‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 4 sur 37 · MM. Michelet et Henri Martin · texte numérisé non relu

MM. Michelet et Henri Martin

et des enquêtes, destinée à se perpétuer pendant cinq siècles, il fixe les jours de séance, détermine les fonctions des officiers du roi, absorbe enfin dans son parlement celui qui a été temporairement établi à Toulouse. Et, pour donner le caractère souverain de la loi à ces importantes mesures qui commencent l’organisation régulière du pouvoir judiciaire en France, Philippe ne manque pas de se prévaloir de la maxime que nous avons vue énoncée par Beaumanoir, que « le roi puet faire les establissemens, comme il li plest, pour le quemun pourfit de tout le royaume. » Mais cette justice, partout rendue au nom du roi, était nécessairement à la charge du roi, et avec le cortège nombreux de sergents à pied et à cheval qu’elle traînait à sa suite, elle eut pour effet inévitable d’aggraver le poids des rigueurs fiscales qui suffisaient à peine à entretenir le faste de la cour.

En ce même temps (12911 un dernier cri de détresse fut poussé par les malheureux chrétiens, qui résistaient encore aux infidèles de la terre sainte; mais ce cri n’eut aucun retentissement dans l’âme du petitfils de saint Louis. Ni lui, ni le chevaleresque Édouard, ni aucun des autres rois de l’Occident ne s’émut pour aller au secours de Ptolémaïs , assiégée par le sultan du Caire (avril 1291). Le roi de Chypre, Henri II de Lusignan, avec une poignée de chevaliers de l’Hôpital et du Temple, fut le seul à défendre cette ville contre deux cent mille combattants. Sa chute entraîna bientôt celle de Tyr, de Sidon, de Beyrouth et les derniers vestiges de la domination chrétienne disparurent de l’Orient. Le pape Nicolas IV, en fai-

sant prêcher la guerre sainte, s’efforça inutilement de venger ceux qu’il n’avait pu sauver. La chrétienté demeura tout entière immobile: rois et peuples avaient désormais chez eux leurs affaires, et la voix des souverains pontifes fut pour jamais impuissante à réveiller l’esprit des croisades. Comme la chevalerie, ce ne fut bientôt plus qu’un rêve du passé, un souvenir.

Il eût fallu bien autre chose pour distraire Philippe le Bel de l’unique soin qui le préoccupait, agrandir au dehors ses domaines, grossir au dedans ses trésors. Au bout de sept ans de règne, il avait déjà lassé la patience de ses peuples par ses exactions ; déjà pour flétrir les tailles jusqu’alors inouïes dont il les grevait, avait été inventé le nom odieux de mallôte (mala tolta) , et les officiers du fisc, les maltûtiers, commençaientà être assaillis par les fureurs populaires. Ces premiers symptômes du mécontentement public ne troublèrent pas l’inflexible monarque dans la marche assurée de son despotisme; les supplices ne lui coûtèrent pas plus pour faire craindre son pouvoir que les ruses pour l’accroître. Valenciennes, cité relevant de l’Empire, était en révolte coutre son seigneur, Jean de Hainaut; Philippe engage la ville rebelle à se donner à lui, et contraint ensuite Jean de Hainaut à la lui céder, en le menaçant de l’écraser de toute sa puissance (1293). La seigneurie de Montpellier appartenait à son oncle, don Jayme d’Aragon, roi de Majorque, fidèle allié de la France contre le chef de sa maison. Philippe profite de ce qu’une portion de la ville était réclamée en fief par l’évêque de Maguelonne, pour acheter les droits

de ce prélat, et se faire adjuger par ses légistes la seigneurie tout entière (1293). Toujours secondé dans sa politique envahissante par les arrêts de son parlement, il ne craint pas de porter la main jusque sur la terre de son puissant vassal, le roi d’Angleterre. 11 y avait, de temps immémorial, une querelle ouverte entre les matelots anglais et ceux de Normandie, qui faisaient la pêche dans les mêmes parages. Cette querelle s’envenima de proche en proche, jusqu’à devenir une petite guerre maritime à laquelle les deux rois semblaient ne pas donner plus d’attention l’un que l’autre. Mais il advint dans le cours de ces insignifiantes hostilités , que des corsaires anglais, aidés de quelques aventuriers gascons, allèrent un jour surprendre et piller la Rochelle. Le roi de France, saisissant cette occasion précieuse pour son ambition , procède aussitôt par voie de justice contre son vassal, et vers la fin du mois de novembre 1 293, il lui adressa une citation en vertu de laquelle il le somme « de comparaître devant lui à Paris, le vingtième jour après la Nativité de Notre-Seigneur, sous les peines qu’il a pu et peut encourir. «

C’était parler un bien dur langage à un roi guerrier et victorieux comme l’était Édouard, et le fier Plantagenet ne dut pas l’entendre sans colère. Mais il ne pouvait contester les droits de Philippe, et pour le moment il ne se trouvait point en état de lui demander compte de l’abus qu’il en faisait. Édouard, en effet, était tout entier à son vaste projet de réunir sous son sceptre File entière de la Grande-Bretagne, et il traitait à cette heure le roi d’Écosse, Jean Baliol, comme

Philippe le traitait lui-même. En refusant à son suzerain l’allégeance qu’il réclamait d’un prince dont il voulait faire son vassal , il eût dénié à la loi féodale toute son autorité, et porté une grave atteinte à ses propres droits. Il s’inclina donc devant l’impérieuse sommation du monarque français; seulement, au lieu de se rendre en personne à Paris, il envoya son frère Edmond, comte de Lancastre, avec pleins pouvoirs « pour amender et redresser les trespas et désobéissances faits à son très-cher cousin le roi de France et à ses ministres. » Tout se passa à l’amiable entre Philippe et le négociateur anglais. Édouard, qui était veuf, avait chargé son frère de demander pour lui la main de la princesse Marguerite, sœur de Philippe le Bel, et il promettait le duché d’Aquitaine à l'héritier qui lui naîtrait de ce mariage. En attendant, il ordonnait à son sénéchal, par forme de satisfaction , « de rendre au roi Philippe toute la terre de Gascogne à sa volonté. » (Février 1294.) Mais ce qui, dans la pensée d’Édouard n’était qu’un procédé de courtoisie féodale, pour gagner l’amitié du roi de France, était tout autre chose dans l’esprit de son ambitieux et déloyal suzerain. Une fois en possession des villes et des châteaux de la Gascogne, Philippe déclara en plein parlement le roi d’Angleterre contumace pour ne s’être pas rendu en personne à sa citation, et il la renouvela au plus bref délai « et sous peines plus sévères. »

Le duché d’Aquitaine se trouvait ainsi confisqué par une surprise frauduleuse. Édouard en conçut une violente indignation, et il envoya tout aussitôt des

hérauts d’armes signifier à Philippe qu'il renonçait à son allégeance. Toutefois fidèle jusqu’au bout aux formes respectueuses du devoir féodal, il avait mis à cette signification un préambule, où étaient énoncés ses griefs contre son suzerain, et où il finissait par déclarer que « le roi de France ne le tenant plus pour son homme, il n’entendait plus l’être. » Ce n’en était pas moins une déclaration de guerre, et avec toutes les affaires qu’il avait sur les bras, Édouard ne se sentait point en état de la soutenir, comme il . convenait à sa puissance et à son caractère. Les Gallois, à peine soumis, frémissaient sous son joug; les Écossais, armés contre lui pour leur indépendance, menaçaient sa frontière, et il ne trouvait ni son clergé disposé à lui fournir des subsides, ni ses barons empressés à lui prêter le secours de leurs bras pour la guerre d’outre-mer. Le monarque anglais , pour se venger, n’eut donc d’autre ressource que celle d’ameuter en France la féodalité contre son adversaire, et de former une ligue pareille à celle que Philippe Auguste, quatre-vingts ans auparavant, avait eu à combattre. Guy, comte de Flandre et Jean, duc de Bretagne, furent les seuls des grands feudataires de la couronne qui entrèrent dans celte ligue; ils y entraînèrent avec eux le duc de Brabant, le comte de Bar et plusieurs des seigneurs des bords du Rhin; mais la masse du baronnage français demeura immobile. Les rois d’Aragon et de Castille restèrent également sourds aux sollicitations d Édouard pour lesengager dans sa querelle; elles n’eurent de succès qu’auprès de l’empereur Adolphe de Nas-

sau, soldat vaillant et besoigneux, comme l’avait été Othon de Brunswick, et destiné à ne pas mieux réussir que lui contre la France. Le 31 octobre 1295, Adolphe écrivit de Bruges à Philippe le Bel une lettre menaçante par laquelle il lui annonçait qu’il venait châtier, les armes à la main, les usurpations faites par le roi de France sur les terres de l'empire. La réponse de Philippe au déli impérial ne contenait que deux mots : « nimis germant: : trop allemand. » C’était montrer beaucoup de mépris pour le corps germanique et pour son chef; mais l’événement lui donna • raison. Legrand bruit des menaces de l’empereur ne fut suivi d’aucun effet. Philippe avait attiré à Paris par des paroles trompeuses le comte de Flandre, avec sa fille fiancée à l’héritier de la couronne d’Angleterre, et aussitôt arrivés, il les avait déloyalement enfermés dans la tour du Louvre. La coalition féodale avait ainsi perdu le plus important de ses membres, et Adolphe de Nassau, sans argent et sans troupes pour agir contre la France, ne tarda pas à trouver dans l’empire même un compétiteur qui devait lui ôter le trône et la vie. La querelle resta donc tout entière entre les rois d’Angleterre et de France. Les besoins de cette guerre fournirent à Philippe le Bel le prétexte d’une des pratiques les plus communes et les plus désastreuses de son régime financier, l’altération des monnaies. C’était son premier pas dans cette voie funeste, et l’ordonnance du monarque en reconnaissait elle-même l'irrégularité, promettant la prompte réparation de ce mal momentané : bien loin de là, il ne fit que l’aggraver d’année Il 8

en année, et finit par attacher à son nom le titre infamant de faux monnayeur. Son frère, le comte de Valois et le connétable Raoul de Nesle remportèrent pour lui en Aquitaine d’assez faciles avantages ; Édouard n’avait envoyé, pour défendre son duché, qu’un faible corps de troupes qui ne put tenir contre les Français. Ce n’est pas qu’il ne fût très-jaloux de l’honneur de ses armes et de la possession de l’Aquitaine; mais il ne pouvait porter de ce côté que la moindre partie de son attention et de ses forces. Il . aimait mieux abandonner pour le moment à Philippe ses provinces françaises presque sans défense, que de lâcher l’Écosse près de tomber entre ses mains. La victoire de Dunbar et la captivité de Jean Baliol le consolèrent de la perte de la Gascogne. L’arbitrage du pape Boniface VIII, qui venait de s’interposer entre les deux monarques ennemis, lui donnait d’ailleurs l’espérance de recouvrer par les négociations ce qu’il n’avait pu conserver par les armes.

Nous touchons au plus grave et au plus triste des événements du règne de Philippe le Bel , à sa querelle avec Boniface VIII.

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