RÈGNE DE PHILIPPE VI, DIT DE VALOIS
Philippe le Long, en succédant à son frère Louis Hutin, avait inauguré, en France le principe de la loi salique. Cependant, comme l’avénement des Valois donna à ce principe une nouvelle et plus éclatante consécration, il est passé en usage d’en faire commencer le règne avec le leur, et d’en identifier le triomphe avec celui de cette branche de la maison capétienne. C’est qu’alors la question de la succession au trône acquit toute la grandeur d’une question d’existence nationale, et qu’il ne s’agit plus seulement pour la France desavoir si elle reconnaîtrait aux femmes et à leurs descendants le droit de régner sur elle, mais si, en vertu de ce droit, elle deviendrait une province de l’Angleterre. Sanglant débat qui ne devait pas durer moins de cent années!
Comme la \euve de Louis Hulin, Jeanne d’Évreux restait enceinte après la mort du roi son inarf. Jusqu’au jour où serait connu le sexe de l’enfant qu’elle devait mettre au monde, il fallait pourvoir au gouvernement du royaume, et la question de la régence fut soumise aux barons assemblés. Deux compétiteurs se la disputèrent; Philippe, comte de Valois, neveu de Philippe le Bel, et le jeune Édouard III, roi d’Angleterre, petit-fils de ce même prince, par sa mère Isabelle de France. Les docteurs en droit civil et canonique furent consultés : chacun des deux rivaux trouva parmi eux ses partisans. Ceux d’Édouard soutenaient que, Isabelle n’étant exclue du trône qu’en raison de son sexe, les droits de la naissance passaient à son fils contre qui la même cause d’exclusion n’existait pas. Ceux du royaume de France (ainsi la chronique appelle-t-elle les organes de la majorité nationale, qui repoussaient la domination étrangère) répondaient qu’Isabelle , par cela seul qu’elle était femme, n’étant point apte à succéder, ne pouvait par conséquent transmettre à son fils un droit qu’elle n’avait point pour elle-même. Ils ajoutaient qu’en se plaçant même au point de vue de la successibililé féminine, Édouard n’était point l’héritier légitime, ses droits étant primés par ceux du jeune Philippe de Bourgogne, né du duc Eudes IV et de Jeanne de France, fille de Philippe le Long, comme aussi par ceux de la comtesse d’Éyreux, fille de Louis Hulin. Le baronnage, et avec lui l’Université, se décidèrent en ce sens. Philippe de Valois fut donc reconnu régent rie France; pour la seconde fois le sentiment
public sc déclara avec la même énergie contre la succession des femmes à la couronne.
Philippe de Valois, dans l’attente de l’événement décisif des couches de la reine, s’efforça de populariser sa courte régence. Son ordonnance pour la réforme du Châtelet fut accueillie avec faveur par la bourgeoisie de Paris, à qui elle promettait une justice moins oppressive et moins dispendieuse. Mais la satisfaction principale qu’il donne à l'opinion populaire fut la condamnation d’un de ces financiers, toujours en butte aux haines de la multitude. Pierre Rémy, trésorier du feu roi Charles le Bel, eut le sort d’Enguerrand de Marigny, et sa dépouille enrichit le régent. La sentence barbare portée contre Rémy n’était pas encore exécutée, lorsque le 1rr avril 1328 la reine Jeanne d’Evreux mit au monde une fille, et que le régent devint roi.
L’avénement de Philippe de Valois au trône fut salué par les acclamations unanimes des seigneurs de France. En lui , comme auparavant en son père et plus tard en son fils , semblaient en effet se personnifier toutes les qualités et tous les défauts de la noblesse féodale, vaillance et courtoisie chevaleresques, goût de l’éclat et de la magnificence, mais en même temps témérité présomptueuse, folles habitudes de prodigalité, insouciance dure et méprisante de tout ce qui était au-dessous d’eux. 11 était dans la destinée des princes de cette race de douner de la gloire, mais de causer aussi bien des malheurs à la France.
Le règne de Philippe de Valois eut un début éclatant. Le 2!) mai 1328, le comte de Flandre s’était
présenté au sacre royal à Reims , avec le pompeux cortège de quatre-vingt-six chevaliers, tous revêtus de sa livrée. Mais ce n’était que l’escorte d’un fugitif. En même temps qu’il apportait au nouveau roi son hommage, le comte Louis venait lui demander aide contre ses grandes communes de Bruges, d’Ypres et du Franc, que les incorrigibles excès de sa tyrannie avaient soulevées, et qu'il était impuissant à réduire par lui -même. Philippe ne lui fit pas attendre ses secours : il était heureux de cette occasion de rassembler tout le baronnage de France sous sa bannière, et jaloux de donner une sanction de plus à ses droits par la victoire. L’ardeur de la noblesse répondait à la sienne; c’était toujours un grand bonheur pour les gentilshommes que d’humilier l’orgueil républicain de ces communes de Flandre, aussi puissantes et plus riches qu’eux. Nulle autre guerre ne leur promettait à un égal degré les jouissances de la jalousie et de la haine assouvies jointes aux profits de la victoire. C’est avec l’intérêt le plus vif qu’on voit respirer toutes leurs passions dans les récits de Froissart, le grand chroniqueur, l’on peut dire le grand peintre de cette époque. Froissart est, à proprement parler, l’historien de la noblesse, telle qu’elle était au quatorzième siècle, se disant et se croyant la chevalerie. Clerc savant et lettré, il a profité du privilège de son habit et de son talent pour aller de château en château interroger sur les événements importants du temps où il vivait ceux qui ont pu y prendre quelque part. Maintes fois il lui est arrivé de se transporter sur les lieux mêmes où, dit-il,
« j’ai été converser, pour en mieux savoir la vérité. » Cette vérité n’est pas pour lui l’exactitude matérielle des laits, leur date précise, leur rigoureux enchaînement; c’est l’impression qu’ils ont laissée aux acteurs ou aux témoins , la couleur dont ils se sont teints devant leur imagination; selon l’excellent jugement de Fénelon, « il est peu exactetjudicieux, mais il peint naïvement tout le détail. » Les belles apertises d’armes dans les tournois ou dans les batailles, la magnificence des fêtes, les aventures et les traits de mœurs chevaleresques, la physionomie de chaque personne ou de chaque peuple, à mesure qu’il parait sur la scène, tout ce qui fait tableau, en un mot, tout ce qui prête au coloris est pour lui l’histoire. On l’a comparé avec justesse à l’admirable romancier qui , de nos jours, a rendu I’Écosse si populaire. Froissart est vrai comme Walter Scott. Il ne manque pas ici de faire le compte des cent soixante-dix bannières qui se déployèrent autour des murs d’Arras, sur la convocation de Philippe à la fête de la Madeleine (22 juillet 1328). C’était une des plus belles armées que la France eût jamais vues. Les Flamands, quoique privés de 1 assistance des Gantois et de toute la noblesse du pays, n’en résolurent pas moins de se défendre. Les métiers des villes qui, contre Philippe le Bel, avaient armé plus de soixante mille combattants, n'en fournirent cette fois que seize mille, mais tous gens déterminés, et ayant à leur tête leurs bourgmestres, les chefs même de l’insurrection, pour qui il n’y avait point d’alternative entre la mort et la victoire. Le poste où ils attendirent l’ennemi était tout à leur avan-
tage : établis sur une hauteur, hors des murs de Cassel, ils s’y étaient puissamment retranchés, et la force de leur position leur inspirait une telle assurance, qu’en dérision des Français, ils avaient placé, au front de leur camp, un grand coq de toile peinte, avec cette inscription :