‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 21 sur 37 · M. Michelet, M. Henri Martin · texte numérisé non relu

M. Michelet, M. Henri Martin

mont, réconcilié avec Charles VU par l'entremise de la reine de Sicile, se montrait à la tête des armées (1434), le conseil du roi commençait à s’ouvrir aux hommes qui ont fait la gloire de son règne, au grand citoyen et au grand fiuancier Jacques Cœur, à Guillaume Juvénal des Ursins. digne héritier des lumières et du dévouement de son père, à Guillaume Cousinot, aux frères Bureau, dont l’aîné fut le créateur de l’artillerie française. Tous ces hommes sortaient des rangs du Tiers-État; tous étaient animés, quoique dans une sphère d’action bien différente, du sentiment patriotique qui avait inspiré Jeanne d’Arc, et fait d’une pauvre fille des champs la libératrice de la France.

Chaque jour tendait à aplanir les difficultés qui avaient empêché jusque-là la réconciliation du roi et du duc de Bourgogne. Le cardinal de Sainte-Croix, légat du pape Eugène IV, ne négligeait aucun moyen pour faire prévaloir dans les conseils de l un et l’autre prince des résolutions pacifiques; il s’efforcait même, dans le suprême intérêt de la chrétienté, de rétablir la paix entre la France et FAngleterre. La société ecclésiastique ne semblait pas cependant donner alors aux princes l’exemple de la concorde qu elle leur prêchait. Un concile s élait rassemblé à Bâle, en 1431, sans convocation pontificale, et, quoique dissous par Eugène IV, continuait ses travaux pour la réforme de l’Église, menaçant de déposer le pape s’il u adhérait à ses décisions. Les évêques français, avec les députés de l Université, faisaient la force principale de l'assemblée de Bâle. Philippe le Bon, au cou-

traire, s’était déclaré en faveur de la prérogative du souverain pontife. Heureusement, au milieu de cette menace d’un nouveau schisme, les prélats qui siégeaient à Baie ne se montraient pas moins empressés que ne l'était Eugène à réconcilier la France et l’Angleterre, et le concile, aussi bien que le pape, voulut avoir son ambassadeur au congrès solennel qui allait s'ouvrir à Arras pour traiter du rétablissement de la paix.

Le raccommodement du duc de Bourgogne avec le duc de Bourbon fut la première manifestation de l’apaisement des anciennes haines. Les deux princes, entre qui existait une inimitié héréditaire, s’embrassèrent publiquement, à la grande joie des seigneurs qui les entouraient (janvier 1435), et ce fut entre eux que la réunion du congrès à Arras fut arrêtée. De part et d’autre, on convint de travailler à éteindre tout ensemble, la guerre civile et la guerre étrangère. En face de l’opinion publique, aussi déclarée pour la paix en Angleterre qu’elle l’était en France, en face des sommations qui arrivaient également pressantes de Rome et do Bâle pour la pacification de la chré tienté, le duc de Bedford comprit que sa hautaine obstination devait fléchir, au moins en apparence, et il se résigna à envoyer au congrès des plénipotentiaires pour y maintenir les droits de son neveu. Le duc Philippe, dont l’orgueil parut satisfait de voir une si grande assemblée se réunir dans une de ses villes, y déploya tout le faste de sa cour. Il n’y avait guère de souverain en Europe qui n’eût là ses ambassadeurs. L’empereur Sigismond, les rois de Castille.

d’Aragon, de Navarre et de Portugal, les rois de Pologne et de Danemark, d’autres moindres seigneurs, et des villes même, Paris entre autres, avaient tenu à honneur de s’y faire représenter; mais le rôle principal y appartenait aux envoyés de Bourgogne, qui étaient arrivés en grande pompe, à la suite de leur maître, aux deux cardinaux de Sainte-Croix et de Chypre, au cardinal de Winchester, assisté de l’archevêque d’York et du comte de Suffolk, et à l’ambassade française, dont le duc de Bourbon et le connétable de Richemont étaient les chefs. Les conférences s’ouvrirent le 5 août dans la célèbre abbaye de Saint- Waast. Le duc de Bourgogne usa loyalement de toute son influence pour que les négociations aboutissent à la paix générale; mais il fut tout d’abord de la plus claire évidence que, si l’accord serait facile entre ce prince et Charles VU, il serait impossible entre les deux couronnes rivales. Rien ne put faire renoncer le cardinal de Winchester au prétendu droit de son petit-neveu sur le trône de France; il repoussa l’offre qui lui était faite pour Henri VI de la Normandie et de l’Aquitaine, tenues en fief, et par ce refus dédaigneux combla les vœux de Richemont, qui comptait bien ne rien laisser de tout cela à l’Angleterre. Il fut donc décidé que la querelle, entamée depuis près d’un siècle, se viderait sur les champs de bataille. Cependant le légat du pape et l’ambassadeur du concile, qui agissaient comme médiateurs, ayant déclaré acceptables pour Henri VI les offres qui lui étaient faites par le roi de France, rien n’empêchait plus Philippe le Bon de se réconcilier avec le chef de sa

maison. Les deux cardinaux le supplièrent par les entrailles miséricordieuses de Notre-Seigneur Jésus- Christ, par l’autorité du pape, par celle du « saint concile et de l’Église universelle, de renoncer à la vengeance dont son esprit était malheureusement agité contre le roi Charles. » Il hésitait encore, retenu par les scrupules d’un faux point d’honneur, lorsque la mort soudaine du duc de Bedford (14 septembre) vint mettre à l'aise sa conscience, et rompre le dernier nœud qui l’attachait à l’Angleterre. Charles VII paya cher cette paix si nécessaire au royaume; il céda à son puissant vassal les comtés de Mâcon et d’Auxerre, avec les villes de la Somme, Amiens et Abbeville, Péronne, Roye et Mondidier, etc.; il le dispensa de tout hommage et sujétion, aussi longtemps qu’ils vivraient l'un et l’autre; enfin, il donna les plus amples satisfactions à la piété filiale du duc de Bourgogne pour l’assassinat de Jean sans Peur. La dignité de sa couronne en fut atteinte, les frontières de son domaine en furent rétrécies, mais la ihonarchie fut sauvée (21 septembre 1435). Aussitôt après les sceaux apposés au traité, une messe solennelle d’actions de grâces fut célébrée dans la cathédrale de Saint-AVaast. Quand elle fut terminée, Jean Tudert, doyen du chapitre de Paris, s’agenouillant devant le duc de Bourgogne, lui demanda merci, au nom du roi Charles, pour le meurtre du duc Jean. Ce pardon ayant été gracieusement octroyé, Philippe le Bon jura entre les mains des cardinaux de Sainte-Croix et de Chypre de ne plus rappeler jamais la mort de son père, et d’entretenir bonne paix avec le roi de France; après

quoi il fut relevé solennellement par eux des serments qu’il avait faits à Troyes au roi Henri V. Les seigneurs français et bourguignons, qui assistaient à cette imposante cérémonie, furent appelés ensuite les uns après les autres à abjurer sur le crucifix leurs anciennes inimitiés, et la nouvelle de la paix, de proche en proche répandue dans tout le royaume, y fut saluée par d’unanimes acclamations.

Le surlendemain du jour où venait d’être ainsi annulé le traité de Troyes, mourut la reine Isabeau de Bavière, qui y avait pris une si funeste part. 11 y avait treize ans qu’elle vivait à Paris, ne trouvant que délaissement et mépris auprès de ceux en faveur de qui elle avait déshérité son fils. On la conduisit à Saint-Denys en un aussi petit état qu'une bourgeoise au cimetière de sa paroisse. Sa fin et celle du duc de Bedford parurent aux peuples le présage assuré d’un entier changement dans la fortune du royaume; Dieu retirait du monde, les uns après les autres, les instruments dont il s’était servi pour châtier la France.

Un des effets immédiats du traité d’Arras fut de ramener sous la bannière royale grand nombre de seigneurs français qui avaient suivi le duc de Bourgogne dans l’alliance étrangère. Ils n’attendirent pas, pour rendre au roi leur allégeance, que Philippe le Bon fût entré en guerre avec l’Angleterre. On vit le maréchal de l’Isle-Adam seconder tout aussitôt les efforts que firent pour s’affranchir la plupart des places qui entouraient la capitale. Meulan , Corbeil, Pontoise, Saint-Germain, Vincennes, se tournèrent français dans les mois d’octobre et de novembre ; la Normandie

même fit un grand mouvement pour rejeter de son sein les garnisons anglaises; Dieppe, Fécamp, Ilarlleur et plusieurs autres villes ouvrirent leurs portes au connétable; et il est probable que la province eût dès lors obéi tout entière à cet entraînement, si les gens de guerre, qui étaient venus en aide à l’insurrection populaire, n’eussent'fait plus de mal au pays que l’ennemi môme. Les anciennes compagnies reparaissaient de toutes parts, suite inévitable d’une guerre qui durait depuis si longtemps i leurs excès furent si affreux dans le pays do Caux qu’on y regretta les Anglais. Mais si le cours des événements fut retardé, il ne fut point changé par ce grave désordre; et telle était l’impulsion donnée à l’esprit national, que le duc Philippe ne put se tenir au delà de quelques mois dans la neutralité que ses intérêts lui conseillaient de garder. Ses vassaux de Bourgogne et de Picardie le poussaient à une rupture déclarée avec l’Angleterre, et les puissantes communes de Flandre, Gand à leur tête, lui offrirent leurs corps et avoir pour le remettre en possession de Calais, qu’il réclamait comme un membre détaché de sa comté d’Artois. Le succès de cette entreprise trompa toutefois ses ambitieuses espérances; l’Angleterre mit tout ce qu elle avait d'orgueil et d’énergie à défendre Calais ; les Flamands, si impétueux et si hardis à se porter en avant, se lassèrent bien vite des longueurs d’un siège et se mutinèrent en abandonnant leurs lignes sans défense aux mains de l’ennemi (28 juillet 1436). Le duc de Bourgogne fut inconsolable de cet affront infligé à ses armes.

Pendant ce temps, le connétable, plus habile et plus heureux, avait su frapper contre les Anglais un coup décisif en leur enlevant Paris. Paris, à qui la conclusion du traité d’Arras avait fait espérer la fin de la guerre, n’avait vu depuis lors, au contraire, que s’aggraver ses souffrances. En même temps que les troupes royales, maîtresses de tout le cours de la Seine, l’affamaient, la domination anglaise aux abois y redoublait de dureté et de violence. Aux halles même, là où la vieille haine contre les Armagnacs était le plus vivace , on commençait à maudire le joug étranger et à parler de s’en affranchir. Richemont, informé des dispositions de la capitale, y noua de secrètes et sûres intelligences : on lui promit de lui en ouvrir les portes. Mais, pour mener à bien cette grande affaire, il lui fallut un rare mélange de résolution et de prudence. Son premier soin fut de tenir à distance les bandes d’aventuriers, qui faisaient la principale force de son armée, et dont la farouche avidité convoitait Paris comme leur proie. Puis il appela à lui le vieux sire de Î lsle-Adam, avec quelques lances bourguignonnes, afin d’entraîner plus sûrement les Parisiens en leur montrant la croix de saint André, qu’ils avaient portée si longtemps unie à la croix droite de France. Ses sûretés ainsi prises, le vendredi 13 avril 143G, au point du jour, il s’avança vers la porte Saint-Jacques, que s’était engagé à lui livrer un des principaux bourgeois, Michel Lailler, conspirateur déjà éprouvé au service de la cause royale. Ce fut, dit-on, le maréchal del’lsle-Adam qui planta le premier sur la muraille la bannière aux

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tleurs de lis, que lui-même en avait fait descendre dix-huit ans auparavant. Les Anglais surpris se retirèrent vers la bastille Saint-Antoine, au milieu d’une grêle de pierres, de bûches et de tréteaux que du haut des fenêtres et des toits on faisait pleuvoir sur leurs têtes. Us ne tinrent pas longtemps dans cette retraite. Michel Lailler, portant la bannière du roi , s’avança au-devant du connétable sur le pont Notre- Dame. Ce fut lui qui offrit la- soumission de la bourgeoisie. Richemont lui répondit en remerciant , au nom du roi Charles, les bons habitants de Paris, et leur promettant une pleine et entière amnistie. Ses paroles furent accueillies avec des transports de joie par un peuple honteux et las d’avoir appartenu si longtemps à l’étranger. Il se rendit ensuite à la cathédrale, où il entendit la messe tout armé, et fit lire en chaire les lettres royales d'abolition. On avait peine à croire à cette victoire si clémente de la royauté, après tout le sang qui avait coulé depuis trente ans dans les alternatives de la lutte entre les Armagnacs et les Bourguignons. Dès le lendemain, les vivres entrèrent librement dans Paris, et le peuple commença à y respirer de ses longues misères. La ville, délaissée de ses plus notables habitants, ne devait toutefois se repeupler que graduellement. Les membres fidèles du Parlement et de l’Uni versité, qui avaient suivi le roi à Poitiers, attendirent jusqu’au 1er décembre à revenir dans la capitale, et ce ne fut que vers la fin de l’année suivante (12 novembre l437)que Charles VII y fit lui-même son entrée solennelle. Il acquitta fidèlement les promesses faites en son nom par le con-

nétable; mais quelque émotion de joie qu’il eût ressentie à se retrouver au milieu d'une population heureuse elle-même de le revoir, il ne séjourna que peu de temps à Paris, dont l’aspect toujours désolé attristait ses regards et qui semblait lui reprocher la continuation de ses souffrances. La paix seule pouvait rendre à la capitale du royaume son ancienne splendeur, et plusieurs années devaient se passer encore avant qu’elle cessât de pâtir du cruel voisinage de la guerre.

Il y eut alors un moment critique, où l’on put croire que la royauté allait perdre tout ce quelle avait reconquis, et la France rentrer dans une irrémédiable confusion. A la suite de l’échec de Philippe le Bon devant Calais, les discordes et les séditions avaient recommencé en Flandre; le sang avait coulé dans les rues de Bruges, le maréchal de l’Isle-Adam y avait été massacré, et le duc de Bourgogne lui-même en péril de la vie. Ce n’était plus lui qui attaquait les Anglais; à grand’peine se défendait-il contre eux. L’esprit d’audace et d’entreprise leur était revenu avec les renforts amenés à Calais par le duc de Gloueester; ils avaient pris une offensive vigoureuse en Normandie, et par un hardi coup de main s’étaient saisis de Pontoise, mal gardé par les Bourguignons. C’était le moment aussi où les dévastations des gens de guerre étaient à leur comble; l’horrible nom à'écorcheurs dont ils s’honoraient plus qu’ils ne s’indignaient, leur avait été infligé par la haine et la misère publiques, et les chefs de ces écorcheurs n’étaient pas seulement de pauvres capitaines d’aventure, il y avait parmi eux Il 39

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quelques-uns des premiers seigneurs du royaume, les bâtards de Bourbon et d’ Armagnac, Jacques et Antoine de Chabannes, le comte de Ligny de la maison de Luxembourg, etc. Le roi lui-même avait été forcé de lever contre eux, mais avec peu de succès, sa bannière. Pour surcroît de malheur, Paris, en 1438, vit reparaître la famine et la peste dans ses murs, et changée en un désert, la grande cité eût offert aux Anglais une facile proie, si eux-mêmes n’eussent souffert des mêmes fléaux. On parla de paix des deux côtés, et des conférences s’ouvrirent à Gravelines pendant l’hiver de 1439; mais on ne put s’entendre; la guerre recommença au printemps à déchaîner ses fureurs autour de la capitale, et peu s’en fallut que ne s’accomplît alors un événement qui eût mis le comble aux calamités du royaume. Le connétable avait résolu de se retirer. Il y avait quatre ans que son ferme et patient courage soutenait une lutte sans relâche contre les Anglais, contre les écorcheurs, contre la cour et contre le roi lui-même. Rien n’avait rebuté son patriotisme, et il avait dévoré en silence mille outrages, ceux mêmes d’un monstre, comme Guillaume deFIavy. Mais sa patience fut à bout, lorsqu’il se vit refuser les moyens, qu’il réclamait depuis longtemps, d’assiéger Meaux. De toutes les places qu’occupaient les Anglais, Meaux était la plus forte et la plus menaçante pour l’approvisionnement et la sûreté de la capitale. Les Parisiens ne cessaient de crier contre Richemont qui leur laissait dans le flanc une épine aussi douloureuse, et Richemont à son tour pressait le roi, à chaque jour et à chaque heure, de le

mettre en état d’entreprendre ce siège. Toujours on lui répondait que Meaux avait arrêté neuf mois entiers le roi Henri Y avec sa plus belle année, et toujours les calculs d’une prudence timide prévalaient contre ses énergiques résolutions. Il annonça au conseil, qui réglait avec lui à Paris les affaires du royaume, son départ immédiat pour ses fiefs de Bretagne. Ce fut , dit-on, le prieur des Chartreux qui , par une sorte d’inspiration surnaturelle, vint le détourner de ce funeste parti, en lui promettant qu’il trouverait les dispositions du roi changées, et toutes les ressources assurées pour prendre Meaux. En effet, Charles Vil venait de céder aux sages et courageuses remontrances de Jacques Cœur et de Jean Bureau , et leur avait permis de se concerter avec le connétable pour le succès de cette entreprise. Le premier, prodigue de ses trésors pour le salut de la France, envoya à Richemont une armée de routiers soldés à ses frais ; l’autre lui fournit une formidable batterie de siège, contre laquelle toutes les défenses de Meaux devaient être impuissantes. Le connétable parut sous les murs de la ville le 20 juillet 1439, et le 13 septembre elle capitula, malgré les efforts prodigieux faits par le comte de Somerset et le vaillant Talbot pour la défendre. Charles VII s’associa à ce fait d’armes, comme il l’avait fait deux ans auparavant à la prise de Montereau ; il était à Paris, dirigeant avec activité des renforts vers l’armée de siège et tenant en respect la garnison anglaise de Pontoise pour l'empêcher de faire passer à Meaux des secours. Paris remercia le roi qui venait de travailler si heureusement h dimi-

nuer ses souffrances, et le roi, à son tour, fut assez juste pour renvoyer au connétable, revenu triomphant à la cour, les hommages de la reconnaissance publique. Ce grand citoyen, cet illustre patriote, (la postérité peut lui donner ces titres qui n’étaient pas dans la langue du siècle où il vivait) avait enfin, à force de services, emporté, comme d’assaut, la confiance d’un maître si longtemps ingrat envers lui.

Désormais l’ascendant était acquis dans les conseils de Charles VII , aux protégés de la reine de Sicile et d’Agnès Sorel, au comte du Maine, sénéchal d’Anjou, à Pierre de Brézé, et à ces habiles bourgeois, que nous avons déjà nommés, et avec qui allait commencer la tradition du gouvernement monarchique de la France. Ce fut sous l’inspiration de ces conseillers que le roi, au mois d’octobre 1439, réunit à Orléans les États généraux du royaume. La tâche dévolue à cette assemblée était bien grande; elle avait à décider s’il fallait, jusqu’à l’entier affranchissement du territoire, continuer la guerre avec les Anglais, ou si l’intérêt public exigeait que la paix fût achetée par de douloureux sacrifices; elle avait à répondre par des mesures sérieuses et efficaces au cri de douleur et de colère qui s’élevait de toutes les parties du royaume contre la licence effrénée et impunie des gens de guerre. Les souffrances infligées aux peuples par plus de vingt ans de combats sans relâche étaient devenues si intolérables, que, dans les États, comme daus le conseil du monarque, le parti de la paix l’emporta, et qu’il fut résolu qu’au mois de mai de l’année suivante les négociations avec l’Angleterre se rouvriraient à Saint-

Orner. On n ajourna pas à un terme aussi éloigné l’adoption des règlements par lesquels le royaume devait être « remis en bonne paix, justice et police, » et le 2 novembre , trois semaines environ après l’ouverture desÉtats, fut publiée la grande ordonnance qui consacrait les deux principes destinés à servir de fondements à l’ordre monarchique, la permanence de l’impôt et celle de l’armée. Les États ne regardèrent pas si cette permanence les désarmait dans l’avenir au profit de la royauté; ils n’em isagèrent que l’urgence de remédier à la plaie étalée à leurs yeux dans toute son horreur, et ils votèrent d’une voix unanime l’établissement d’une taxe de douze cent mille livres, dite taille royale ou taille des gendarmes, spécialement appliquée à la solde et à l’entretien d’une milice régulière, toujours aux ordres du roi et commandée par des officiers qui tiendraient de lui leur commission. C’était l organisation militaire des temps modernes, qui , bien informe encore , commençait à se substituer au service féodal et au chaos qui en était né; au lieu de ces bandes, sans ordre et sans cohésion, plus redoutables souvent au pays qu’elles défendaient qu’à l’ennemi même, on allait avoir des compagnies bien disciplinées, bien commandées, et affranchies par une bonne paye de la funeste tentation du brigandage. A ces dispositions fondamentales de l’ordonnance, se joignait l’interdiction générale et absolue, sous peine de corps et d’avoir, de lever des troupes, sans commission expresse du roi, en même temps que des mesures pénales d’une rigueur extrême contre les pilleries, violences et incendies que les

soldats se permettraient dans les villes ou dans les campagnes.

On ne pouvait s’attendre qu’un aussi grand changement, une réforme aussi radicale s’accomplissent sans obstacle, et du jour au lendemain. Il y avait quelques semaines à peine que l’ordonnance était publiée, lorsque l’échec éprouvé par le connétable, au siège d’Avranches, fut un flagrant témoignage de l’esprit désordonné des compagnies (décembre 1439). Charles VII n’en devint que plus animé à poursuivre son ouvrage, et il donna des ordres sévères pour ôter les armes des mains « à une canaille, qui, disait-il, n’était bonne qu’à manger son peuple. » Ses coups portèrent plus loin qu’il n’y avait songé peut-être; dès que les chefs des écorcheurs eurent reconnu chez lui l’intention fermement arrêtée de détruire leur funeste puissance, ils entrèrent dans le complot de la Vraguerie contre la royauté. Ce que les Hussiles insurgés avaient fait les années précédentes à Prague contre le roi Sigismond, l’opinion populaire attribua aux seigneurs révoltés la pensée de le faire contre Charles VII : de là le nom donné à cette émeute féodale.

Ici fait son entrée sur la scène de I histoire celui qui doit être, on pourrait presque dire celui qui, par les traits étranges de son odieux caractère, était déjà Louis XI. 11 avait à peine dix-sept ans, et ses vices n’étaient en rien ceux de la jeunesse : cœur sec et dur, esprit positif et railleur, pressé de manier les affaires et les hommes, mais sans grandeur dans son ambition et se jouant dans l’intrigue, comme dans l’élé-

ment naturel de sa malfaisante activité. Le Dauphin Louis n’avait que du mépris pour son père, et de la haine pour les conseillers habiles et fidèles, à qui il reprochait d’usurper le pouvoir dont il était impatient de jouir. Les factieux qui s’armaient contre l’autorité royale le trouvèrent donc tout prêt à s’associer à leurs coupables desseins : il déclara hautement qu’il n’entendait plus être sujet, comme par le passé, et se sentait en état « de faire très -bien le profit du royaume. » Les chefs les plus importants de la Praguerie étaient, après lui, le duc d’Alençon, bien éloigné alors des nobles inspirations qu’il avait trouvées auprès de Jeanne d’Arc; le bâtard d’Orléans, à qui le duc, son frère, venait de donner le comté de Dunois, et qui se faisait la triste illusion de croire qu’il pousserait mieux sa fortune en trahissant le roi qu’en continuant à le bien servir; le duc de Bourbon, le bâtard Alexandre son frère, et le comte de Vendôme; les 'deux fameux écorcbeurs Jacques et Antoine de Chabannes, le sire de la Trémoille, enfin, qui avait fait entrer une partie de la noblesse poitevine dans ses sinistres projets de vengeance contre le connétable. Charles VII, celte fois, ne manqua pas à Richemond; il l’appela, au contraire, auprès de lui en toute hâte, et s’écria, quand il le vit arrivé : « Puisque j'ai mon connétable, je ne crains plus rien. — Qu’il vous souvienne du roi Richard d’Angleterre, lui dit ce fidèle serviteur, et gardez-vous de vous enfermer, comme lui, dans ville, ni forteresse. » Docile à ces avis, le roi entra aussitôt en campagne et courut droit en Poitou, où était le foyer principal de la révolte. Il

y trouva la petite ville de Saint-Maixent aux prises avec les rebelles : les bourgeois et les paysans avaient compris le besoin qu’il y avait pour eux d’unir leur cause à celle du monarque contre les ennemis du bon ordre et de la paix du royaume. Leur exemple fut partout suivi; partout on crut à la parole de Charles VH, qui publiait, par la boucbe de scs conseillers, que l’unique cause de la rébellion étaient les sages mesures prises pour protéger le peuple contre les violences des gens de guerre. L’insurrection, rejetée du Poitou dans la Marche et l’Auvergne, fut impuissante à s’y maintenir; chefs après chefs vinrent faire leur soumission; le Dauphin fut le dernier à rentrer sous l’autorité de son roi et de son père (juillet 1440). En le mettant en possession immédiate du Dauphiné, qui était son apanage, Charles VII crut le satisfaire et s assurer son obéissance; il devait être promptement et tristement détrompé. Cependant, la Praguerie avait eu le funeste résultat de donner 'aux Anglais un répit eu Normandie et de rendre une impunité momentanée aux bandes qui dévastaient la Champagne. Le connétable s’empressa de mener le roi dans cette dernière province, et le terrible justicier y frappa un coup qui releva grandement l'autorité méconnue de son maître. Un chef de routiers, qui avait du sang royal dans les veines, le bâtard de Bourbon, fut traduit devant le prévôt des maréchaux de France, et jeté à l’eau, cousu dans un sac, à Bar-sur-Aube. Le frère de Richemont, le duc de Bretagne, appesantit également sa justice, à cette même époque, sur une des plus hautes têtes du royaume. Gilles de Laval,

maréchal de Retz, reconnu coupable des plus monstrueuses horreurs, fut condamné à Nantes à périr sur le bûcher (1440).

Les négociations entamées avec l’Angleterre étaient encore une fois restées infructueuses; les prétentions de l’orgueil britannique n’avaient point changé avec la fortune; tout ce qu’on put obtenir des conseillers de Henri VI, ce fut qu’ils permissent enfin au duc d’Orléans de se racheter; encore cette concession leur fut-elle arrachée par l’épuisement du trésor de la couronne. Tous les princes du sang de France, le duc de Bourgogne à leur tête, se portèrent garants pour l’illustre prisonnier, et après vingt-cinq ans, il eut l’inexprimable joie de revoir la terre de France (12 novembre 144ü). Sa délivrance fut accueillie, comme un événement national, par tout le royaume; sa longue prison avait rendu son nom populaire; on se souvenait de la place qu’il avait occupée dans les pensées de Jeanne d’Arc; on aimait à redire quelques-uns des vers si touchants par lesquels il avait charmé les ennuis de sa captivité; on se plaisait enfin à le croire sage, parce qu’il avait été malheureux. Cependant, ce ne fut j>as sans quelque étonnement qu’on le vit se jeter, avec un entier abandon, aux bras du duc de Bourgogne, et, à l’occasion de son mariage avec Mademoiselle de Clèves, nièce de ce prince, séjourner deux mois dans les villes de Flandre, au lieu de porter au roi ses hommages. Charles VII en conçut des ombrages, que la conduite de ses deux cousins ne tarda pas à justifier; la réconciliation cordiale des maisons de Bourgogne et d Orléans s’était laite

contre la royauté. Le plus sûr moyen de se mettre en garde contre leurs ambitieuses prétentions était de redoubler d’activité pour purger le royaume des Anglais et des écorcbeurs. Le roi et le connétable ne perdirent pas de temps; Saint-Germain et Creil furent repris au printemps de 1441, et l'importante opération du siège de Pontoise fut ensuite résolue. C était Talbot qui défendait la place. Elle résista trois mois avec une énergique opiniâtreté; mais les redoutables bombardes de Jean Bureau finirent par ouvrir une brèche, et un furieux assaut fut livré, dans lequel le roi paya vaillamment de sa personne (19 septembre). Il ne s’honora pas moins par les efforts qu’il fit pour épargner à la ville prise les horreurs du massacre et de l’incendie. Presque au même jour que Pontoise, Évreux fut enlevé aux Anglais, et Charles VII ne craignit plus d’aller montrer aux Parisiens son autorité popularisée par la victoire.

Ce fut le moment mémo que choisirent les deux premiers princes du sang, pour frapper le coup qu’ils avaient concerté contre le pouvoir royal. Il ne s’agissait pas de renouveler la Praguerie les armes à la main; Philippe le Bon, qui s’était refusé deux ans auparavant à la guerre civile, n’était pas d’humeur à la tenter alors, et le duc d’Orléans était moins que lui un homme d’audace et de violence. C’était par des voies pacifiques qu’ils entendaient mettre le roi à leur merci, en chassant de ses conseils les petites gens qui faisaient trop bien ses affaires. La plupart des sires des fleurs de lis, le comte d'Angoulême, les ducs d’Alençon et de Bourbon , les comtes de Vendôme,

d’Êtampes, de Duuuis, entrèrent dans ce complot, et, au mois de mars 1442, ils se réunirent à Nevers, une des villes du duc de Bourgogne, pour y mettre en commun les griefs de leur jalouse ambition. Ces griefs furent consignés dans une requête qu’ils adressèrent au roi, respectueuse dans la forme, mais dans le fond menaçante, et par laquelle ils réclamaient la part qu’ils prétendaient leur être due dans le gouvernement du royaume. Leurs patriotiques instances pour la conclusion de la paix, pour la répression du brigandage, pour la diminution des tailles, pour le soulagement des misères populaires, n’étaient que le voile hypocrite dont la plupart d’entre eux couvraient leurs prétentions particulières; c’étaient, en réalité, des villes ou des châteaux, des ollices delà couronne, des pensions, qu’ils voulaient arracher à la royauté. Charles VII, quoique la prise de Pontoise eût grandement raffermi son pouvoir, no se laissa pas aller à des conseils de hauteur et do violence. Il envoya son chancelier à Nevers, pour porter aux princes sa réponse à leur manifeste. Elle était aussi modérée qu’habile, et mettait à la charge des requérants bien plus qu’à celle de la royauté, les maux dont ils réclamaient le terme. C’était un appel adressé victorieusement contre eux à l’opinion de la France, qu’ils avaient invoquée. Mais, en même temps qu’il faisait ainsi taire les doléances publiques des princes, le roi ne se refusa pas à satisfaire à quelques-uns de leurs griefs privés, et, par un petit nombre d’adroites concessions, qui furent sans préjudice réel pour son autorité, il parvint assez promptement à dissoudre leur ligue. Le duc d’Or-

léans alla faire acte d’allégeance envers son souverain, et n’eut qu’à se louer des marques de la munificence royale.

Il ne faut plus se représenter maintenant Charles Vil comme sommeillant, sur les bords de la Loire, dans sa vie d’indolence et de voluptés : il travaille vraiment, et par lui-même, à relever son autorité, à abattre ses ennemis, à rendre meilleure la condition de ses peuples. Il était allé, en 1442, rétablir l’ordre dans le Poitou et la Saintonge, où tout avait été mis en confusion par le court orage de la Praguerie; l’année suivante, il va faire sentir en Gascogne le poids de sa puissance et aux Anglais et aux seigneurs méridionaux, qui sont revenus à leurs habitudes indociles et remuantes. Il se fait adjuger, au pied des Pyrénées, la succession des comtes de Comminges; puis, il impose silence par un coup décisif aux prétentions rivales du comte d’ Armagnac, fils de l’ancien connétable tué à Paris. Ce seigneur, devenu l’allié des Anglais et caressant l’espoir de faire épouser sa fille à leur roi Henri VI, ne craignit pas d’afficher son indépendance, en se proclamant comte par la grâce de Dieu, et fermant ses domaines aux collecteurs de la taille royale. Prisonnier du Dauphin, que Charles avait envoyé pour le réduire à l’obéissance, le comte d’Armagnac commença dès lors à connaître la main qui plus tard devait s’appesantir si cruellement sur sa race. L’institution d’un parlement royal à Toulouse eut pour but de rendre à l’avenir toujours présente en ces contrées l’autorité trop aisément oubliée du monarque.

Jusqu’à cette heure, l’impérieux et violent duc de Gloucester avait exercé une influence prédominante dans les conseils de son faible neveu, Henri VI. C’était lui qui, à chacune des négociations ouvertes pour la paix, avait fait rejeter les conditions offertes par la France; de tout ce qu’avait conquis son frère, de glorieuse mémoire , il s’obstinait à ne rien abandonner. Mais, s’il avait pour lui l’orgueil britannique, les intérêts du pays lui devenaient chaque jour plus contraires; l’échec infligé à Talbot par le Dauphin, sous les murs de Dieppe, et la malencontreuse expédition du comte de Somerset en Anjou (1448), fournirent au cardinal de Winchester et au comte de Suffolk, partisans de la paix, des armes puissantes contre la belliqueuse opiniâtreté du duc de Gloucester, et un procès de sorcellerie intenté à sa femme acheva sa ruine. Tout aussitôt la politique anglaise entra dans une autre voie. Le vieux cardinal et Suffolk, devenus maîtres du gouvernement, conçurent la pensée de faire cesser une guerre, sous laquelle leur patrie ne succombait pas moins que la France, en mariant leur jeune monarque à une princesse de la maison de Valois. La fille du bon roi de Sicile, René d’Anjou, la belle et héroïque Marguerite alla, par suite d’un traité conclu à Tours, au mois de mai 1444, partager le trône ébranlé de Henri VI, mais sans porter avec elle la paix, trop tard désirée par l’Angleterre. Désormais la France, conflante en ses destinées, n’entendait plus la signer qu’après avoir affranchi s5n territoire. Ceux qui négocièrent pour elle (et à leur tête était le sire de Brezé, sinon par le rang, au moins par Pin-

fluence) ne consentirent qu’à une trêve, conclue d’abord pour vingt-deux mois, mais qui fut prolongée ensuite de deux autres années. C’était un intervalle de repos donné au royaume, pour qu’il se préparât à recommencer la guerre avec plus d’avantage.

Les historiens du temps s’accordent tous à nous montrer, « dès que les armes furent suspendues, » les campagnes se repeuplant et la terre rendue à la culture, les ateliers se rouvrant dans les villes et le commerce reprenant ses échanges , partout enfin le mouvement et la vie succédant à la désolation et à la mort. Français et Anglais s’étonnaient de se rencontrer en bons voisins, sans se combattre, comme ils n’avaient cessé de le faire depuis trente ans. L’argentier du roi, Jacques Cœur, qui, dans ses relations avec l’Orient, avait acquis, outre d’immenses richesses, une expérience consommée des matières de finances, dicta alors à Charles VII quelques mesures d’une habile administration, qui aidèrent à l’heureuse renaissance du royaume. Le fardeau des taxes fut allégé, des facilités nouvelles furent données au trafic et à l’industrie; le hardi marchand, devenu ministre, s’efforça même de pousser la navigation française vers les contrées lointaines dont le commerce l’avait enrichi. Mais ce qui occupa surtout Charles VII et ses conseillers, ce fut le soin d’assurer l’exécution des récentes ordonnances sur le service militaire. Là, plus que partout ailleurs, il y avait urgence à accomplir le bien et à arrêter le mal. En dehors des compagnies régulières, levées et soldées par le roi, restaient,

sur tous les points de la France, des milliers d’égorgeurs et de pillards, qui menaçaient de perpétuer au sein de la paix toutes les horreurs de la guerre. Charles VU se ressouvint de l’exemple de du Guesclin, et résolut de rejeter ce fléau hors du royaume. Les dissensions survenues parmi les ligues suisses lui en fournirent l’occasion.

Depuis quelque temps, le peuple de Zurich était entré en querelle avec les autres cantons, et menacé de toute les forces réunies de la confédération, il avait recouru à la protection de la maison d’Autriche, cette vieille et implacable ennemie de l’indépendance helvétique. Les Suisses, accoutumés, depuis plus de cent ans, à la braver et à la vaincre, n’en poussèrent pas moins vivement la guerre contre Zurich, qui était près de tomber entre leurs mains. C’est alors qu’un cri de détresse fut poussé par l’empereur Frédéric 111 et par la noblesse de l’Empire, pour invoquer l’assistance de tout ce qu’il y avait de chevalerie en Europe, contre ces redoutables paysans. Charles VII répondit à cet appel, en envoyant contre les Suisses la masse presque entière des compagnies d’aventure, rassemblées sous les ordres du Dauphin. Les Suisses, moins simples et moins innocents dans leurs moeurs que leurs aïeux, les vainqueurs de Morgarten et de Sempach, étaient restés aussi intrépides et jusqu’alors aussi invincibles; ils avaient dans la force de leurs longues piques une orgueilleuse confiance, et, sans s’informer du nombre de ceux qui venaient les combattre, seize cents d’entre eux se détachèrent du siège de la forteresse de Farnsbourg, auprès de Bâle, pour

marcher au-devant du Dauphin. Arrivés sous les murs de Bâle, ils chargèrent tout d’abord avec leur irrésistible impétuosité plusieurs des compagnies qui avaient passé la petite rivière de Birse, et les rejetèrent en désordre sur l’autre rive. Leurs capitaines leur crièrent alors de s’arrêter et de ne point se hasarder sur cette rive, où était l’ennemi avec plus de milliers de combattants qu’ils n’étaient de centaines. Rien ne put les retenir, dans l’enivrement de leur premier succès, et ils coururent se jeter au milieu du corps de bataille des compagnies, dont tout l’effort fut alors de séparer les diverses bandes dont se composait leur petite armée pour les accabler l’une après l’autre. Une fois cette manœuvre opérée, tout l'héroïsme des Suisses ne put les sauver d’une entière défaite. Écrasés par le nombre, ils continuèrent toutefois à se défendre, les uns adossés à la Birse, les autres retranchés dans la maladrerie de Saint-Jacques, qui a donné son nom à cette sanglante journée (26 août 1444). Le Dauphin et ses capitaines, émus d’admiration pour ces braves gens, leur eussent volontiers laissé la vie; mais, telle était la haine farouche que leur portaient les chevaliers allemands, qu’un d’entre eux, Pierre de Morpsberg, se jeta, sur le champ de bataille même, aux pieds du sire de Chabannes, pour le supplier de n’en pas épargner un seul. On les acheva, en effet, car le Dauphin était lié par cette horrible promesse; mais ce ne fut qu’au bout de dix heures de combat, et après qu’ils eurent couché par terre huit mille de leurs ennemis. Non-seulement il leur resta l’honneur de s’être fait admirer par les chefs des compagnies, comme

les plus fiers soldats qu’ils eussent jamais rencontrés, mais leur héroïque dévouement sauva leur pays. Le Dauphin, en effet, tira une utile leçon de sa victoire; il jugea prudent de ne pas engager une lutte à outrance contre les Suisses , pour des intérêts qui lui étaient aussi peu chers que ceux de la noblesse, et dès que la levée du siège de Zurich et de celui de Farnsbourg lui eût donné satisfaction, il s’empressa d’accorder la paix aux intrépides montagnards. (Jette paix fut le commencement de la longue amitié qui devait unir la Suisse à la France.

Pendant que le Dauphin se donnait le lustre d’une gloire militaire si chèrement achetée, Charles VII avait conduit le reste des compagnies sur les marches de la Lorraine et de l’Alsace, pays dont la possession était contestée entre la France et l'Empire, et, après être entré en maître à Épi nul, à Verdun, et dans quelques autres places de moindre importance, après s’être fait reconnaître à Toul comme protecteur, il était allé réclamer de la grande cité de Metz la même allégeance. Metz maintint ses privilèges de ville libre, n’appartenant à la France ni à l’Empire, et par la production de ses anciennes chartes, et par le courage de ses habitants à défendre leurs murailles. Après cinq mois de siège, Charles dut se contenter d’une riche rançon que les Messins lui offrirent (1445). S’il n’avait point réussi dans la revendication des droits de sa couronne sur les contrées situées en deçà du Rhin, il avait atteint un autre but qui, pour le présent, lui importait davantage. Dans son expédition en Lorraine, comme dans la courte guerre contre Il 31

les Suisses, les soldats des compagnies avaient péri par milliers, et ce qui en restait ne pouvait plus désormais troubler la paix publique, ni contrarier l'organisation régulière de l’armée royale. Un cbarnp plus libre était ouvert à sa politique.

Il travailla tout aussitôt à compléter l’œuvre ébauchée par l’ordonnance de 1439, et à former d’éléments choisis les compagnies de gens d’armes qui devaient composer la force militaire du royaume. Capitaines, comme soldats, qui ne parurent pas aptes à la régularité d’un service bien ordonné, furent renvoyés chacun au lieu de leur naissance, et ainsi dispersés sur toute la surface du territoire, ne purent plus se réunir en bandes de pillards et d’incendiaires. I)e sages garanties furent prises contre les gens de guerre eux-mêmes engagés au service du roi, afin d’en faire à l’avenir les protecteurs et non plus les perturbateurs de l’ordre public ; tout crime commis par eux était jugé par les justiciers royaux de chaque bailliage. A la création de la gendarmerie se joignit, quelques années après, celle de l.infanlerie des francsarchers, milice recrutée dans les campagneset destinée à tenir tête aux arbalétriers d’Angleterre (1448). La France, d’où était sortie quatre siècles auparavant la chevalerie, donnait ainsi naissance à l’organisation militaire des temps modernes; les francs archers des paroisses, assujettis à une tout autre discipline que l’infanterie des communes, devaient être, comme on l’a très-bien dit1, « les aïeux de Rocroy et d’Auster-

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