SUITE ET FIN DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL
Benedetto Gaetani (Benoît Caiétan). avocat et notaire apostolique, était âgé de soixante et dix-sept ans, lorsqu’en 1294 il s’assit dans la chaire de saint Pierre. L’âge n’avait rien ôté à l’énergique inflexibilité de son caractère : si le vieux jurisconsulte n’avait pas eu dans sa vie la sainte austérité de Grégoire VII et d’innocent 111 , il hérita du moins du génie de ces deux grands pontifes, et ne porta pas moins haut qu’eux les prétentions souveraines de la tiare. Mais il n'avait pas été assez averti du changement qui s’était fait dans l’opinion des peuples, et dans la guerre à outrance qu’il eut à soutenir contre le plus hautain et le plus inique des despotes, il fut de sa destinée d’entendre cette parole bien nouvelle pour l’oreille d’un pape : « Votre pouvoir est verbal , celui du roi est réel. » Parole solennelle, qui proclamait toute une révolution, et dont la vérité devait se manifester d’une manière si terrible au malheureux pontife.
C’était cependant comme allié et ami de la maison de France, que Boniface VIII avait été porté au trône pontifical, et il s’était montré jusque-là inva-
riablement fidèle à cette amitié et à cette alliance. Il avait appelé Charles de Valois en Italie, et l’avait comblé de puissance et d’honneur dans les États de l’Église, en attendant qu’il accomplît sa promesse de le faire empereur de Constantinople, ou même empereur d’Oceident. En Hongrie, il appuyait les prétentions de Charles Martel, le second des fils de Charles d’Anjou , en Castille celles des enfants de La Cerda; partout la politique française trouvait en lui un auxiliaire dévoué, et lorsqu’en 1296 il prétendit imposer sa médiation à Philippe le Bel et à Édouard , c’était pour le premier qu’étaient toutes ses prédilections et toutes ses faveurs. Mais Philippe, élevé par un moine augustin de la famille gibeline des Colonna, avait appris dès l’enfance à tenir peu de compte de la souveraineté pontificale, tandis que l’orgueil l’avait rendu jaloux à l’excès et l’on pourrait dire idolâtre de son propre pouvoir. Il s’offensa des formes impérieuses dans lesquelles s’exprimait envers lui la bienveillance du pape, et sembla pressé de s’essayer à la lutte contre les anathèmes de l'Église, dont il avait été menacé avec Édouard, avec Adolphe de Nassau, avec tous les princes qui troublaient la chrétienté de leurs guerres. Ce fut l’impôt néfaste de la maltôte qui devint la première occasion de sa lamentable querelle avec Boniface VIII.
Philippe avait prétendu soumettre les clercs aussi bien que les laïques à cet impôt. Boniface éleva aussitôt la voix en faveur des immunités de l’Église, et publia la fameuse bulle Clericts laicos , qui interdisait à tous les seigneurs laïques, rois, princes ou barons
de toucher aux revenus ecclésiastiques sans l’autorisation du saint-siège (18 août 1296). 11 n’entrait pas dans la pensée du pontife de faire de cette bulle une déclaration de guerre contre Philippe; il en était si éloigné que, lorsque celui-ci eut prohibé toute sortie d’argent du royaume, afin de priver la cour de Rome des contributions annuelles de la France, les dispositions de la bulle, au lieu d’être aggravées furent modifiées et adoucies dans un esprit de conciliation et de paix. Boniface ne répondit aux mesures violentes de celui qu’il appelait son a très-cher fils, le roi des Français, » que par un langage plus affectueux que sévère et par des actes d’une paternelle condescendance. C’est ainsi qu’en 1297 la canonisation de saint Louis fut accordée avec un bienveillant empressement aux vœux impatients de la France; c’est ainsi que, l’année suivante, le roi fut autorisé , en cas d’urgente nécessité , à recevoir les dons gratuits du clergé , sans attendre l’aveu du saint-siège; c’est ainsi qu’en 1299 le pape rendit une sentence arbitrale entre les rois de France et d’Angleterre, qui, de fait, laissait au premier tout ce qu’il avait acquis en Gascogne. Ce n’étaient pas là les procédés d’un ennemi. Il n’en fallut pas moins pour que Philippe pliât son orgueil à quelques concessions, et pour qu’une courte trêve retardât le choc qui devait être si violent entre les deux puissances.
En ce moment d’ailleurs Philippe IV avait sur les bras d’autres affaires. Le comte de Flandre, Guy de Dampierre, à qui il avait rendu la liberté, mais dont il retenait la fille prisonnière au Louvre, réclamait
contre la déloyauté de son suzerain, et secondé par le roi d’Angleterre, il travaillait à renouer les fils brisés de la ligue féodale. Édouard, avec l’orque, malgré les défenses du pape, il avait extorqué de son clergé, avait acheté l’alliance des seigneurs de la Meuse et du Rhin ; Philippe paya plus cher leur neutralité, et ils restèrent immobiles. Le comte de Flandre faiblement soutenu par le monarque anglais , à qui ses barons refusaient toujours leur service dans les querelles d’outremer, eut donc à soutenir presque seul le poids delà guerre (1297). S’il ne se fût point aliéné, en attentant à leurs libertés, ses riches et puissantes communes, il eût pu avec leur assistance faire tête à l’orage. Mais elles ne se sacrifièrent point pour le seigneur qui les opprimait, et Philippe les trouva disposées à se laisser endormir par les habiletés trompeuses de sa politique. Il avait regagné le duc de Bretagne en lui donnant place, en même temps qu’à ses cousins le comte d’Anjou et le comte d’Artois, parmi les pairs de France; il avait promptement écrasé sous le poids de ses armes le comte de Bar et les barons de la comté de Bourgogne, qui menaçaient, d’assaillir la frontière orientale du royaume; tous ses efforts purent donc se porter librement contre la Flandre, et il y entra au mois de juin 1297 avec une puissante armée de dix mille cavaliers. Robert d’Artois, aussi barbare envers les populations flamandes qu’il l’avait été envers celles de l’Aquitaine, leur mit, presque malgré elles, les armes à la main , et acheta chèrement la victoire qu’il remporta sur elles à Fûmes ; mais ce fut le seul obstacle que rencontra la conquête
de Philippe le Bel; il n’eut qu’à se présenter devant Lille, pour que les bourgeois forçassent l’héritier de Flandre, Robert de Béthune, à remettre leur ville entre ses mains, et bientôt il eut l’orgueilleuse satisfaction de voir Édouard fuir devant lui, et lui demander une trêve. Philippe en profita pour rendre son autorité populaire auprès des communes flamandes, et lorsqu’en 1299 il se fut réconcilié avec Édouard, en lui donnant pour épouse sa sœur Marguerite et sa fille Isabelle au prince de Galles , il put regarder la Flandre comme une proie abandonnée sans défense à son ambition. A peine, en effet, l’année suivante (1300), les hostilités enrent-elles recommencé, qu’il y eut parmi toutes les villes une sorte d’empressement à ouvrir leurs portes aux troupes françaises. Les clefs de Gand furent livrées, par le comte Guy lui-même, qui, malgré l’expérience qu’il avait déjà faite de la mauvaise foi de Philippe le Bel , ne craignit pas de se remettre une seconde fois, avec les deux aînés de ses fils à la merci de son suzerain. Philippe, maître de la Flandre, alla tout aussitôt prendre possession de sa conquête. Les riches cités, qu’il avait gagnées par la promesse de respecter et d’étendre même leurs franchises, lui firent le plus magnifique accueil , et se plurent à étaler devant lui leur superbe opulence. Iîlles ne se doutaient pas que ce spectacle dont s'enivrait le monarque, ne faisait qu’accroître chez lui l’orgueil de son despotisme et les insatiables ardeurs de sa cupidité.
C’était l’heure où il allait engager son combat à outrance contre la papauté.
Boniface VIH. à cette même époque, avait eu de son côté sous les yeux un spectacle bien propre à exalter dans son esprit les grandes idées qu’il avait conçues de la domination pontificale. Le treizième siècle venait de finir, et le pape, se référant à une tradition du siècle précédent, conservée dans la mémoire des vieillards, avait publié une bulle par laquelle l’année 1300 était déclarée une année sainte, pleine des plus abondantes bénédictions de l’Église et de ses pardons les plus étendus pour tous les fidèles qui viendraient visiter Rome en pèlerins et prier au tombeau des Apôtres. Le même privilège «d’une indulgence plénière » devaitêtre dans l’avenir attaché à la première année de chaque siècle; c’était l’institution du Jubilé. La chrétienté répondit avec un empressement extraordinaire à l’appel du souverain pontife; l’historien Florentin Villani , qui prit part à cet acte de dévotion avec son immortel compatriote Dante Alighieri , rapporte que, pendant tout le cours de l’année, il n’y eut jamais moins de deux cent mille pèlerins dans Rome, sans compter ceux qui couvraient les routes. On conçoit qu’à la vue de cette foule innombrable de fidèles, accourus de toutes les parties du monde chrétien pour se prosterner à ses pieds et vénérer en lui la majesté du vicaire de Jésus-Christ sur la terre, Boniface VIII ne se soit pas cru moins puissant que l’avait été Grégoire VU dans la persécution et dans l’exil, et que cet universel hommage rendu par la catholicité au pouvoir spirituel dont il était le dépositaire lui ait fait croire que la papauté n’avait pas perdu le droit de donner et d’ôter les couronnes. C’était ce-
pendant une illusion et il ne devait pas longtemps la conserver.
Philippe le Bel, peu touché des ménagements et des avances de Boniface, affectait de ne point respecter dans ses exactions les biens du clergé, non plus que dans ses usurpations de territoire les droits de la papauté. Il avait fait saisir par ses officiers le comté de Melgueil, que l’évêque de Maguelonne tenait en fief du saint-siège. Ce dernier outrage, après tant d’autres, poussa à bout Boniface VIII; il se lassa de voir sa longanimité ainsi méconnue, et envoya comme légat à la cour de France Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, avec la mission de poursuivre auprès du roi le redressement de tous les griefs que Rome avait contre lui. Le choix du négociateur n’était pas heureux. Bernard de Saisset, qui appartenait par sa naissance à la première maison des comtes de Toulouse, avait dans le cœur toutes les haines de la Langue d’Oc contre les Français du Nord, avec toute la fougue des passions méridionales. 11 parla à Philippe un langage que le superbe monarque n’était pas accoutumé à entendre, et à peine était-il retourné dans son diocèse, que les arbalétriers du roi l’arrêtèrent sous la prévention du crime de haute trahison. On l’avait entendu qualifier tout haut le roi « de faux monnayeur, dont l’argent n’était qu’ordure; « ce Philippe, avait-il dit encore, n’est rien de plus qu’une image.... C’est le plus bel homme du monde, mais il ne sait rien faire que regarder les gens. » 11 paraît qu’en outre il avait rêvé la restauration, dans l’ancienne Septimanie. d’une dynastie nationale, et que le comte de Foix, à qui il avait fait
la confidence imprudente de ce rêve, l’avait dénoncé au roi. Sous le poids de ces accusations, Saisset fut transporté à Senlis, où Philippe se trouvait alors avec son parlement, et cité devant cette cour (24 octobre 1301). 11 nia tout ce qui lui était imputé, et n’en fut pas moins condamné pour haute trahison. Philippe n’osa pas toutefois le remettre à la justice séculière avant d’avoir fait prononcer canoniquement sa déposition par son métropolitain, l’archevêque de Narbonne. Sur le refus de celui-ci de rien faire sans l’autorisation du pape, le chancelier Pierre Flotte fut envoyé à Rome pour sommer le souverain pontife d'abandonner son légat à la vengeance royale. Dans sa lettre à Boniface, le despote, aussi orgueilleux que cruel, ne daigne pas dire un seul mot pour se justifier d’avoir violé les privilèges de l’Église : il ne parle que de sa victime, « de cet homme de mort, » comme il l’appelle, dont il requiert la dégradation, « afin de pouvoir, par voie de justice, en faire à Dieu un excellent sacrifice. »
C’était jeter un défi trop insolent à l’autorité spirituelle. Boniface y répondit en sommant Philippe de remettre Bernard de Saisset en liberté, et lui signifiant les peines, décrétées par les saints conciles, qu’il avait encourues pour avoir osé mettre la main sur la personne d’un évêque. Il lui retirait en même temps le privilège qu’il lui avait accordé de toucher aux revenus ecclésiastiques sans s’exposer à l’excommunication, et il convoquait en concile à Rome, pour le 1" novembre 1302, tous les prélats, abbés et docteurs du royaume de France, afin d’y délibérer sur la conduite
du roi tant envers l’Église qu’envers ses peuples. Enfin il adressait personnellement à Philippe la fameuse bulle « Ausculta , / îli , écoute, mon fils, les avis d’un père tendre,» bulle dans laquelle il lui reprochait ses attentats contre le saint-siège et les excès de sa tyrannie, mais où cependant la hauteur et la sévérité du langage étaient partout tempérées par un mélange de mansuétude et d’affection paternelle.
La conduite que tint alors Philippe fut d’une parfaite habileté; elle semble lui avoir été dictée par les légistes admis à sa faveur, Pierre Flotte, Nogaret, Plasian et les frères Marigny : à ses actes on reconnaît leurs conseils. Pour ûter au clergé gallican un grief trop légitime, la liberté est rendue à l’évêque de Pamiers; mais c’est là l’unique concession faite aux réclamations pontificales. Boniface VIII avait dans sa bulle parlé, comme Grégoire VII, de la prérogative de la tiare supérieure à celle de toutes les couronnes ; c’est sur ce terrain que le roi va livrer bataille au pontife. Dans une cour plenière tenue au commencement de l’année 1302, il proclame avec une orgueilleuse solennité, par la bouche de son chancelier, l’indépendance de son pouvoir temporel : puis, il fait brûler sous ses yeux et à la face du peuple de Paris la bulle déclarée attentatoire aux droits de sa couronne. Cette bulle est publiée ensuite, mais tronquée et falsifiée par Flotte, et accompagnée d’une réponse grossièrement insultante pour le chef de l’Église. Ce n’est pas tout : le pape, par la réunion du concile, prétendait en appeler à l’opinion du clergé et du peuple de France contre la tyrannie du monar-
que : Philippe en appelle à cette même opinion contre les prétentions de Boniface VIII, et les premiers états généraux de la monarchie sont convoqués dans l’église de Notre-Dame de Paris le 10 avril 1302. Saint Louis déjà avait donné l’exemple à la royauté de s’entourer d’un certain nombre d’envoyés des bonnes villes pour délibérer avec eux sur ses actes législatifs ; mais la grave et solennelle circonstance dans laquelle Philippe le Bel fit siéger alors les députés du tiers état à côté de ceux du clergé et de la noblesse a mérité que l’initiation de la nation française à la vie publique datât de cette assemblée. Elle n’eut cependant qu’une seule séance, et ce fut pour faire acte d’entière soumission à la volonté royale. Les députés de la noblesse, dans un débat engagé contre l’Église, étaient tout portés d’eux-mêmes à faire cause commune avec la royauté; ceux des villes, reconnaissants et comme étourdis de l’honneur qui leur était fait pour la première fois, firent éclater un zèle monarchique qui dépassa celui des seigneurs mêmes ; avec l’adhésion réunie des deux ordres, Philippe intimida le clergé et fit taire toutes ses résistances. Il lui fut défendu de se rendre au concile convoqué par le pape.
Boniface VIII était bien moins indigné contre le roi que contre ses conseillers, et en particulier contre Pierre Flotte qu’il flétrissait du nom d’Achitophel. Il désavoua, en plein consistoire, la pensée d’avoir jamais voulu réclamer aucun droit de suzeraineté sur la couronne de France, mais maintint hautement ses attributions suprêmes de juge spirituel de toutes les
consciences. En même temps il confirma l’acte de convocation du concile, et tout en rappelant son ancien attachement pour la maison capétienne, il menaça Philippe de l’excommunier et de le déposer, s’il ne s’amendait. Un grand revers venait, à cette heure même, d’ébranler la puissance du monarque français; la Flandre soulevée avait échappé à sa domination; Bordeaux, comme à un même signal, s’était révolté, et Édouard annonçait des intentions menaçantes contre l’Aquitaine; le clergé de France enfin semblait disposé à écouter la voix du pape plutôt que celle du roi ; quarante-cinq prélats, malgré la saisie de leur temporel, s’étaient rendus à Rome pour siéger au concile; et Boniface, au sein de cette assemblée, avait promulgué sa célèbre et décrétale Unam sanclam, dans laquelle est établie la doctrine des deux glaives, l’un spirituel, aux mains du vicaire de Jésus-Christ, l’autre temporel, aux mains des princes pour le service de l’Église. Le moment était critique pour Philippe le Bel; il fit un pas en arrière, répondit avec quelque mesure à la note apportée par le cardinal Lemoine, où étaient exposés les griefs du saint-siège, et proposa de remettre à l’arbitrage des ducs de Bourgogne et de Bretagne son litige avec le souverain pontife. 11 ne pouvait convenir au chef de l’Église de subir la juridiction de deux vassaux du roi de France, et Boniface n’en devint que plus pressant à réclamer les satisfactions qui lui étaient dues pour l’insulte que sa bulle publiquement brûlée avait faite à l’autorité pontificale. Le cardinal Lemoine reçut à Paris la formule toute prête d’une sentence d’excommunication
dans laquelle le roi était compris nominativement, mais qui ne lui devait point être communiquée : c’était une arme tenue en réserve pour la dernière heure du combat.
Philippe en fut informé; n’attendant plus déménagements du pontife qu’il avait tant outragé, il n’eut dès lors d’autre pensée que celle de le perdre à tout prix. Il ne renonça pas à la revanche éclatante qu'il avait à prendre contre les Flamands, mais il l’ajourna. 11 en coûta grandement à son ambition et à son orgueil de lâcher cette belle proie de l’Aquitaine, dont il comptait ne se jamais dessaisir; mais il la restitua à Édouard et abandonna en outre l'Écosse à ses coups (20 mai 1308), ulin que la paix avec l’Angleterre lui laissât les bras libres contre le pape. C’est vers l’Italie que se tendent dès ce moment tous les ressorts de sa politique; il va y employer également la corruption et la terreur, et l’or qu’il a extorqué à ses sujets va s’y écouler à flots, pour lui donner des partisans, surtout au sein, du sacré collège. Mais, avant tout, il a mis son espoir dans ses légistes, qui ont fait de sa cause la leur, et préparé le premier coup sous lequel il se flatte d’abattre son adversaire. Une grande assemblée de prélats et de barons est convoquée au Louvre, le 13 juin 1303, et là le roi donne la parole à l’un des conseillers de son parlement. Guillaume de Plasian, pour prononcer un acte d’accusation en forme contre BonifaceVIII, et requérir la convocation d’un concile général , à l’effet de le juger et de le déposer. C’était déjà un assez grand scandale que celui de cet amas de calomnies contre
le souverain pontife, débitées à la face de toute la France, par lorgane ofliciel d’un des légistes de la couronne; mais ce qui était plus énorme encore, c’était l’audace du monarque qui traduisait le vicaire de Jésus-Christ devant sa justice, et faisait prendre contre lui des conclusions, ainsi qu’il l’eût fait contre un de ses sujets. Et il fallut que, sous les impérieuses sommations de son despotisme, les ordres religieux, les universités, les chapitres les barons, les magistrats des bonnes villes, tout ce qui comptait pour quelque chose dans le royaume souscrivît à ces conclusions et adhérât au concile. Rien de plus digne que la conduite du pape dans cette mémorable circonstance : il réunit le 15 août un consistoire de cardinaux dans Anagni, sa ville natale, s’y purge par serment des crimes que les légistes du roi lui ont imputés, et après avoir repoussé avec un noble dédain l’accusation d’hérésie dont on prétendait le flétrir, il maintient le droit qu’il a exercé d’avertir solennellement Philippe, comme tous les rois, de leurs péchés, « afin d’en panser la plaie, » et annonce que, si le coupable ne s’humilie bientôt, il procédera contre lui avec la dernière rigueur. A ce moment suprême, il hésitait encore à prononcer la déposition du petit-fils de saint Louis : mais la bulle qui devait consommer cet acte décisif était prêle, et si les satisfactions qu’il attendait ne lui étaient faites, elle devait être affichée le 8 septembre, jour de la Nativité de la sainte Vierge, sous le portail de. la cathédrale d’Anagni.
Philippe cependant n’en était plus à employer contre son ennemi les armes de la parole. Il avait envoyé
secrètement Nogaret au delà des Alpes, et celui-ci, avec l’or de son maître, avait soudoyé une troupe de bandits, à qui il avait donné pour chefs Sciarra Colonna, naguère proscrit par Bonifaee, et Reginald de Supino, engagé par serment « pour la vie ou pour la mort du pape. *> Le 7 septembre, la ville d’Anagni est envahie par celte bande féroce, qui disperse la garde pontificale, et entre dans le palais de Bonifaee en poussant des cris de mort. Le vieux pontife, après quelques larmes qu'un instant de faiblesse arracha à son grand âge, se ressouvint de la majesté qui résidait en sa personne; il revêtit le manteau de saint Pierre, plaça le diadème de Constantin sur sa tête, et la croix dans une main, les clefs dans l’autre, il s’assit sur son trône pour y attendre ses ennemis. Alors se passe une scène d’affreuse violence : des paroles outrageuses et menaçantes sont adressées au chef de l’Église : on le somme d’abdiquer : « Voilà « mon cou, voilà ma tête, répond-il; trahi comme « Jésus-Christ, puisqu’il me faut mourir comme lui, « du moins je veux mourir pape. » Cette fière réponse ne fait qu’enflammer la rage des brigands; Sciarra Colonna se précipite, dit-on, sur l’auguste vieillard, l’arrache de son siège, et va jusqu a le frapper de son gantelet de fer au visage. 11 l’eût tué, ajoute la chronique de saint Denys, si Nogaret ne l’eût arraché de ses mains.' Le courage et la dignité de Bonifaee VIII ne l’abandonnèrent pas un moment au milieu de cette crise redoutable : l'audace de ses bourreaux en fut comme subjuguée. Nogaret d’ailleurs n’avait pas mission de le faire périr, mais de
le traîner captif en France, et il se flattait de vaincre sa constance en le gardant dans son palais prisonnier et sans nourriture. Mais le peuple d’Anagni finit par rougir du lâche abandon où il avait laissé le pontife né dans ses murs. Le 9 septembre il se souleva, et s’étant porté en armes vers le palais, il contraignit Nogaret et Colonna à lâcher leur victime. Boniface, porté en triomphe sur les bras de la multitude, ne trouva que des paroles de reconnaissance pour ses libérateurs et d’un généreux pardon pour ses ennemis. Mais le corps ni l’âme d’un vieillard de quatrevingt-six ans n’avaient pu résister à d’aussi violentes émotions. A peine arrivé à Rome, où il s’était fait transporter, il tomba malade, et expira au bout de peu de jours (août 1304). Plusieurs historiens modernes ont reproduit le récit de Ferreto de Vicence. qui le représente, dans les transports d’une horrible frénésie, se mangeant les mains, et vomissant de sa bouche, avec l’écume, les plus effroyables blasphèmes. Mais un témoignage contemporain plus digne de confiance, celui du cardinal de Saint-Georges, fait mourir Boniface d’une mort chrétienne, après avoir récité à haute voix, selon la coutume des souverains pontifes, le symbole de la foi catholique. La papauté était vaincue : la souveraineté qu’elle avait exercée pendant deux siècles dans l’ordre temporel lui échappait sans retour; elle ne succombait pas seulement sous l’empire de la force; l’opinion des peuples, qui avait soutenu Grégoire VII et l’avait fait mourir triomphant au milieu de la persécution et de l’exil, avait abandonné Boniface VIII dans ce combat suprême de la Il 9
HISTOIRE DE FRANCB.
prérogative pontificale contre le pouvoir des rois. On eût pu croire qu’une victoire aussi éclatante suffisait à l’orgueil de Philippe le Bel; on eût pu croire que sa haine était assouvie, et que la mort de Boniface VIII, qui était son ouvrage, avait fait entrer quelque remords dans son âme. Ce qui suivit montre à quel point sa conscience était endurcie par l’infatuation du despotisme, et jusqu’où allait sa soif de vengeance. Le sacré Collège s’était hâté de donner pour successeur à Boniface VIII un des deux cardinaux qui étaient restés à ses côtés pendant la scène d'Anagni. Benoît XI, vertueux et saint pontife, mais encore tremblant de l’effroi que cette scène lui avait causé, consentit à révoquer toutes les censures portées par son prédécesseur contre le roi et l’Église de France, n’exceptant de son pardon que Guillaume de Nogaret. Mais ce n’était point le pardon qu’il fallait à lame altière de Philippe le Bel; c’était la glorification de sa conduite, c’était une flétrissure solennellement imprimée par un concileà la mémoire de Boniface VIII. Et poui obtenir ce complet triomphe, il ne craignit pas d envoyer à Rome une ambassade dont Plasian et Nogaret lui-même faisaient partie (1304). A ce nouvel outrage fait à la majesté du siège apostolique , une sainte colère s’alluma dans lame placide de Benoît XI , et il fulmina une bulle d’excommunication contre Nogaret, Colonna et treize des scélérats italiens qu il avait vus à leur suite envahir le palais pontifical. La sentence s’étendait à tous ceux qui avaient aidé de leurs secours, de leurs conseils et de leur faveur « l’attentat « exécrable commis sur la personne du pape Boni-
« face VIII de bonne mémoire. » C’était le 4 juin que cette bulle avait été publiée, et, le 7 juillet, Benoît XJ mourut empoisonné. Villani rapporte qu’une jeune fille voilée lui apporta des figues nouvelles, et qu’en ayant mangé, il eut aussitôt la mort dans le sein. Personne à Rome ne douta du crime, mais personne n’osa le poursuivre. Le sacré Collège tremblait : neuf mois se passèrent avant qu’un chef pût être donné à l’Église.
Philippe le Bel trouva alors le temps d’accomplir contre les Flamands la vengeance que depuis deux ans il tenait suspendue sur leurs têtes.
Lorsqu’en l’année 1300 la Flandre s’était remise entre ses mains, il lui avait laissé pour gouverneur Jacques de Châtillon, comte de Saint-Pol, seigneur aussi hautain qu’avide, qui, au lieu de façonner doucement à la domination française les fières susceptibilités de la bourgeoisie flamande, s’était plu à la tourmenter de ses exactions et de ses violences. Bruges était surtout « foulée et grevée, » et les choses allèrent si loin que cette grande cité, après avoir inutilement adressé au roi ses doléances, prit les armes pour se faire elle-même la justice que le Parlement lui refusait. Ce n’était encore qu’une émeute, facile à apaiser, si le comte de Saint-Pol n’eût prétendu que rétablir l’autorité royale dans la ville soulevée. Mais avec une troupe de gendarmes et de sergents à pied que le roi lui avait envoyés, il s’y crut maître et annonça pour le lendemain (21 mars 1302} l’intention de dresser la potence et d’y faire de terribles exemples : les Flamands le prévinrent. Au milieu de la nuit, les
portes de la ville s’ouvrirent en silence à des bandes d’hommes venus en armes de toutes les parties du Franc de Bruges, et à un signal donné par mille chaudrons battus avec fracas, la garnison française fut tout entière surprise au lit et égorgée. Le comte de Saint-Pol s’échappa à peine avec quelques chevaliers. Les insurrections de ce genre n’étaient pas chose nouvelle au pays de Flandre ; en moins de quelques jours le tocsin eut sonné d’un bout à l’autre de la province : Gand resta immobile, contenu par la peur; mais le plus grand nombre des communes flamandes, accoutumées aux luttes orageuses de la liberté républicaine, s’armèrent pour rejeter loin d’elles la tyrannie qui les écrasait. Avec le doyen des tisserands de Bruges, Pierre Kœnig, « petit homme bossu, âgé de soixante « ans, de mauvaise mine, mais de grand cœur, igno- « rant la langue française, mais très-éloquent dans la « langue flamande, » les villes insurgées se donnèrent pour chefs Guy de Namur et Guillaume de Juliers, l’un fils, l’autre petit-lils du vieux comte Guy de Dampierre, prisonnier au Louvre.
Trois mois se passèrent avant que Philippe le Bel, malgré son ardeur de vengeance, pût envoyer une armée en Flandre pour combattre les rebelles. Cette armée était une des plus puissantes que la France eût encore mises sur pied ; le comte Robert d’Artois la commandait. En face de près de huit mille hommes d’armes, que soutenaient quarante mille archers et fantassins des communes de France, les fiers bourgeois et les artisans de la Flandre occidentale, quoique trois fois moins nombreux, ne reculèrent point.
HISTOIRE ÜE FRANCE.
ils attendirent l'ennemi de pied ferme sous les murs de Cour tray, leurs gutlenlags ou pieux ferrés fichés en terre. Résolus à mourir pour la justice et pour les franchises de leur pays, ils se confessèrent avant la bataille, ouïrent la messe, et, au défaut de la sainte eucharistie qu’ils ne purent tous recevoir, prirent un peu de terre qu’ils portèrent pieusement à leur bouche. Ils annonçaient ainsi leur invincible détermination d’affranchir cette terre qui les avait vus naître, ou d’aller reposer dans son sein. Le canal de la Lys les séparait de l’armée royale. Déjà l’infanterie française s’ébranlait pour le traverser, quand les gendarmes, ne voulant pas laisser aux petites gens des communes l’honneur de la journée, les forcèrent de se replier sur leurs flancs, et, s’élançant au galop de leurs chevaux, allèrent tomber dans le canal, sans le voir, et s’y culbutèrent les uns sur les autres. Les Flamands profitent de cette confusion, passent le canal sur deux points différents, et viennent attaquer, en bon ordre et avec leurs piques sériées, cette masse de cavalerie désordonnée. La bataille ne fut bientôt plus qu’un massacre; les gens de Bruges surtout étaient impitoyables; on les eût crus « mués en tigres, » selon l’expression de la Chronique de Saint-Denys : - ils n’épar- « gnaient nulle âme, ni grand, ni petit. » Le comte Robert d’Artois, le connétable Raoul de Nesle, le comte de Saint-Pol. auteur de la guerre, et le chancelier Pierre Flotte, périrent au milieu de cette effroyable boucherie. Quatre mille éperons d’or, trophée de la victoire, furent pendus, dit-on, dans la cathédrale de Courtray <11 juillet 1302). Jamais il n’y
avait eu journée aussi meurtrière pour la chevalerie française.
Ce coup de foudre, ainsi qu'on l’a vu plus haut, tomba sur Philippe le Bel au plus fort de sa querelle avec Bonifaee VIII. Il n'en fut point abattu : deux mois suffirent à son active et puissante volonté pour lever une autre armée, et dès le milieu de septembre il se porta rapidement, de sa personne, jusqu'à deux milles de Douai. Mais, dans l ivrasse de la victoire, la Flandre s’était levée tout entière; Gand cette fois avait envoyé sa nombreuse et vaillante milice à Farinée nationale, et quatre-vingt mille Flamands, fièrement retranchés dans leurs lignes, bravèrent \'ott royal, qui u osa les attaquer. Les pluies d’automne vinrent, et Philippe, humilié de son inaction, presque autant qu’il l’avait étédu désastre de Courtray, rentra à Paris pour y reprendre le cours de sa guerre contre la papauté. 11 y donna toute l’année 1303, et ce ne fut qu’après avoir vu Bonifaee VIII et Benoît XI descendre au tombeau, pendant les neuf mois de l’interrègne pontifical, qu’il put venger avec éclat l’affront fait à ses armes.
Les Flamands, au nombre de soixante mille combattants, étaient campés, non loin de Lille, à Mons en Puelle. L’infanterie du roi n'était pas moins nombreuse que la leur; mais il avait levé en outre douze mille hommes d’armes, la plus puissante troupe de chevalerie qui se fût jamais rassemblée autour de la bannière royale pour une guerre qui ne fut pas la guerre sainte. Pas plus qu’à Courtray les Flamands ne reculèrent devant la formidable armée du roi. Ils
l'attendirent en ordre de bataille, postés derrière une double enceinte de chariots, qui devait les protéger contre les charges impétueuses de la cavalerie française. Mais, instruits cette fois par l’expérience, les Français n’allèrent pas se heurter témérairement contre l’obstacle qui leur était opposé. Ce furent eux, au contraire, qui, par des escarmouches sans cesse répétées, lassèrent la patience de l’ennemi, et en le harcelant l’attirèrent dans la plaine. Le premier choc des milices de Flandre fut terrible; elles pénétrèrent jusque dans la lente royale, qu elles pillèrent, et peu s’en fallut que Philippe, surpris et désarmé, ne tombât entre leurs mains. Mais le sang-froid du roi ne l’abandonna pas au milieu de cette alarme. Dès qu’il eut trouvé un cheval et une épée, « il montra trèslier et très-hardi semblant à ses ennemis, » et ce fut lui qui, au plus fort du tumulte de la mêlée, rallia les siens par sa voix et son exemple, et les ramena à la charge contre les Flamands. La résistance de ces belliqueux fantassins fut aussi opiniâtre que leur attaque avait été impétueuse. La nuit étant venue, ils continuèrent à se battre à la lueur des flambeaux. Mais enün ils furent rompus et dispersés par la cavalerie, et laissèrent le champ de bataille couvert de tous leurs bagages et de six mille cadavres (18 août 1304). Philippe, visitant peu de jours après cette plaine ensanglantée, lit enterrer ses morts, et défendit qu’aucun des Flamands reçût la sépulture, en punition de leur félonie.
Il mit alors le siège devant Lille; mais il l’avait à peine entamé, qu’il apprit que l’ai niée de Flandre re-
venait, aussi nombreuse et aussi fière qu’auparavant, pour lui livrer la bataille. « Mieux vaut mourir au combat que mourir en servage! » tel était le cri que ces vaillantes communes s’étaient répété les unes aux autres, et de leurs murs une nouvelle armée était sortie pour défier le roi de France. Philippe avait un caractère ferme et résolu, mais peu accessible aux entraînements du point d’honneur chevaleresque. 11 comprit à quelles gens il avait affaire, et ne voulut point engager avec eux une lutte à outrance; il aima mieux négocier. Il consentit à remettre en liberté Robert de Béthune, l’aîné des fils de Guy de Dampierre, et à le reconnaître comme comte de Flandre, à condition que deux cent mille livres lui seraient payées pour les frais de la guerre, et que les villes situées entre l’Escaut et la Lys lui seraient cédées. (8 juin 1305.) Cette réunion de la Flandre française à la couronne fut contestée plus tard par les Flamands : elle ne devait pas durer au delà du règne de Philippe le Bel.
Au milieu des graves intérêts qui l’occupaient ainsi au dehors, Philippe n’abandonnait pas un instant la pensée de rendre son autorité absolue au dedans du royaume. Ce n'est pas qu il y eût chez lui rien qui ressemblât à des vues fixes de gouvernement, à un plan arrêté de despotisme. Selon la remarque très-juste d’un de nos historiens*, Philippe le Bel est un despote « égoïste, dévoué à lui-même, qui règne pour lui seul, et ne demande au pouvoir que l’accomplissement de sa seule volonté. » Aussi ce pouvoir,