endormir, et quand on lui accorda de remonter sur son

cheval de guerre, ce fut pour user sans profit son énergie aux petits sièges deSaint-Pierre-le-Moutieret de la Charité. Une généreuse impatience s’empare enfin de son cœur, et au printemps de t430, lorsque Paris menaçait d’échapper à la tyrannie du duc de Bedford et que la bannière royale se relevait de tous côtés dans l’Ile-de-France, elle courut, sans prendre congé du roi, aux bords de la Seine où ses voix l'appelaient. Mais ses voix ne lui annonçaient plus la victoire: «< Jeanne, lui disaient-elles, tu seras prise avant la Saint-Jean. Il faut qu’il soit ainsi fait; ne t’étonne point; prends tout en gré; Dieu t’aidera. » Et quoique ainsi avertie de sa destinée, la sainte héroïne n’en avait l’âme ni moins sereine ni moins intrépide.

Le duc de Bourgogne ne s’était point rendu à la sommation patriotique de la Pueelle; il avait oublié, au contraire, ses justes mécontentements contre Bedford, pour resserrer les liens qui l'unissaient à lui , avait consenti à le remplacer comme régent du royaume, au nom de Henri VI, et n’avait plus d’autre pensée que celle de se faire la part la plus large possible dans les dépouilles du chef de sa maison. Les places de la Picardie sur l’Oise étaient l’objet principal de son ambition : il entendait pousser jusque-là sa frontière. Après s être emparé de la petite place de Choisy, il entreprit le siège bien plus important de Compiègne. A la première nouvelle du danger qui menaçait cette ville, Jeanne d’Arc y courut. Elle venait de faire à Lagny des prodiges de vaillance, et les Bourguignons, comme les Anglais, avaient appris plus que jamais à la redouter. C’était une association

étrange que celle « de la fille de Dieu » avec le sire de Flavy, pour défendre Compiègne. Guillaume de Flavy était un hardi capitaine, mais un monstre souillé de tous les crimes, et il a mérité que la voix populaire l’accusât, quoique à tort, d’avoir livré aux ennemis celle qui avait sauvé la France. 11 n’y avait point de jour où les voix de Jeanne ne lui répétassent l'annonce de sa fin prochaine; mais elle n’en montrait pas moins de résolution à affronter le péril, et jamais ses prouesses ne furent plus éclatantes que dans la journée même qui lui fut si fatale (23 mai 1430). Elle était sortie, à la tête de cinq ou six cents combattants, pour assaillir un des quartiers de l’armée bourguignonne. Son premier choc fut irrésistible; elle le renouvela avec le même succès; mais ses compagnons se troublèrent à la vue de l’ennemi qui revenait eu plus grand nombre, et ils l’entraînèrent, malgré elle, dans leur retraite précipitée. Au moment de rentrer dans la ville, elle trouva la barrière du boulevard qui venait d’être fermée contre le flot menaçant des assiégeants. Vainement, pour appeler à son aide, agitat-elle sa bannière si bien connue des Français; il n’y avait plus pour répondre à son appel que quelques braves gens qui, en la défendant, se firent prendre ou tuer à ses côtés. On l’enveloppa, on la jeta à bas de son cheval, et un chevalier bourguignon, le bâtard de Wandomme', lui enleva son épée. Jeanne d’Are était prisonnière.

1. M. Jules Quicherat substitue, avec toute apparence de raison, ce nom K celui de Vendôme, qu’on lit dans tous les historiens qui l'ont précédé.

A celte nouvelle, les Anglais poussent un long cri de joie et de triomphe, taudis que le peuple de France, le peuple des campagnes surtout, est plongé dans la consternation et le désespoir. Cependant c’était au pouvoir des Bourguignons que la Pucelle était tombée, et l’on se flattait encore qu’elle ne serait pas livrée aux mains impitoyables du duc de Bedford. S’il y avait eu dans l ame de Philippe le Bon quelque chose de cette générosité chevaleresque dont il faisait parade, si le sentiment français n’avait pas été étouffé chez lui par l’ambition, jl aurait sauvé la noble captive; il le pouvait. Mais le sang d’une pauvre fille des champs n’était rien pour ce prince orgueilleux auprès des intérêts de sa politique, qui lui commandaient alors de rester uni à l'Angleterre, et il ne mit aucun obstacle aux noirs projets de Bedford, Couvrant sa haine du nom sacré de la religion, le régent anglais fit réclamer Jeanne par la justice ecclésiastique, comme coupable de plusieurs crimes sentant l’hérésie. Pierre Cuuchon, évêque de Beauvais, dans le diocèse de qui elle avait été prise, secondé des docteurs de l’Université, comme lui vendus à la domination étrangère, requit le duc de Bourgogne de remettre la prisonnière au pouvoir de l’Église, et à l'appui de cette sommation , un marché de sang fut conclu par Bedford avec le bâtard de Wandomine qui avait pris Jeanne d’Arc, et avec le sire Jean de Luxembourg qui la gardait dans son château de Beaurevoir. Au prix de dix mille francs d’or que reçut chacun de ces deux seigneurs, ils livrèrent la Pucelle aux officiers du roi d’Angleterre. Enfermée dans une cage de fer, avec des

chaînes au cou, aux pieds et aux mains, elle fut transportée au château de Rouen, sous l’accusation d’idolâtrie et de sortilège (décembre 1430). Plus de cinq mois se passèrent dans l’instruction et les débats de cet horrible procès.

On s’attriste de voir l’ingrat Charles VU, sous le coup d’un événement qui a consterné toute la France, ne témoigner qu’indifférence et oubli à l’héroïque victime qui s’est dévouée pour sa cause ; on s’attriste bien davantage encore en lisant les paroles qu’écrivit son chancelier Régnault de Chartres, et par lesquelles ce prélat, accusant Jeanne d’orgueil, la déclare punie « de n avoir voulu croire conseil, mais faire tout à son plaisir. » Heureusement pour Charles VII, ce n’était point l’esprit de Régnault de Chartres et de ses autres conseillers, sans intelligence comme sans cœur, c’était l’esprit de la Pucelle qui animait alors la France, et la France prouva aux Anglais qu'ils s’étaient trompés dans leur espoir de voir désormais rompre le charme qui rendait ses armes victorieuses. Ce n’était pour eux, comme pour les Bourguignons, que défaites sur défaites. Compiègne, qu’ils croyaient tenir, Compiègne, dont la destinée occupait Jeanne dans sa prison plus que la sienne propre , leur fut arraché par un coup de main audacieux du maréchal de Boussac et de Saintrailles (novembre 1430). Le brave et Adèle Barbazan leur enlevait en même temps tout ce qui leur restait de places en Champagne, et achevait de ruiner les ambitieux projets du duc de Bourgogne sur cette province. Une entreprise formée par ce prince contre

le Dauphiné ne fut pas plus heureuse : la bataille d Authon mit au néant toutes ses espérances de s’agrandir dans le midi de la France. Cette suite d'échecs ne fit qu’accroître la rage des Anglais contre leur captive ; ils se persuadèrent que le sort de la guerre tenait tout entier à la vie de la Pueelle, et qu’une malfaisante influence pèserait sur eux aussi longtemps quelle respirerait. Chefs et soldats, dans le délire cite la superstition et de la vengeance, n’eurent plus qu'une pensée, celle de voir couler le sang de la glorieuse victime! « En toute manière, dit un de leurs chroniqueurs, ils avoient soif de sa mort. *

Il faut lire, dans la publication complète qui en a été faite de nos jours, le drame long et sinistre du procès de Jeanne d Are, il faut s’y donner le spectacle de l'iniquité judiciaire la plus monstrueuse que les siècles eussent vue depuis celle qui s’était consommée sur le Calvaire. Ce n’était pas assez de perdre l innocente vierge, on voulait la déshonorer ; de la fille de Dieu, comme ses voix l’appelaient, on voulait faire une fille de Satan, et changer en des actes diaboliques les miracles de sa foi et de son patriotisme; on voulait imprimer une même flétrissure sur son front et sur celui du roi qu elle avait couronné, et du même coup les livrer l’un et l'autre à la réprobation de la France. Tout fut employé pour atteindre ce but exécrable, ce que la violence avait de plus brutal et la perfidie de plus savamment combiné, les noires pratiques de l’espionnage déguisées sous la robe du prêtre, le secret de la confession indignement trahi, l’adresse captieuse et la longueur accablante des in-

terrogatoires, la falsification des actes où ils étaient consignés, les menaces du pouvoir spirituel se mêlant sans cesse à celles du glaive, la torture enfin à laquelle on ne renonça que dans la crainte d‘y voir expirer la victime. Jeanne étonna, confondit et quelquefois émut ses juges par son attitude calme et sereine, par la simplicité, la fermeté, la sublime inspiration de ses réponses. On lui reproche d’avoir assisté à la cérémonie du sacre, tenant à la main son étendard: « 11 avait été à la peine, répond-elle, c’étoit bien raison qu’il fût à l’honneur. » — « Jeanne, lui demanda un des docteurs délégués par Pierre Cauchon pour l’envelopper dans les pièges d’une discussion théologique, êtes-vous en grâce? — Si je n’v suis, Dieu m’y mette; et si j’y suis, Dieu m’y maintienne; * voilà par quelles paroles elle ferme la bouche à l’interrogateur confondu. On veut, en ébranlant l’autorité de ses prédictions, la convaincre d’imposture, et se reprenant alors de tout son enthousiasme, plus menaçante que jamais contre les ennemis delà France : « Avant sept ans, s’écrie-t-elle, les Anglais délaisseront un plus grand gage qu’Orléans. » Elle se trompa toutefois lorsqu’elle ajouta que dans trois mois elle serait délivrée; du moins ne le devait-elle l’être que par la mort. Dans cette lutte journalière contre des juges qui tous étaient ses ennemis, il y eut de courts instants où la nature faiblit chez la noble accusée, et où les larmes coulèrent de ses yeux. Mais ses voix ne tardaient guère à la raffermir, et lorsque, au terme de cette iniame procédure, on mit tout en œuvre pour lui faire renier sa mission.

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lorsque, pour lui arracher ce désaveu, à côté de Pierre Cauchon les bourreaux se montrèrent, toujours elle refusa de reconnaître d’autre juge de ses paroles et do ses actions que le roi du ciel et de la terre, toujours elle s’obstina à répondre : « Quand vous me devriez distraire les membres et faire partir l’âme du corps, je ne vous dirai autre chose. » L’admirable silence qu’elle garda sur le secret de ses entretiens avec Charles VII fut un dernier témoignage de sa fidélité héroïque au monarqne qui la délaissait. Alors fut rédigée la sentence qui la déclarait devineresse, blasphématrice, hérétique obstinée, retranchée de l’Église et abandonnée à la justice séculière (23 mai 1431). Et le lendemain, dans le cimetière de l’église Saint-Ouen, deux échafauds furent dressés, l’un pour le tribunal, l’autre pour la victime. Là, après un long sermon dans lequel les faits qui ont rendu à jamais son nom saint et glorieux lui sont reprochés comme des crimes, on lui offre à signer, sous peine d'être brûlée, une cédule d’abjuration qui lui assurera l’indulgence de l’Église. Elle résiste, et tout ce qu’on obtient d’elle est qu’elle en appelle à Dieu et au pape. « Le pape est trop loin, » s’écrie Pierre Cauchon, et les exhortations de toute l’assistance se réunissent pour presser l’infortunée de prendre pitié d’elle-même et de ne se pas faire mourir. Ces instances, et sans doute aussi l’horreur du bûcher qu’on lui montre près de s’allumer, font défaillir son cœur jusque-là si ferme, et elle se laisse prendre la main par un des secrétaires du roi d’Angleterre pour mettre son nom au bas de la formule d’abjura-

tion. Les juges commuent alors leur sentence, et « par grâce et modération, la condamnent à passer le reste de ses jours en prison, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse. »

En entendant cet arrêt, les Anglais, chefs et soldats, frémissent et poussent des cris de rage, comme si leur victime allait leur échapper. «N’ayez pas de souci, dit un des assesseurs au comte de Warwick, nous la retrouverons bien, » et l’évêque Cauchon se hâte de prouver à ceux dont il sert les fureurs, qu’il n’entend pas laisser son œuvre inachevée. Au lieu de faire mener Jeanne en prison ecclésiastique, comme elle le requérait et comme l’ordonnait la sentence, ilia rend à ses gardes, qui la reconduisent brutalement dans son cachot, et là, pendant trois jours, les traitements les plus barbares lui sont prodigués; on va jusqu’à tenter sur cette innocente vierge les plus infâmes violences. Aux termes de l’arrêt, elle avait été obligée de reprendre les habits de son sexe; ils lui furent dérobés pendant son sommeil, et, après qu’on l’eût contrainte ainsi à se vêtir en homme, on prit acte de ce fait, pour la déclarer relapse. Elle-même, au reste, courut au-devant de cette fatale déclaration, en rétractant, par un généreux repentir, l’abjuration qu’un instant de faiblesse lui avait arrachée. Ses voix avaient recommencé à lui parler; ses deux grandes amies du paradis, sainte Catherine et sainte Marguerite, lui avaient reproché d’avoir grièvement offensé Dieu par la trahison à laquelle elle avait consenti, et quand Pierre Cauchon, avec quelques-uns de ses assesseurs, revint l’interroger dans son cachot, elle

protesta n’avoir pas compris la cédule qu’on lui avait fait signer, et rendit à la vérité de sa mission un solennel et dernier témoignage. C’était là que son indigne juge l’attendait: « Farewell ! farewell !' cria-t-il au comte de Warwick, en sortant de la prison : c'est chose faite, » et il convoqua aussitôt le tribunal, pour prononcer que Jeanne serait remise à la justice séculière.

Le 30 mai au matin, le frère prêcheur Martin l’ Advenu, l'un de ceux qui pendant le long procès de la sainte victime avaient osé lui témoigner quelque compassion, vint lui signifier qu’elle eût à se préparer à mourir. L’afTreuse image du bûcher causa encore à sa jeune âme un moment de défaillance; elle pleura et s’arracha les cheveux, elle invoqua le glaive du bourreau pour lui trancher la tête, plutôt que de voir réduit en cendres son corps qui était pur et n’avait rien de corrompu; mais après s’être confessée,' après avoir reçu le corps du Sauveur, elle monta sans trouble sur la charrette qui devait la conduire au supplice. « Évêque, je meurs par vous, dit-elle à Cauchon : j’appelle de vous devant Dieu. » Et ce fut, au milieu du cortège menaçant de huit cents Anglais, armés de haches et d’épées, qu’elle s'achemina vers la place du Vieux-Marché, sur laquelle ses bourreaux l’attendaient. Au frère Martin l’Advenu s’était joint pour l’assister à sa dernière heure un autre religieux, Isambard de la Pierre, et leurs prières ne cessèrent de se joindre aux siennes, jusqu’à ce que le bûcher se découvrit à ses yeux. « Rouen! Rouen! s’écria-t-elle alors, est-ce ici que je dois mourir?... Ah! Rouen,

j’ai grand’peur que lu n’aies à souffrir de ina mort, » et ses larmes coulèrent. Elles coulèrent plus abondamment encore dans la longue oraison qu’elle fit à la très-sainte Trinité, à la vierge Marie, à l’archange saint Michel, à sainte Catherine, à sainte Marguerite et aux autres saints du Paradis, pardonnant à ses ennemis et réclamant pour elle seule ce qu'il pouvait y avoir eu de bon comme de mauvais dans sa vie. Il n’y eut que les Anglais pour résister à l’impression de cette scène déchirante; encore gagna-t-elle le cardinal de Winchester, qui, siégeant sur un échafaud élevé, au milieu de quelques prélats français, semblait présider à l’immolation de la victime. On vit des pleurs dans ses yeux. Cauchon parut touché lui-même, mais il retrouva bien vite l’horrible courage de poursuivre son office; ce fut lui qui lut à Jeanne la sentence définitive de l’Église, et qui la déclara abandonnée au bras séculier. Jeanne ne répondit à ce crime de la justice humaine qu’en demandant la croix : un Anglais lui eu ayant donné une, faite avec deux bâtons, elle la baisa avec dévotion, mais requit avec instance celle de sa paroisse, qui lui fut apportée et « qu’elle embrassa moult étroitement et longuement. » L’émotion cependant croissait de moment en moment parmi le peuple de Rouen, répandu autour de la place; ce n’étaient que larmes et sanglots, tandis que la soldatesque anglaise, rugissant d’impatience, demandait, pour en finir plus vite, que la condamnée lui fût remise. Restait au juge séculier, le bailli de Rouen, à proclamer du haut de l’échafaud où il siégeait la sentence de mort. La fureur des hommes d’armes ne Il 29

permit pas à cette formalité dernière de s’accomplir; deux sergents se précipitèrent sur la victime, et la jetèrent violemment aux mains du bourreau. Quelques instants se passèrent encore, pendant lesquels on l’attacha au poteau, et on lui mit sur la tête une mitre portant les mots d’hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Puis les flammes s’allumèrent. Elle fit descendre alors de lccliafaud les deux religieux qui y étaient montés avec elle, en les priant de tenir la croix levée devant ses yeux, pour qu elle pût la voir en mourant. « Je meurs par vous, » répéta-t-elle à Cauchon, qui avait osé s’approcher d’elle pour la contempler à cet instant suprême. Et, confirmant encore une fois sa mission, quand déjà les flammes l’enveloppaient, « Oui, cria-t-elle, mes voix étaient de Dieu, tout ce que j’ai fait, je lai fait par ordre de Dieu. « Après quoi, l’on n’entendit plus que quelques cris que lui arrachait la douleur et le nom de « Jésus » qu elle trouva la force de prononcer en expirant.

Jeanne d’Arc n’avait vécu que dix-neuf ans ; y a-t-il sur la terre une autre vie qui ait été à la fois aussi courte et aussi glorieuse?

Le duc de Bedford s’était flatté, dans les calculs atroces de sa politique, que la Pucelle, condamnée et brûlée comme Boreière, ne serait plus pour la France qu’un objet de mépris et d’horreur. 11 s’était grandement trompé : au lieu du sceau de l’infamie, il avait mis au front de la jeune héroïne l’auréole du martyre; au lieu de la dégrader, il l’avait placée dans les cieux, et ce fut là que désormais la reconnaissance nationale lui porta ses hommages. Elle fut invoquée par le

peuple comme une nouvelle protectrice auprès de Dieu donnée à la France, elle fut vénérée comme une sainte. Il se trouva des Anglais même, tous les récits du temps en font foi, pour l’appeler de ce nom; et l’on en vit plusieurs au pied du bûcher éperdus, tremblants, comme l’avaient été les bourreaux du Christ, qui se frappaient la poitrine en descendant du Calvaire. Ainsi le crime qui devait relever l’ascendant moral de la nation conquérante le fit déchoir au contraire ; les lettres que Bedford adressa à tous les princes de la chrétienté, aussi bien qu’aux évêques, aux principaux seigneurs et aux bonnes villes du royaume, pour légitimer le forfait épouvantable qu’il venait de commettre, ne trouvèrent pas plus de créance que les sermons qu’il fit prêcher à Paris pour ameuter le préjugé populaire contre la mémoire de la libératrice de la France. La haine contre l'Angleterre n’en entra que plus profondément au cœur de la nation française; l’esprit de la Pucelle continua d'animer ceux qu’elle avait entraînés sur ses pas à la victoire, et l’on peut dire que morte elle ne fut guère moins redoutable aux Anglais qu’elle lavait été pendant sa vie.

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