Rainaldi, Fleury, la P. Longueval, etc
chose grande et secrète. » Bertrand de Gott jura de l’accomplir comme les autres, dès qu’il serait sommé de le faire. Philippe s’assura en même temps de la résidence du pape en France, afin de le mieux garder sous sa main, et ce ne fut pas à Rome, mais dans la cité impériale de Lyon, qu’eut lieu la cérémonie de l’intronisation de Clément V. Elle se fit avec une éclatante solennité ; le roi et ses deux frères, les comtes de Valois et d’Évreux, y assistèrent ; mais la chute d’unemuraillequi,en s’écroulant, au milieu de la cavalcade, tua ou blessa plusieurs des plus nobles personnages du cortège pontifical et fit tomber la tiare de la tête du pape, frappa les esprits comme un sinistre présage. « L’Eglise ne retournera de longtemps « en Italie, » dit tristement le vieux cardinal Matteo Orsini, et ses pressentiments ne le trompèrent pas. C’est, en effet, avec Clément V que commence la série des papes, tous Français, qui transportèrent le siège apostolique à Avignon, ville cédée en 122'.) à l’Église romaine par Raimond VIL Cette période d’assujettissement de la papauté à la couronne de France dura soixante et dix ans, et les Italiens lui ont donné le nom de captivité de Babylone.
Clément V fut aussi prompt que fidèle à acquitter ses promesses. Le clergé de France ne vit pas sans un amer déplaisir les décimes levés sur ses biens aller grossir l’épargne royale, en même temps qu’il était obligé de subvenir aux charges ruineuses dont le grevait l’entretien de la cour pontificale; mais il n’en résulta entre le pape et le roi nulle mésintelligence. Ce qui menaçait de troubler leur accord, c’était l’im-
patience furieuse que montrait Philippe d’obtenir la condamnation de la mémoire de Boniface VIII : plus il pressaitClémentd'accomplircette clause redoutable de leur pacte, plus celui-ci cherchait par tous les moyens à en éluder l’exécution. Condamner la mémoire de Boniface VIII, le déclarer hérétique et usurpateur du Saint-Siège, ce n’était rien moins que frapper de nullité tous les actes de son pontificat, c’était jeter l’Église dans une confusion d’où il lui eût été impossible de sortir. Comment le pape n’eût-il pas reculé devant une mesure qui mettait en péril son élection même? Mais si, d’un autre côté, Boniface avait été vrai pape, tous ses actes gardaient leur infaillible autorité, et c’est ce qu’à aucun prix Philippe et ses agents ne voulaient admettre. Nogaret, au nom de son maître, rédigea donc une longue et impérieuse requête, dans laquelle il se portait fort de prouver sur quaraute-trois chefs l’hérésie de Boniface VIII, sans parler des infamies monstrueuses et des crimes de tout genre dont il prétendait en outre flétrir sa mémoire. Ce fut à Poitiers, en 1307, que Philippe somma le pape, qu’il tenait comme prisonnier, de procéder sans retard à ce suprême accomplissement de ses promesses. Le cardinal de Prato ouvrit alors à Clément V la seule voie qui lui restât d éloigner de lui pour un temps encore le calice amer que la main inexorable du monarque le contraignait de boire jusqu’à la lie. Il n’y avait qu’un concile général de la chrétienté à qui appartînt le droit de juger un pape vivant ou mort, et la convocation de ce concile avait été naguère réclamée par le roi avec tant d’instance, qu’il ne pourrait
s’y refuser. Philippe, en effet, acquiesça, quoique d’assez mauvaise grâce, au vœu du pontife. Il fut décidé que cette solennelle assemblée de l’Église se réunirait à Vienne en Dauphiné, et que le 2 février 1309 commenceraient les procédures contre la mémoire de Boniface VIH. Un autre procès, dont l’importance n’était guère moindre, devait être soumis à la haute juridiction du concile.
L’histoire varie sur les motifs qui donnèrent lieu aux implacables rigueurs de Philippe le Bel contre les Templiers. Dès le début de son règne, en 1290, il avait retiré à ces chevaliers les privilèges de leur ordre toutes les fois qu'ils n'en portaient pas l’habit. Mais on ne saurait voir là rien de plus qu’une de ces mesures de police comme Philippe en décréta bien d’autres, quelquefois dans l’intérêt public, plus souvent dans celui de son despotisme. L’attitude prise par les Templiers dans la querelle du roi et de Boniface VI II, leur par t ial i té déclarée pou r le pou tife, ava ien t blessé sans doute l’âme altière et vindicative du monarque; mais on ne l’en voit pas moins, en 1304, écrire une lettre pleine de louanges pour l’ordre du Temple, et de nouveaux privilèges que lui accorde la munificence royale. Deux ans après, en 1306, l’altération des monnaies ayant amené une violente émeute dans Paris, le roi , dont la sûreté était menacée, chercha un asile au Temple, espèce de citadelle construite par l’ordre au milieu de la capitale, et l'on a supposé que c’était là un de ces bienfaits que le pouvoir absolu ne pardonne jamais à ceux de qui il les reçoit. On a ajouté qu’en voyant de plus près la puissance' et les
richesses de ces orgueilleux chevaliers, Philippe en prit ombrage, et résolut de les immoler à sa convoitise et à son inquiète tyrannie. Il est plus simple et, nous le croyons, plus équitable de penser que les imputations terribles qui planaient alors sur les Templiers trouvèrent accès dans l'esprit du roi, comme dans beaucoup d’autres, et que leur perte ne fut qu’un témoignage de plus qu’il voulut donner de sa justice inexorable.
Quoi qu’il en soit, en vertu de lettres closes adressées à tous les sénéchaux et baillis du royaume, les Templiers qui se trouvaient en France furent tous arrêtés dans la nuit du 12 au 13 octobre 1307. Le roi avait eu soin d’attirer à Paris par de trompeuses amorces le grand maître Jacques de Jlolay et les principaux dignitaires de l’ordre, afin que la justice fût complète et égale pour tous. En même temps, une lettre royale fut publiée par toute la France, qui dénonçait l’ordre à la haine publique en le chargeant des crimes les plus monstrueux. Ce n’est pas ici le lieu de discuter ces accusations, qui, dans les âges suivants, sont devenues un épineux sujet de controverse et un problème si difficile à résoudre pour 1 histoire. 11 est certain que les Templiers, fidèles dans les premiers temps de leur institution à la règle austère que leur avait donnée saint Bernard, s’en étaient éloignés, à mesure qu’ils étaient devenus riches et puissants, et que les vertus du plus grand nombre étaient allées se perdre dans le désordre de la vie des camps ou dans le luxe de leurs opulentes commanderies. Tout porte également à croire que n 10
l'orgueil et la corruption des mœurs avaient entraîné à leur suite le libertinage des opinions, et qu’il s'en trouvait parmi eux pour qui la croix qu’ils portaient sur leur poitrine était l’objet d’une profanation sacrilège. Mais ce qu’on imputait à l’ordre tout entier, et non à quelques-uns de ses membres, était bien autre chose que cette licence dont le clergé séculier et régulier n’offrait alors que trop d’exemples. On affirmait que nul chevalier ne pouvait être admis dans la religion du Temple qu’après avoir renié Jésus- Christ, craché sur la croix, et s’être mis en adoration devant une idole barbue, portaut des symboles impurs; on accusait les quinze mille chevaliers qui composaient l’ordre d’avoir substitué entre eux à la fraternité monastique une fraternité de plaisirs abominables. Et c’était sur des dépositions faites spontanément que reposaient ces horribles accusations! Les éternelles lois de la nature humaine semblent ici protester contre les témoignages de l’histoire; la raison se refuse tà concevoir une association qui ait pu exister, au grand jour du christianisme, fondée sur de tels mystères d’infamie; et cependant il ne faut pas oublier que si Philippe le Bel, en torturant impitoyablement les accusés, donna lieu de croire à leur innocence, en d’autres contrées ils confessèrent librement toutes ces horreurs, et que la bulle pontificale qui abolit l’ordre se réfère à un nombre considérable d’aveux de ce genre.
Philippe le Bel, soit par animosité contre l’ordre du Temple, soit par zèle de justicier inflexible, fil entamer sans retard cette grande procédure, et il la
conduisit avec une mystérieuse et redoutable activité. Clément V avait désigné le grand inquisiteur de France pour interroger les prisonniers, et dès le mois de novembre, une série d’aveux et de témoignages avait été recueillie, suffisante pour en former contre l’ordre entier un acte d’accusation. En vain le pape, qui hésitait à croire les Templiers coupables et soup- * connait Philippe de vouloir les perdre pour s’enrichir de leurs dépouilles, s’efforça-t-il de modérer les emportements de la justice royale en suspendant les pouvoirs du grand inquisiteur. Philippe, dontlimpérieuse volonté ne supportait point d’obstacles, conçut la pensée de rendre la France partie avec lui dans le procès, et à cet effet il convoqua pour la seconde fois les États généraux du royaume. L’assemblée se réunit à Tours au mois déniai 1308, et, docile au vœu du monarque, elle lui adressa une furieuse harangue pouf lui demander le châtiment des Templiers. Vingt-six des princes et des premiers seigneurs du royaume allèrent plus loin et se portèrent comme accusateurs de l’ordre devant le pape et le roi. Clément qui, dans • l’intervalle, avait reçu lui-même des aveux d’une évidence accablante contre les accusés, rendit alors au grand inquisiteur ses pouvoirs, et permit que les poursuites fussent reprises. II se réserva seulement le jugement du grand maître et des dignitaires, et quant à l’abolition de l’ordre, instamment réclamée par le roi, il la renvoya à la décision du concile qui allait se réunir.
Ce que Philippe avait obtenu du pape lui suffisait pour faire aboutir au gré de son impatience cette
sinistre procédure. Pendant qu’une commission extraordinaire, instituée à Paris par Clément V. fait comparaître devant elle le grand maître et cent quarante chevaliers, qui reviennent tous sur les aveux que les bourreaux du roi leur ont arrachés, et soutiennent que « la religion du Temple est pure et immaculée » (1310), le roi, de son côté, fait convoquer à Sens un concile provincial par l’archevêque Philippe de Marigny, l’une de ses créatures, et cette assemblée déclare relaps tous ceux des accusés qui ont rétracté leurs aveux. C’était les assimiler aux hérétiques retombés dans leurs erreurs, après les avoir abjurées, c’était, d'après la coutume barbare de ce siècle, les condamner au feu. Philippe ne s’émut ni des protestations impuissantes de la commission pontificale, ni du changement de l’opinion populaire devenue favorable aux Templiers. L’arrêt de sa justice avait été prononcé; rien n’en devait arrêter l’exécution. Le 12 mai 1310, dans un champ voisin de l’abbaye Saint-Antoine, cinquante-neuf de ces malheureux chevaliers, chacun lié à un poteau, furent livrés aux flammes, et malgré l’offre de la vie qui leur fut faite, s’ils confessaient leur péché, ils moururent tous en protestant de leur innocence. Neuf autres, envoyés au feu par le concile provincial de Reims, subirent leur peine à Senlis avec la même fermeté. H était temps de mettre un terme à ces supplices qui appelaient la pitié publique sur les victimes, aussi bien qu’aux informations judiciaires, qui révélaient au grand jour les horribles secrets des prisons royales (5 juin 1311). Le pape et le roi s’accordèrent
à clore la procédure et à attendre la sentence du concile.
Il s’ouvrit trois mois après. Pendant l’année qui venait de s’écouler, on avait procédé dans les autres contrées de la chrétienté, mais sans employer la torture, à l’instruction ordonnée par Clément V contre les chevaliers du Temple. En quelques endroits ils avaient maintenu leur innocence, en d’autres ils s'étaient avoués coupables. Les pères du concile, réunis au nombre de trois cents, furent saisis des procèsverbaux de tous les interrogatoires. Dès les premiers pas qu’ils voulurent faire dans cet obscur labyrinthe, ils furent arrêtés par la confusion de tant de dépositions contradictoires1, et d’un avis presque unanime, ils déclarèrent qu’ils ne pouvaient statuer sur l’ordre accusé, sans l’ouïr dans ses défenses. C’était rouvrir toute l’enquête judiciaire, c’était faire comparaître devant l’auguste assemblée toutes les provinces de l’ordre, les unes avec la présomption de leur culpabilité, les autres avec celle de leur innocence, c’était entamer un procès qui durerait des années et prolongerait sans lin un scandale déjà tiop long, c’était enfin s’engager dans l’impossible. Clément V jugea sagement qu’il lui appartenait de trancher cette re-
1. Ces contradictions ont été expliquées par l'existence simultanée de deux professions, « l'une tonne et licite, l'autre contre la foi a . Trois chevaliers déposèrent formellement de ce fait, confirmé d’ailleurs par l'inquisiteurGuillaume de Paris, dont voici les propres paroles : « Mais ne savent pas tous li frères, fors li gran maistre et » li anciens. • On comprend dès lors qu’il y ait pu avoir à la fois une égale vérité dans les aveux cl lis dénégations, là où ils se firent librement.
doutable question (lu liaul de sa souveraineté spirituelle, et se fondant sur les graves et nombreux indices qui rendaient douteuse l’innocence de l’ordre, sur l'inutilité et le danger môme que son existence aurait à l'avenir, il en prononça b abolition, avec l'approbation du saint concile, mais par simple voie de provision , de règlement apostolique, non de sentence juridique, non de condamnation. Une autre bulle pontificale attribua les biens immenses possédés par les Templiers, sauf ceux d’Espagne, aux Hospitaliers qui venaient alors même de se couvrir de gloire par la prise de Rhodes. Enfin la sentence à prononcer sur la personne des membres de l’ordre aboli fut abandonnée aux conciles provinciaux; le pape se réserva seulement le jugement du grand maître et des principaux dignitaires.
Malheureusement ces nobles accusés n’étaient pas sous sa main, qui eût été pour eux plus miséricordieuse que celle du roi. 11 y avait six ans que Jacques de Molay, avec le visiteur de France et les deux maîtres de Normandie et d’Aquitaine, étaient dans lés prisons de Philippe le Bel. Trois cardinaux, assistés de plusieurs prélats et docteurs, furent désignés par Clément V pour les juger. On dit que, devant ce tribunal, les quatre accusés renouvelèrent les aveux à la charge de l’ordre faits par leurs frères et par euxmêmes. Mais lorsque, sur la place du parvis Notre- Dame, à la face de tout le peuple de Paris, leurs juges leur signifièrent solennellement l’arrêt qui les condamnait à être ■< enmurés pour toute leur vie, » Jacques de Molay el le maître de Normandie, Guy, fils
du dauphin d’Auvergne, revinrent sur leur confession et la nièrent tout entière, à la surprise extrême des assistants. Les juges interdits ne savaient que répondre, et ils s’ajournèrent au lendemain. Mais Philippe le Bel n’attendit pas leur décision. A la nuit tombante, il fit conduire les deux chevaliers dans une petite île de la Seine, située entre le jardin du palais de la Cité et l'église des frères Ermites, et ordonna qu’ils y fussent brûlés ensemble. La fermeté calme avec laquelle ils virent préparer leur bûcher, la persistance qu’ils mirent à soutenir leurs dénégations et le courage invincible qu’ils montrèrent au milieu des flammes, laissèrent les spectateurs confondus d'admiration (1 I mars 1314). Li justice que fit alors Philippe le Bel n’a qu’un nom dans toutes les langues, ce fut un assassinat. L’opinion populaire ne s’y trompa point. On publia que Jacques deMolay, à son heure suprême, avait ajourné au tribunal de Dieu Clément V sous quarante jours et Philippe dans l’année. La prophétie, tout porte à le croire, fut imaginée après l’événement; mais elle n’en témoigne pas moins de l’impression laissée dans l’esprit des peuples par le supplice du grand maître.
Le procès des Templiers n’avait pas fait oublier à l’implacable monarque celui qu’il avait intenté à la mémoire de Boniface VIII. L’année 1310 avait été remplie par l’enquête scandaleuse à laquelle Nogaret et Plasian s’étaient livrés sur tous les faits de la vie du pontife. Le moment approchait où le concile de- ' ait être saisi de l’afTaire. Clément V appela alors à son aide et les prélats et les barons de France, et
le frère du roi, Charles de Valois, pour obtenir de Philippe qu’il renonçât à une satisfaction que l’honneur du Saint-Siège ne permettait pas de lui accorder. Le roi céda et se désista de sa poursuite, s’en remettant au pape et au concile du jugement à rendre sur la mémoire de Boniface. En échange de cet acte de condescendance. Clément V publia une bulle par laquelle étaient révoquées toutes les sentences et constitutions portant préjudice à l’honneur,.aux droits et libertés du royaume de France. Il était déclaré en même temps que Philippe, dans ses poursuites contre Boniface MU, avait obéi à un zèle bon et juste, quoique égaré par l’erreur, et qu’en conséquence ni lui, ni aucun de ses successeurs ne pourraient être à ce sujet jamais inquiétés. Enfin, pour étouffer toute semence de discorde, les sentences et constitutions révoquées devaient être effacées des registres pontificaux, ou livrées aux flammes. Les agents de Philippe le Bel eurent part au bénéfice de la huile ; Nogaret seul fut condamné à une pénitence illusoire, qu’il n’accomplit jamais; il lui était ordonné de se joindre à la prochaine croisade, pour aller finir ses jours en Terre-Sainte. La tâche du concile était aisée désormais : il ratifia ce que Clément V avait décrété, et après avoir entendu trois cardinaux réfuter avec une victorieuse éloquence Pacte d’accusation de Guillaume de Plasian, il proclama Boniface VIH pape légitime et orthodoxe.
lin des grands desseins de la politique de Philippe le Bel avait été de faire monter son frère, le comte de Valois sur le trône impérial. C’était là, à ce qu’ont
cru plusieurs historiens , cette pensée mystérieuse à l’accomplissement de laquelle il avait lié le pape par la foi du serment sans vouloir la lui révéler. Lorsqu’en 1308, après l’assassinat d’Albert d’Autriche, le roi s’ouvrit à Clément V sur ce nouvel agrandissement qu’il réclamait pour la maison capétienne, il le trouva en apparence fort empressé à lui complaire. Ia* pape adressa aux sept électeurs de l’Empire une lettre officielle, par laquelle il recommandait Charles de Valois à leurs suffrages ; mais il parait qu’en même temps il leur lit donner, par l’entremise du cardinal de Prato, l’avis secret de faire un autre choix. L’empereur élu (novembre 1308) fut Henri, comte de Luxembourg, vaillant prince, digne par son caractère et ses talents de la couronne mise sur sa tête, mais trop peu riche et trop peu puissant pour balancer en Europe l’ascendant de la maison de France. Il eut grand’peine à se faire reconnaître par les Guelfes en Italie, et ses embarras donnèrent à Philippe le Bel l’occasion qu’il cherchait depuis longtemps de s’emparer de la ville de Lyon. Lyon, titulairement ville relevant de l’Empire, avait joui jusqu’alors d’une sorte d’indépendance républicaine sous la suzeraineté partagée de son archevêque, du chapitre, du roi de France et de l’empereur. Quelques dissensions s’étant élevées entre le prélat et les bourgeois, et à la suite de ces (roubles le prévôt du roi ayant été insulté et chassé du château de Saint- Just, Philippe profita de cette circonstance pour envoyer son fils aîné, le roi de Navarre, avec une armée, sous les murs de la grande cité dont il convoitait depuis longtemps la possession. Lyon, malgré les pré-
paratifs qu’elle avait faits pour se déféndre, reconnut que la résistance lui était impossible contre les forces royales. Elle se soumit, et ainsi fut réunie à la couronne l’antique colonie romaine, que son florissant commerce et sa richesse tirent dès lors la seconde ville du royaume (131 2).
Philippe le Bel était au faîte de la puissance. Son gendre le jeune Édouard 11, roi d’Angleterre, était déjà entré en lutte avec son orgueilleuse aristocratie; il l’invita à venir à la cour de France, pendant qu’il envoyait Enguerrand de Marigny à Londres, comme médiateur dans la querelle du roi et des barons. L’arrivée d'Édouard à Paris, au printemps del’année 1313, donna lieu à des fêtes, dans lesquelles le monarque français se plut à étaler un faste inouï. Il en faut lire le détail dans la narration du chanoine de Saint- Victor, le meilleur chroniqueur de cette époque; c’est un témoignage assez frappant des progrès de la richesse publique, même sous un gouvernement qui semblait s’appliquer à en tarir toutes les sources. « Il « n’y a pas souvenir en France, dit le chanoine, qu’on « y ait jamais vu de pareilles fêtes : car tous les eom- « tes, les ducs et les barons s’y trouvaient présents : « dans un seul jour, ils changèrent trois fois de vête- « ments. Tous les artisans y marchèrent en proces- « sion, et ceux de chaque métier avaient des ornements « différents.... Toute la ville était tendue de soie et * de lin, et le soir dans chaque rue brillaient des lu- « mières infinies. Les bourgeois-par lours costumes « représentaient le paradis, l’enfer et la procession du « renard, où maintes gens feignaient d’exercer leurs
« métiers, sous le déguisement de divers animaux. Le « jour de la Pentecôte, le roi fit ses trois fils chevaliers,
« et nombre de gentilshommes avec eux » Suit le
détail des festins splendides donnés à la cour, et d’une prise de croix , qui, comme tout le reste, ne fut qu’un spectacle. Après quoi le chroniqueur ajoute : « Le cinquième jour, tous les artisans et les bour- « geois soit à cheval, soit à pied, défilèrent devant les « fenêtres du palais, partant du cloître de Sainte- « Marie, en sorte que le roi et toute la cour purent les « voir passer. On estima qu’il y avait vingt mille « chevaux et trente mille fantassins, chose dont le roi « d’Angleterre et les siens furent grandement ébahis, « ne pouvant croire que d’une seule ville pût partir « une multitude telle et si bien armée. » Un assez grand intérêt, ce nous semble, s’attache à cette peinture, bien que le dernier trait en soit sans doute exagéré.
Cependant quelque chose de sombre et de menaçant se mêlait à l'éclat extérieur de ces prospérités au milieu desquelles s’achevait le règne de Philippe le Bel. Dans sa famille, ce prince ne trouvait ipie scandale et que honte. Sa fille Isabelle, qu’il avait mariée au roi d’Angleterre, et ses trois brus, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse de Poitiers, et Blanche, comtesse delà Marche, semblaient rivaliser entre elles à qui se rendrait plus coupable et plus déshonorée. 11 fallut par d’horribles enquêtes et des supplices d’une atrocité sans exemple dévoiler aux yeux des peuples les ignominies de la maison royale. Kn même temps, le* nouveaux impôts inventés cha-
que année pour servir aux desseins ambitieux du monarque et entretenir le faste de sa cour soulevaient de plus en plus le mécontentement populaire. Celui qui fut établi, au commencement de l'année 1314, sur toutes les marchandises, et qui devait être acquitté à la fois par le vendeur et par l’acheteur, mit le comble à l’exaspération universelle. Ce ne furent pas seulement de malheureux artisans ou de chctifs bourgeois, comme on les appelait, poussés à bout pâlies rigueurs inouïes du fisc, qui éclatèrent en murmures et en démonstrations séditieuses, ce fut la noblesse de plusieurs provinces qui se confédéra pour résister aux .excès de la tyrannie royale, et cette fois les giliets partout dressés, les sanglantes et quotidiennes exécutions ordonnées par Philippe furent impuissantes à détourner l’orage amassé sur sa tête. Les gentilshommes et les communes d’Artois, de Picardie, de Champagne et de Bourgogne avaient souscrit un acte collectif, par lequel, tout en maintenant leur fidèle allégeance au roi, ils s’engageaient les uns envers les autres à repousser « les impositions et au- « très nouvelletés non dûment faites, veulant ne point « perdre leurs honneurs, franchises et libertés pour « eux et pour ceux qui après eux viendraient. » C’était le langage que les barons et les communes d’Angleterre avaient parlé à Jean Sans-Terre et à Henri 111. Philippe le Bel qui, à celte heure même, se trouvait sans soldats pour combattre les Flamands soulevés, était à la merci des populations dont il avait épuisé la patience : il lui manquait le nécessaire appui du despotisme, une armée permanente; il fut contraint
HISTOIRE DE FRKNCE.
de reculer devant la menace de l’insurrection. Dans une assemblée de députés d’un grand nombre de villes, convoquée à Paris, au mois d’octobre 1314, le superbe monarque capitula humblement avec ses sujets du tiers état sur l’impôt des ventes et l’altération des monnaies. Mais ce n’était là qu’une incomplète satisfaction donnée aux griefs nationaux, et la noblesse se tenait toujours prête à entrer en campagne contre la royauté. Ainsi se montrait la fragilité de ce pouvoir, qui, comme nous le remarquions plus haut, résidait tout entier dans la personne du monarque, et n’avait point encore de racines dans les institutions, ni dans les mœurs du pays. Après s’être élevé à une hauteur pareille à celle des despotismes asiatiques, il semblait à la veille de retomber au point où on l'avait vu sous les premiers capétiens. Philippe était en proie tout ensemble h une violente irritation et à une sombre inquiétude. Sans maladie apparente, sa santé commença à décliner, et une chute de cheval qu’il fit à la chasse dans la forêt de Fontainebleau, vint aggraver cet état de langueur et le rendre bientôt irrémédiable. Sentant sa fin approcher, il ordonna la suppression de la maltôte et laissa à son fils de sages conseils, soulagement tardif qu’il s’efforcait de donner à sa conscience. Il était âgé de quarante-six ans et en avait régné vingt-neuf, lorsqu’il mourut le 29 novembre 1314.
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