CHAPITRE XXX
DEPUIS LA MORT DE LA PUCELLE JUSOU’a CELLE DE CHARLES Vil (1431-H61 ).
Il faut compter parmi les signes les plus manifestes du déclin de la puissance anglaise le cri qui s'élevait alors dans toutes les terres du duc de Bourgogne, pour qu'il fît la paix avec la France. Philippe le Bon, embarrassé et mécontent de son alliance avec l’Angleterre, alors même qu elle était profitable à son ambition , céda aisément au vœu de ses peuples, quand il eut à partager avec Bedford des revers et non plus des victoires. Celle que ses troupes remportèrent à Bulligneville sur le duc René d’Anjou (2 juillet 1431) flatta son orgueil, mais sans altérer ses dispositions, qui de plus en plus inclinaient à un retour vers le chef de sa maison. Une trêve conclue pour deux ans entre les envoyés de Charles VII et ceux du duc fut le premier pas vers ce résultat si désiré (septembre 1431). Le duc de Bedford et le conseil d’Angleterre mesurèrent la portée du coup qui les menaçait, et ils se persuadèrent qu’ils affermiraient la couronne de France sur la tête du jeune Henri VI en l’amenant dans la capitale pour y être sacré. Le
2 décembre, Henri fit son entrée à Paris, dans un appareil qui avait pour lui le malheur de sentir trop la conquête; il n’était accompagné que de seigneurs anglais et de quelques prélats ayant pour la plupart siégé au procès de la Pucelle. Les Parisiens détournèrent les yeux d’une pompe qui les humiliait, et ils ressentirent avec un surcroît d’amertume leur abaissement et leur misère, lorsque, sous les voûtes de leur cathédrale , l’onction royale fut donnée à uu prince étranger par un prélat étranger lui-même. Ce fut le cardinal de Winchester qui sacra son petitneveu (IG décembre 1431). Paris trouva dans sa, tristesse une sorte de consolation à comparer la mesquine ordonnance de la cérémonie avec les anciennes magnificences de la cour des Valois, et la moquerie populaire se donna carrière, comme elle ne manque guère de le faire sur les pouvoirs voisins de leur chute. On disait partout qu’un bon bourgeois qui marie ses enfants faisait mieux les choses que les Anglais. On reprocha surtout à Bedford de n’avoir octroyé à la ville aucune diminution d’impôts, ce que les rois étaient accoutumés à faire en ces solennelles circonstances. Rien ne lui avait réussi de ce qu’il avait tenté pour donner force ou relief à la royauté de Henri VI : le jeune monarque, au bout de quelques jours, quitta Paris et la France pour ne les plus revoir (janvier 1432).
Pendant ce temps, des négociations s'ouvraient pour la paix entre les conseillers de Charles VII et. ceux de Philippe le Bon. Mais ce n’était pas du jour au lendemain que se pouvaient effacer des haines si
vieilles et si profondes, ni se concilier des intérêts si contraires. Il fallait que les circonstances y vinssent en aide, et il n’y en avait pas de plus propres à avancer les ohoses que les revers des Anglais. Par malheur, le parti royal était sans direction; nul ensemble ne présidait aux efforts partiels que faisaient soit les villes pour s’affranchir, soit les capitaines pour porter la guerre 6ur un point ou sur un autre : Charles Vil gouvernait mal, ou plutôt ne gouvernait • pas sa bonne fortune, tandis que Bedford opposait à l’élan de la nationalité française l’avantage d’une domination fortement organisée. La lutte se prolongeait ainsi , toujours défavorable aux Anglais , mais sans rien de décisif encore pour la cause royale : la prise de Chartres par Dunois et l’échec infligé à Bedford devant Lagny eurent pour compensation fâcheuse une tentative mal dirigée contre Rouen. Un événement survint alors, qui porta aux affaires de l’Angleterre un coup inattendu : ce fut la mort d’Anne de Bourgogne, duchesse de Bedford. Cette princesse était fort aimée des Parisiens, et sa bonté amortissait les haines dont son orgueilleux époux était l’objet. Le lien qui unissait le régent anglais à Philippe le Bon se trouvait par là relâché; Bedford sembla prendre à tâche de le briser en contractant avec une inconvenante promptitude un autre mariage. Au mois d'avril 1433, il épousa Jacqueline de Saint-Pol, fille d'un des vassaux du duc de Bourgogne, sans que celui-ci en eut été informé ni par lui, ni par les seigneurs de Luxembourg. Le duc Philippe en conçut un profond ressentiment. Le cardinal de Winchester, effrayé du
péril d’une rupture entre les deux princes, mit tous ses efforts à les rapprocher; ils se donnèrent rendezvous à Saint-Omer. Mais une querelle d’étiquette, dans laquelle la morgue hautaine de Bedford ne sut point ménager la vanité pointilleuse du duc de Bourgogne, rompit le projet d’entrevue et acheva de les brouiller (mai 1433). Les affaires de Charles VII venaient de faire ainsi un grand pas : elles en firent, peu après, un autre qui ne fut pas moins considérable : le roi fut délivré de la Trémoille.
La guerre se faisait violente et acharnée dans l’islede-France et les contrées environnantes. Presque partout, elle était heureuse pour les Français; la perte de MontargiB fut le seul affront qu’essuyèrent leurs armes ; mais il fut vivement ressenti, et tout aussitôt deux vaillants capitaines, les sires de Guitry et de Graville, formèrent le dessein de reprendre la place. L’argent et les renforts que la Trémoille leur avait promis pour l’entreprise leur manquèrent, et ils furent forcés d’évacuer la ville, où ils étaient déjà entrés. Dans leur juste ressentiment, ils conçurent la pensée d’affranchir le roi du joug indigne qu’il subissait depuis trop longtemps, et la cour entra dans leur complot presque tout entière. Il ne fut pas difficile d’obtenir, pour le coup qui se préparait, le concours du connétable. Richemont prêta aux conjurés le bras de quelques-uns de ses fidèles Bretons, et la Trémoille, qui se trouvait près de Charles VII à Chinon, fut une nuit violemment enlevé de son lit et emmené prisonnier au château de Montrésor. On lui fil prêter le serment de ne plus reparaître auprès du roi. Charles ne
sembla pas le regretter ; dès le lendemain, il ne gardait plus de lui que le souvenir de l’aversion, ou plutôt de la peur, que le connétable leur avait inspirée à l’un et à l’autre. Une année se passa encore avant que le monarque, placé sous de meilleures influences, rendît à Richemont ses bonnes grâces et permît à ce grand cœur de se dévouer sans obstacle au service de la France.
L'époque est arrivée où tous les récits contemporains marquent le terme de la longue enfance de Charles VII. C’est aussi l’époque où commencent ses illégitimes amours avec Agnès Sorel. On connaît les vers dans lesquels François I*r donne à cette célèbre beauté la gloire d’avoir été pour son royal amant « la cause de France recouvrer, » et il s’est trouvé de nos historiens qui, sur ce fondement, n’ont pas rougi de placer le nom d Agnès Sorel à côté de celui de Jeanne d’Arc. Rien ne prouve que la maîtresse de Charles VU ait été la première à faire vibrer le ressort de l’honneur dans cette âme engourdie, et nous aimons mieux en croire ceux' qui en attribuent le mérite à la belle-mère du roi, Yolande d’Aragon, reine de Sicile. Déjà antérieurement cette princesse était intervenue plus d’une fois auprès de son gendre pour le bien du royaume, et s’il est vrai qu’elle se servit de la gentille Agnès pour le réveiller de sa nonchalance, elle sut aussi donner place auprès de lui à des influences plus honorables et plus sérieuses. II est remarquable, en effet, qu’au même temps où Riclie-