LES TROIS FILS DE PHILIPPE LE BEL
LOUIS X, DIT LE HUTIN (1314-1316); PHILIPPE V, DIT LE LONG (1316-1322); CHARLES IV, DIT LE BEL (1322-1328).
Au moment où expira Philippe le Bel, une sorte de résistance nationale avait commencé contre les excès de son despotisme. Les trois ordres du royaume, également poussés à bout, avaient fait entendre en même temps leurs menaçantes réclamations, et l’orgueilleux monarque était mort dans le douloureux sentiment de son impuissance «à désarmer la ligue qui se formait contre lui. La réaction ne s’arrêta pas, quand il eut cessé de vivre; le pouvoir royal, passé aux mains d’un prince faible et désordonné, sembla y coopérer, au lieu d’y mettre obstacle; en moins de quelques mois, on eût pu croire que les laborieux efforts de trois grands règnes pour la fondation et raffermissement de la monarchie étaient perdus, et que la France était en plein retour vers l’anarchie féodale. 11 n’en était pas ainsi cependant; comme nous l’avons dit plus haut, si la France n’appartenait encore qu’ineomplétement au régime monarchique, elle avait cessé d’appartenir au régime féodal ; la royauté, sans être parvenue encore à son plein déve-
loppement, n’en avait pas moins fait des progrès trop sûrs et poussé des racines trop profondes, pour être ainsi emportée par un court orage : elle pouvait être affaiblie, mais non plus annulée, comme au temps des premiers capétiens; c était à elle, au contraire, qu’était l’avenir.
Louis X avait été surnommé Hulin , mot emprunté à la langue de ce temps pour signifier le bruit et le désordre. A vingt-cinq ans, il avait encore les caprices et les goûts déréglés de l’enfance, quoique la sévérité de son père l’en eût châtié plus d’une fois. Incapable de gouverner par lui-même, il laissa tout d’abord tomber le pouvoir aux mains de son oncle Charles de Valois, prince dont la bravoure chevaleresque faisait tout le mérite, et qui ayant épousé, avec l’emportement d’un esprit médiocre et d’un caractère violent, toutes les passions et les intérêts de la noblesse féodale, ne songea qu’à lui procurer une revanche éclatante contre ces gens de loi, si favorisés de Philippe le Bel, et agrandis par lui en proportion des agrandissements qu’ils avaient procurés à ta royauté.
Le chancelier, Pierre de Latilli, évêque de Châlons, et l’avocat général Raoul de Presle, furent les deux premières victimes livrées à la jalousie et aux rancunes des seigneurs. On les emprisonna et on les dépouilla de leurs biens. Mais il y avait un autre personnage, qui, bien plus avant qu’eux était entré dans la faveur du feu roi, et sur la tête de qui s’étaient amassées des haines bien autrement redoutables. C’était le grand chambellan et le trésorier de Philippe
le Bel, Enguerrand de Marigny. Il est représenté par le chroniqueur anonyme qui a continué Guillaume de Nangis, « comme un homme gracieux, cauteleux, avisé et sage, qui avait été le premier et principal conseiller de Philippe, et avait dirigé les affaires du royaume avec la puissance d’un maire du palais. » Il fut arrêté et enfermé au Temple; tout ce qui avait formé sa vaste clientèle, les officiers employés à la garde du Trésor, les clercs de l’officialité et les laïques de la prévôté de Paris, admis sous son ordre, en quelque qualité que ce fût, au maniement des affaires du roi, eurent le même sort que leur patron. En même temps, un mandement du comte de Valois invita toutes les personnes, riches ou pauvres, qui avaient eu à se plaindre du trésorier durant le cours de son administration, à venir l'accabler de leurs témoignages. On ne s’en fit point faute; car l’impopularité d’Enguerrand était extrême, et cependant après une instruction dirigée contre lui avec toute la clairvoyance d’une haine impitoyable, on ne trouva d’autres griefs à lui imputer que l’altération des monnaies, des violences fiscales et le mauvais maniement des deniers publics : c’étaient des crimes dans lesquels il était très-fondé à dire qu’il n’avait été que le complice de Philippe le Bel. Aussi ses juges lui fermèrent-ils la Louche, quand il voulut répondre à la harangue de Jean d’Asnières, docte clerc, chargé de soutenir contre lui l’accusation. Le jeune roi eut plus de conscience; c’était assez pour lui d’avoir livré la fortune et l’honneur de Marigny à la merci de ses ennemis ; il avait décidé de lui sauver la vie
et de l’exiler dans l’île de Chypre, jusqu’à ce qu'il lui plût de l’en rappeler. Mais la haine du comte de Valois n eut pas été par là assouvie, et pour consommer la perte de sa victime, il lui sut trouver un bien autre forfait. Enguerrand fut accusé d’avoir cherché à se sauver, en se livrant avec sa femme et sa sœur à des conjurations magiques. Nulle époque du moyen âge, à l égal de celle-là, ne fut possédée de la crainte superstitieuse de la sorcellerie, et le moment approchait où le successeur de Clément V, Jean XXII, allait lui faire une guerre implacable. On prétendit donc que Marigny avait induit un nécroman, nommé Jacques Delor, à fabriquer des images de cire « pour envoûter le roi, ses oncles et ses frères, de telle sorte qu’à mesure que les dites images se seroient fondues, les dits rois et comtes n’eussent fait chacun jour que amenuiser, secheret en brief de male mort mourir. » 11 n’y avait homme qui ne lût perdu sous le poids d une pareille accusation. Louis Hutin retira sa protection à l’infortuné Marigny, et une assemblée de barons réunis à Vincenncs le condamna à être pendu. On eut la barbarie de le mener au supplice, en plein jour, à travers les rues de Paris, livré à toutes les insultes de la multitude. « Bonnes gens, se contentait-il de leur répondre. Pour Dieu! priez pour moi. » Il fut accroché à Montfaucon au gibetcommun des malfaiteurs (30 avril 1315). La mémoire d'Enguerrand de Marigny n’attendit pas longtemps la réhabilitation qui lui était duc. Louis Hutin, par son testament, laissa aux fds du condamné une somme île dix mille livres; l’année suivante (1317), son n H
corps fut respectueusement détaché du gibet, et reçut les honneurs de la sépulture chrétienne; nous verrons enfin Charles de Valois mourant proclamer plus solennellement encore par ses remords l’innocence de celui qui avait été sa victime.
Pendant que le supplice de Marigny était ainsi accordé, comme une inique satisfaction, aux passions jalouses des seigneurs de la cour, les ligues féodales, qui s’étaient formées dans les diverses provinces contre la tyrannie de Philippe le Bel , arrachaient de leur côté à la faiblesse de son jeune successeur des concessions exorbitantes ( mai à décembre 1315). En confondant leurs griefs et s’unissant dans un même effort pour assurer les mêmes garanties à toute la France , ces ligues eussent pu faire ce que les barons anglais avaient fait un siècle auparavant, et se donner une part durable dans le gouvernement du royaume. Mais tout fut local et partiel, tout fut véritablement féodal dans cette réaction; chaque province, suivant l’esprit différent qui animait sa noblesse, imposa à la royauté les conditions qui lui plurent, et au lieu d’une grande charte , comme celle d’Angleterre, il y eut la charte aux Normands, la charte aux Bourguignons, etc., trophées illusoires d’une victoire qui ne devait avoir aucune durée. Non contents d’exiger des garanties contre les mesures arbitraires et violentes qui ont signalé le règne de Philippe le Bel, les seigneurs réclament toutes les prérogatives anarchiques dont la sage législation de Louis IX les avait dépossédés. Chose étrange, la plupart le font en prétendant ramener le royaume « aux
bonnes coutumes de monsieur saint Loys. » 11 est curieux de voir le ûdèle ami du saint roi, le 811*6 de Joinville, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, signer l’acte d'association des gentilshommes champenois et revendiquer avec eux l’indépendance des justices seigneuriales, le droit de ne plus faire à ses frais la chevauchée hors du comté, et celui de soustraire ses vassaux aux tailles imposées par le roi. Ce ne sont là que des exigences modérées. Celles de la Picardie sont bien autres; les barons n’y prétendent à rien moins qu’à pouvoir « tous guerroyer les uns aux autres, ne donner trêves, mais chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfaire les uns aux autres. » I.CS Bourguignons veulent ravoir, quoiqu’un peu plus restreint, le droit de guerre privée; ils repoussent le serment d’tmeuremenl et redemandent le gage de bataille : le duc de Bretagne entend que sa justice soit souveraine, et l’échiquier de Rouen veut aussi juger sans appel : Lyon, le Languedoc, l’Auvergne, le Périgord, toutes les provinces ont leur part plus ou moins grande à cette curée immense des concessions arrachées par la noblesse à la royauté; quelques villes même ont trouvé le moyen d étendre leurs immunités et leurs franchises ; à peine Louis Hutin a-t-il eu la force d’ajourner sa réponse à quelques-unes des sommations les plus insolentes qui lui étaient faites. Et, après tout cela, le gouvernement encore qu’affaibli, n’en restera pas moins au roi et au Parlement. La féodalité, victorieuse en apparence, ne reconquerra jamais le terrain qu elle a perdu; elle pourra encore agiter la France, mais non la posséder.
Philippe le Bel avait légué à son fils une querelle difficile el périlleuse à soutenir, c'était celle où il s’était engagé contre les Flamands, par suite de son ambitieuse prétention de garder les villes situées entre l’Escaut et la I.ys, qui ne lui avaient été cédées que temporairement. Louis Hulin, à peine assis sur le trône, somma le comte de Flandre, Robert de Béthune, de venir lui rendre hommage, et sur le refus du vassal rebelle, il le lit déclarer déchu de son fief par la cour des pairs (juin 1.315). Mais cet arrêt ne pouvait être validé que par la force des armes, et pour faire la guerre, l’argent manquait au jeune roi, qui ne savait que dissiper dans ses bruyants plaisirs ce qui restait de ressources à la couronne. Ni la protection qu’il vendit chèrement aux marchands italiens et aux Juifs, ni les aides de ses bonnes villes ne lui procurèrent les sommes nécessaires à l’armement royal. C’est alors qu’il publia la fameuse ordonnance par laquelle il appelait à la liberté les serfs de ses domaines, moyennant qu’ils la payassent deniers comptants (3 juillet 1315). Philippe le Bel, quatre ans auparavant, en confirmant l'affranchissement des serfs du Valois, ordonné par son frère, avait donné pour considérant à cette mesure les paroles suivantes: " Attendu que toute créature humaine, qui est formée à l’image de Notre-Seigneur, doit généralement estre franche par droit naturel. » L’ordonnance de Louis llutin, dans son préambule, invoque également le droit de liberté naturelle appartenant à chaque homme, et elle proclame dans un pompeux langage la volonté du monarque de faire qu’en « son royaume
fût et nommé le royaume des Francs, la chose en vérité soit accordant au nom. »Mais il n’arriva pas ici, ce qui était arrivé au douzième siècle, lorsque le pape Alexandre III, « le grand propugnateur de la liberté italienne, » avait promulgué ces mêmes maximes, au nom de l'Église, pour sanctionner l'affranchissement des républiques lombardes. Les pauvres gens des campagnes ne comprirent en France ni le langage élevé mis dans la bouche du monarque par ses légistes, ni le bienfait même de la liberté qui leur était offerte. Les serfs du domaine royal, sans doute faute de ressources, ne montrèrent nul empressement à se racheter, et il fallut qu’une nouvelle ordonnance obli geât de s’affranchir « ceux qui vouloient mieux demeurer en chétivelé de servitude, que de venir à état de franchise. » Tout porte à croire que la seconde injonction de la royauté n’eut pas plus de succès que la première, et que Louis Hutin tira peu d’argent de cette mesure politique, dont il a tiré tant d’honneur auprès de sa postérité. Honneur que l’impartiale histoire doit bien se garder de lui contester, malgré le motif intéressé qui dicta cette célèbre ordonnance. Elles ne pouvaient être perdues pour l’avenir ces paroles descendant du trône, qui rappelèrent à la société féodale le principe trop oublié de la liberté et de l’égalité chrétiennes.
Louis X cependant, vers la lin du mois d’août 1315, put entrer en campagne contre les Flamands avec une armée égale en nombre à celle qui avait combattu sous son père à Mons-en-Puelle. Mais ce grand appareil de guerre ne lui fut d'aucun profit. Engagés dans
une contrée basse, noyée par des pluies continuelles, les Français firent d’inutiles efforts pour atteindre l’ennemi, et les maladies se mirent bientôt dans leurs rangs. Louis, voyant l'hiver approcher et le découragement gagner son armée, n’eut plus d’autre ressource que de brûler ses tentes et de quitter la Flandre « inglorieux et sans rien faire. » 11 avait juré de renouveler la guerre et de venger son affront au printemps de l’année suivante : mais il ne lui fut point donné d’accomplir son serment.
L’état du royaume était alors déplorable. La souffrance des peuples, livrés dans plusieurs provinces, dans celles du nord surtout, aux horreurs de la famine, étaient aggravées par tous les maux de l’anarchie féodale , que les concessions de Louis Hutin avaient recommencé à déchaîner sur la France. Les guerres privées éclataient de toutes parts avec le cortège de leurs désastreuses violences ; de toutes parts aussi le faux monnayage avait reparu, avec le droit de fabrication rendu aux seigneurs qui l’avaient réclamé. Nul, plus que Charles de Valois, ne se montrait en cela fidèle aux scandaleux exemples que lui avait légués son frère. Il fallut que la royauté, toute débile qu’elle semblait aux mains de Louis X, fît sentir son action dans cet excès des calamités publiques. Les gens de loi retrouvèrent quelque influence pour mettre un peu d’ordre dans le chaos féodal, et tout d’abord ils s'appliquèrent à faire taire la trop juste clameur de la bourgeoisie des villes, en dictant au roi deux sages ordonnances sur le monnayage (19 novembre 1315, 15 janvier 1316 . La circulation des espèces scigneu-
riales, toutes plus ou moins altérées, fut interdite hors des domaines de chacun de ceux qui les avaient émises, et un rapport fixe et régulier fut établi entre la bonne monnaie du roi et celles des trente et un évêques ou barons qui exerçaient le droit de fabrication. Louis Hutin n’eut pas le temps de pousser plus loin cette réaction où il était entraîné, presque malgré lui, contre le désordre qui était son ouvrage. La mort vint le frapper au milieu des plaisirs imprudents de sa jeunesse (5 juin 1316). Il était âgé de moins de vingt-sept ans, et laissait après lui l’embarras d’une succession incertaine.
La première femme de Louis Hutin, Marguerite de Bourgogne, ne lui avait donné d’enfant qu’une fille, du nom de Jeanne, reconnue légitime, malgré le supplice infligé à sa mère pour cause d’adultère. Clémence de Hongrie, épousée par le roi en secondes noces, au mois d’août 1315, était enceinte lorsqu’il mourut. Si l’enfant qu’elle portait dans son sein était un fils, la question de la succession au trône était toute résolue; il n’y avait à pourvoir qu’à la régence du royaume. Mais si elle donnait le jour à une fille ou à un enfant mâle qui ne vécût point, l'hérédité royale devenait alors un problème difficile et tout nouveau à résoudre. A qui devait échoir la couronne, à la princesse Jeanne, fille de Louis Hutin, ou au frère de ce prince, Philippe, comte de Poitiers?
Il n’y avait rien qui fît loi dans la matière. A ne consulter que la coutume féodale, la succession féminine eût du prévaloir. On en avait vu nombre d’exem-
pies, el à cette heure même, Philippe s'efforçait de faire triompher ce principe dans le grand fief d'Artois, en faveur de la comtesse Mahaut, sa belle-mère. Mais ici sa politique fut toute autre. 11 était à I.yon, occupé à mettre un terme au long et scandaleux interrègne du trône pontifical, lorsqu’il y apprit la mort de son frère. A peine arrivé à Paris, où son oncle Charles de Valois avait tenté sans succès de le gagner de vitesse en s’emparant de la régence, Philippe le Long alla s’établir au Louvre, et d’une main résolue se mit en possession de tous les pouvoirs de la royauté. Puis, ayant convoqué les barons du royaume, il fit décider par eux que, si la reine Clémence donnait le jour à un fils, ce serait à lui qu’appartiendrait la régence jusqu’à la majorité du roi; que, si au contraire, elle accouchait d’une fille, il succéderait alors à l'héritage de la couronne. Sur ce dernier point toutefois il ne paraît pas que la décision des barons ait eu le caractère absolu et définitif que lui prête le chanoine de Saint-Victor; car Philippe, pour mieux assurer ses droits, conclut un traité de la singularité la plus étrange avec Eudes IV, duc de Bourgogne, oncle de la princesse Jeanne. En vertu de ce traité, il s’engageait, au cas où Clémence deviendrait mère d’une fille, à remettre à cette jeune princesse et à sa soeur aînée Jeanne leur héritage entier de Navarre et de Champagne, sauf à elles, « quand elles seroient venues à droit âge de se marier, de lui faire quittance de tout le remenant du royaume de France, que s’il ne leur plaisoit point de faire cette quittance, elles dévoient revenir à leur droit. * La royauté était ainsi
aux mains de Philippe une sorte de dépôt, <|ui, à un jour donné, pouvait être remis en litige, sujet à mutation ou à partage. Mais la question, mal résolue en droit par ce bizarre arrangement, ne tarda pas à l'être en fait. Le 15 novembre 1316, Clémence de Hongrie mit au monde un enfant mâle, qui reçut le nom de Jean, et dont la vie et le règne durèrent six jours. Philippe porta lui-même le petit roi mort au tombeau, et n’eut plus d’autre soin que celui de se faire reconnaître pour son successeur.
11 convoqua pour le 9 janvier 1317 à Reims, les pairs et les barons de France, afin d’assister à la cérémonie de son sacre; leur présence devait être la solennelle consécration de ses droits, mais un grand nombre d’entre eux lui fit défaut, et à leur tête son frère Charles le Bel, comte de la Marche. Le duc de Bourgogne alla plus loin ; il protesta formellement en faveur des droits de sa nièce Jeanne, et défendit à l’archevêque de Reims de procéder à fonction royale. Philippe ne se laissa point arrêter par celte opposition, non plus que par la malveillante attitude de ses deux oncles le comte de Valois et le comte d’Évreux; en l’absence de tous les grands vassaux ce fut la comtesse Mahaut, sa belle-mère, qui tint la couronne durant la cérémonie. Ainsi revêtu du caractère sacré de la royauté, Philippe en appela du mauvais vouloir des barons réfractaires à l’assentiment national, et demanda la sanction de ses droits aux Etats généraux du royaume. L’assemblée se réunit à Paris le jour de la Purification , plus nombreuse qu’aucune des précédentes : si le Languedoc et les
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provinces les plus éloignées de la capitale se montrèrent peu soucieuses d’y envoyer leurs députés, la bourgeoisie parisienne s'y porta en foule, et ne craignit pas de se constituer comme la représentation de toute la France. Il n’y eut qu’une voix pour approuver le couronnement du nouveau roi , et lui prêter serment d’obéissance. L’adhésion des docteurs de l’Université fut également unanime; le pape Jean XXII y joignit bientôt la sienne, et le roi d’Angleterre Édouard II, en s’excusant de n’ètre point venu remplir au sacre ses devoirs de duc d Aquitaine, reconnut ce principe de l’inhabilité des femmes à succéder au trône de France, contre lequel ses successeurs devaient protester d’une manière si opiniâtre et si sanglante. L autorité de Philippe le Long ne fut plus dès lors contestée par personne; Eudes IV, moyennant la cession qui lui fut faite de la comté de Bourgogne, sacrifia honteusement les droits de sa nièce; le comte de la Marche se soumit à son frère, dont il était devenu l’héritier par la mort du lils unique du roi, et tous les barons vinrent les uns après les autres apporter leur serment d’allégeance. Us avaient été devancés par les villes qui, du nord au midi du royaume, s’étaient empressées de suivre l’exemple de Paris. Ainsi commença à s’établir un principe dont l’application n’avait pas été jusqu alors réclamée par les circonstances , et qui , destiné à être remis en question sur les bancs des docteurs et sur les champs de bataille, devait entrer victorieusement dans le droit public de la France et durer autant que la monarchie. Pour lui prêter une antiquité qu'il
n'avait pas, les savants de cette époque imaginèrent d’en rechercher la trace première dans un texte faussement interprété de la législation barbare des Franks Saliens, et la loi qui interdisait la succession des femmes à la couronne prit fort mal à propos le nom de loi italique. Froissart, le plus illustre de nos chroniqueurs du moyen âge, commentait cette prétendue loi au siècle même où elle s’établit, en disant : « I^e royaume de France est si noble, qu’il ne peut aller à femelle. » Une variante, plus discourtoise encore pour le sexe, disait : » si noble, qu’il ne peut tomber en quenouille. » Cependant la couronne d’Angleterre et celles des royaumes espagnols, que les femmes étaient aptes à porter, ne manquaient ni de noblesse, ni de puissance. Ue mot de Froissart n’est que l’expression du préjugé chavalercsque, pour qui le droit de l’épée passait avant tout autre. 11 vaut mieux attribuer l’honneur de celte salutaire institution au bon sens national, qui, dans une circonstance solennelle, avertit instinctivement clercs, nobles et bourgeois de l’importance souveraine qu’il y avait pour la France, à ce que les femmes, en faisant partager leur trône à des maris étrangers, ne fissent jamais prévaloir des influences et des intérêts contraires à ceux du pays.
Philippe le Long trouva le royaume mis en confusion par la réaction qui s’était faite contre le règne violent de son père, et que Louis Hutin avait précipitée plutôt que contenue. Ces deux ans d anarchie avaient ramené dans les esprits le besoin de l’ordre. Il fallut, pour le rétablir, recourir aux mains qui
HISTOIHE DE FRANCE.
l’avaient fondé, à ces légistes naguère si persécutés, et l’on ne tarda pas à voir LatLlli sortir de sa prison et Raoul de Presle rentrer anobli dans ses fonctions d’avocat général. Avec ces conseillers et avec d'autres tels qu’Ktienne de Maréges et Pierre de Blève, Philippe reprit activement l’œuvre de son père, sans imiter ses excès tyranniques, et peut-être nos historiens n’ont-ils pas tenu assez de compte des efforts faits par ce prince pour la bonne administration du royaume pendant les courtes années de son règne. C’étaient assurément des actes d’une politique aussi ferme que sage, que de retirer aux seigneurs le droit de battre monnaie, dont ils venaient de faire un si criant abus, que d’annuler la plupart des largesses exorbitantes faites par la faveur sous les deux précédents règnes, que d’introduire dans le droit public de la monarchie l’inaliénabilité du domaine royal, que de créer enfin la Chambre des comptes, destinée à garantir la meilleure gestion des finances. S’il y a d'étranges minuties dans les ordonnances qui règlent le gouvernement de l’intérieur de Yliôlel <Iu roy, si l’on s’étonne de voir Philippe se prescrire à lui-même d’aller chaque matin à la messe, défendre à ses officiers de lui parler pendant qu’il y assiste, spécifier la manière dont son lit devra être fait, etc., encore faut-il reconnaître dans cette manie de réglementer le besoin d’échapper au désordre qui régnait à la cour, et de réagir contre l’anarchie domestique tristement favorisée par l’esprit brouillon de Louis Mutin. Les ordonnances relatives à la constitution du Parlement ont un caractère plus sérieux et plus pratique ; elles
garantissent à ce grand corps l’indépendance absolue de ses jugements : la justice devra avoir son cours, décréta Philippe « non contrestant toutes concessions, ordonnances et lettres royaux à ce contraires; » et ce fut un éclatant témoignage de la souveraine autorité de cette justice que le supplice du prévôt royal de Paris, Henri Caperel, pendu au gibet de Montfaucon, pour y avoir fait accrocher un pauvre innocent à la place d’un riche, condamné à mort pour homicide. Il faut citer aussi parmi les importantes mesures qui signalèrent l’administration de Philippe le Long l’organisation militaire qu’il donna à ses bonnes villes, les voulant garnies d'armes déposées en lieu sûr , et leur nommant un capitaine en chaque baillie ou contrée. Malheureusement , ce goût de l'ordre et de la règle, inspiré à Philippe par les légistes, ne s’accordait guère avec la condition d’une royauté dont les pouvoirs étaient mal définis et les ressources incertaines; aussi l’arbitraire vint-il plus d’une fois se substituer aux équitables dispositions de ses ordonnances, et la dureté des mesures fiscales qui marquèrent la lin de son règne fit grandement déchoir sa popularité.
Philippe cependant eut l’honneur de terminer avantageusement la querelle que son père et son frère lui avaient léguée avec les Flamands. Les peuples de Flandre ne portaient plus dans cette guerre l’ardeur dont ils avaient été animés à Courtray et à Mons-en- Puelle, lorsqu’il s’était agi de leur indépendance; c’était leur comte Robert de Béthune qui s’obstinait à guerroyer, pour ravoir ses villes qu’il accusait Phi-
lippe de détenir injustement. Mais Gand, Bruges et les autres grandes communes étaient fatiguées d’une lutte aussi prolongée, en même temps qu’épuisées par les ravages d’une cruelle épidémie; elles forcèrent leur comte de se rendre à Paris, pour y porter au roi son hommage (avril 1320). Le vieux Robert essaya vainement d’y mettre pour condition la restitution de Béthune, de Douai et de Lille; Philippe jura et fit jurer à tous les princes de son sang de ne jamais les lui rendre, et la crainte de voir ses redoutables communes se révolter contre lui, obligea le comte de Flandre de renoncer à la clause qu’il prétendait mettre à son serment d allégeance. Le mariage de son petit-fils avec une fille du roi de France fut une des garanties de la paix rétablie entre eux.
Mais à cet heureux événement d’autres succédèrent bientôt, empreints du plus sinistre caractère, et faits pour accréditer dans l’esprit des peuples la croyance à une sorte de fatalité mystérieuse qui pesait sur toute la descendance de Philippe le Bel.
On vit d’abord se renouveler sur plusieurs points du royaume la grande émeute des Pastoureaux, châtiée soixante-dix ans auparavant par Blanche de Castille. L’ère des croisades était close; mais dans les conciles, comme dans les cours plénières des rois, on ne cessait point de parler d’un nouvel effort à faire pour reconquérir la Terre-Sainte, et ce qui n était là qu’un langage convenu pour donner à la conscience publique une apparente satisfaction était encore pris au sérieux parmi les simples et les ignorantes populations des campagnes. On revit donc alors, ce qui
avait eu lieu pendant la captivité de saint Louis, de pauvres pâtres, dont la crédulité avait été séduite par quelques imposteurs, et qui s’étaient amassés par milliers pour marcher, sous l’étendard de la croix, à la recou vrancc de Jérusalem. Mal vêtus et les pieds nus pour la plupart, ils défilaient, deux à deux et en silence, à travers les villes et les villages, recevant leur pain de la charité publique. Mais cette innocente armée de mendiants ne tarda pas à se grossir d’une foule de ribauds, et de routiers , hommes de proie accoutumés à la violence et au pillage, et les excès commencèrent. Paris en fut le théâtre : le prévôt de la ville, qui voulait leur interdire l’entrée du Châtelet, fut précipité du haut des degrés; le roi, de sa tour du Louvre, put voir ces bandes séditieuses se ranger en bataille dans le Pré-aux-Clercs, et attendre résolument qu’on les vînt attaquer. On les laissa s’écouler vers les provinces méridionales, suivant à peu près la route des anciens Pastoureaux, et partout marquant leur passage par la dévastation et l’incendie. Les Juifs étaient surtout l'objet de leur rage fanatique. Il fallut, pour délivrer le Languedoc de ce fléau, que le pape, tremblant dans son palais d’Avignon , frappât les prétendus croisés d’anathème, en même temps que les sénéchaux de Beaueaire et de Carcassonne leur donnaient la chasse, comme à des bêtes fauves. Grand nombre de ces malheureux, acculés et bloqués dans la plaine marécageuse d’Aigues-Mortes, périrent de faim et de maladie; d'autres furent pendus par centaines aux arbres de la campagne de Toulouse (1320).
Au même temps, les bûchers se dressaient pour
punir un crime souvent imaginaire, mais qui semblait n’en inspirer que plus de terreur. De toutes parts, on n’entendait parler que de sorcellerie, de conjurations magiques, de pactes effroyables conclus avec le démon. Le pape Jean XXII, successeur de Clément V, pontife aussi remarquable par la vigueur de son caractère que par la rare étendue de son savoir, paraissait plus que personne imbu de cette croyance superstitieuse : il en a laissé la preuve frappante dans lu lettre qu’il écrivit en 131 T à l'évêque de Fréjus, et bien plus encore dans les rigueurs exercées contre Hugues Géraud, évêque de Cahors, prévenu d’avoir attenté aux jours du pajte par des sortilèges. Ce fut au milieu de cette sombre inquiétude des esprits, partout atteints de la frayeur contagieuse de la magie, tju’un bruit sinistre vint tout à coup à se répandre. Comme le roi se rendait à Poitiers pour y tenir les États généraux du royaume (14 juin 1321), l’avis lui fut donné qu’un complot avait été formé par tous les lépreux pour empoisonner les sources et les puits de l’Aquitaine. On attribuait à ces infortunés la pensée d étendre ainsi sur toute la France l’horrible maladie qui les retranchait de la société.
Tant qu’avaient duré les croisades, et que la lèpre, comme le fer des Sarrazins, avait été un des périls journaliers des champions de la croix, ceux qui revenaient atteints de cet impur fléau de l’Orient avaient été, en Europe, l’objet d’une religieuse compassion.
En mettant au ladre le drap funèbre sur la tête et lui jetant sur les pieds une pelletée de terre, en célébrant sur lui une messe, après laquelle il était déclaré so- *
lennellement mort au monde, l’Église le recommandait à la commisération des fidèles et lui donnait part au respect qu'elle exige pour les trépassés. Les léproseries étaient des asiles consacrés par la religion presque à legal des cimetières. Mais depuis que les guerres saintes avaient cessé d’envoyer de nouvelles recrues à ces tristes demeures, et que la lèpre ne sortait plus de leur enceinte, les malheureux qui y étaient renfermés semblaient avoir perdu tous leurs droits à la piété publique. Ils formaient un peuple à part, vivant en famille et se transmettant de génération en génération, avec leur affreuse maladie, le dégoût et l’horreur qu’elle inspirait. Le lépreux, à charge à la société qui le nourrissait, n’était plus pour elle qu’un être, malfaisant, qu’un ennemi. On le crut aisément coupable. Philippe le Long s’en remit uniquement à la torture du soin d’informer sur la vérité du complot qui lui avait été dénoncé, et après des aveux obtenus, comme ceux qu’on avait arrachés aux Templiers, grand nombre de lépreux furent livrés aux flammes. L’ignorance populaire accueillit volontiers les bruits les plus ridicules comme preuves de l’empoisonnement. Ce n’était pas tout; en s’enfonçant dans la recherche du crime, on en arriva à l’évocation d’un autre fantûme, dont les imaginations conçurent plus de frayeur encore, et pour le conjurer, la France fut couverte de nouveaux supplices. On prétendit que c’étaient les Juifs qui, à l’instigation du roi Maure de Grenade, l’implacable ennemi de la chrétienté, avaient suggéré aux lépreux l’idée de leur monstrueux complot, et sur tous les points du royaume, dans le Midi Il 12
surtout, des milliers d'hommes et de femmes de cette race proscrite périrent par le feu. Plusieurs de ces misérables reçurent la mort avec l'exaltation délirante du fanatisme. Il est difficile de croire que tout ait été imaginaire dans cette vaste conjuration dont la France fut si étrangement épouvan tée, et l’on conçoit assez aisément que parmi les lépreux et les Juifs frappés d une telle proscription, quelques âmes ulcérées aient pu mettre en commun leurs griefs , et former contre la société qui les rejetait de noirs projets de vengeance. Mais le sens commun répugne à admettre la réalité d’une trame qui se soit étendue à tout le royaume, et l’on s’afflige de voir Philippe le Long, aussi crédule et aussi violent que la multitude, achever son règne au milieu des sanglantes exécutions qui avaient souillé celui de son père. L’explosion menaçante du mécontentement public causé par le fardeau croissant des impôts, complétait cette, triste ressemblance. Philippe cependant languissait livré aux atteintes d’une dyssenterie qui le minait lentement, et contre laquelle l’art des médecins, les prières du clergé et l’attouchement des plus saintes reliques étaient également impuissants. Il mourut le 3 janvier 1322. âgé de moins de trente ans, et ne laissant après lui que des iilles.
La cause de l’hérédité masculine était désormais gagnée; c’avait été le plus signalé bienfait du règne de Philippe le Long. Charles le Bel succéda donc sans obstacle à son frère : il était destiné à ne paraître,
comme lui, que peu d’années sur le trône, et laisser moins de souvenirs encore que lui à l’histoire. De toutes les mesures qu’il prit et que nous trouvons consignées au recueil des ordonnances , il n’y en a guère qui aient pour but le bien public; il est en cela le digne fils de Philippe le Bel; le peu qu’il fait pour l’intérêt du royaume est uniquement calculé dans celui de son despotisme. Aussi lui sut-on moins de gré qu’on ne l’eût dû peut-être du grand coup frappé par la justice royale contre le sire Jourdain de l'Isle, un des plus puissants barons du midi de la France. Il n’y avait sorte de crime dont ce seigneur ne se fût rendu coupable, et il y avait mis le comble en assommant le sergent qui lui apportait la citation du Parlement, avec le bâton même, aux armes du roi, dont cet officier se servait dans l’exercice de son ministère. Ce fut en vain qu’il essaya d’intimider le Parlement, en venant à Paris, au milieu d'un pompeux cortège de comtes et de barons d’Aquitaine : il fut condamné à mort et traîné à la queue des chevaux jusqu’à Montfaucon, où il fut pendu au gibet commun des malfaiteurs. Il y avait là pour les gens de loi une éclatante revanche de 1 inique exécution d’Engucrrand de Marignv (mai 1323). En mettant à la charge des villes et des villages la subsistance de ce qui avait survécu des infortunés lépreux, et en vendant au reste delà race proscrite des Juifs le droit d’emporter hors du royaume les débris de leurs .richesses, Charles le Bel fit quelque chose d’équitable et d'humain, mais qui lui profit;! peu dans l’opinion populaire, parce que le génie fiscal y avait sa part, et qu’au même temps
d'ailleurs il recommençait la ruineuse pratique de l’altération des monnaies. On ne lui tint pas plus de compte du soin qu’il eut de remettre la couronne en possession des domaines mal aliénés , parce qu’il comprit dans ces domaines tous les offices, de quelque nature qu’ils fussent, concédés par son frère, pour en trafiquer ensuite deniers comptants. Si enfin il flatta un moment le pape et le clergé du royaume de la promesse de son prochain départ pour la croisade, ce ne fut qu’afin d’obtenir pour quatre ans le décime des biens ecclésiastiques. Sa seule politique semble être de faire argent de tout, et le continuateur de Guillaume de Nangis résume le jugement qu’il porte sur le règne de ce prince en disant « qu’il marcha sur les traces » de son père contre le bien public, et causa au « royaume des dommages innombrables. »
Cependant, l’intervention de Charles IV dans les alTaires de Flandre et dans celles d’Ansleterre montra ce (jue la France avait conservé de la prépondérance que lui avaient donnée au dehors saint Louis et Philippe le Bel.
La succession du comté de Flandre était disputée entre Louis de Crécy et Robert de Cassel, l’un petitfils, l’autre fils cadet de Robert de Béthune, mort en 1323. Louis de Crécy était l’héritier légitime, en vertu du droit de représentation ; mais son oncle prétendait que ce droit était sans vigueur en Flandre. Charles le Bel fit adjuger à Louis de Crécy la succession flamande par un arrêt du Parlement (1324); nouveau témoignage «le l’importance politique qu’avait
prise ce grand corps. Mais à peine investi de son héritage, le jeune eomte commença par son mauvais gouvernement à s’aliéner l’esprit des communes flamandes. Il avait été élevé à la cour de France et y avait puisé le hautain préjugé de la chevalerie contrôles bourgeois, oubliant que c’étaient ces corps de métiers qui avaient rendu la Flandre à son aïeul. Comme il ne prétendait rien moins que les tailler à merci, ils demandèrent, en gens qui n’étaient pas faits à ce régime, des comptes à scs percepteurs, et une députation des communes vint le trouver à Courtray pour le sommer de les leur faire rendre. Il leur répondit en livrant aux flammes le faubourg de la ville où logeaient leurs députés. Ce fut le signal immédiat d’un soulèvement populaire, dans lequel les gentilshommes de la suite du comte furent tous tués ou pris, et luimême saisi, puis emmené captif à Bruges (juin 1 325). Il y resta enfermé près de dix-huit mois, pendant que Robert de Cassel était proclamé comte à sa place par le suffrage presque unanime de la bourgeoisie flamande. Gand seule, rivale de Bruges, resta fidèle, avec la noblesse du pays, à son seigneur emprisonné. Ce fut à grand’peine que le roi de France, par sa haute médiation, obtint des lières communes de Flandre quelles remissent Louis de Crécy en liberté et lui rendissent leur obéissance, au prix du serment qu’il leur prêta de respecter désormais leurs franchises et de forcer Gand a entrer dans leur confédération (novembre 132(>j. Mais, a peine libre, le comte Louis courut à Paris pour y demander justice de la violence et des outrages qui lui avaient été faits. Le
Parlement reçut son appel et annula le traité par lequel il s’était lié à ses sujets. Le roi. en même temps, leva des troupes pour prêter main-forte à l’arrêt du Parlement, et annonça l’intention de châtier l’audace séditieuse des communes flamandes si elles ne recevaient sans condition leur seigneur. Ce n était pas le courage qui manquait à la belliqueuse bourgeoisie de Flandre ; mais lorsqu’elle vit Louis de Crécy soutenu à la fois par les armes françaises et par la noblesse du comté, jointe aux Gantois, elle recula devant le double péril de la guerre civile et de la guerre étrangère, et consentit, en payant rançon au roi et au comte, cà racheter le maintien de ses libertés.
Le roi d'Angleterre Édouard II, livré à d’indignes favoris, défendait avec peine sa couronne avilie contre les rivalités de ses barons. L’orgueil anglais ne lui pardonnait pas la défaite de Bannockburn qui avait rendu à l’Écosse son indépendance (1314); un nouvel échec, subi à Blaekmoor, dans le comté d’York, et suivi d’une trêve humiliante accordée par Robert Bruce à l’Angleterre (1328), avait mis le comble au mépris des sujets pour leur roi. C’était pour Charles le Bel une occasion qu’il ne négligea pas d’empiéter chaque jour sur la domination britannique en Aquitaine. Une querelle de frontières étant venue à éclater en 1323 entre les sénéchaux des deux couronnes, le roi de France n’hésita pas à envoyer une armée sous les ordres du comte de Valois et de son fils Philippe, pour envahir le duché. Au lieu de prendre les armes, le lâche Édouard ne sut que faire entendre ses plaintes
auprès du pape et des cardinaux, du roi d’Aragon et du duc de Bretagne, puis il se laissa persuader de remettre ses intérêts à sa femme Isabelle de France, qui alla à Paris traiter de la paix , et y fut bientôt rejointe par le jeune Édouard , comte de Chester, chargé de prêter, au nom du roi son père, le serment de foi et hommage entre les mains de Charles le Bel (septembre 1825). Cette négociation une fois achevée, la reine Isabelle refusa de ramener son fils en Angleterre. Aussi déshonorée par sa scandaleuse impudicité que l’était le roi son mari, et animée contre lui d’une haine implacable, elle ne songeait qu’à le jierdre, et le jeune Édouard, à peine âgé de quatorze ans, était l’instrument dont elle comptait se servir pour le précipiter du trône. Charles le Bel n’accorda d’abord qu’une secrète assistance aux projets de sa sœur, feignant de l’éloigner de sa cour, et se contentant de lui fournir de l’argent pour soudoyer en Hollande des bandes d’aventuriers destinés à envahir l'Angleterre. Mais il ne tarda pas à lever le masque, et le 16 août 1326 il lança sa déclaration de guerre contre Édouard. Pendant qu’il attaquait la Guyenne, Isabelle, avec son fils et Jean de Hainaut, qui commandait la petite armée, était débarquée près de Harwich, dans le comté de SuiTolk. Auboutdepeu de jours, cette armée se grossit de la nation soulevée tout entière pour s’affranchir du joug indigne qui pgsait sur elle. Le favori d’Édouard II, Hugues le Uespencer, fut livré publiquement à un supplice horrible (novembre 1328), et le roi lui-même, enfermé au château de Berkeley, y fut , quelques mois après,
mis à mort par deux scélérats chargés de sa garde (octobre 1327). Isabelle se flattait de régner au nom de son fils qu elle avait fait couronner, et Charles le Bel, à son tour, se promettait, par le moyen de sa sœur, de tenir l’Angleterre sous sa dépendance. Ils ne se doutaient point que leurs efforts communs venaient de hâter l’avénement au trône du plus redoutable ennemi de leur maison. Un traité, signé le 31 mars 1327, rendit au jeune monarque tout ce qui avait été enlevé à son père en Aquitaine.
Charles IV entretint un moment une autre illusion; il crut pouvoir se saisir de la couronne impériale, mal affermie sur la tête de Louis de Bavière, excommunié par Jean XXII. Mais ni les foudres pontificales, ni les trésors de la France répandus en Allemagne, ni l’assistance du roi Jean de Bohême et du duc Ix’opold d’Autriche , ne profitèrent à l’ambition malencontreuse du roi de France, et au mois de mars 1326 la diète germanique reconnut Louis de Bavière comme légitime empereur. Peu avant que se terminât ainsi cette obscure intrigue, qui fit peu d’honneur a Charles le Bel, il avait vu son oncle, Charles de Valois, descendre au tombeau (16 décembre 1325). Atteint de paralysie, ce prince eut ù. endurer de longues souffrances, que ses remords aggravèrent. En distribuant aux pauvres de Paris d’abondantes aumônes, il leur demandait des prières pour son âme, mais en demandait eu même temps pour celle d’Enguerrand de Marigny qu’il se reprochait d’avoir envoyé innocent au supplice. Le comte de Valois laissait un fils que nous verrous tout à
l’heure porter la couronne. Une autre branche de la maison royale, réservée plus tard à de hautes destinées, était, à cette même époque , agrandie par Charles IV. Ce fut dans l’année 1327 que la seigneurie de Bourbon fut érigée en duché-pairie, en faveur de Louis, comte de Clermont, petit - fils de Sainl- Louis. Désormais le titre de duc de Bourbon est celui que les aînés de cette branche porteront dans l’histoire.
Charles le Bel avait été marié trois fois. Peu de temps après son avénemen^ au trône, voulant éviter le sort de ses deux frères « trespassés sans hoirs mâles, » il avait fait casser, sous prétexte de parenté, son mariage avec Blanche de Bourgogne, depuis huit ans prisonnière au Château Gaillard, et avait épousé Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VH (septembre 1322). Cette princesse mourut en lui donnant un fils qui ne vécut pas (avril 1324). Charles, toujours dans l’espoir de perpétuer sa race sur le trône, se maria trois mois après avec sa cousine Jeanne, fille de Louis, comte d’Êvreux, second frère de Philippe le Bel. Elle était enceinte, lorsque le jour de Nord de l’année 1327, le roi son mari tomba malade au Château de Yincennes. « Il souffrit longuement, dit la chronique, et mourut la veille de la Purification de la sainte Vierge » (1" février 1328), laissant encore une fois en suspens la succession à la couronne. Il n’était âgé que de trente-quatre ans. En voyant ainsi tomber coup sur coup ees trois rois à la fleur de l’âge, sans héritier de leur sang pour monter après eux sur le trône, les peuples purent
croire aux effets redoutables de la malédiction de Boniface VIII, et à un arrêt de la justice divine qui s’appesantissait sur la race condamnée de Philippe le Bel.