‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 22 sur 37 · M. Michelet · texte numérisé non relu

M. Michelet

lilz. » En même temps, l’ordre et la régularité entraient de plus en plus dans l'administration des finances. Nos historiens modernes n’hésitent pas à attribuer à Jacques Cœur la grande ordonnance du 25 septembre 1443, qui introduisit dans la comptabilité publique des règles jusqu’alors inconnues : c’étaient les pratiques d'une maison de banque appliqués à la gestion des revenus de l’État ; c’était ce que firent Colbert en 1662 et Necker en 1777. L’argentier du roi, accusé, au début de sa carrière, de frauduleuses opérations sur les monnaies, répara avec éclat cette faute de sa jeunesse en substituant l’unité monétaire à la confusion des espèces de tout aloi, qui était depuis si longtemps une cause de gêne ou même de ruine pour le commerce. Le nouveau chancelier, Guillaume Juvénal des Ursins, eut aussi l’honneur de ‘ dicter au roi quelques sages réformes dans la procédure judiciaire.

Vers cette même époque finit la longue et triste querelle engagée entre la papauté et les prélats réunis à Bâle. Cette assemblée, dès son début, avait fait un abus étrange du principe solennellement proclamé à Constance, de la supériorité des conciles œcuméniques sur le pape. Ils n’étaient en tout que quatorze évêques et abbés, lorsque, dans leur seconde session tenue au mois de janvier 1432, ils se déclarèrent * investis de tous les droits d’une assemblée générale de la catholicité, ne pouvant être ni dissoute, ni transférée, ni différée même par le pape, et leur nombre n’était guère plus grand, lorsque le 29 avril suivant, ils sommèrent Eugène IV et les cardinaux

kSk

de venir siéger parmi eux. Cinq mois après, le 6 septembre, trente-deux prélats avaient ouï la requête d’un docteur de l’Université, à l’effet de faire déclarer le souverain pontife contumace , et le 1 8 décembre enfin une menace de déposition avait été lancée contre lui. Le petit nombre des Pères rassemblés à Baie et l’attitude ennemie qu’ils avaient prise tout d'abord contre le chef de l'Église, autorisaient suffisamment Eugène IV à ne pas lepr reconnaître le caractère légitime d’un concile; il les somma de se rendre à Bologne, où il entendait, au sein d’un concile vraiment œcuménique, travailler, avec l’empereur d’Orient, à l’extinction du schisme grec. Il y avait ainsi guerre ouverte entre le souverain pontife et l’assemblée de Bâle, lorsque, en 1433, l'influence réunie de l’empereur Sigismond et de Charles VH détermina Eugène IV à approuver l'assemblée de Bâle et à y envoyer quatre légats. Les procédés du concile n’en devinrent pas moins hostiles à l’autorité pontificale; les légats n’y semblaient admis que comme des avocats dont la cause était perdue à l’avance; tout se décidait au gré de l’esprit violemment réformateur de quelques docteurs de l'Université de Paris. Le pape, dans une encyclique adressée aux souverains de l’Europe (juin 1436), protesta alors contre les décisions des Pères de Bâle, et dans le pressant intérêt de la réunion de l’Église grecque à l’Église latine, il • publia une bulle qui ordonnait la translation du concile à Ferrare (1437). Ce fut le signal d’une scission éclatante au sein de l’assemblée de Bâle; quelques-uns des prélats adhérèrent à la bulle pontificale.

le plus grand nombre poursuivirent leur œuvre de réformation radicale dans l’Église , et entamèrent contre le pape une procédure qui devait aboutir à sa déposition. Il y eut un cri général dans toute la chrétienté contre cet excès de violence, et l’empereur Sigismond, après avoir adressé, au nom des princes de l’Empire, d'énergiques représentations aux Pères de Bâle, allait prendre en main d’une manière plus efficace la cause d'Eugène IV, quand la mort vint le frapper. L’Allemagne, après lui, resta dans une sorte de neutralité entre le pape et le concile : la France prit une attitude plus résolue.

Le 23 janvier 1438, Charles VII publia un édit par lequel il interdisait aux prélats français de se rendre au concile de Ferrare, déjà nombreux et ayant reçu dans son sein les évêques orientaux. En même temps fut convoquée pour le mois de mai à Bourges une assemblée de l'Église gallicane, où vinrent siéger cinq archevêques, vingt-cinq évêques, avec grand nombre d’abbés et de députés des chapitres et universités du royaume. C’est de cette assemblée qu’émana la Pragmatique Sanction de Charles VII, grande ordonnance en vingt-deux articles, dans laquelle prirent place, sauf quelques modifications, ceux des décrets du concile de Bâle, qui furent jugés propres au gouvernement de l’Église de France. La souveraineté des conciles généraux et leur périodicité décennale étaient d’importantes décisions déjà proclamées à Constance; ce qu’il y eut de grandement nouveau, ce qui émut singulièrement les esprits, ce furent les trois articles relatifs aux annates, aux appels en cour de Rome et

aux élections ecclésiastiques. La France, appauvrie par trente années de guerre, crut que sa détresse allait finir, du moment où son or cesserait de s’écouler dans le trésor pontifical, et la suppression des annates, abus très-réel dont s’enrichissait le Saint-Siège, assura tout d’abord à la Pragmatique une extrême popularité. L’opinion publique ne fut pas moins favorable à la réduction des cas d’appel, autre abus qui rendait la France tributaire de Rome, par le nombre exclusif des causes ecclésiastiques évoquées devant la justice pontificale. L’article concernant les élections rendait aux chapitres et aux monastères le droit de choisir librement les évêques et les abbés, sauf l’opposition du pape, au cas d’indignité ou d’abus : c’était sagement revenir à la liberté primitive de l’Église. Mais la prérogative, ainsi enlevée à la papauté, ne retournait en réalité ni aux chapitres ni aux monastères ; un amendement, mis par l’assemblée de Bourges à la disposition votée à Bâle, restituait au roi, aux grands du royaume, à tous les patrons enfin, le privilège de présenter ou recommander aux suffrages des électeurs les sujets de leur choix, et ce droit de présentation eut pour effet, immédiatement après la promulgation de la Pragmatique, de faire asseoir dans les chaires épiscopales des bâtards de grands seigneurs, des enfants de neuf ans, et d’autres prélats sans d’autres titres que la naissance ou la faveur. Un savant de notre temps, que nous avons déjà eu l’occasion de citer', a relevé dans le Gallia Christiana les

Page 1