M. Guizot. Histoire dt la civilisation en France
quelque absolu qu il suit, vit-il au jour le jour, faisant quelquefois le bien, plus souvent le mal, et s inquiétant fort peu de démentir le lendemain ses actes de la veille, pourvu qu’il triomphe de la difficulté du moment. C'était surtout en matière de finances que le roi rencontrait les plus grands embarras; il y épuisait toutes les ressources de sa malfaisante habileté, et était conduit sans cesse à l’emploi de lu fraude et de la violence. L’altération des monnaies était devenue pour lui une pratique journalière. Nous n enregistrerons pas tout ce qu il fit en ce genre; il nous suffira de dire que dans le cours de l'année 1305, le poids et le titre des esjtèces furent changés jusqu à cinq fois : il fallut que son trésor perdît lui-même à une dépréciation aussi forte et aussi précipitée, il fallut que le mécontentement public allât jusqu’à l’émeute, pour qu il mit alors quelques bornes à ce jeu dangereux. Encore y revint-il plus effrontément que jamais à la fin de son règne. Nous ne dirons rien des juifs , protégés d’abord, puis chassés et dépouillés, puis rappelés et chassés encore, non plus que des Lombards, autres victimes dévouées aux exactions royales, que le besoin d’argent expulsait de la France et y rappelait tour à tour. II était de la destinée de ce pouvoir avide et dépensier de flotter ainsi d'expédient en expédient, perdant chaque jour davantage la confiance publique et jetant les peuples dans la sédition par l’excès de la souffrance. L’année 1304, où le royaume eut à fournir aux frais énormes de la guerre de Flandre, fut marquée plus qu’une autre par l’explosion de l’irritation populaire. Au nord comme au midi de la France, et à
Paris même, l’esprit de rébellion était devenu presque universel dans la bourgeoisie, jusque-là si fidèle à la royauté. Une ordonnance fut publiée qui défendait à plus de cinq personnes de s’assembler dans les rues ou dans leurs maisons; une autre qui, sous peine de corps et d’avoir, interdisait toute correspondance avec la Flandre; et en même temps des supplices épouvantables étaient partout ordonnés, partout la justice du roi était présente et inexorable. Iæs potences manquaient au zèle des bourreaux . et les arbres des routes y suppléaient. Hâtons-nous de dire que, si Philippe, dans son gouvernement, faisait jouer de la sorte le ressort de la crainte, d’autres fois aussi , dans l’intérêt de son despotisme, il sut prendre des mesures propres à lui concilier l’opinion de ses peuples. Nous l’avons vu en 1302 s’assurer l’opinion de la bourgeoisie en appelant les députés aux états généraux du royaume. Ainsi que le fait observer l’éminent historien que nous citions tout à l’heure, à chacune des grandes crises de son règne, Philippe le Bel suit cette même politique; il associe la nation aux actes du pouvoir royal, là où ce pouvoir, dans nos constitutions modernes, a pour privilège d’agir seul et par lui-même; c’est, au contraire, en matière d’impôt et en matière judiciaire que son autorité despotique n’admet ni partage, ni contrôle. En 1303, dans cette année décisive de son grand conflit contre la papauté, F adhésion nationale lui semble plus que jamais nécessaire, et c’est alors qu’il publie son ordonnance générale pour la ré formation du royaume 23 mars), pleine des promesses les plus flatteuses
pour le clergé, dont il s’engage à respecter leB biens et la juridiction ; pour les barons, aux justices de qui il laissera un libre cours; pour les bourgeois, à qui est garantie la sûreté de leurs propriétés et de leurs personnes, avec le maintien de leurs franchises. Cette même ordonnance complète les dispositions de celle de 1291 , relative à l'organisation du Parlement : ce ne sera plus désormais une sorte de justice ambulatoire à la suite des rois ; son siège est fixé à Paris, en même temps qu’est déterminé le retour périodique des époques auxquelles il doit s’assembler. Il y eut même un jour où le superbe monarque , désavouant en quelque sorte vingt ans de tyrannie (1305), annonça son retour aux bonnes coutumes du temps de saint Louis. Mais cette promesse n’avait rien de sérieux, et n’était qu’un expédient passager de gouvernement. Saint Louis , qu’on nous permette de le répéter, dans l’admirable développement de ses travaux législatifs, avait toujours poursuivi un même but, le triomphe du droit sur la force, de l’ordre légal sur l’anarchie du régime féodal. Toujours dans la diversité de ses actes se retrouve la bienfaisante unité de la pensée évangélique. Philippe le Bel, à proprement parler, si l’on en excepte la constitution du Parlement, n’a décrété que des mesures de circonstance, variables comme les fantaisies et les besoins de son despotisme. Mably et d’autres lui ont fait honneur de la suppression définitive des guerres privées et du gage de bataille, et ils oublient que ce barbare privilège, retiré en 1303 à la noblesse, lui fut rendu en 1306. On a attribué de même à Philippe
l’interdiction faite aux seigneurs du droit de battre monnaie, et là-dessus encore il ne prit que des dispositions partielles et temporaires, se contredisant les unes les autres. Il est tout simple qu'en voyant le pouvoir absolu exercé par ce prince dans sa plénitude la plus redoutable, des esprits superficiels se soient hâtés d’en conclure que ce pouvoir, avec un système arrêté et des moyens d’action assurés, avait pris jwssession du territoire. Un examen attentif montre au contraire le despotisme résidant en la seule personne de Philippe le Bel, et non pas dans les institutions; c’est ce qui le rend aussi flottant et incertain dans ses allures, c’est ce qui le condamne à plier continuellement sous l’empire des circonstances. 11 y a un monarque, il n’y a pas encore de monarchie : la royauté a conquis désormais sa place au sommet de l'ordre social, mais elle n’y est pas fermement assise ; les rois n’ont plus de pairs, et la hiérarchie du baronnage est reléguée à grande distance au bas de leur trône; mais les mœurs féodales subsistent, elles ont encore racine dans le pays, et elles ne permettent pas au pouvoir absolu de prendre pied à côté d'elles. Tout doit être en fluctuation, tout doit être en passage, qu’on nous passe ce terme, dans le cours du quatorzième siècle et même au delà; l’autorité royale aura ses hauts et bas, ses alternatives de force et de faiblesse, selon le génie de chaque prince, jusqu’au règne de celui dont il a été dit « qu’il mit les rois hors de page. » Cejiendant, la chaire de Saint-Pierre, vacante depuis neuf mois, venait d’être remplie. Par suite d’un compromis entre les cardinaux partisans de Boniface VIH
el ceux qui étaient dévoués au roi de France, Bertrand de Gott ou d’Agoût, archevêque de Bordeaux, avait été élu pape, et il avait pris le nom de Clément V (5 juin 1305). Dans tout le cours de la querelle de Philippe et de Boniface, on l'avait vu fidèle à la cause du Saint-Siège, et il était un des prélats qui , en 1302, avaient bravé la colère du roi en se rendant à Home pour y assister au concile. Mais il n’en est pas moins certain que ce fut à l’influence de Philippe le Bel qu’il dut son élection, et les annalistes de l’Église' s’accordent avec le contemporain Villani pour dire qu’il s’était lié envers ce prince par des engagements qui le mettaient en son entière dépendance. Quelques semaines avant l’élection, le roi et le futur pontife avaient eu une entrevue secrète dans une abbaye située au milieu d’une forêt, près de Saint-Jean-d’Angeiy, et là avait été, conclu le pacte au prix duquel la tiare devait être posée sur la tête de l’archevêque de Bordeaux. La réconciliation complète et absolue de Philippe et de tous ses officiers et agents avec l’Église; le rétablissement des Colonna dans leurs biens et leurs honneurs; la nomination d’un certain nombre de cardinaux français; la dîme de tous les biens du clergé accordée au roi pendant cinq ans; enfin la condamnation et l’anéantissement de la mémoire de Boniface VIII, telles étaient les clauses du traité imposé à Clément V par Philippe le Bel. « 11 y avait une sixième condition que le roi se réservait, ajoute Villani, de faire connaître en temps et lieu ; car c’était