M. Jules Quicherat
noms de douze évêques ainsi nommés de 1 440 à 1 460. C’était là étrangement réformer l’Église, et telles n’avaient pas été les espérances des docteurs de l’Université, qui, par le retour à la discipline des anciens temps, s’étaient flattés de rendre à leur docte corporation le privilège des dignités ecclésiastiques. Mais l’Université commençait alors à déchoir en Europe de sa suprématie intellectuelle ; elle avait eu le tort, aux yeux de la France, de s’abaisser presque tout entière sous la domination anglaise, et de donner des accusateurs et des juges à Jeanne d’Arc; elle allait enfin, à cette époque même, se voir dépossédée à Paris de sajuridiction privilégiée, pour passer sous celle du Parlement. Le Parlement! Ce fut lui qui, à vrai dire, hérita de la portion de pouvoir enlevée par la Pragmatique de Bourges à la papauté. En faisant inscrire son ordonnance sur les registres de ce grand corps, Charles Vil l’en établissait le gardien; il introduisait dans le droit public de la France un nouveau principe en vertu duquel les décisions disciplinaires, quelles qu’elles fussent, des papes et des conciles, avaient besoin, pour faire loi, de recevoir la sanction de l’autorité judiciaire; il plaçait, à l’avenir, les libertés de l’Église sous le contrôle des oflicicrs de sa cour suprême. On sait si le Parlement fut fidèle à la mission que lui conféra alors la royauté.
L’acceptation partielle de leurs décrets par l’assemblée de Bourges ne fil qu’encourager les Pères de Bâle dans la guerre à outrance qu’ils faisaient à Eugène IV ; malgré l’opposition formelle de Charles VII, ils procédèrent à la déposition de ce pontife, et lui don-
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lièrent pour successeur le duc de Savoie, Amédée VIII, qui était allé échanger à Ripaille les soucis du pouvoir contre le calme d’une retraite voluptueuse (25 juin — 5 novembre 1439). La France ne reconnut point cet anti-pape, dont l’obédience se restreignit aux États de sa maison et à quelques districts de la Suisse et de l’Allemagne. Bientôt l’assemblée de Bâle se vil réduite à un petit nombre de prélats, qui encore se partagèrent, les uns poursuivant leur tâche et prétendant dans leur dernière session la revêtir d’une sorte d’inviolabilité (1443); les antres allant siéger comme un conseil permanent auprès de l’anti-pape, à Lau- . sanne. Le concile, tenu successivement à Ferrare et à Florence par Eugène IV, avait d’un autre côté manqué d’une autorité suffisante pour pacifier l’Église, et lorsque ce pape mourut en 1447, Félix V, quoique de plus en plus délaissé, s’obstinait encore à garder la tiare. Le docte et habile Thomas de Sarzane, élu à Home sous le nom de Nicolas V, se prêta avec une facile condescendance aux concessions que lui demanda alors Charles VII , pour faire descendre son compétiteur du trône pontifical. Une pompeuse ambassade où figuraient, à côté de cinq évêques, Tanneguy du Châtel et Jacques Cœur, régla au Vatican avec Nicolas V les conditions auxquelles Félix devait échanger le titre de la papauté contre celui de cardinal-légat, sa vie durant, en Savoie, et le 7 avril 1449, l’anti-pape se déposa lui-même dans une réunion solennelle du prétendu concile resté auprès de lui à Lausanne. Les récits du temps font honneur à Charles VII du zèle qu’il déploya
dans celte dernière circonstance pour rendre la paix à l’Église.
Tout prospérait au monarque français, et en voyant tant d’hommes de renom dans le conseil et à la guerre rassemblés autour de lui, pour concourir à sa fortune, on commençait à lui donner un surnom mieux mérité que celui de victorieux, le surnom de Charles le bien servi. Il n’y avait qu’une ombre à cet éclat croissant de son règne: c’étaient les inquiétudes de plus en plus sérieuses que lui causaient le génie tracassier et les continuelles intrigues de son fils, le Dauphin Louis. Ce jeune prince, ennemi déclaré de la plupart des conseillers du roi, était aussi traité en ennemi par eux, et ses relations avec la cour s’envenimèrent à ce point qu’il se retira dans son apanage du Dauphiné (1446), sourd à toutes les instances de son père pour l’en faire revenir. Cependant rien n’annonçait alors que cette brouillerie dût les séparer pour jamais; ce n’était qu’un nuage au milieu des beaux jours qui naissaient pour le royaume. Le continuateur de Monstrelet, Mathieu de Coussy, comme lui attaché à la maison de Bourgogne, rend ce précieux témoignage à Charles VII qu’en dedans de deux mois après les réformes opérées par ce prince, « le royaume devint plus sûr et mieux en paix qu'il n’avait été depuis trente ans. »
Il en allait tout autrement en Angleterre. La discorde allumée dans la maison royale y rendait le pouvoir incertain et flottant. La fière Marguerite d’Anjou, appelée à partager le trône de Henri VI dans des circonstances humiliantes pour l’orgueil britannique.
ne se soutenait contre les haines populaires dont elle commençait à être l’objet, qu’en cherchant à s’appuyer sur la France. Elle sollicita et obtint, en 1448, une nouvelle prolongation de la trêve jusqu’au 1" avril de l’année suivante ; mais c’était une faveur qu’il avait fallu acheter par la cession, promise et non encore accomplie, du Maine aux Français. Il en coûtait aux capitaines anglais, qui avaient si longtemps vécu en France comme en pays conquis, d’obéir avec ponctualité aux ordres pacifiques de leur gouvernement; ils ne se doutaient pas que la moindre infraction à la trêve dût entraîner pour leur pays d’extrêmes conséquences. L’un d’eux eut la malencontreuse audace d’enlever au duc de Bretagne la ville de Fougères. C’était fournir à Charles VII, prêt pour la guerre, l’occasion de la recommencer. En vain le conseil d’Angleterre s'efforça-t-il de négocier. Celui de France lui répondit en prononçant d’une voix unanime que le roi avait bon et juste titre pour guerroyer contre les Anglais, et tous les vassaux de la couronne furent sommés de venir, chacun selon leur puissance, pour a la recouvrance de la duché de Normandie. » Philippe le Bon fut invité lui-même à ce grand rendezvous de la noblesse féodale de F’rance. Il s'excusa personnellement sur ses trêves avec l’Angleterre, mais permit à ses gentilshommes de Bourgogne et d’Artois d’aller se joindre à l’armée royale. Ce fut Jacques Cœur qui, avec un empressement patriotique, avança au roi les fonds nécessaires pour l’expédition.
Il fit alors beau de voir à l’œuvre les nouvelles compagnies, toutes commandées par des bons chefs,
toutes bien disciplinées et dévouées au service du roi, au lieu de se livrer aux odieuses fantaisies du meurtre et du brigandage. Ce n’étaient plus ces bandes féroces qui, treize ans auparavant, par leurs horribles excès, avaient rejeté dans les bras de l’Angleterre la Normandie prête à se donner au roi. Cette belle province, où les cœurs étaient tout français, n’aspirait plus qu'à jouir comme le reste du royaume du bon gouvernement de Charles Vil. Aussi lorsqu'au mois de juillet 1449, elle fut envahie sur trois points à la fois par les troupes royales, la conquête ne rencontra presque aucun obstacle. Verneuil, Pont-Audemer, Lisieux, Vernon, Mantes et une foule d’autres villes et de châteaux tombèrent rapidement aux mains de Dunois et de ses lieutenants, pendant que le duc de Bretagne, avec son oncle le connétable, recevait la soumission de Coutances, de Saint-LÔ, de Valognes et de tout le Cotentin. Le roi, arrivé bientôt lui-même sur le théâtre de la guerre, vit toutes les places devant lesquelles il se présenta lui ouvrir leurs portes, et tel était le renom de ses armes, tel était en même temps le découragement de l’ennemi, que Rouen, la citadelle de la puissance anglaise, tomba en ses mains presque sans coup férir. Le duc de Somerset et le vieux Talbot qui y commandaient tentèrent un faible essai de résistance; mais entre la puissante armée du roi et la population d’une aussi grande cité soulevée contre eux tout entière, ils purent tenir à peine quelques jours, et le 10 novembre 1449, la ville et les forts ayant été successivement rendus, Charles VII entra à Rouen dans le plus magnifique appareil de la
royauté. L’historien Mathieu de Coussy signale dans le cortège royal la présence de Jacques Cœur, à qui, plus qu’à aucun des capitaines, était due, disait-on, la recouvrance de la Normandie. Harfleur, la première conquête de Henri V, et Honfleur, défendue par la vaillante obstination de son gouverneur, essayèrent de résister encore, après que Rouen était tombé; niais l’une et l’autre cédèrent au bout de quelques semaines, et au commencement de l’année 1450, il ne i-estait plus à Henri du plus riche joyau de sa couronne en France que l’importante ville de Caen, avec un petit nombre d’autres places de la basse Normandie.
A la nouvelle de ces désastres, l’opinion publique s’émut violemment en Angleterre. Suflblk fut cité, sous le poids d’une accusation de haute trahison, devant la Chambre des communes, et Marguerite d’Anjou, dans sa vive anxiété, ordonna qu’un armement se fit en toute hâte à Portsmouth pour sauver des mains victorieuses de Charles VII les derniers débris de la domination britannique. Sir Thomas Kyriel, le plus renommé capitaine qui restât à l’Angleterre, mit à la voile avec trois mille combattants et alla se joindre à Sir Mattew Gough pour couvrir Caen et Bayeux contre l’attaque des Français. Lejeune comte de Clermont, tils aîné du duc de Bourbon, qui les suivait dans leur marche, les trouva retranchés au village de Formigny, et, sans attendre le connétable de Richemont qui accourait deSaint-Lô, il assaillit impétueusement leurs lignes, jaloux d’honorer ses premières armes par une victoire. Mais ses forces étaient trop inégales à celles
de l’ennemi, et les compagnies d’ordonnance, malgré leur courage et leur ferme discipline, allaient être rompues, si Richemont ne fût arrivé sur le champ de bataille. Il eut bientôt fait rentrer les Anglais dans leurs retranchements, et tout son effort fut de les y forcer. Le combat fut vif et dura trois heures. Au bout de ce temps, la ligne anglaise fut entamée de trois côtés, et les Français y entrèrent vainqueurs avec un grand carnage. Sur les six mille combattants de l’armée ennemie, on en compta, dit un récit contemporain, trois mille sept cent soixante-quatorze gisant dans la poussière; douze ceuts furent faits prisonniers. Sir Thomas Kyriel était du nombre (18 avril 1450). La bataille de Formigny décida du sort de la Normandie. Caen, où s’était enfermé le duc de Somerset avec les débris de ses forces, se lit encore assiéger, et Charles VII vint investir lui-même la ville avec ses compagnies de gendarmes et quatre mille francs archers que soutenait la formidable artillerie de Jean Bureau. Mais ce fut sans espoir et pour le seul honneur de leurs armes, que les Anglais opposèrent un reste d’inutile résistauce. La capitulation de Caen (1" juillet) fut suivie de la reddition de Falaise, que lord Talbot prisonnier rendit en échange de sa liberté, et, peu après, (22 août) de la prise de Cherbourg, dernière place où flottât encore le drapeau d’Angleterre. Il avait suffi de treize mois pour que la Normandie redevînt ainsi toute française. Ce merveilleux résultat était dû avant tout à la patriotique impatience qu’avaient montrée les peuples de secouer le joug étranger. Mais on en rapportait aussi l’honnenr à la
bravoure disciplinée des nouvelles compagnies, au génie inventif de Jean Bureau qui avait doué l’artillerie d’une telle puissance, et enfin au généreux désintéressement de Jacques Cœur qui avait nourri et soldé les troupes de ses deniers.
Ces nouveaux revers tournèrent en fureur l’orgueil blessé de l’Angleterre; on ne trouva pas que ce fût assez de bannir Suffolk, innocent des défaites qu’on lui imputait, on le décapita, après un simulacre de jugement, à bord môme du navire qui l’emportait sur la terre étrangère; l’explosion du mécontentement national alla jusqu’à renouveler dans le comté de Kent les scènes de l’insurrection de Wat Tyler. Mais s’il fut facile à l’intrépide Marguerite d’Anjou d’étouffer cette émotion populaire, elle eut à s’inquiéter bien autrement des prétentions ambitieuses du duc d’York, à qui l’occasion était fournie de revendiquer les droits de sa famille usurpés par la branche de Lan castre. L’Angleterre était à la veille des querelles sanglantes de la Rose blanche et de la Rose rouge.
Charles VII profita, sans perdre de temps, de cet affaiblissement de l’ennemi : l’année même où la Normandie était reconquise, la Guyenne fut attaquée. Il ne s’agissait plus ici de reprendre aux Anglais les récentes conquêtes de Henri V ; l’ambition patriotique du monarque était de dépouiller les Plantagenets du vieil héritage de la reine Eléonore. La promptitude du succès dépassa toutes les espérances. Les cœurs étaient moins français dans le duché d’Aquitaine qu’en celui de Normandie. On n’y avait point oublié la longue inimitié qui avait séparé la France méri-
üionale de celle du nord, et les seigneurs surtout, quoique le génie anglais leur fût peu sympathique, trouvaient hieu mieux leur compte à la domination d’un prince étranger, dont l’éloignement même était une garantie pour leur indépendance, qu’à la souveraineté plus rapprochée et bien autrement redoutable du chef de la monarchie française. Cependant telle était dès lors la prépondérance acquise à Charles VII par ses victoires, que son lieutenant, le comte de Dunois, n’eut presque qu’à montrer son armée en Guyenne pour réduire cette grande province. La campagne, ouverte au mois de novembre 1450, s’acheva le 23 juin 1451 par la capitulation de Bordeaux. Dunois, après avoir juré solennellement, au nom du roi, le maintien des franchises de la cité, y entra avec une pompe militaire pareille à celle que le roi avait déployée à Rouen. Moins de deux mois après (18 août), Bayonne ouvrit ses portes aux troupes royales, et Charles VII s’étant transporté à Taillebourg, y reçut lui-même l’hommage des villes et des seigneurs d’Aquitaine. Il confirma en même temps tous leurs privilèges.
Mais quelques-uns de ces privilèges n’étaient point compatibles avec l’ordre récemment fondé dans le royaume, et lorsqu’il s’agit de faire accepter des états de Guyenne la taille des gens d’armes et les autres aides et subsides, élément nécessaire de l’établissement monarchique de Charles VII, une violente clameur s’éleva par toute la province. Ses doléances furent portées à Bourges, devant le roi, qui refusa d’y faire droit, et dès lors la turbulente Aquitaine, reve-
liant aux anciennes traditions de son histoire, n’eut plus d'autre pensée que de rappeler dans son sein la domination étrangère. Marguerite d’Anjou, victorieuse de la première tentative du duc d’York pour se faire reconnaître roi, trouva dans les mécontentements delà Guyenne l’occasion favorable de rendre un peu de popularité à son gouvernement ébranlé, et elle envoya aux Gascons révoltés une armée anglaise. Lord Talbot, malgré ses quatre-vingts ans, prit le commandement de l'expédition, et débarqua dans le Médoc au mois d’octobre 1451. Bordeaux se souleva incontinent en sa faveur, d'autres villes l’imitèrent, et le reste de la province eût suivi, si de prompts secours arrivés au comte de Clermont n’eussent arrêté l’entraînement de la révolte. Toutefois ce ne fut pas avant l’été de l’année suivante que l’armée royale put entrer en campagne. Charles VII la commandait luimême.
11 .assiégeait Cas ti lion, petite place dont la prise lui devait livrer le cours de la Dordogne, lorsque Talbot , cédant aux téméraires instances des gens de Bordeaux, sortit de leur ville et tomba à l’improviste sur les postes avancés de l’armée française. En un instant, il les eut délogés d’une abbaye qu'ils occupaient et où il s’établit lui-même. Comme il y entendait la messe, on lui apporte la fausse nouvelle que les Français ont abandonné leur parc et sont en pleine retraite. L’aventureux vieillard, enivré de son premier succès, n’attend pas de s’assurer de la vérité du fait, et, sortant brusquement de la chapelle, il se lance sur les retranchements en
nemis, où il parvient à planter son étendard. Mais là, au lieu d’une armée en fuite, il trouve, pour le recevoir, la redoutable artillerie de Jean Bureau. En vain crie-t-il à sa gendarmerie de mettre pied à terre pour assaillir avec plus d’avantage les retranchements français ; en vain appelle-t-il ses auxiliaires bretons pour appuyer de leur opiniâtre vaillanee les Anglais qui reculent ; un coup de coulevrine renverse par terre le héros octogénaire, et sa chute entraîne le destin de la bataille. Lord Lisle, son fils, et trente autres seigneurs, la fleur de la chevalerie anglaise, se font tuer auprès de lui sans pouvoir détourner le coup fatal qui l’achève. Le combat n'est plus dès lors qu’un affreux carnage; lord Molines, lieutenant de Talbot, rend son épée, et les débris de l’armée vaincue se réfugient dans la forteresse de Castillon, qui ouvre le lendemain ses portes (17, 18 juillet 1 452). Charles VH se porta de la Dordogne sur Bordeaux, qui sembla d'abord vouloir opposer une résistance désespérée. Mais quand les vivres commencèrent à devenir rares, et que la grande cité se vit près d’être foudroyée par les canons de Jean Bureau , elle envoya demander merci au roi, qui consentit à ne pas user de tous les droits de la victoire, et accorda aux Bordelais leur pardon, moyennant une amende de cent mille écus d’or et la perte de leurs privilèges (9 octobre). La clémence royale adoucit plus tard ce qu’il y avait encore de rigoureux dans ce pardon.
.Cette fois la soumission de la Guyenne était définitive; Calais et Guines étaient les seules villes qui restassent aux Anglais dans le royaume. Avec un suit ?2
prême et énergique effort, ou aurait eu beaucoup de chances de les reprendre; mais c’eût été travailler pour le duc de Bourgogne, aux mains de qui étaient l’Artois et la Picardie, et la puissance de ce prince semblait à cette heure plus menaçante pour le royaume que ne l’était celle de l’Angleterre.
Pendant que la France achevait ainsi l’œuvre de sa délivrance, et que l’Angleterre, par un triste changement de fortune, entrait à son tour dans la carrière sanglante des guerres civiles, un événement venait de s’accomplir en Orient, qui trois siècles plus tût eût ébranlé l’Europe jusqu’en ses fondements, mais qui la trouva alors froide et indifférente. Le 29 mai 1453, Constantinople était tombée au pouvoir de Mahomet II, et l’empire grec avait cessé d’exister. Un seul prince en Occident se montra vivement préoccupé des périls dont cette catastrophe menaçait la chrétienté , ce fut le duc de Bourgogne. Plus d’une fois, depuis dix ans, il s’était efforcé de ranimer l’esprit des croisades à sa cour et dans les cours étrangères, et dans l’année 1451 en particulier il avait envoyé des ambassadeurs à Charles YI1 et au roi d’Aragon, afin d’obtenir qu'ils s’unissent à lui dans un commun effort pour sauver Constantinople. Cette ville prise, le pape Nicolas V, tremblanlpour Rome, s’adressaà Philippe le Bon comme au plus puissant et au plus chevalereux à la fois des princes de l’Occident, pour le presser de réparer ce qu’il eût fallu empêcher, et de se mettre à la tète d’une croisade contre les Ottomans. Le duc de Bourgogne répondit avec empressement à la demande du pontife, et dans un splendide festin, où il réunit à Lille toute
la chevalerie de ses domaines, il émit le solennel vœu du faisan, par lequel il s’engageait à aller combattre le Grand Turc, corps à corps, en compagnie de tous les princes chrétiens qui voudraient faire avec lui ce saint voyage. Son belliqueux serment fut répété par une foule ardente et tumultueuse de gentilshommes, à la fois enivrés des joies du banquet et transportés d’enthousiasme par les pompes inouïes d’un spectacle où l’allégorie religieuse, l’évocation des personnages fantastiques des romans de chevalerie et les fables de la mythologie païenne se succédaient pour enchanter les imaginations. Au sortir de cette fête, dont les frais eussent suffi, selon la remarque d’un historien, à réaliser le projet de la croisade, le duc de Bourgogne se rendit en Allemagne afin d’émouvoir contre les Turcs le grand corps de l’Empire. 11 ne trouva auprès des princes, et surtout de l'empereur Frédéric III, qu’insouciance ou mauvais vouloir, et ne fut pas plus heureux dans ses tentatives auprès de Charles VII. La France ne demandait à son roi que le repos, et son roi était disposé à la servir selon ses vœux. Malgré les nobles efforts de Nicolas V et du duc Philippe, l’Europe laissa Mahomet II s’affermir en paix sur le trône ensanglanté des Constantins.
Il était impossible que la France, libre de l’étranger, ne reportât ses souvenirs vers celle qui avait commencé le grand œuvre de l’affranchissement national. Le peuple n'avait pas oublié Jeanne d’Arc, et s'indignait que son glorieux nom fût sous le poids d’une sentence infamante. Rouen surtout, redevenu français, était impatient de se laver du crime dont la
complicité apparente lui avait été imposée par la domination anglaise. Quelle que fût l’égoïste insouciance de Charles VII , quelle que fût encore la puissance de l’Université, intéressée à maintenir l’odieux arrêt auquel elle avait concouru, lecri public fut plus fort, et la révision du procès de la Pucelle fut ordonnée par le pape Calixte III au mois de juin 1455. L’enquête, toute restreinte et gênée qu elle fut par suite des ménagements obligés pour l'autorité ecclésiastique, n’en eut pas moins une grande solennité; elle embrassa la vie entière de Jeanne d'Arc , et l’on y vit comparaître depuis les humbles compagnes des jeux de son enfance jusqu’aux princes et aux seigneurs qui avaient été les témoins de ses exploits. I, hommage rendu à la sainteté, comme à l héroïsme surnaturel de la fille de Dieu , fut unanime. Malgré bien des dépositions incomplètes, malgré bien des réticences calculées, il en fut dit .assez pour que le mystère d'iniquité accompli par les chefs anglais et par Pierre Cauchon se dévoilât dans toute son horreur; des milliers de témoignages firent pénétrer le jour de la vérité dans les ténèbres de cette monstrueuse procédure, et lorsque le 7 juillet 1450 l’arrêt de réhabilitation de la Pucelle fut prononcé à Rouen, on put dire que c’étaient une défaite et une humiliation de plus infligées à l’Angleterre.
Au même temps où Charles Vil s’associait à cet acte solennel de la reconnaissance nationale, il est triste de le voir témoigner une triste ingratitude envers l’homme qui peut-être, après Jeanne d'Arc, avait le plus fait pour le salut de la France. Jacques
Cœur fut sacrifié à d'indignes courtisans, jaloux de sa haute fortune. Cette fortune fut son unique crime. S’il s’en laissa éblouir et en conçut quelque orgueil ; si dans sa splendide maison de Bourges, un des chefsd’œuvre de l’architecture gothique, il aima trop à répéter sa fière devise : « à vaillants cuers rien d’impossible ; » si , pour tout dire en un mot, le marchand anobli trancha trop du grand seigneur, quels étaient les héros de vertu qui pouvaient lui jeter la première pierre à la cour de Charles VII? L’ancien chef d’écorcheurs, Antoine de Chabannes, devenu comte de Dammartin , le chambellan Guillaume Gouffier, et le sire de la Trémoille, digne héritier des vices de son père, furent les auteurs de la ruine du grand citoyen, dont ils convoitaient les dépouilles. Jacques Cœur fut arrêté en 1 451 , chargé des accusations les plus calomnieuses, poursuivi au mépris de toutes les formes judiciaires, et malgré les instances du papeen sa faveur, condamné à mort pour crime de concussion et de lèse-majesté (29 mai 1453). On n’osa exécuter cet inique arrêt, et l’on se contenta de lui faire subir, à genoux et la torche à la main, l’humiliante cérémonie de l’amende honorable, en face du peuple de Poitiers, frappé d’une muette stupeur. Pendant que le partage de son immense fortune enrichissait ses lâches accusateurs, quelques fidèles amis se dévouèrent pour le tirer de sa prison de Beaucaire, et le conduisirent à Rome auprès du pape Nicolas V, qui lui fit un honorable accueil et le logea dans son propre palais (1 455). Mais le chagrin avait usé cette vie si laborieusement et si utilement employée, et Jacques Cœur mourut
l’année suivante à Ciiio, où il était allé commander la flotte pontificale. L’image de Jacques Cœur nous a été conservée sur un des vitraux de la chapelle funéraire de sa famille, dans l’église métropolitaine de Bourges. Mais le registre de la cathédrale, sans doute par ménagement pour Charles VII , ne donne pas à l’illustre marchand son véritable titre de gloire , le titre d’argentier du roi ; il ne mentionne que ses services envers le pape, et l’appelle « capitaine général de l’Église contre les Infidèles. » La postérité lui a fait une autre part.
On ne voit point que ce tort si grave de Charles VII ait porté atteinte à la popularité de son gouvernement. La France, qui , après de si longues calamités, avait retrouvé les inappréciables douceurs de la paix, aimait à en rapporter le mérite à son roi, et s’inquiétait peu du reste de ce qu’il y avait de bien ou de mal dans sa vie. Depuis la mort d’Agnès Sorel, en 1450, Charles, encore qu’il ne fût plus jeune, n’avait fait que donner plus de carrière à son libertinage, et il promenait dans ses manoirs du Berri et de la Touraine le scandale de ses nombreuses amours. Mais il est juste de dire qu’il n’était point retombé pour Cela dans sa paresse, et que loin d’abandonner ses devoirs de roi, il continuait de veiller activement à ce que rien ne troublât l’ordre qu’il avait remis dans le royaume. On le savait doux, d’humeur facile et bienveillante, accessible aux petits comme aux grands; on voyait la police des villes meilleure qu’elle ne l’avait jamais été, les routes plus sûres, la justice plus égale pour tous; on comparait le régime absolu,
mais sans dureté ni violence, établi dans les provinces françaises à l’arbitraire capricieux et désordonné de l’administration bourguignonne, et la reconnaissance publique se croyait obligée à un bon roi des bienfaits d’un bon gouvernement.
Cependant il ne fut pas donné à Charles Vil, au faîte de ses prospérités, de retrouver un seul instant de cette quiétude qui lui avait été si chère aux jours de sa jeunesse et de sa mauvaise fortune. Son règne s’acheva tristement entre la surveillance inquiète que lui commandait l’ambitieuse rivalité de la maison de Bourgogne, et les embarras bien autrement cruels que lui suscitait l’esprit rebelle du Dauphin son fils. Philippe le Bon vieillissait, et, fatigué de la guerre longue et ruineuse qu’il venait de soutenir contre les Gantois, il n’avait ni les moyens ni la pensée d’en entreprendre une autre contre la France; mais le «grand-duc d’Occident, » ainsi que l’appelaient ses voisins, affectait tout l’orgueil de la domination royale, et il en attendait meme le titre des promesses de l’empereur. Plein des sou\enirs du traité d’Arras, alors qu’il avait vu Charles VII recevoir de sa générosité le pardon et la paix, il s’étonnait et se plaignait de ne plus trouver dans les conseils du roi victorieux une aussi humble condescendance à toutes ses prétentions. La juridiction souveraine du Parlement de Paris sur quelques parties de ses États l’importunait, et plus d’une fois il avait fait porter d’aigres doléances aux oreilles de son suzerain. Il venait enfin d’accueillir à sa cour le Dauphin fugitif (1457), et Charles VII avait tout à craindre de l’accord qui semblait se former
entre le génie pervers de son fils et la turbulente ambition de l’héritier de Bourgogne, le jeune comte de Charolais.
Depuis que le Dauphin, en 1446, avait quitté la cour de son père, il s’était obstinément refusé à y revenir. Tranchant du souverain dans son apanage du Dauphiné, il n’avait su qu’y faire haïr la dureté de son gouvernement. Devenu veuf par la mort de la charmante Marguerite d’Écosse , il s’inquiéta peu pour se remarier de la volonté paternelle, et, malgré l’expresse défense du roi, alla épouser à Chambéry la princesse Charlotte, filledu duc de Savoie (1451). Puis, comme pour mieux braver son père, on le vit acheter des armes, former des compagnies et leur nommer des capitaines (1452). Le roi, vainqueur des Anglais, parla un langage plus haut à son fils, sans le menacer toutefois et sc contentant de le rappeler instamment auprès de lui. Mais le Dauphin, déjà soupçonneux et défiant, comme il le fut sur le trône, ne voyait que des pièges dans les paroles pressantes de son père; il craignait de tomber aux mains ennemies d’Antoine de Chabannes, de Pierre de Brézé et des autres conseillers du roi, contre lesquels il était luimême animé d une haine implacable. « Mes ennemis se fient bien à moi, s'écria Charles VH avec amertume, et mon fils ne le veut point faire. » Il voulut cependant avoir raison de cette indomptable opiniâ*treté, et fit marcher quelques troupes vers le Dauphiné. Ce fut alors que Louis, serré de près par le comte de Dammartin, gagna à travers les montagnes la comté de Bourgogne, et ensuite les Pays-Bas. 11 envoya de
là plusieurs ambassades à son père, comme s'il eût prétendu traiter avec lui d'égal à égal. Charles, qui croyait sentir derrière cette insolence du Dauphin 1 appui du duc de Bourgogne, délibéra s'il ne lui déclarerait pas la guerre. On entendit Louis proclamer en cette circonstance que, si on le forçait de quitter la cour de Bourgogne, il irait traiter avec les Anglais.
Cétait là une menace bien grave. Les Anglais, en effet, à cette époque, malgré les premiers grondements de la guerre civile qui avaient tout ébranlé chez eux, songeaient à un nouvel effort contre la France, et un complot venait d'être formé pour leur en rouvrir les portes. Le coupable était un prince du sang, le duc d'Alençon , si glorieusement associé dans sa jeunesse aux exploits de la Pucelle, mais depuis lors tombé dans l intriguc et la trahison. « C’est chose piteuse et bien déplaisante, avait dit le roi quand il apprit cette criminelle tentative, que je me doive garder de ceux de mon sang; plus ne sais-je à qui me fier. » L'odieuse trame du duc d'Alençon eut pour effet, du reste, de montrer avec éclat combien avait grandi le pouvoir royal. Le procès fut fait à ce prince devant le Parlement garni de pairs, comme il l’eût été à tout autre vassal de la couronne, et malgré l inlercession de Philippe le Bon et du connétable de Richemont, devenu duc de Bretagne, un arrêt fut prononcé qui condamnait le coupable à perdre corps et avoir (1458). Le roi lui fit grâce de la vie, et laissa même une grande partie de ses biens à ses enfants, pour complaire non au duc de Bourgogne, mais au connétable.
Richement, tout en portant la couronne ducale qui lui était échue par la mort de son neveu, avait tenu à garder cette dignité, « voulant, disait-il, honorer en sa vieillesse l'office qui l’avait honoré en sa jeunesse. » Un autre procès, presque égal en importance à celui du duc d’Alençon, fut porté devant le Parlement 1 année suivante, et la justice royale fit encore un grand exemple. Jean Y, comte d’Armagnac et de Rhodez, de cette race néfaste à laquelle tous les crimes étaient familiers, prévenu d’inceste public et d’usurpation violente du siège archiépiscopal d’Auch en faveur d’une de ses créatures, fut frappé d’un arrêt de contumace, et dépouillé de ses deux comtés.
Un dernier effort fut tenté par Charles VII pour ramener son fils à la confiance et au devoir. 11 n’y avait plus dans son langage rien qui sentît la colère ni la menace. « Ah ! répétait le malheureux prince, s’il m’avait une fois parlé, il reconnaîtrait bien qu’il ne doit avoir ni doutes ni craintes. Sur ma parole de roi, s’il veut venir vers moi, quand il m’aura déclaré sa pensée et aura connu mes intentions, il pourra s’en retourner soit où il est, soit où bon lui semblera ; ou bien il restera, si telle est sa volonté. » Ces paroles et d’autres, tout aussi douces, tout aussi paternelles, étaient celles que l’évêque de Coutances, envoyé à Bruxelles en ambassade, était chargé de porter au Dauphin, en même temps qu’il avait à aplanir quelques difficultés élevées entre le roi et le duc de Bourgogne. II échoua dans sa mission (1460). Autour de Charles VII , comme autour de son fils, il y avait trop d’hommes intéressés à pérpétuer entre eux
la désunion en aigrissant leurs défiances mutuelles. On alla jusqu’à persuader au roi, faible et malade, que le Dauphin avait formé le projet de l’empoisonner. L’esprit troublé par la crainte, il refusa dès lors toute nourriture, et hâta ainsi la mort qu’il voulait éviter. Toutefois le calme lui revint aux approches de sa dernière heure, et il pourvut pieusement au soin de son âme, aussi bien qu’au règlement de ses affaires temporelles. Ce fut le 22 juin 1461 qu’il expira au château de Meung-sur-Yèvre, après avoir vécu cinquante-huit ans et en avoir régné trenteneuf. Peu de nos rois ont laissé après eux autant de regrets que Charles VII. Si la première partie de son règne avait été désastreuse pour la France, on se souvenait que le pauvre « roi de Bourges » avait partagé la détresse de ses sujets, et sa mémoire était protégée par celle de Jeanne d’Arc, à cette époque de sa vie où il y avait eu pour lui si peu de gloire. Mais ce qui était le plus présent au souvenir des peuples, c’était le repos et le bien-être qu’il leur avait procurés, c’était la force et la grandeur qu’il avait rendues à la France dans ses dernières années. Aussi, selon l’expression d’un contemporain, « le royaume fut-il fort déplaisant de sa mort, » et dans le voyage funèbre que firent ses restes de Meungà Saint-Denys, « les pauvres gens, dit le même chroniqueur, faisoient piteux cris et lamentations par le chemin; car il avoit bien entretenu son peuple en paix et prospérité. »