‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 3 sur 37 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

RÈGNE DE PHILIPPE III, DIT LE HARDI (1270-1285). COMMENCEMENT DU RÈGNE DE PHILIPPE IV, DIT LE BEL, JL'SQUA SES PREMIERS DÉMÊLÉS AVEC LE PAPE BONIFACE VIII (1285-1296).

Le règne de Philippe le Hardi est sans éclat dans nos annales. Son père avait pu le former à la piété par ses leçons et par ses exemples; il n’avait pu lui donner ni les lumières de son esprit, ni la grandeur de son caractère. II y aurait même lieu de croire, d’après les paroles de Guillaume de Nangis et d’un autre chroniqueur, que lintelligence de ce prince avait été rebelle à toute culture, et que son ignorance allait jusqu’à ne savoir pas lire. Aussi, tandis que dans chaque page des récits contemporains, l’admirable ligure de Louis IX ressort avec son auréole de sainteté et de gloire, celle de Philippe le Hardi reste pour nous dans l’ombre, et à grand’peine l’étude la plus attentive parvient-elle à en saisir quelques traits. On ignore même d’où lui vient le surnom sous lequel il est connu. L’histoire a commencé à se taire, du moment où le personnage qui occupe le premier plan de ses tableaux, ne lui fournit rien à raconter. Et ainsi

que l’observe très-justement M. deSismondi, « on ne « voit pas la nation plus que le roi. Les grands avaient « disparu dès la période précédente ; leurs querelles « n’agitent plus la France; mais aussi leur gouver- « nement ne donne plus de vie aux provinces, leurs « récompenses n’excitent plus d’émulation dans les « grandes villes, le faste de leur cour n’y éveille plus « l’industrie, leurs rivalités n’y font plus naître de « passions. Toutes les chroniques de Normandie, d’An- « jou, de Poitou, de Tours, d'Aquitaine finissent avant « cette époque, parce que toute vie a cessé dans les h provinces, parce que toutes les cités, abandonnées « à de petits bourgeois, trop faibles pour défena dre leurs privilèges, sont devenues muettes. L’aris- « tocratiea perdu sa vie politique, avant que la bouru geoisie ait assez grandi pour la remplacer. » Mais, au milieu de ce silence etde cette obscurité qui se font sur la scène de l'histoire, si le rôle personnel du roi est amoindri, celui de la royauté ne l’est pas. Sous Philippe III, comme sous son père, elle est destinée à croître et à se fortifier; elle a pour elle, outre le sentiment populaire, la fidèle alliance de ces gens de loi, nouveaux venus au milieu de l’ordre féodal, qui doivent mettre tant de persévérance et d’habileté à le détruire.

Philippe, dans son triste et lent voyage à travers la Sicile et l’Italie, n’avait rapporté à Saint-Denys les restes de son père qu’au mois de mai 1271 . La cérémonie de son sacre s’accomplit trois mois après. Ace moment même, un des pairs qui devaienty assister, Alphonse, comte de Poitiers, se mourait près de Gênes, et

le lendemain il était suivi dans la tombe par sa femme, Jeanne de Toulouse, fille de Raimond VII. C’étaient encore des victimes de la croisade ! Ils ne laissaient point d’enfants, et d’après les termes du traité de Paris, la couronne de France était leur héritière. Philippe, à qui la mort de son frère Jean Tristan avait déjà donné le comté de Valois, entra ainsi en possession de ce qui lui manquait du grand héritage de la maison de Toulouse, et son domaine direct s’étendit jusqu’au pied des Pyrénées. Les Toulousains se laissèrent aller encore une fois à la trompeuse espérance de recouvrer leur nationalité perdue : ils offrirent secrètement au roi d’Aragon Jacques 1", pour son fils donPèdre, la souveraineté de la Langue d’Oc; mais Jacques le conquérant, malgré tout sou esprit d’entreprise, n'osa affronter les périls d’une lutte avec la maison de France. Quelques mois à peine se passèrent, et Philippe, appelé dans les provinces méridionales, pour y châtier un vassal rebelle, alla leur montrer que ce n’était pas de nom seulement qu’il était leur roi.

Le seigneur de Casaubon , menacé par les armes des comtes de Foix et d’Armagnac, avait requis d’eux /’ asseurement , afin de rendre le roi juge entre lui et ses ennemis, et ceux-ci, au mépris de la législation nouvelle des Etablissements, l’avaient poursuivi jusque dans un des châteaux du domaine royal. Le comte de Foix, Roger Bernard, avait osé davantage; se déclarant vassal de la couronne d’Aragon pour plusieurs de ses fiefs, il y avait appelé des garnisons espagnoles. Philippe, ému d’une juste indignation, com-

prit qu’il lui importait de frapper un coup rapide et décisif, pour mettre son autorité hors de contestation dans les pays de la Langue d’Oc. Il convoque aussitôt ses vassauxàTours (8mai 1 27*2), marche sur Toulouse, où il prend solennellement possession du comté qui vient de lui échoir, et malgré les prières de don Jayme d’Aragon et de tous les seigneurs de la contrée , qui implorent sa clémence pour Roger Bernard , il va mettre le siège devant le château de Foix, où le délinquant s’était renfermé. Le comte de Foix, si plein d’assurance dans les épaisses murailles de sa forteresse, sentit son cœur faillir à l’aspect de l’os/ royal, et au bout de deux jours il alla se remettre aux mains du monarque (5 juin), qui l’envoya garrotté dans la tour de Carcassonne. Il y resta prisonnier pendant dix-huit mois. C’en était fait de l’indépendance des seigneuries pyrénéennes; leur tour était venu de s’incliner devant la bannière aux fleurs de Iis.

Le vieil Henri III, sommé de venir renouveler aux mains de Philippe III le serment de foi et hommage qu’il avait prêté à saint Louis pour le duché d’Aquitaine, ne s’était point refusé à l’accomplissement de ce devoir féodal : ce fut la mort qui l’empêcha de le remplir. Son fils, le jeune et fier Édouard I", destiné à relever si haut la fortune des Plantagenets , ne crut pas pouvoir, plus que son père, contester son allégeance à un suzerain aussi puissant que l’était le roi de France. Revenant de la Terre-Sainte, où il avait faitéclater sa valeur chevaleresque, il passa par Paris, et, à genoux, les mains dans celles de Philippe III, il lui rendit hommage « pour toutes les terres qu’il de-

vait tenir de lui. » Édouard maintenait par cette formule ses droits sur le Quercy et l’Agenois, dont le traité de 1259 assurait le retour à la couronne d’Angleterre, et que Philippe se refusait «à distraire du vaste lot de la succession du comte de Toulouse.

Cependant, si haute que fût la royauté dans la personne du fils de saint Louis, ce n’était pas lui, prince faible et médiocre, que l’opinion du baronnage considérait comme le véritable chef de la maison de France. Charles d’Anjou éblouissait alors les peuples par l’éclat chaque jour croissant de sa fortune : ce n’était pas assez pour lui d’avoir joint à ses deux grands fiefs de France la couronne des Deux-Siciles; sénateur de Rome, vicaire impérial en Lombardie, seigneur et protecteur d’une partie des villes de la Toscane, il aspirait à concentrer entre ses mains toutes les forces de l’Italie, pour les porter vers le but suprême de son ambition, la conquête de l’empire d’Orient. Déjà il s’était ouvert les portes de la Grèce par l’occupation de l’île de Corfou et celle de toute la côte de l’Épire ; la Morée et l’Achaïe le reconnaissaient comme leur suzerain, et en mariant sa fille à Philippe de Courtenay, héritier nominal de l’empire latin de Byzance, il avait publiquement affiché ses prétentions à se saisir de cette grande proie. Avec le génie guerrier de Charles d’Anjou, avec la force militaire qui l’entourait et le puissant attrait de son service pour la chevalerie française, avec la régularité et la vigueur qu’il savait porter dans le gouvernement, ce n’était, point un vain rêve, c’était une haute et sérieuse pensée d’ambition, que celle de poser sur son front le

diadème de Constantin. Le succès de l’expédition était peu douteux, et le pouvoir d’un prince de la maison de France, établi à Constantinople, s'y fût assis sur une base plus solide que celui des empereurs éphémères, qui s’y étaient succédé pendant la première moitié du treizième siècle. La catholicité eût pu trouver là un égal principe de force contre le schisme grec et contre la barbarie musulmane. Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’à l’heure où ce projet avait le plus de chance de réussir, ce fut saint Louis qui vint en contrarier l’exécution. 11 convia son frère à le suivre à la Croisade : c’eût été manquer au devoir chrétien et au devoir féodal, c’eût été forfaire à l’honneur chevaleresque, que de ne point répondre à cet appel du chef de sa maison. Charles n’hésita pas à prendre la croix et fit voile pour Tunis ; il comptait que l’accomplissement de son grand dessein n’était qu’ajourné; les circonstances ne devaient plus le lui rendre aussi facile. Depuis la mort de Clément IV, ce pape français dont Charles d’Anjou avait fatigué le dévouement par ses hautaines exigences (1268), le Saint-Siège était vacant, et trois ans se passèrent avant qu’un chef fût donné à l’Église. Lorsqu’enfin le puissant ascendant de saint Bonaventure et les menaces du peuple de Viterbe eurent forcé les cardinaux, pour la première fois emprisonnés en conclave, à élire un pape, leur choix tomba sur un des plus vertueux prélats que possédât alors l’Église, Tealdo Visconti, patriarche de Jérusalem, qui prit le nom de Grégoire X (10 septembre 1271). Il n’y avait que paix et charité dans l’âme de ce vénérable pontife, et il fit passer dans son

gouvernement ce qu’il y avait dans son âme. Il n’eût voulu permettre à l’Europe d’autre guerre que la guerre sainte pour délivrer Jérusalem. Aussi le voit-on tout d’abord interdire en Italie les dénominations ennemies de Guelfes et de Gibelins; en Allemagne, il travaille à faire cesser les déchirements causés par le grand interrègne, et contribue puissamment par son influenceà l’élection de Rodolphe de Hapsbourg ( 1 273); enfin, au lieu d’encourager les plans de conquête du roi de Sicile sur Constantinople, il s’efforce de ramener Michel Paléologue et son peuple à l’unité catholique, et convoque à Lyon un concile général dans la pensée d’opérer la réunion de l’Église grecque à l’Église latine (1274). Une ambassade byzantine se rendit à cette assemblée, l’une des plus solennelles qu’eût vues la chrétienté, et dans une grand’messe qui fut célébrée en la cathédrale de Saint-Jean, le symbole catholique, avec l’article sur la procession du Saint-Esprit, fut chanté à la fois en grec et en latin, comme un témoignage de la réconciliation des deux Églises. Mais ce triomphe, obtenu par Jes vertueux efforts de Grégoire X, ne fut pas de longue durée; la nation grecque n’avait pas abjuré le schisme, comme l’avait fait son empereur, et le saint pontife fut trop tôt enlevé par la mort à l’œuvre de pacification qu’il eûtété digne d’achever (1276). Il laissaitàses successeurs, à Nicolas III en particulier, l’exemple d’une politique qui devait contrarier en Italie celle de Charles d’Anjou.

L’occasion, pendant ce temps, s’était offerte à Philippe le Hardi de faire sentir au delà des Pyrénées

la prépondérance que sa couronne avait acquise dans les contrées de la Langue d’Oc. Henri, roi de Navarre et comte de Champagne, deuxième fils du célèbre Thibaud, venait d’être frappé d’une mort soudaine, ne laissant pour héritière qu’une fille de trois ans (1274). La veuve de ce prince, Blanche d’Artois, s’empressa de chercher un asile en France, pour dérober la petite Jeanne aux mains des rois d’Aragon et de Castille, jaloux tous deux de s’assurer, avec la possession de la jeune reine, celle de son royaume. Philippe III reçut Jeanne à sa cour, l’y fit élever et obtint de Grégoire X des dispenses pour la fiancer au second de ses fils. En même temps, comme tuteur de la princesse, il occupa les comtés de Champagne et de Brie, et envoya des troupes en Navarre. Ce fut l’oncle de Jeanne, Robert II, cômte d’Artois, qui rassembla au pied des Pyrénées une armée, toute composée de seigneurs et de chevaliers de la Langue d’Oc, et marcha à leur tête pour défendre la couronne de sa nièce. Il le fit avec succès (1276). Les armes du roi de France furent moins heureuses en Castille, où il entreprit vainement de faire prévaloir les droits de ses neveux, les enfants de la Cerda, contre le vœu national, qui avait appelé au trône Sanche le Brave (1277). La défaite deSalvatierra amoindrit parmi les populations espagnoles le prestige de la puissance française.

Ici vient se placer un événement, étrange pour cette époque, et beaucoup moins marqué du caractère de la royauté féodale que de celui des cours despotiques de l’Orient.

Philippe, veuf d’Isabelle d’Aragon, avait épousé en

secondes noces Marie, sœur de Jean , duc de Brabant, jeune princesse dont les récits contemporains vantent les vertus et les charmes. L’amour chaque jour croissant qu’elle inspirait au roi donna de la jalousie à un favori, accoutumé jusqu’alors à régner sans partage sur l’esprit de son maître. Pierre de la Brosse, issu d’une famille obscure de petits gentilshommes de Touraine, s’était élevé de la domesticité inférieure de Louis IX au poste de chambellan, et c’était sous ce titre qu’il était devenu tout-puissant à la cour de Philippe III. 11 conçut, dit-on, le projet de perdre la reine, et le jeune prince Louis, l’aîné des enfants que le roi avait eus d’Isabelle d’Anjou étant venu à mourir, il accusa Marie de l’avoir empoisonné (1276). Philippe, l’esprit partagé entre l’ascendant égal qu’exerçaient sur lui l’accusateur et l’accusée, » était moult pensif et en peine, » selon le langage de la chronique, et il n’imagina d’autre moyen de se soulager de son angoisse, que d’interroger sur la vérité du fait une sainte femme de Nivelles, en Brabant, une béguine , à qui l’on prétendait que Dieu donnait des lumières surnaturelles pour lire dans les obscurités du passé, comme dans celles de l’avenir. La béguine répondit a que la reine était bonne et loyale envers le roi et envers tous les siens. » Marie fut ainsi justifiée devant son époux, sans que pourtant la faveur de la Brosse en parût diminuée. Mais, deux ans après, une circonstance fortuite fit tomber aux mains du roi une boîte qui renfermait des lettres de la Brosse. Le contenu de ces lettres resta ignoré; ce qu’on sut seulement, c’est que Philippe, après en avoir pris connais-

sance, manda son chambellan près de lui à Vineennes et le fit emprisonner aussitôt dans le donjon (1278). Il lui donna ensuite pour juges le duc de Brabant, frère de la reine Marie, avec le comte d’Artois et le duc de Bourgogne. Ces trois seigneurs prononcèrent contre la Brosse un arrêt de mort, et allèrent eux-mêmes le livrer au bourreau. « Laquelle chose, ajoute Guillaume de Nangis, fut moult plaisante aux barons de France.» Cette courte parole, jointe à celle de la chronique rimée de saint Magloire, qui montre la Brosse « défait plus par envie que par méfait, » semblerait répandre quelque jour sur les motifs de cette mystérieuse révolution de palais. Peut-être le vrai crime de la Brosse fut-il la jalousie que sa puissance inspirait au baronnage, bien plus que l’odieuse imputation dont il avait flétri la reine : ce qu’il y a de certain, c’est que le peuple n’applaudit pas comme les grands à son supplice. Le pape Nicolas Ht, de la grande famille romaine des Orsini, couvrit de sa protection levêque de Bayeux, beau-frère de la Brosse, qui avait été associé à sa fortune et que les barons eussent voulu envelopper dans sa ruine.

Ce pontife, peu favorable à la maison de France, déployait alors en Italie toutes les ressources de son active politique pour y contrarier les desseins ambitieux de Charles d’Anjou. Opposant habilement Rodolphe de Hapsbourg à ce prince, il l’avait obligé d’abdiquer successivement les titres de sénateur de Rome, de protecteur de la Toscane et de vicaire impérial en Lombardie. Charles savait attendre : arrêté, mais non découragé dans ses projets, il travailla à

resserrer les liens qui l’unissaient à la France, et pendant qu’il restait à Naples, établissant, en deçà comme au delà du Phare, une administration qui, dans son inflexible régularité, le faisait plus haïr peut-être que ses cruautés mêmes, il envoya l’aîné de ses fils, Charles le Boiteux, prince de Salerne, à la cour de Philippe III, comme on disait alors, siège de tout honneur et de toute chevalerie. Cette cour était en fête : Philippe le Hardi, ayant fixé le jour auquel il devait armer chevalier le plus jeune de ses frères, Robert, comte de Clermont, avait convié ses barons, ainsi que ceux des contrées voisines, aux pompes guerrières d’un tournoi. Malgré les ordonnances ecclésiastiques, qui interdisaient ces jeux dangereux, le roi présida luimême aux belles apertises d’armes qui se firent alors : on le voyait, dit Guillaume de Nangis, » parcourir les lices, exhortant les chevaliers à signaler leurs prouesses, faisant remonter à cheval ceux qui étaient abattus, leur fournissant de nouveaux destriers et les poussant à rentrer dans la mêlée. En un de ces pas d’armes, le jeune comte de Clermont, qui venait d’être admis dans l’ordre de chevalerie, accablé par le poids de son armure et la violence des coups répétés qu’il avait reçus sur la tête, en eut le cerveau si fortement ébranlé, qu’il tomba en démence pour toute sa vie. Chacun en eut une grande douleur. ... « Ce funeste accident prêta une force momentanée à la bulle du pape, qui imposa à Philippe et à sa cour une pénitence expiatoire pour leur désobéissance flagrante aux lois de l’Église; mais ces lois longtemps encore devaient être moins puissantes que les mœurs, et

nous verrons les tournois survivre de près de trois siècles à la féodalité et à la chevalerie.

Le temps manque cependant aux plans politiques de Nicolas III, comme il avait manqué aux vertus de Grégoire X, pour porter leurs fruits en Italie. Nicolas III ne resta pas plus de trois ans assis dans la chaire de saint Pierre, et il fit place, en 1280, à Martin IV, pontife d’origine française, tout dévoué aux intérêts de la maison capétienne. La carrière se rouvrait dès lors, libre de tout obstacle, devant l’ambition de Charles d’Anjou : Martin IV lui remit la robe de sénateur romain sur les épaules, et porta de son côté tout le poids dont était en Italie la puissance pontificale. Tout était prêt pour les grands coups qui devaient tomber sur Michel Paléologue; cinq mille chevaliers, avec une nombreuse infanterie et cent trente navires destinés à les transporter, n’attendaient que les ordres du roi de Sicile, dans les ports de Brindes, deTarente, de Messine et de Syracuse. Déjà même, comme avant-garde de cet armement formidable, une flotte provençale était partie pour Saint-Jean-d’Acre, afin de recueillir ce dernier débris du royaume de Jérusalem, et des troupes jetées sur la côte d’Épire avaient entamé la guerre contre les Grecs. Il ne fut pas donné à Charles d’Anjou de mettre la main à une œuvre depuis si longtemps méditée; la guerre qu’il se préparait à porter en Orient lui fut déclarée par ses propres sujets qui, sous sa dure domination, ne nourrissaient contre lui que des pensées de haine et de vengeance.

Nous sommes arrivés à la grande catastrophe des Vêpres Siciliennes. Un y a donné un rôle bien au-

dessus de la réalité au fameux Jean de Procida, ancien médecin de Frédéric II, proscrit par Charles d’Anjou, et réfugié à la cour d’Aragon, où il eut l’idée de créer à don Pèdre III, du chef de sa femme. Constance, fille de Mainfroy. des droits qu’elle-même n’avait point sur l’héritage de la maison de Souabe. Don Pèdre, avec un singulier mélange d’audace et de ruse, fit des préparatifs de guerre contre la Sicile aussi publics que ceux de Charles d’Anjou contre l’Orient, mais sans en avouer la destination, laissant le seigneur de Procida nouer en sa faveur de secrètes intrigues avec les mécontents des deux côtés du Phare. Rien ne prouve que Procida eût fait entrer ni le pape Nicolas III, ni Michel Paléologue dans les plans de sa vaste conspiration; ce ne sont peut-être là que de gratuites suppositions, imaginées après coup pour grandir l’affreux drame et celui qu’on en a fait le héros1. Les Vêpres Siciliennes, nous sommes en droit de l’affirmer aujourd’hui, à la lumière de notre expérience des révolutions, eurent toute la spontanéité et la puissance irrésistible d’un mouvement national : les rigueurs fiscales de l’administration française, plus peut-être que le souvenir du massacre d’Augusta, la jactance insolente des oppresseurs jointe à leur petit nombre, provoquaient chaque jour les Siciliens à l’insurrection ; les choses en étaient venues à ce point où, sans concert, sans plan arrêté, une étincelle, tombée

I. M. Alexis de-Saint-Priest, dans sa remarquable Histoire de la Conquête de Nuples par Charles d'Anjou, oppose des raisons qui nous semblent très-fondées au lécit romanesque de la Chronique de Jean de Prochyta.

par hasard, suffit à produire l’immense explosion des colères populaires. Il n’est personne qui ne sache comment, le 30 mars, lundi de Pâques de l’année 1282, une insulte publique faite à une jeune fille amena le massacre des Français à Palerme, et de là dans presque toute l’île. L’atrocité de la vengeance avait dépassé de bien loin toutes les horreurs de l’oppression.

Un cri d’indignation s’éleva par toute la France à la nouvelle de cette sanglante catastrophe. Le roi de Sicile écrivit à son neveu Philippe pour lui demander des secours « contre son isle rebellée, » et la chevalerie française se porta de toute son ardeur au châtiment de ce qui était pour elle la plus horrible des trahisons. Mais les prospérités de Charles d’Anjou avaient trouvé leur terme : la brillante armée qu’il avait levée pour envahir l'Orient vit tous ses efforts se briser contre le patriotisme indomptable des hommes et des femmes de Messine. Alors parut don Pèdre qui, de la côte d’Afrique où il se tenait depuis trois mois immobile sur ses vaisseaux, observait la marche des événements. La Sicile ne songeait pas à se le donner pour maître; elle se fût rangée sous la domination du Saint-Siège, si Martin IV eût voulu d’elle; il eût même été possible à Charles d’Anjou, avec des paroles de clémence et de paix et quelques garanties données à l’indépendance de l’île, d’y restaurer son pouvoir. Le grand rôle de Jean de Procida, d’accord avec les chefs de la noblesse qu’il avait depuis longtemps pratiqués, fut de pousser dans les bras du roi d’Aragon la Sicile, hésitant et déjà même commençant à s’effrayer de son atroce vic-

toire. Don Pèdre, accueilli en libérateur à Palerme, entra bientôt après dans Messine délivrée, et reçut la couronne de l’acclamation du peuple sicilien (septembre 1282).

Au moment où il passait le Phare en vaincu et où il allait laisser pour un temps Naples au gouvernement de son fils, Charles d’Anjou voulut couvrir, par une démarche éclatante, la retraite qu’il était obligé de faire devant la mauvaise fortune. 11 publia, à la face de toute l’Europe, un manifeste dans lequel il accusait le roi d’Aragon de déloyauté et de traîtrise, et le provoquait à vider en champ clos leur querelle. Ce fut un moine sicilien, de l’ordre de Saint-Dominique, qui porta le défi de Charles à don Pèdre, dans les murs de Catane. Don Pèdre se piquait trop de chevalerie pour ne pas relever le gant de son ennemi, et des commissaires furent nommés des deux côtés pour régler les dispositions du combat. Il fut convenu que le I" juin de l’année suivante (1283), les deux rois, chacun à la tête de cent chevaliers, se rencontreraient pour y combattre à outrance dans la plaine de Bordeaux, terrain neutre, où le champ leur devait être assuré par le roi d’Angleterre. Au jour fixé, Charles d’Anjou s’établit dans la lice, avec ses cent compagnons d’armes, et il y resta, attendant son adversaire, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Le roi d’Aragon ne parut pas. Les historiens français lui reprochent d’avoir faussé sa parole; selon les chroniques d'Espagne et d'Italie, le champ n’ayant pas été. assuré aux combattants par Édouard, et le roi de France se trouvant avec une forte armée dans le voisinage,

don Pèdre ne voulut point courir les hasards d’une rencontre inégale. Caché sous un obscur déguisement, il arriva la veille sur le terrain, et avant qu’il fît jour, y déposa aux mains du sénéchal de Guyenne une protestation signée de sa main, qui constatait à la fois sa venue et son refus de combattre. Vrai ou faux, ce récit ne rendit pas l’opinion chevaleresque favorable au roi d’Aragon; mais il répondit par le succès aux imputations outrageantes de son ennemi. Au lieu de se rétrécir aux proportions d’un duel, la lutte ne fit alors que s’agrandir.

Le pape Martin IV avait réprouvé ce duel, et l’avait même formellement interdit par une bulle pontificale ; mais en même temps, dans son ardente partialité pour les intérêts de la France, il avait excommunié et déposé le monarque aragonais, ordonné contre lui la prédication d’une croisade et transféré ses États au comte de Valois, second fils de Philippe le Hardi (août 1283). Philippe se trouva ainsi de sa personne entraîné dans la querelle : c’était désormais une guerre à outrance entre la maison de France et celle d’Aragon. Toutes les chances semblaient favorables à la première. Il y eut dans la nation française une ardeur et une unanimité remarquables à se lancer avec son roi dans cette guerre. Le 20 février 1284, une grande assemblée des prélats et des barons du royaume se réunit à Paris, et, après lecture faite des bulles de Martin IV, Philippe demanda « s’il était expédient et décent pour lui de se charger de l’affaire du royaume d’Aragon et du comté de Barcelone, sous les conditions imposées par le pape. » Évêques et seigneurs, Il 7

après une délibération séparée, s’accordèrent à répondre au roi qu’ils lui conseillaient de le faire. Cette décision mettait à la disposition de Philippe les trésors du clergé et les épées de la noblesse. « Je vous rends grâces, répliqua t-il aux députés de l’assemblée, de ce que vous m’avez donné un fidèle conseil, à l’honneur de Dieu et de la sainte Église notre mère, sous la forme ci-dessus énoncée; nous nous chargeons de l'affaire et nous l’acceptons. »

L’armement du roi de France, joint à celui de son oncle, était quelque chose de prodigieux. Charles d’Anjou se flattait d’écraser la Sicile sous le poids de sa chevalerie angevine et provençale , à laquelle s’étaient joints une foule d’hommes d’armes de toutes les parties de la France, tandis que Philippe, avec une puissante armée, irait attaquer don Pèdre au delà des Pyrénées. Mais Charles, longtemps accoutumé à toutes les faveurs de la fortune, était destiné à n’avoir plus que des revers. En quelques mois, il vit une de ses flottes détruite, près de Malte, par l’amiral sicilien Roger de Loria, le premier homme de merde ce siècle; puis l’un de ses neveux, le comte d’Alençon, qui guerroyait pour lui en Calabre, surpris de nuit dans sa tente et égorgé par les féroces Alraogavares ; son fils enfin, le prince de Salerne, vaincu et fait prisonnier dans une nouvelle bataille navale livrée au milieu de la baie de Naples. Ce fut au lendemain de cette défaite, qui le laissait sans vaisseaux pour attaquer la Sicile, qu’il rentra dans sa capitale, plongé dans un sombre désespoir et altéré de vengeance (juin 1284). Encore une fois il tenta la fortune au siège de Reggio; encore

une fois elle le trahit, sans briser l’indomptable fierté de son âme. 11 roulait dans son esprit un nouveau plan d’attaque contré la Sicile, quand la fièvre, qui depuis quelque temps le minait sourdement, le força de s'aliter à Foggia et le mit bientôt aux portes du tombeau. Il n’eut que le temps de régler sa succession, et de se préparer en chrétien à la mort. A cette heure suprême, sa conscience ne parut point se troubler du souvenir des flots de sang qu’il avait répandus; les yeux attachés à la croix, il invoqua la miséricorde de Dieu sur son âme, protestant» qu'il avait entrepris l’affaire de Sicile plus pour le service de la sainte Église que pour son bénéfice propre. »(7 janvier 1 285.)

La mort de Charles d’Anjou laissait au roi de France tout le fardeau de la guerre : il n’en fut que plus ardent à la poursuivre. Avant de franchir les Pyrénées, il voulut s’assujettir plus sûrement les peuples de la Navarre, dont il tenait la jeune reine â sa cour. Déjà fiancée à Philippe, que la mort de son frère aîné avait rendu l’héritier de la couronne de France, Jeanne fut mariée à ce prince le 16 août 1284. Au printemps de l’année suivante, le roi, ses préparatifs étant achevés, alla prendre à Saint-Denis l’oriflamme; puis, la croix sur l’épaule et accompagné du cardinal légat du saintsiège, comme c’était la coutume dans les guerres saintes, il s’achemina avec toute sa cour vers Toulouse. 11 y trouva son armée réunie : l’historien florentin Jean Yillani , qui écrivait à cette époque, en évalue la force à vingt-cinq mille cavaliers et quatrevingt mille fantassins. Don Jayme d’Aragon, roi de Majorque, frère et ennemi de don Pèdre, ouvrit aux

Français le Roussillon, dont il était le seigneur, et, secondés par une flotte nombreuse qui suivait la côte, chargée de vivres et de munitions, ils s’avancèrent jusqu’à la petite ville d'Elne, dont ils trouvèrent les portes fermées. Elne fut prise d’assaut et détruite (mai 1285). De là l’armée royale ayant franchi les Pyrénées, descendit dans les plaines du Lampourdan, et alla mettre le siège devant Girone (23 juin). Ce siège dura plus de deux mois. Don Pèdre, avec ses hardis Almogavares et toute la population montagnarde de l’ Aragon et de la Catalogne, harcelait les Français de ses attaques continuelles, en môme temps que la garnison de Girone leur opposait une intrépide résistance et que les fièvres du Lampourdan leur faisaient une guerre plus meurtrière encore. Mais le monarque aragonais, en assaillant un grand convoi, dirigé du portdeRosas sur l’armée assiégeante, fut blessé grièvement, et contraint d’abandonner la ville aux forces supérieures du roi de France. Girone capitula le 7 septembre. Ce fut là l’unique fruit du gigantesque armement de Philippe le Hardi. Sa flotte venait d’être détruite par le redoutable et féroce amiral de Sicile, Roger de Loria, et son armée, décimée par les maladies, n’était plus en état de tenir la campagne. Il repassa les Pyrénées, inconsolable d’avoir si peu fait pour son honneur et pour le profit de son fils Charles de Valois : « Car il avait cru, selon la chonique traduite de Guillaume de Nangis, prendre tout Aragon et toute Espagne, vu que il avait amené avec lui tant de bonne chevalerie et un si grand peuple. » Hientôt au chagrin vint se joindre la mala-

die, et on le transporta à grand’peine jusqu’à Perpignan , épuisé par la fièvre et par les fatigues d’une route laborieuse. Philippe n’arriva dans cette ville que pour y mourir. Il fit son testament, reçut en fils de saint Louis les sacrements de l’Église, et expira, le 5 octobre 1285, dans la quarante et unième année de son âge. « Ses barons, dit le chroniqueur, furent moult fâchés de sa mort; car de jour en jour la volonté lui croissoit de bien faire et fouler ses ennemis. » On peut considérer l’âge chevaleresque et féodal comme finissant avec le treizième siècle et avec le règne de Philippe le Hardi. Philippe le Bel va inaugurer une autre ère. Déjà cette ère a été annoncée par quelques faits d’un ordre tout nouveau, que nous avons signalés dès le règne de saint Louis. L'introduction des gens de loi dans les cours de justice royales et seigneuriales est un changement politique et social destiné à se faire sentir chaque jour davantage. Les chevaliers ès lois ou en droit , comme ils s’appellent, forment une classe qui grandit sous l’aile de la royauté, et qui lui fournira désormais les instruments principaux de son gouvernement. la. royauté a fait un pas de plus; ce privilège de la noblesse, attaché exclusivement, depuis le dixième siècle, à la propriété du sol ou même à la simple possession d’un cheval de guerre, Philippe le Hardi s’est attribué le droit de le conférer à l’orfévre Raoul, et il a donné le premier exemple des lettres d’anoblissement. En même temps, par son ordonnance de 1275, il a autorisé l’acquisition des fiefs nobles par les roturiers, à la condition d’en acquitter le service. Les rangs privilégiés sc sont ainsi ouverts

dans la société à d’autres qu’aux seigneurs féodaux, et l’on a vu Pierre de la Brosse , l’ancien barbier de saint Louis, tenir de la faveur du roi un état qui faisait envie aux princes mêmes de la maison royale. Comme nous l’avons fait observer plus haut, ce n’a pas été seulement un fait politique d’une haute importance, que la destruction des seigneuries indépendantes qui tenaient leur cour à Rouen, à Troyes, à Poitiers et à Toulouse; c’a été aussi un très-grand fait social; ce qui formait naguère le mouvement de l’existence féodale a été s’éteignant dans ces provinces; autour du roi seul tend de plus à se concentrer la vie nationale tout entière. Et ainsi que l'ont très-justement remarqué plusieurs de nos historiens, avec l’esprit chevaleresque en décadence, s’éteint aussi la poésie qu’il avait inspirée. L’idéal a fait son temps : une autre période littéraire , d’un ordre moins relevé, a commencé en France pour le moyen âge. En France, disons-nous; car nous n’oublions pas que cette époque est celle même où Florence comptait parmi ses citoyens le chantre immortel de la Divine Comédie.

Nous venons de voir Philippe III continuer l’agrandissement de la royauté, mais en vivant presque uniquement sur le fonds de puissance et de gloire que lui avait laissé son père, et sans donner par lui-même aucun relief à l’autorité dont il était le dépositaire. Il en fut tout autrement de son fils et de son successeur Philippe IV. Ce prince travailla avec toute l’activité d’un ouvrier infatigable à l’édifice du pouvoir monarchique, et il l’éleva plus haut que ne l’avait fait aucun

de ses prédécesseurs. Mais, en empruntant à son aïeul le grand ressort de son gouvernement, les légistes de la couronne, le petit-fils de saint Louis en fit un bien différent usage. Cette révolution pacifique, qui tendait à substituer l’empire du droit à celui de la force, les arrêts du parlement au jugement de Dieu , Saint Louis l’avait fait tourner tout entière au bien de ses peuples; Philippe le Bel la fit tourner uniquement au profit de sa tyrannie, et sous son règne, au lieu de ces honnêtes assesseurs, qui prenaient place à côté du bon roi dans ses plaids du chêne de Vincennes, on vit paraître toute une classe de durs et iniques organes de la loi féodale, falsificateurs effrontés des actes publics, acheteurs de faux témoignages, ne respectant rien dans leur servile dévouement à la cause du prince, et sanctifiant à leurs yeux par ce motif les crimes les plus abominables. Philippe le Bel fut un très-habile et très-méchant roi : sous les premiers Capétiens, l’anarchie était sortie du sein de la féodalité, il en fit sortir le despotisme.

Il n’avait que dix-sept ans lorsqu’il monta sur le trône. Rien jusqu’alors n’avait donné une idée de son caractère. On ne connaissait de lui que la beauté de sa personne et la dignité hautaine de ses manières. Plus tard même, il semble qu’il y ait toujours eu autour de lui une sorte de mystère : sa vie privée est restée inaccessible aux regards de l’histoire; les récits contemporains n’en racontent aucun fait, n’en citent aucune parole. Ce sont ses actes publics, et spécialement les actes législatifs, qui portent sur son redoutable génie un manifeste témoignage; on pourrait

presque dire que l’histoire de son règne est tout entière écrite au Recueil des Ordonnances.

Philippe retourna lentement de Perpignan, où il avait vu mourir son père, dans le nord de son royaume, et ce ne fut que le 6 janvier 1 286 qu’il fut sacré à Reims. Le plus puissant de ses vassaux, Édouard I", ne tarda pas à lui apporter son hommage. Vainqueur des Gallois, dont il avait pour jamais enchaîné l’indépendance, et maître absolu de l’Angleterre, Édouard était accouru dans son duché d’Aquitaine, au bruit du grand armement de Philippe le Hardi contre l’Aragon, et il s’était rassuré par des précautions énergiques contre les craintes que lui inspirait le voisinage menaçant du roi de France. Il sembla oublier tous ses ombrages, à la mort de ce prince, et ne vit en Philippe le Bel qu’un jeune homme dont l’âge lui garantissait la loyauté. Il se déclara « son homme, des terres qu’il tenait de lui, deçà la mer, selon la forme de la paix qui avait été faite entre leurs ancêtres, » et Philippe, de son côté, en s’engageant à lui payer une somme annuelle de dix mille livres sterling, comme indemnité de ses droits sur la Normandie, et en lui octroyant le privilège de ne pouvoir tomber en forfaiture pour les appels portés contre lui, parut mettre un égal empressement à écarter tous les sujets de contestation entre les couronnes de France et d’Angleterre. Édouard retourna en Aquitaine pour y offrir, mais sans succès, sa médiation dans la lutte qui se poursuivait au delà des Pyrénées entre Charles de Valois et les fils de don Pèdre d’Aragon.

Philippe le Bel se montra peu soucieux de conduire en personne cette guerre, où son père venait de succomber. En Espagne, comme dans la Pouille et la Calabre, la fortune ne fut point favorable aux armes françaises. Vainement les peuples de la Navarre prêtèrent-ils au roi de France, leur seigneur, leur fidèle et vaillante assistance; vainement le comte Robert d’Artois alla-t-il défendre en deçà du Phare l’héritage du fils de Charles d’Anjou, prisonnier aux mains des Aragonais; vainement les deux papes Honorius IV et Nicolas IV, tout dévoués aux intérêts de la France, renouvelèrent-ils contre les rois Alphonse III et Jacques II d’Aragon les anathèmes sous le poids desquels avait succombé la maison de Souabe : la lutte, toujours acharnée et sanglante, était sans profit pour Philippe le Bel, non plus que pour son cousin le roi de Naples. Iæ moment vint, après huit ans, pù des deux côtés on posa les armes de lassitude : la médiation, jusque-là repoussée du roi d’Angleterre, fut acceptée, et un premier traité fut conclu en 1291, par lequel Charles de Valois renonçait à la couronne d’Aragon, et celle-ci à la possession de la Sicile. Ce traité, demeuré alors sans exécution par suite de la mort d’Alphonse III, fut, quatre ans après, renouvelé à peu près dans les mêmes termes, et ratifié par le pape Boniface VIII (1295). Mais la Sicile, abandonnée à ellemême, refusa de retourner sous la domination de la maison d’Anjou. Elle se donna pour roi Frédéric, le troisième des fils de don Pèdre et de Constance, et, sous ce jeune prince, elle fit un effort suprême contre le pape, contre la France et contre le roi d’Aragon lui-

même pour garder son indépendance. Cet effort fut couronné du succès, et en 129!), le traité d’Anagni, en môme temps qu’il réconcilia les rois de Naples et de Sicile, consacra la séparation des deux contrées. La petite-fille de Charles d’Anjou mit sa main dans celle du fils de don Pèdre et devint reine de Sicile, tandis que, de l’autre côté du Phare, Charles le Boiteux, en érigeant un mausolée à Conradin, faisait un désaveu public du meurtre de ce prince infortuné. Ainsi se termina le long drame, qui, avec ses péripéties diverses, avait durant trente-trois ans ensanglanté l’Italie méridionale.

Cependant la France avait peu souffert de cette lutte si prolongée. Ce n’étaient guère que la chevalerie et les milices de la Langue d'Oc qui y avaient pris part, et, au nord de la Loire, Philippe préludait paisiblement aux grandes mesures de son règne, en étendant et régularisant l’influence de ses légistes, et en cherchant tous les moyens d'assurer de nouveaux revenus à sa couronne. 11 est assez rare dans l’histoire de rencontrer un roi qui, de l'âge de dix-sept à vingt-cinq ans, ne montre d’autre passion que celle de l’argent et du pouvoir. Les deux premiers personnages qu’on trouve établis dans la faveur de Philippe le Bel sont deux marchands florentins, Biccio et Musciatto de’ Francesi, qui lui conseillent, entre autres mesures fiscales, l’emprisonnement et la spoliation de tous leurs compatriotes établis en France (1"r mai 1291). En même temps, la cupidité le rend supérieur aux préjugés de son siècle, et, afin d’entrer en partage du profit de leurs usures, il couvre de sa protection

royale les juifs persécutés alors dans les états voisins. C’est qu’aux yeux de Philippe, une des plus chères prérogatives de son pouvoir était de s’entourer d’un faste qui le relevât à une hauteur inGnie au-dessus de tout ce qui lui obéissait, et de là, pour lui, avec un insatiable besoin d’argent, la funeste habitude de s’en procurer par un recours continuel à la fraude et à la violence. II n’est pas moins remarquable de voir Philippe le Bel, à vingt ans, ayant déjà la main à l’œuvre pour étendre son autorité, et s’environnant de ces chevaliers ès lois , hommes d'affaires et d'exécution, de plume et d’épée tout ensemble, que nous ne nous représentons pas comme nous les montrent deux de nos historiens modernes1, pâlissant sur les Pandectes et en faisaht leur Bible et leur Évangile, mais qui nous apparaissent sous d’autres traits, dans la personne de ce chancelier Pierre Flotte, qu’on verra périr les armes à la main, sur le champ de bataille de Courtrai, et de celle de ce Nognret, qui ira, à la tète d’une troupe de bandits, envahir le palais de Boniface VIII. La jurisprudence, comme les mœurs, était encore féodale; le droit féodal, presque à l’égal du droit romain, renfermait dans son sein des maximes favorables au pouvoir absolu; Philippe le Bel et ses légistes essayèrent d’en faire les fondements de ce pouvoir en France. La constitution du parlement est le premier ouvrage du jeune monarque; dès l’année 1287, il a interdit aux clercs d’y siéger : en 1291, il établit dans ce corps la division entre les chambres des requêtes

Page 1