Saint-Simon
lippe V, réunissant tout ce qu’il avait de forces, s’était porté dès le mois de mars en Catalogne, pour reprendre Barcelone etarrêler le soulèvement qui se propageait en Aragon. Le comte de Toulouse, avec ce qui restait de vaisseaux dans la Méditerranée, parut devant Barcelone pour seconder les opérations du siège. Les débuts en furent favorables. Montjuich, dont les brèches n’avaient point été réparées, fut pris, et un général plus capable que Tessé, en foudroyant la ville du haut de cette citadelle, n'eût pas manqué de la réduire. Mais il donna le temps aux secours anglais d’arriver; l'escadre française se retira devant les forces supérieures de l'amiral sir John Leake, et bientôt Philippe V fut contraint de lever le siège, abandonnant son artillerie et ses bagages. (12 mai). Il lui fut impossible de regagner sa capitale à travers l’ Aragon ; il sejeta avec ses débris dans le Roussillon, d’où il chemina péniblement jusqu’en Navarre, et arriva presque seul à Madrid. Ce fut pour en être chassé tout aussitôt (19 juin). Le duc de Berwiek, avec un faible corps de cavalerie, n’avait pu tenir tête au comte de Galloway (le réfugie français Ruvigny), et au général portugais Las Minas, qui avaient envahi les provinces d’Estramadure etdeLéon, et n’avaient plus devant eux d’obstacle qui les séparât de Madrid. Us entrèrent le 25 juin dans la ville déserte et silencieuse, et y firent proclamer Charles III. La petite armée de Berwiek devint l’asile du monarque fugitif. Mais l’heure où s’écroulait ainsi le gouvernement de Philippe V, fut celle même où commença à se lever le fier et fidèle peuple des Castilles pour rejeter de son sein l'Anglais
hérétique et le Portugais son ennemi séculaire. Au bout de quelques semaines, Galloway et Las Minas ne purent plus tenir dans Madrid; enveloppés par une vaste insurrection, ils reculèrent jusqu’au littoral de la Méditerranée dans le royaume de Valence. Un rayon d'espérance se laissait entrevoir de ce côté, au milieu du sombre avenir qui partout ailleurs menaçait Louis XIV et son petit-fils.
Louis, quoique son calme et sa fermeté ne l’eussent pas abandonné, n'entendait pas soutenir une lutte à outrance contre la mauvaise fortune. Il n’avait plus à tenir compte des susceptibilités de l’orgueil castillan, auxquelles il avait tant déféré jusqu’alors; le maintien de l’intégrité de la monarchie espagnole n’était plus qu’une chimère, quand la guerre avait emporté en lambeaux cette monarchie, et que les provinces mêmes de la péninsule étaient à moitié aux mains de l’archiduc. Il fit donc proposer à la Haye de revenir à l'un des anciens projets de partage. Il comptait retrouver chez les Hollandais, que n animait plus le génie belliqueux de Guillaume, leurs anciennes dispositions pacifiques. Mais le grand-pensionnaire Heinsius avait toutes les haines de Guillaume contre la France, et il s'était lié à Marlborough et au prince Eugène par ces étroits engagements qui ont fait donner à leur union le nom de Triumvirat. On ne consentit à négocier avec Louis XIV sur d’autre base que celle de la restitution de l’héritage entier de Charles II à l’empereur. C’était dire qu’on n’entendrait point traiter. Des deux côtés on se prépara a une nouvelle campagne. La Providence, pour que la France ne pérît pas, vou-
lut alors lui ménager une année de répit entre les grands malheurs qu’elle venait d’essuyer et les malheurs plus grands qui allaient suivre. C était Vendôme qui commandait en Flandre; le désastre de Raniillies ne lui ôtait rien de sa confiance et de son ardeur, et il les avait communiqués à ses soldats ; mais les injonctions du roi lui défendaient de livrer bataille, et toutce qu'il lui fut permis de faire fut d’empêcher Marlborough de rien entreprendre. Villars, qui déjà l’année précédente avait commencé sur le Rhin de brillantes opérations, fut plus hardi et plus heureux encore dans l’attaque qu'il dirigea le 22 mai 1707 contre les lignes de Stollhofen. Il les prit, les rasa, enleva à l’ennemi toute son artillerie et ses bagages, couruten vainqueur la Souabe et la Franconie, et poussa même jusqu’au Danube, levant partout d’énormes contributions. Il ne repassa sur la rive gauche du Rhin que pour y prendre ses quartiers d'hiver. Le roi d’Espagne, après la perte du Milanais, conservait encore en Italie les Présides de Toscane et son beau royaume des Deux-Siciles. La conquête en coûta peu aux troupes impériales; mais le prince Eugène n’eut pas le même succès dans une entreprise qui souriait grandement à son orgueil. II voulait prendre Toulon. Avec une armée de quarante mille hommes sous ses ordres et sous ceux du duc de Savoie, avec la puissante flotte de l’amiral Showel, il comptait aisément réduire la ville, défendue seulement par de mauvais ouvrages et par cinq ou six bataillons de troupes de terre et de mer. L’alarme fut grande à Versailles en voyant la France ainsi « prise à revers».
et les Anglais près de se saisir du second port du royaume. Mais le petit nombre de bras renfermés dans la place suffit, par des prodiges d’activité et de courage, pour la mettre en état de défense. Un vaste retranchement fut improvisé, derrière lequel le maréchal de Tessé, avec les soixante bataillons qu’il amena, repoussa toutes les attaques de l’ennemi. «La marine, dit Saint-Simon, qui fit merveille des mains et de la tête, avait désarmé tous ses bâtiments et en avait enfoncé le plus grand nombre à l’entrée du port pour le boucher. » Aubout d’un mois, les alliés n’avaient fait aucun progrès ni par terre, ni par mer; les populations se levaient et s’armaient sur leurs derrières; là désertion, la maladie, la disette même se mettaient parmi leurs troupes; le duc de Bourgogne enfin s’approchait à marches forcées avec une nombreuse armée. Eugène, fort peu content du chef de sa maison qui l'avait contrarié en toute chose, se détermina à lever le siège (23 août). C’était la seconde fois que ces deux princes, comme avant eux Cbarles-Quint, apprenaient par leur propre expérience la difficulté d’entamer la France à cette frontière des Alpes.
Philippe V, pendant ce temps, avait vu ses affaires se relever miraculeusement en Espagne. S’il n’avait pas les grandes qualités d’un roi, non plus que celles d’un général, il montrait au moins de la valeur personnelle et de la constance. 11 avait, en outre, malgré la jeune reine, son épouse, et malgré Mme des Ursins, rendu à Berwick toute sa confiance. Ce bâtard de Jacques Il était un capitaine de l’école de Turenne et de Catinat, plutôt que de celle de Condé et de Luxembourg,
circonspect et méthodique, mais aussi ferme que vigilant et soigneux d assurer ses coups avant de les porter. Le 25 avril, il fut attaqué à Almanza, dans la province de Murcie, par Galloway et Las Minas avec des forces supérieures. Français et Espagnols reçurent le choc de l’ennemi avec une égale intrépidité. « L’action ne dura pas trois heures au rapport de Saint- Simon : elle fut générale, elle fut complète. » Cinq mille Anglais, Hollandais et Portugais restèrent sur le champ de bataille; plus de huit mille furent pris avec vingtquatre canons et cent vingt drapeaux. Le duc d’Orléans arriva à l’armée de Berwick le lendemain de la glorieuse journée d’Almanza; il avait obtenu du roi d’aller prendre là sa revanche des revers que d’autres lui avaient procurés en Italie. Il seconda avec habileté et succès les opérations de Berwick, entra avec lui en vainqueur à Valence, et le laissa poursuivre les deux généraux vaincus aux bouches de l’Èbre, pendant qu’il allait lui-même réduire F Aragon. Ils se rejoignirent devant la fameuse place de Lérida, qu'ils prirent après cinq semaines de siège. Depuis six ans que durait la guerre de la succession, il n’y avait pas eu d’aussi bellecampagne que celle-là pour les armées françaises. La marine ne fut pas étrangère au succès : Duguay- Trouin et Forbin, dans un brillant combat livré près du cap Lizard, détruisirent un grand convoi qui portait à l’armée anglaise des troupes et des munitions. Sur cinq vaisseaux qui escortaient ce convoi, trois furent pris et un brûlé 21 octobre 1707).
Les alliés venaient d’apprendre ce qui restait encore de force à la France, après tout le sang qu’elle
avait perdu ; mais à quel prix avait été acheté ce partiel et passager retour de fortune! 11 faut lire dans les contemporains les scènes, de désolation que le tirage de la milice amenait journellement dans les campagnes; il faut lire le détail des expédients désespérés qui furent imaginés pour remplir le trésor vide, la capitation renouvelée et aggravée , créations d’offices et de rentes au denier douze, émission de billets de monnaie sans fonds affectés à leur remboursement, nouvelle altération des espèces, nouveaux impôts de tout genre, dont un entre autres sur les baptêmes et les mariages, qui fit crier au sacrilège. Charaillart n’en pouvait plus sous son double fardeau ; il écrivait au roi « que tout allait périr, » et le roi lui répondait en marge de sa lettre : « Eh bien ! nous périrons ensemble. » Ce fut alors cependant que Louis XIV le déchargea entièrement des finances, en nommant Desmarest contrôleur général. Il en coûte d’ajouter que les yeux du monarque et de ses ministres se fermaient, comme à plaisir, à la lumière qui leur venait du dehors pour éclairer leurs conseils. On sait quelle fut la destinée du livre de la Dîme royale , publié à cette époque par Vauban. Le fruit des longues méditations de cet illustre patriote (c’est Saint-Simon qui lui donne ce nom), fut traité d’utopie dangereuse pour l’État; l'ouvrage fut saisi et mis au pilori. Le grand homme ne survécut que de six semaines à cet affront fait à sa vieillesse et à sa gloire. (30 mars 1707).
L’heure était venue de rentrer en campagne; le fertile esprit de Desmarest était parvenu, quoique avec mille peines, à pourvoir à peu près à l’entretien des
armées. Faut-il admirer comme une grande chose, ou faut-il ranger parmi les chimères la pensée que conçut alors Louis XIV, avec ses forces de terre et de mer tellement réduites, d’envahir la Grande-Bretagne? On comptait , pour le succès de cette aventureuse entreprise, sur les mécontentements causés en Écosse par l’acte d’union avec l’Angleterre, voté l’année précédente, et c’était à Edimbourg que Jacques III prétendait se faire couronner, sous la protection de six mille Français. Les vents contraires et une soudaine maladie du prétendant retardèrent l’exécution de ce projet, qui finit par avorter (avril 1708). De nouvelles fautes cependant avaient été commises dans la répartition des grands commandements. Villars avait été enlevé à son armée d’Allemagne et aux hardies opérations qu’il se préparait à faire sur un terrain qui lui était .bien connu; il fut remplacé par l’électeur de Bavière et par Berwick, condamnés, avec leur peu de forces, à se tenir sur la défensive. Les troupes, mises aux ordres de Villars, étaient trop peu nombreuses elles-mêmes pour la tâche qui leur fut confiée : l’audacieux capitaine fut réduit à soutenir contre le duc de Savoie une petite guerre de montagnes, dans laquelle il ne fut pas heureux ; les dernières places du Piémont furent enlevées aux Français. Le duc d’Orléans, laissé seul pour commander au delà des Pyrénées, y justifia le choix royal par son activité, sa hardiesse et sa remarquable intelligence de la guerre. Mais aucun renfort ne lui fut envoyé de France, et à Madrid peuple et gouvernement, après le puissant effort qu’ils avaient fait, étaient retombés
dans leur habituelle indolence. Les rênes de l’État élajent aux mains de la princesse des Ursins, et ce n’était pas de l'amie de Mme de Mainlenon que le duc d’Orléans pouvait attendre un concours énergique et dévoué. Il prit Tortose, maison ne lui fournit pas les moyens d’entreprendre le siège de Barcelone. Encore moins, manquant de flotte pour seconder ses opérations, put-il empêcher l’amiral anglais, sir John Leake, de conquérir pour Charles III les îles Baléares. (Août et septembre 1708.)
C’était en Flandre que Louis XIV avait porté ses forces les plus considérables ; près de cent mille hommes y étaient rassemblés. On savait les grandes villes de cette province disposées à se soulever contre la domination hérétique et violente des Hollandais, et l’on se tenait assuré de leur prompt retour sous celle de Philippe V. Mais ici surtout fut chèrement payée l’erreur faite dans le choix des généraux. Rien n’eût été plus sage que de laisser Vendôme seul à la tête de cette puissante armée ; les chances desuccès eussent été moindres, mais elles eussent été assez belles encore en donnant le commandement sans partage au duc de Bourgogne, avec Berwick pour lieutenant ; ce n’était pas un faux calcul de supposer que « la présence de l’héritier présomptif de la couronne ranimerait l’émulation qui commençait trop à se perdre'. » Le grave tort fut d’associeraujeuneprince dans le commandement le duc de Vendôme. Comment supposer l’accord possible entre le vertueux
l. Voltaire.
élève de Fénelon et le cynique contempteur de la religion et des mœurs, trop invétéré dans son libertinage pour y mettre aucune contrainte, trop haut placé par ses victoires pour obéir en subalterne? 11 ne pouvait résulter d’une combinaison aussi malheureuse que tiraillements et dissensions, tandis que chez les alliés, Eugène, en venant se joindre à Marlborough, n’avait fait que doubler la force par l’union. L’avantage du nombre rendit les débuts de la campagne heureux pour les Français. Une marche hardie de Vendôme sur Gand releva le drapeau castillan dans cette grande ville (4 juillet); Bruges, deux jours après, échappa de même aux Hollandais. Mais Oudenarde ne se laissa pas surprendre, et ce fut devant cette ville qu’éclatèrent les inévitables et funestes dissentiments du duc de Bourgogne et de Vendôme. 11 est difficile, peut-être impossible, au milieu des témoignages contradictoires des contemporains, favorables à l'un ou à l’autre, de faire sa part à chacun des deux princes dans les fautes militaires qui furent commises. Ce qu’il y a de certain, c’est que les manœuvres incertaines et décousues de l’armée française fournirent à Marlborough 1 occasion de 1 attaquer dans sa marche, et de la mettre en désordre; c’est qu’à un combat engagé dans une situation désavantageuse, mais sans grandes pertes, succéda une retraite, qui ressembla à une déroute et dans laquelle la confusion devint désastreuse (1 1 juillet). Vendôme, sans tenir compte de cet état des troupes, voulait recommencer l’action le lendemain; les généraux rassemblés autour du duc de Bourgogne s’y opposèrent. « Eh bien, Messieurs,
s’écria-t-il, je vois bien que vous le voulez tous, il faut donc se retirer. Aussi bien, Monseigneur, ajoutat-il, il y a longtemps que vous en avez envie. » L’insulte était grossière autant qu'imméritée, et ce fut un grand acte de vertu à l’héritier du trône de la subir en silence. Peut-être ne fit-il jamais plus d'honneur que ce jour-là aux leçons de Fénelon. La ligne de l’Escaut était perdue, et le territoire français ne larda pas à être envahi. L’Artois se racheta du pillage par une contribution de guerre dedix sept cent mille livres. Mais il fallait à Marlborough, au terme de cette campagne un trophée plus éclatant que sa victoire d Oudenarde. Son audacieux projet ne fut deviné par les généraux français qu’à la veille de l'exécution, et il amena, presque sans coup férir, d’Anvers et de Bruxelles sous les murs de Lille l’immense matériel de guerre destiné à assiéger cette grande place. Le maréchal de Boufflers, gouverneur de la Flandre, eut à peine le temps de demander et d'obtenir du roi la permission de se renfermer dans Lille pour la défendre. Ce fut le prince Eugène qui avec trente mille hommes conduisit le siège ; Marlborough avec soixante mille le couvrit. Leurs lignes étaient si fortes que ni Vendôme, ni Berwick qui avait amené quelques renforts au duc de Bourgogne ne crurent possible de les attaquer (10 septembre). Lille n’eut plus dès lors à compter que sur l'intrépidité de ses défenseurs et sur l'héroïque détermination du vieux Boufflers. La ville tint deux mois, la citadelle deux autres mois; après quoi, Boufflers, avec sa garnison réduite de moitié, reçut du roi l’ordre de capituler (1 0 décembre).
Il emporta l’admiration de son vainqueur et celle de toute l’Europe ; mais la consternation de la France fut profonde, en voyant tombé aux mains de l’ennemi le boulevard de la frontière septentrionale et le chefd’œuvre de l’art de Yauban. Le duc de Bourgogne, en quittant l'armée, courut sans voir personne jusqu’à Versailles : il se sentait sous le poids de la défaveur publique, et l’on ne saurait nier qu’à côté de la consciencieuse application qu’il portait en toute chose, d’une bravoure et d’une capacité militaire incontestables, il n’eût fait voir d étroits scrupules de dévotion et de puériles habitudes, peu compatibles avec les grands devoirs du commandement. Vendôme disgracié alla s’enfermer dans son château d’Anet.
Les maux de la guerre ne furent point pour la France, pendant l'année 1709, la plus cruelle de ses épreuves : elle eut à subir les rigueurs d'un hiver qui a laissé dans la mémoire des peuples un triste et long souvenir. Après quelques semaines d’une température printanière, qui avait donné un développement précoce à tous les produits de la terre, le froid éclata, dans les premiers jours de janvier, avec une violence soudaine et sans exemple. Tout ce qui avait été semé en automne fut gelé ; les vignes et les arbres fruitiers périrent presque partout, la destruction des oliviers fut universelle dans le midi du royaume. Ou réelle, ou factice la disette se lit aussitôt sentir; on n’entendit plus parler que de familles entières mourant de faim dans les campagnes; la petite bourgeoisie dans les villes, la petite noblesse même dans ses châteaux fut réduite à l'aumône; on en vint jusqu à
manger du pain d'avoine à Versailles. L’Europe entière eut à souffrir de ce fléau; mais nulle part il ne sévit aussi terriblement qu’en France , où il s’ajouta aux misères d’une agriculture déjà ruinée. L’Angleterre et la Hollande, avec leur vaste commerce, parvinrent à approvisionner leurs troupes sans trop de peine; Desmarest, dans un mémoire où il rend compte de son administration, regarde comme un miracle que les armées françaises n’aient pas été détruites par la famine. Louis XIV baissa la tête sous ce nouveau châtiment de ses fautes que lui envoyait la Providence. Non-seulement il 6’imposa tous les sacrifices, trop peu coûteux pour être bien méritoires, auxquels les princes se résignent dans ces extrêmes détresses de leurs peuples; mais il humilia bien bas son orgueil, il demanda la paix en vaincu. Le président Rouillé partit pour Bodegrave afin de s’aboucher avec un envoyé de Heinsius ; il était chargé d’abandonner à l’empereur toute la monarchie espagnole, en ne réservant pour Philippe V que les Deux-Siciles; il devait concéder en outre aux Provinces-Unies toutes les places, sauf Lille, qu’elles réclamaient pour leur barrière. Mais Eugène et Marlborough, persuadés qu’ils seraient dans quelques semaines maîtres de la France, firent rejeter ces propositions ; on signifia à Rouillé que l’empereur n’entendait rien céder de son héritage d’Espagne ; que le traité de Westphalie, tel que les Allemands l’interprétaient, serait la seule base de ses négociations avec la France, et qu à moins d’un consentement immédiat de Louis XlVàces exigences des alliés, les hostilités allaient recommencer (23 avril).
Louis XIV fut grand, vraiment grand en ne repoussant pas ces insolentes conditions, et en les soumettant à la délibération de son conseil. Il n’y en avait pas eu d’aussi solennelle, depuis celle où, huit ans et demi auparavant, la succession de Charles II avait été acceptée. Les larmes coulèrent de tous les yeux, à la peinture que fit le duc de Beauvilliers de l’état du royaume. Chamillart et Desmarest « avouèrent qu’ils étaient sans ressources. » Le chancelier conclut à faire la paix, quoiqu'il pût en coûter. Le roi, triste, mais calme et plus que jamais majestueux dans son abaissement, se rangea à cet avis, et Torcy, digne du maître qu’il servait, offrit d’aller prendre lui-même sa part des affronts prodigués à Rouillé dans la négociation. Il se rendit à la Haye sous un nom supposé, etsurprit Heinsius par son arrivée. Ce ne fut pas une médiocre jouissance pour le grand pensionnaire, naguère menacé de la Bastille par le brutal orgueil de Louvois, de voir paraître en suppliant devant lui un des ministres du roi de France. Il se souvint de son outrage, plus que des vrais intérêts de sa patrie, en s’unissant dans cette circonstance aux implacables rancunes de l’Angleterre et aux monstrueuses prétentions de l’empereur. Torcy se vit comme ballotté d’un membre à l’autre de l’impérieux triumvirat, et n’obtint, au prix de mille humiliations, que la proposition d’une trêve de deux mois, durant laquelle le roi s’engageait à satisfaire chacun des signataires de la Grande Alliance. Un mémoire en quarante articles énonçait ces satisfactions : Philippe V devait redevenir le duc d’Anjou, et Charles III être reconnu comme
unique souverain de la monarchie espagnole; la France devait raser Dunkerque et en combler le port; elle cédait Terre-Neuve à l’Angleterre et aux Provinees- Unies dix villes de sa frontière du Nord pour former leur barrière; elle rendait à l’Empire tout ce qu’elle avait acquis en Allemagne depuis le traité de Westphalie, Strasbourg, Brisacb, Luxembourg, etc., avec tout leur armement; si enfin LouisXIV, après avoir exécuté sa part du traité, n’avait pu obtenir que son petit-fils en fît autant, le choix lui était laissé ou de s'unir aux alliés pour détrôner Philippe V, ou de recommencer la guerre qu’il s’était ôté les moyens de soutenir. Le roi convoqua encore une fois son conseil: on y fut unanime à repousser cet ultimatum aussi insultant que désastreux. Le roi, sentant le besoin d‘en appeler à la nation française, lorsqu'il allait exiger d’elle un effort désespéré, adressa aux gouverneurs des provinces et aux communautés des villes une circulaire, où il disait les« conditions immenses» qu’il avait offertes et le refus injurieux par lequel elles avaient été accueillies. « Je suis persuadé, ajoutait-il, que mes peuples s’opposeraient eux-mêmes à recevoir la paix à des conditions également contraires à la justice et à l’honneur du nom français. » C’était la première fois que Louis XIV comptait de la sorte avec ses sujets. Sa voix fut entendue, et la France quoiqu’elle ressemblât, selon la saisissante image de lord Bolingbroke, * à un homme frappé à mort qui marche encore, mais ep chancelant, » s’apprêta à reprendre les armes. La famine, qui désolait le territoire, fournit des recrues aux régiments.
La disgrâce de Chamiilart précéda la reprise des hostilités ; il succomba sous la clameur des généraux qui l’accusaient tousdu mauvais état de leurs armées. Leurs plaintes n’étaient que trop fondées; mais le mal ne tenait pas moins à la ruine financière du royaume qu’à l'incapacité du ministre. Le conseiller d’État, Y’oysin, fut donné pour successeur à Chamiilart. Un choix, qui eût dû se faire depuis six ans, se fit alors; Yillars fut mis à la tète de l’armée de Flandre. Malgré sa confiance habituelle, le hardi maréchal fut saisi d'un profond sentiment d’inquiétude et de tristesse en arrivant au milieu de ses troupes : quoique inférieures en nombre aux troupes ennemies, elles eussent suffi pour les tenir en échec, si elles eussent été dans une autre condition. Mais c’étaient pour la plupart des recrues de la veille, mal armées, sans vêtements, sans pain, dans l’état du plus affreux dénûment. « Hier, écrit Villars, pour donner du pain aux brigades qui marchaient, j’ai fait jeûner celles qui restaient. Dans ces occasions, je passe dans les rangs, je caresse le soldat, je lui parle de manière à leur faire prendre patience, et j’ai eu la consolation d'en entendre plusieurs dire : M. le maréchal a raison, il faut souffrir quelquefois. » Ce ne fut bientôt plus la confiance qui manqua à cette armée, et le général commença lui-même à tout espérer des braves gens qui avaient appris de lui à souffrir avec une si héroïque patience. Il ne put empêcher Eugène et Marlborough de prendre Tournay trop mal approvisionné pour se défendre longtemps (5 septembre) ; mais les voyant manœuvrer pour attaquer Mons, il se
hâta de marcher vers cette ville pour la couvrir. Il y eut quelque incertitude dans ses mouvements, et il en résulta qu’au lieu de devancer l’ennemi devant Mons, il le trouva posté de manière à lui en barrer la route. Forcé d’accepter la bataille, il sut choisir une très-forte position, ses deux ailes appuyées à deux bois, dans le village de Malplaquet, près d’Avesnes. Il avait sous ses ordres quatre vingt-dix mille hommes, et pour lieutenant l’illustre et généreux Boufflers, qui, plus ancien que lui, n'en était pas moins venu volontairement se placer sous son commandement. Eugène et Marlborough se partageaient celui de l’armée alliée ; elle ne comptait pas moins de cent vingt mille combattants. Jamais dans les guerres de l’Europe moderne masses d’hommes aussi formidables ne s’etaient encore rencontrées : ce fut une bataille de géants (1 1 septembre 1 709). Elle fut perdue pour les Français, mais ne ressembla nullement à celles de Hochstedt et de Ramillies. la fortune des alliés voulut qu’au milieu de la journée Villars, blessé au genou, tombât sans connaissance, et que le coup d’œil de celui qui dirigeait l’ensemble de l’action manquât ainsi dans l’instant où il était le plus nécessaire. Boufflers, qui prit le commandement de l’armée, ne put empêcher que le centre, contre lequel Marlborough portait son effort, ayant été percé, la journée ne fût perdue, et la retraite nécessaire. II la conduisit avec sa fermeté accoutumée, en bon ordre, et dans une attitude qui n’était point celle de la défaite. Vingt-deux mille cadavres ennemis jonchaient la plaine; les Hollandais avaient payé la plus large
part à cet effroyable carnage. L'armée française n’avait point perdu neuf mille hommes; mais elle fut forcée d'abandonner Mons aux généraux alliés.
La lutte n’avait point eu cette redoutable importance aux autres frontières du royaume; elle n’y fut point désavantageuse aux Français. Le maréchal d Harcourt et son lieutenant le comte du Bourg chassèrent de l’Alsace l’électeur de Hanovre et le rejetèrent derrière ses lignes d’Etlingen. Le sage Berwick, pendant ce temps, par des mesures défensives habilement combinées, couvrait la Provence et le Dauphiné contre les attaques du duc de Savoie, et l’empêchait d’entamer le territoire de la France. Rien de décisif ne s’était passé en Espagne. Louis XIV en avait rappelé le duc d’Orléans, accusé d'intrigues malhonnêtes nouées avec le général anglais lord Stanhope, pour supplanter Philippe V. Le maréchal de Basons, officier de peu de renom , remplaça le prince disgracié. Philippe V cependant, averti par Louis de l’abandon où allait le laisser la France, lui avait noblement répondu que « rien ne pourrait l’arracher du trône d'Espagne, ni le lui faire céder que la mort. » Il n avait pas montré une moins digne attitude en apprenant que le pape Clément XI, sous la menace des troupes impériales, venait de reconnaître Charles 111 et d'envoyer près de lui un nonce à Barcelone. L’ambassadeur d'Espagne fut aussitôt rappelé de Rome, et les protestations du roi catholique adressées au saint-père. Quelque médiocre que fût le génie de Philippe V, on n’eut rien à lui reprocher dans tout le cours de cette lutte, qui le rendit indigne de l’aïeul
dont il tenait ses droits, et de la nation qui l’avait adopté.
Il faut répéter ici le mot de Desmarest, c’était un « miracle » que la France eût survécu à cette campagne. Le roi en était si bien convaincu, qu’il se fit un devoir d’être plus humble devant ses ennemis qu’il ne l’avait été encore. Il envoya en Hollande le maréchal d’Huxelles et l’abbé de Polignac, comme des suppliants, résignés à subir tous les affronts au prix desquels ils pourraient obtenir la paix. On leur refusa audience publique à la Haye; il ne leur fut permis de s’aboucher qu’avec les deux plénipotentiaires des Etats généraux, et la négociation fut obscurément enfermée dans le château de Gertruydenberg, au fond du Moërdick. L’orgueil républicain des marchands hollandais faisait expier au grand roi ses prospérités trop superbes dans la personne humiliée de ses représentants. Les conférences durèrent quatre mois (mars à juillet 1710) : plus les exigences des alliés étaient exorbitantes, plus Louis XIV ordonnait à ses envoyés de céder. Non content d’abandonner son petit-fils, il alla jusqu’à promettre de contribuer par un subside d’un million par mois à la guerre qui lui serait faite pour le détrôner. Cela ne fut pas suffisant : « la volonté des alliés, dit Buys, un des deux négociateurs hollandais, est que le roi se charge de persuader au duc d’Anjou, ou de le contraindre lui seul et par ses seules forces à renoncer à toute sa monarchie. » Le sens manifeste de ces hautaines paroles était que les coalisés ne voulaient point la paix. La réponse de Louis XIV est connue : v 14
« Puisqu’il faut faire la guerre, dit-il, j aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants. »
Ce fut au moment de rentrer en campagne que se firent sentir dans toute leur étendue les désastreux effets de l’hiver de 1709. Fénelon, dont le diocèse était devenu le théâtre de la guerre, et dont l’admirable charité ne se refusait à aucun sacrifice pour en adoucir les misères, atteste, à chaque page de sa correspondance de cette époque, l’inexprimable détresse des années. Pour comble de malheur, Villars n’était point encore rétabli de sa blessure, et l’on avait désigné, pour le remplacer temporairement, le maréchal de Montesquiou, brave officier, mais qui n’était pas fait pour tenir tète à Eugène et à Ylarlborough. 11 laissa prendre aux alliés l’importante place de Douai (25 juin). Villars qui, ne se soutenait encore que sur des béquilles, reprit alors le commandement, et mit tous ses soins à couvrir Arras : il choisit si bien sa position, entre les sources de la Scarpe et de la Canche, que l’armée alliée ne pouvait, sans le forcer dans ses lignes, faire un pas de plus en France. Eugène, dont les forces étaient bien supérieures, ne demandait qu’à lui livrer bataille; mais les commissaires des États généraux s’y opposèrent ; ils se" souvenait trop bien de Malplaquet. Les alliés se bornèrent donc à assiéger et à prendre successivement Béthune, Aire et Saint-Venant. C’étaient de nouvelles dépouilles de la France; mais ce n’était pas tout ce qu’ils avaient espéré. Ils furent également trompés dans l'espoir qu’ils avaient conçu de rallumer dans le midi du royaume l’insurrection des
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Camisards. Le comte de Thaun, un des généraux de l’empereur, pénétra à travers les Alpes maritimes, dans la vallée de Barcelonette, appelant aux armes les nouveaux convertis du Dauphiné et du Vivarais. Il avait compté sans la vigilance de Berwick, qui h arrêta court dans sa marche, et prévint le mouvement prêt à éclater. Un petit corps anglais, débarqué à Cette pour entraîner dans ce mouvement le Languedoc, fut, au même temps, rejeté à la mer par le duc de Noailles (25 juillet).
Tandis que la crise suprême de la monarchie française était ainsi retardée, sans en paraître moins inévitable, la ruine de Philippe V avait été au moment de s’accomplir. L'énergie patriotique des Castillans ne s’était point ralentie, mais elle ne pouvait plus tenir de- , vant les forces disciplinées des Anglais et des impériaux. Philippe essuya un premier échec à Almenara, en Catalogne (27 juillet); peu après (20 août), il perdit sous les murs deSaragosse une bataille plus sanglante et plus décisive. Pour la seconde fois, Madrid le vit rentrer dans ses murs en fugitif. Si Lord Stanhope, au lieu de s'obstiner à ramener l'archiduc dans cette capitale qui le repoussait (28 septembre), eût adopté le plan de son collègue Stahremberg, et poursuivi 1 armée espar gnole jusqu à son entière destruction, la guerre eût été probablement terminée, et Philippe V forcé de repasser les Pyrénées. Ce prince ne désespéra pas encore, et retiré à Valladolid, il vit bientôt arriver autour de lui l’élite des habitants de Madrid, décidés à courir jusqu’au bout sa fortune. Avec les ressources que lui offrit leur inébranlable patriotisme, avec ce qui lui
restait de ses troupes dispersées, il parvint à se faire encore une fois une année; il ne lui manquait qu’un général pour la commander. Il le demanda à son aïeul. Louis XIV lui envoya le duc de Vendôme, disgracié depuis la funeste échauffouréc d'Oudenarde. Vendôme, outre une poignée de Français qui le suivit, trouva quelques bataillons amenés du Roussillon par le duc de Noailles; avec ce secours, avec celui surtout des paysans qui se levaient dans toutes les campagnes pour faire aux ennemis une guerre acharnée et meurtrière, il ne tarda pas à mettre Philippe en état de reprendre l'offensive. En s’assurant du pont d’Almaraz sur le Tage, il ôta tout d’abord aux alliés l’espoir d’ètre rejoints par les Portugais. Stanhope, qui depuis plus de six semaines les attendait inutilement dans Madrid, voulut, mais trop tard, réparer le temps qu’il y avait perdu. Il quitta cette ville, entendant derrière lui le bruit joyeux des cloches, par lequel les habitants saluaient son départ (1 8 novembre). L’insurrection avait éclaté dans toutes les Castilles; l'archiduc, comme on l’a très-bien dit, « n’y possédait alors que le terrain couvert par le pied de ses chevaux. » Ses généraux manœuvrèrent pour le rejoindre en Catalogne, où il était allé, en toute hâte, retrouver dans Barcelone une royauté plus effective. Mais la retraite, à travers un pays ennemi et dévasté, était moins facile à des Anglais et à des Allemands chargés de butin, que ne l’était la poursuite à de sobres et agiles Espagnols. Vendôme, avec sa cavalerie, passa à la nage la rivière de Ilenarès, et surprit dans Brihuega Stanhope, que la difficulté de trouver des
vivres obligeait à marcher séparé de Stahremberg. Après une vaillante et inutile résistance, les Anglais, au nombre de cinq mille, se rendirent prisonniers (9 décembre). Le lendemain , comme Stahremberg accourait à leur aide, il se heurta contre l’armée de Vendôme, près du village de Villa Viciosa. La confiance de Philippe Vêtait devenue telle, qu’il lit ce qu’on ne lui avait jamais vu faire, et prit lui-même le commandement de son aile droite, tandis que Vendôme combattait à la gauche. Le succès de la journée fut fort disputé; un moment il sembla appartenir à 1 infanterie autrichienne; mais elle fut chargée sur ses derrières et rompue par les escadrons espagnols, et Stahremberg se vit forcé d abandonner le champ de bataille. II y laissait quatre mille morts et tous ses canons encloués. Philippe V n’ayant point de lit pour se reposer pendant la nuit qui suivit cette glorieuse journée, « je vais, lui dit Vendôme, vous faire donner le plus beau lit sur lequel roi ait jamais couché, » et l’on forma un matelas des drapeaux et des étendards pris sur l’ennemi. Stahremberg traversa l'Aragon, sans essayer de s’y maintenir; en Catalogne même, il trouva le nord de la province remis par le duc de Noailles sous l’autorité de Philippe V. Charles III ne conservait plus que Barcelone et quelques autres villes du littoral. Les Espagnols purent se livrer à la patriotique allégresse d’un peuple qui s’est affranchi de l’étranger; mais leurs joyeuses acclamations ne trouvèrent point d’écho en France; le triomphe de Philippe V n’y fut regardé que comme une chance de plus pour la continuation de la guerre.
On touchait cependant à l’événement qui, pour la première fois depuis dix ans, allait ralentir les opérations de cette fatale guerre, et faire luire, quoique dans un avenir encore assez éloigné, quelques espérances de paix. Le grand parti whig, redevenu tout-puissant depuis les derniers jours du règne de Guillaume III, venait de perdre le pouvoir en Angleterre. Godolphin et Sunderland, le premier, intime ami de Marlborough, le second, son gendre, avaient fait place aux tories Harley, comte d'Oxford etSaint John Lord Bolinghroke (août 1710). Il est difficile de croire qu’une intrigue de cour ait été, comme on le lit dans la plupart des écrits contemporains, la cause unique de cette importante révolution. La politique du gouvernement anglais et, par suite, la destinée de l Europe ne tenaient pas à si peu de chose qu à quelques paires de gants refusées à la reine Anne par lady Marlborough, et au verre d’eau que cette impérieuse favorite jeta sur la robe de sa rivale subalterne mistress Masham'. En môme temps que la duchesse de Marlborough perdait la faveur de sa souveraine, son mari, presque aussi déconsidéré par son avarice qu'illustré par ses victoires, perdait l’appui de la classe puissante des grands propriétaires du sol, et ce changement de l’opinion publique fut immédiatement attesté par l'immense majorité que les élections donnèrent aux nouveaux ministres dans la Chambre des communes (décembre 1 71 0). Dès lors Harley et Saint John se crurent en mesure de faire leurs premiers pas dans une
1. Nous ne pouvons prendre au sérieux cette assertion de Voltaire, dont nous reproduisons ici presque textuellement les paroles.
voie différente de celle qu’avaient suivie leurs prédécesseurs; ils entreprirent de consommer par la paix la défaite des whigs et de Marlborough. Torcy raconte dans ses mémoires l’étonnement et la joie qu’il ressentit, lorsque au mois de janvier 1711 il vit un certain abbé Gauthier, agent subalterne laissé à Londres depuis l’ambassade du maréchal de Tallard, entrer dans son cabinet et lui dire : « Voulez-vous la paix? Je viens vous apporter les moyens de la traiter, et de conclure indépendamment des Hollandais. » — Interroger un ministre de Sa Majesté s’il voulait la paix, continue Torcy, c’était demander à un malade attaqué d’une longue et dangereuse maladie s’il voulait guérir. » Tout se fit d’abord très-secrètement: les ministres tories craignaient encore Marlborough, appuyé par un parti redoutable et ayant toujours le commandement suprême des armées britanniques. Ils avaient surtout à ménager les alliés de l’Angleterre, et ne pouvaient encourir le reproche d’abandonner la cause pour laquelle leur pays combattait depuis dix ans. Louis XIV ne se refusa à rien de ce qu’exigeaient les difficultés de leur situation; à aucun prix seulement il ne consentit à ce que la négociation passât par les mains des Hollandais; il avait trop souffert de leur insolence. Un événement survint qui apporta en faveur de la paix des arguments inattendus. L’empereur Joseph mourut (17 avril 171 1 ne laissant d'autre héritier que son frère, le prétendant à la couronne d Espagne. Cette mort changeait grandement en Europe l’état des affaires : Saint-John et ses collègues étaient fondés à demander au Parlement
s'il était de l’intérêt de la nation anglaise de supporter pendant plusieurs années encore une dépense annuelle de sept millions sterling, pour faire régner à la fois Charles VI à Vienne et à Madrid, comme y avait régné Charles-Quint. Les pourparlers entre Versailles et Londres n'en continuèrent pas moins à rester secrets; Ménager, député du commerce de Rouen, fut, avec labbé Gauthier, le seul agent employé par la France, et ce fut le poète Prior qui vint apporter à Torcy les conditions posées par le cabinet anglais, en forme de préliminaires. Plusieurs mois devaient se passer avant que la négociation prît à Utrecht un caractère officiel.
Les hostilités avaient cependant recommencé avec le printemps. Marlborough, qui voyait s écrouler sa fortune, eût passionnément désiré de la relever par d’éclatants succès ; mais il avait devant lui Villars, et avec un tel adversaire, il n’osait trop donner au hasard ; les tories lui eussent fait payer cher une défaite. Villars, de son côté, avait reçu du roi l'ordre formel de se tenir sur la défensive. On s’observa donc de part et d’autre plutôt qu’on ne chercha à se combattre, et la prise de Bouchain par les alliés (12 septembre) fut en Flandre l’unique résultat de la campagne. Elle en eut de moi ns importants encore au pied des Alpes et sur le Rhin; les opérations du collège électoral de l’Empire, convoqué à Francfort, tenaient alors l Allemagne attentive; 1 archiduc Charles fut élu empereur sans contestation. La France n’avait eu aucun intérêt à lui susciter de compétiteur; en gagnant la couronne impériale, il n'en perdait que plus
sûrement les chances de recouvrer celle d’Espagne. Barcelone ne lui restait que par l’impuissance momentanée où s'était trouvé Philippe Y de fournir à Vendôme les moyens d’entreprendre un si grand siège. Par un étrange jeu de la fortune, ce fut la mer qui procura à la France le succès militaire le plus brillant de cette année. Duguay-Trouin, dont la gloire n’avait cessé de croître dans le temps de cette longue guerre, y mit le comble par son expédition contre Rio de Janeiro. Avec dix-sept vaisseaux, dont le roi lui avait donné le commandement, il força hardiment l’entrée de la rade que protégeaient trois cents canons, s’empara des forts et resta maître de la ville abandonnée. Il avait fait essuyer aux Portugais une perte évaluée à vingt millions (23 septembre).
Lorsque commença l’année 1712, la négociation entamée entre la France et l’Angleterre était sortie du mystère qui avait dû d’abord l’envelopper. La reine Anne, en ouvrant la session du Parlement, avait hautement annoncé son espoir du rétablissement de la paix (18 décembre 171 1); on sut bientôt après que les plénipotentiaires des puissances belligérantes devaient se réunir, àla fin du mois dejanvier, à lltrecht. Le triumvirat, qui voyait, avec la guerre, la direction des affaires européennes lui échapper, fit un effort désespéré pour prévenir ce coup. Marlborough, avec la majorité whig de la chambre des lords, essaya de soulever contre la paix l’opinion publique dans les trois royaumes : Heinsius envoya Buys auprès de la reine Anne pour la presser de rester fideleaux engagements qui la liaient aux Provinces Unies; on fit jouer enfin
une plus grande machine, et le prince Eugène vint à Londres plaider la cause de la guerre, en se montrant au peuple anglais à côté de son compagnon de victoires. La reine Anne déconcerta cette puissante intrigue en destituant le duc de Marlborough de tous ses emplois, et la chambre des communes, en l’accusant de concussion. Rien ne s’opposa désormais à l’ouverture des conférences d’Utrecht. Le maréchal d’Huxelles et l’abbé de Polignac y représentèrent la France , en meilleure attitude qu à Gertruydenberg : le grand pensionnaire prétendit en vain revenir aux insolents préliminaires de 1709 ; l’Angleterre ne contestait plus la royauté de Philippe V; elle exigeait seulement de lui la cession de Gibraltar et de Mahon ; elle réclamait de Louis XIV la reconnaissance de la reine Anne et de la succession protestante, en même temps que l’expulsion de Jacques III hors du territoire français , la destruction des fortifications et du port de Dunkerque, l’abandon des droits de la France sur la baie d’Hudson, l’Acadie et Terre-Neuve, avec des avantages particuliers pour le commerce britannique tant en France que dans les possessions espagnoles. Des garanties étaient en outre exigées contre la réunion des deux couronnes de France et d’Espagne; la restitution de tout ce qui restait de conquêtes faites par les armées françaises dans la présente guerre était stipulée; enfin des barrières étaient réclamées pour les Provinces Unies et pour l’Empire. Rien de tout cela n’était contesté par Louis XIV ; il offrait de céder Menin, Ypres et Fumes pour la barrière, à condition qu’Aire, Béthune, Saint- Venant . Douai et Bouchain
lui seraient rendus ; il redemandait Lille en indemnité de la démolition de Dunkerque, Landau en échange de Brisach, et consentait au sacrifice de Kehl et de tout ce qu’il possédait su? la rive droite du Rhin. Ce fut sur ces bases que les négociations commencèrent le 11 février 1712, entre les deux plénipotentiaires français et ceux de l’Angleterre, de la Hollande et de l’Empire.
Mais, à cette époque même, une diversion aussi douloureuse qu’inattendue vint arracher momentanément Louis XIV aux plus graves soucis de la politique.
Le dauphin son fils lui avait été enlevé au mois d’avril de l’année précédente. Il en avait ressenti une vive, mais courte douleur; le père, mais non le roi, avait souffert de cette perte. En voyant son héritier présomptif ne gagner au progrès de l’âge que de s’enfoncer de plus en plus dans les vulgaires habitudes d’une vie toute matérielle, il ne pouvait fonder sur lui l’espoir d’un avenir glorieux et prospère pour la monarchie. Le titre et les honneurs de ^dauphin de France passèrent incontinent au duc de Bourgogne. Ix>uis XIV n’avait pas seulement une grande tendresse, mais une grande estime et presque du respect pour ce jeune prince; ces sentiments se montrèrent alors plus à découvert. 11 rendit un public hommage, en la personne de son petit-fils, à des vertus qu’il n’avait jamais pratiquées lui-même; il renonça pour lui à cette jalousie du pouvoir, si soigneuse d’en conserver toutes les apparences plus peut-être que la réalité ; il l’initia aux plus importantes et plus secrètes affaires de
l’État, envoya ses ministres travailler avec lui et se plut à l’annoncer à la France comme un successeur destiné à la rendre plus heureuse qu’il ne l’avait fait lui-même. Le duc de Bourgogne répondait à cette conduite touchante de Louis XIV par les plus nobles efforts pour se rendre digne de lui succéder. Cela ne veut pas dire qu’il se proposât de suivre ses exemples ; il avait appris de Fénelon à régner selon de tout autres maximes; mais il n’en recevait pas avec moins de docilité et de profit les enseignements d'une si vieille et si haute expérience; surtout il s’attachait par ses soins pieux à alléger pour son aïeul le fardeau chaque jour plus pesant de la vie royale. Il était secondé dans cette tâche par sa jeune et charmante épouse, qui était l’idole de la cour, et qui seule par sa grâce, les vives saillies de son esprit et les épanchements d’une nature aimante, déridait le front et épanouissait le cœur du vieux monarque. Qu’on juge de la douleur de Louis XIV, lorsque la mort vint frapper coup sur coup ces deux têtes, sur lesquelles reposaient ses affections et ses espérances les plus chères ! Une maladie, qui sembla être la rougeole pourprée, faisait à Versailles et aux environs de grands ravages. La jeune dauphine en fut atteinte le 5 février; le 12 elle expira, âgée de seulement vingt-six ans, au milieu des plus cruelles souffrances. Le dauphin, qui l’aimait d’un amour dont son âme mortifiée se reprochait l’excès, avait veillé près d’elle jusqu’au dernier jour de la maladie, où lui-même fut pris de la fièvre. A peine les yeux de la princesse eurent-ils été fermés que le roi, parti pour Marly avec Mme de Maintenon,
l'y appela auprès de lui pour le dérober à l'influence épidémique, en même temps qu’au spectacle déchirant des funérailles. Louis XIV, en l’embrassant à plusieurs reprises, eut un douloureux pressentiment qui ne le trompa pas. Le 18 février, le duc de Bourgogne mourut comme meurent les saints; il n’avait pas accompli sa trentième année. L’aîné de ses enfants, le duc de Bretagne, âgé de cinq ans, le suivit au bout de peu de jours ^8 mars), et l’on craignit quelque temps la même ün pour l’enfant au berceau, destiné à succéder à Louis XIV. Deux ans après, le troisième des petits-fils du monarque, le duc de Berry, devait s’ajouter à cette liste funèbre, et précéder aussi son aïeul au tombeau. Jamais peut-être le deuil n'était entré de la sorte dans une maison royale.
Il y eut une de ces morts dont le retentissement lamentable ne se renferma pas dans l’enceinte de Versailles, ce fut celle du duc de Bourgogne. Ce prince était devenu l’espérance de la nation aussi bien que celle du roi ; les peuples pleurèrent en lui la félicité qu’ils en attendaient et qui ne leur fut pas donnée. L’opinion s’est de là accréditée que, si Dieu ne l’eût enlevé à la France « qui ne le méritait pas, » il eût arrêté le déclin de la monarchie et épargné à la maison de Bourbon les horribles épreuves que lui réservait la révolution française. Nous avons lu dans plus d’un livre, nous avons recueilli jadis de plus d’une bouche 1 expression de -ce sentiment, et nous ne voudrions pas, en refusant de nous y associer, paraître irrespectueux envers la mémoire du duc. de Bourgogne et celle de Fénelon. Mais il nous est impossible de voir là
autre chose qu’une illusion, qui se dissipe devant le moindre examen des doctrines politiques de l'élève et du maître. Si, pour assurer la force et la durée à l’ancienne monarchie, il eût suffi d'un prince éclairé, appliqué, juste, humain, dévoué au bien public, fidèle imitateur de tous les exemples de saint Louis, le duc de Bourgogne eût été assurément ce prince ; il n y a rien de trop dans l’admiration et les regrets de Saint-Simon sur sa tombe. Mais lorsqu’on voit ce même SainUSimon faire honneur au dauphin de son souci des prérogatives de la noblesse et du projet qu’il a delà relever en supprimant « 1 insupportable confusion du noble avec le gentilhomme, » en abolissant l’ordre du tableau, garantie donnée par Louvois à l’ancienneté des services militaires contre les privilèges de la naissance, en remettantle gouvernement de l’État, non plus à des ministres, mais à des conseils composés de la plus haute aristocratie du royaume; lorsqu’on voit que Fénelon, sous l’empire de la même préoccupation, prétend dépouiller, auprofitde cette même noblesse, le roi de son autorité absolue et la bourgeoisie des emplois élevés dans l’administration et dans la magistrature, substitue partout le régime des États provinciaux à celui des intendants et ûte au pouvoir central presque toute son action, réclame la convocation régulière et triennale des États généraux, mais en réduisant ces assemblées à un petit nombre de membres, parmi lesquels la prépondérance appartiendrait aux évêques et aux seigneurs; lorsqu’on lit les singuliers projets de remplacer par u n impôt unique sur la terre tous les autres impôts, de restaurer la
chimère des lois somptuaires, de proscrire avec le luxe les industries qui l’alimentent, de sacriGer presque entièrement la grandeur militaire de la France à ses intérêts pacifiques; lorsqu’enfin 1" duc de Bourgogne, sous laustère dictée de sa conscience, se montre disposé à maintenir, autant et plus que son aïeul, le principe de l'unité de foi dans toute la rigueur de son application; on se demande si ce prince, avec tant d’idées impossibles à réaliser alors, eût pu tenir les promesses de bonheur que son règne semblait faire à la France. Sans doute, il eût fait admirer en lui un des modèles les plus rares parmi les rois de la perfection évangélique, il eût forcé la philosophie à rendre hommage à l’éminence de plusieurs de ses qualités royales, à son sentiment rigoureux du devoir, à son respect des lois, à son horreur de l’arbitraire, à sa vertueuse avarice de l’or et du sang des peuples, à cet amour de l’humanité surtout, si sincère chez lui, comme chez son illustre maître. Mais qui osera dire que cela eût suffi pour qu’il pût maîtriser le dixhuitième siècle, et en enlever l’empire à Voltaire? La gloire du duc de Bourgogne eût été, nous le croyons, en péril dans une tâche au-dessus des forces humaines, et comme, en mourant, « il rendit grâces à Dieu d’avoir été préservé du sceptre et du compte qu’il faut en rendre, » peut-être vaut-il mieux, pour l’honneur de sa belle et pure mémoire, qu’il ait été préservé aussi de cet autre compte que les rois ont à rendre au tritribunal de la postérité.
On doit peu s’étonner que la cour, que la ville, que la France entière se soient refusées à regarder
comme naturels les coups de la mort qui venaient de tomber ainsi sur presque toute la descendance mâle de Louis XIV. On parla partout d’empoisonnement, et il n’y eut qu'une voix pour désigner le coupable. A côté du trône se trouvait un prince, tristement insouciant de sa renommée, affichant sans pudeur le scandale de l'irréligion et de la débauche, fanfaron de crimes, comme l’appelait le roi son oncle, et, par une méprise fâcheuse de l'ignorance, soupçonné de cultiver l'art néfaste de la magie et des poisons, parce qu il cultivait la chimie. La clameur devint si violente et si universelle contre le duc d’Orléans, qu il courut au roi lui demander la Bastille et des juges. Louis XIV, sous le poids accablant de sa douleur, conserva assez de fermeté d’esprit et de caractère, pour résister au déchaînement dont son neveu était l’objet, et lui refuser la dégradante satisfaction qu’il réclamait. Il n’en garda pas moins contre lui des soupçons, soigneusement entretenus par la cabaledu duc de Maine ; ceux du peuple ne se dissipèrent pas davantage et durèrent jusqu'à ce qu’un démenti solennel leur eût été donné par Louis XV roi et majeur. Heureux le duc d’Orléans s’il eût voulu reconnaître que c’étaient ses vices qui lui avaient fait imputer des crimes, et s’il eût profité, pour changer de vie, de l’utile avertissement que lui donnait l opinion publique, juste dans son injustice même !
Dès que Louis XIV remit son esprit aux soins du gouvernement, il reconnut que les pertes, dont il avait le cœur déchiré, ajoutaient en même temps une grave difficulté à ses affaires. La mort du duc de
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Bourgogne et celle du duc de Bretagne ne laissaient plus que la vie d’un frêle enfant entre le roi d Espagne et l'héritage de la couronne de France. Il fallait obtenir que Philippe V renonçât éventuellement à celte dernière couronne ou à celle qu’il portait; il fallait qu’en un temps où les renonciations conservaient peu de crédit, celle-là lût acceptée des alliés. La paix avait donc perdu quelques-unes de ses chances, et Eugène, secondé puissamment par Heinsius, qui avait accru les armements de la Hollande, ne négligea rien pour rompre le fil à peine noué des négociations. Un nouvel échec, un échec violent et décisif infligé à la France, était dans sa pensée le moyen le plus sûr de remettre tout en question, et il ne rêvait que d’aller, sous les murs de Paris, dicter une toute autre paix à LouisXIV. Le roi sentait ce péril; il le témoigna à Villars, lorsque le maréchal vint prendre congé de lui à Marly, avant de se rendre à l'armée. Laissons ici parler Villars lui-même; il n’y a que son récit qui puisse faire voir Louis XIV dans toute la majesté de son infortune. Le vieux monarque pleurait : « Vous voyez mon état, « dit-il, monsieur le maréchal : il y a peu d’exemples « de ce qui m’arrive, et que I on perde dans le même « mois, son petit-fils, sa petite belle-fille et leur fils, « tous de très-grande espérance et très- tend rement « aimés. Dieu me punit : je l’ai bien mérité : j’en « souffrirai moins dans l'autre monde. Mais suspen- « dons mes douleurs sur les malheurs domestiques, « et voyons ce qui se peut faire pour prévenir ceux du « royaume. Je vous remets les forces et le salut de
« l'État La fortune peut vous être contraire... S'il
« arrivait ce malheur à l’armée que vous commandez, n quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais « à prendre pour ma personne?... » Et comme Villars demeurait en silence : « Je ne suis pas étonné, reprit « le roi, que vous ne répondiez pas bien prompte- « ment. En attendant que vous me disiez votre pen- « sée, je vous dirai la mienne.... Je sais les raison- « nements des courtisans; presque tous veulent que « je me retire àBlois, si mon armée était battue. Pour « moi, je sais que des armées aussi considérab^s ne « sont jamais assez défaites, pour que la plus grande « partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme.
« Je connais cette rivière; elle est très-difficile à pas- « ser.... Je compterais aller à Péronne ou à Saint- « Quentin, y ramasser tout ce que j’aurais de troupes,
« faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble,
« ou sauver l’État.... » Ceux qui ont contesté à Louis XIV le surnom de Grand n avaient pas sans doute lu cette page.
On était au mois de mai, et les retards affectés de la reine Anne n’avaient pas encore permis à Eugène d'entrer en campagne ; Philippe V ayant renoncé formellement à ses droits éventuels sur la couronne de France, le cabinet britannique, satisfait sur ce point, et assuré d’ailleurs de la bonne foi de Louis XIV par l'engagement de remettre Dunkerque en dépôt à une garnison anglaise, donna l’ordre au duc d’Ormond, successeur de Marlborough, de nepointprendre part aux hostilités. Cet ordre, contrarié par l’électeur de Hanovre, héritier présomptif de la couronne d’Angleterre, ne fut qu’imparfaitement exécuté. La plus
grande partie des auxiliaires allemands, soldés par l’Angleterre, et quelques détachements anglais même demeurèrent sous le commandement d'Eugène, malgré la trêve signée entre la Grande-Bretagne et la France. La supériorité du nombre resta donc aux alliés, et le prince Eugène, après s’être emparé du Quesnoy sans beaucoup de difficulté (4 juillet), marcha sur Landrecies, dont il espérait que la prise lui ouvrirait la route de Paris. Il avait vu Yillars, enchaîné par ses instructions, manœuvrer si mollement devant lui l’année précédente, il venait de le voir si peu disposé à rien risquer pour délivrer le Quesnoy, qu’il crut son succès assuré par la timidité de l’ennemi, et ne craignit pas de donner à ses lignes, de Landrecies à Marchienne, où étaient ses magasins, deux lieues et demie d’étendue. C’était trop mépriser son adversaire. Le maréchal de Montesquiou, qui commandait sous Villars, fut informé d’un endroit où ces lignes, faiblement défendues, pouvaient être assaillies avec avantagent il se hâta d’en porter l’avis à son chef. Le parti de Villars est pris aussitôt : il feint de vouloir se porter au secours de la ville assiégée, puis, reculant brusquement vers l’Escaut, franchit ce fleuve, et vient fondre avec une telle promptitude sur la partie des lignes comprise entre Denain et Marchienne, que le comte d’Albemarle apprend le mouvement des Français en recevant leur attaque. Les retranchements ennemis sont envahis avec un élan irrésistible; Albemarle, qui a été forcé de les abandonner, « se retire « dans le village et l’abbaye de Denain; mais il est «* poursuivi de si près, que des bataillons entiers se
« jettent dans 1 Escaut. Le carnage fut fort grand, « ajoute l historien militaire Quincy, et l’on eut beau- » coup de peine à arrêter le soldat, de manière que, « des seize bataillons qui y étaient, il ne resta pas « quatre cents hommes, tout le reste ayant été tué, « noyé ou pris. » Eugène, frémissant de colère, était accouru dès le commencement de l’action avec quelques chevaux ; mais de l’autre rive de l'Escaut , il ne put que contempler la défaite du comte d’Albemarle , sans pouvoir lui porter secours. Lorsque quelques heures après il fut rejoint par le gros de son armée , il était trop tard, et ce fut en vain qu’il s’efforça de reprendre le pont de Prouvy sur les Français. Les commissaircs des États Généraux l’arrachèrent du champ de bataille furieux et s’ohsinant à réparer un échec irréparable. (24 juillet 1712.) La victoire de Denain eut pour résultat immédiat la prise de Marchienne ; cinq ou six mille soldats, avec cent canons, et tous les approvisionnements de l’armée d’Eugène y tombèrent au pouvoirdu vainqueur. (30 juillet.) Le siège de Landrecies n'était plus possible aux alliés ; non-seulement cette place fut délivrée, mais Douai, le Quesnoy, Bouchain et d’autres moindres places capitulèrent successivement aux mains de Villars ; un matériel d'artillerie immense s’ajouta à celui qu’il avait pris à Marchienne. 11 n'envoya pas moins de vingt mille prisonniers dans les places françaises. C’eût été là un éclatant triomphe, aux jours mêmes des grandes prospérités de Louis XIV; qu’était-ce après une si accablante série de revers ? Il n y a que l’envie et Saint- Simon a le malheur d’être inspiré trop souvent par
cette triste passion) qui ai t contesté à Villars l'honneur d’avoir sauvé la France.
Les autres opérations de guerre qui se passèrent en ’ cette année ne méritent aucune mention; 1 importance militaire du duc de Vendôme oblige seule à parler de sa mort, qui fut celle d’un grossier épicurien, et non d'un soldat. (1 1 juin.)
Heinsius, cependant, qui, durant tout l’été, avait laissé les négociations sans progrès à Utrecht, ne songea plus, après la journée de Denain, à en arrêter le cours; le ministre anglais, Saint-John, créé vicomte de Bolingbroke, passa de son côté en France pour en hâter la conclusion. (19 août.) Il fut accueilli à Fon tainebleau en ami et presque en bienfaiteur, et ne partit qu’après avoir signé une trêve non plus entre les armées, mais entre les trois couronnes d’Angleterre, de France et d'Espagne Le roi de Portugal et le duc de Savoie ne tardèrent pas à y accéder; l’empereur seul s’obstinait à rester sous les armes, et se refusaità rien rabattre de ses prétentions. On continua de négocier en dépit de son envoyé , le comte Zinzendorf, et la réconciliation entre la France et l’Angleterre put être regardée cuinme accomplie avant la fin de 1 7 1 2. Bolingbroke et Torcy y travaillaient aussi activementlun que l’autre; le grand âge de Louis XIV et la santé chancelante de la reine Anne les pressaient également d’achever leur ouvrage. Ils fixèrent d’un commun accord le 1 1 avril 1713 comme le jour où la paix devait être signée : passé ce terme, la reine Anne, entre les mains de qui les alliés avaient remis leurs intérêts, était déliée envers eux de tous ses engage-
ments. Il fut fait ainsi que l'Angleterre et la France l’avaient résolu : après que le traité eut été signé par leurs plénipotentiaires, il le fut par ceux du roi de Portugal et du duc de Savoie ; l’envoyé du roi de Prusse etceluides Provinces-Unies tirent attendre jusque dans la nuit leur signature ; celle du représentant du roi catholique ne fut donnée que trois mois après. On a vu plus haut les préliminaires arrêtés à Londres, au début de la négociation ; ils tirent le fond du traité. Louis XIV seulement, pour en finir plus vite, consentit à ajouter Tournay aux places cédées pour la barrière, et à échanger avec le duc de Savoie les forteresses dauphinoises d’Exiles et de Fénestrelles contre la vallée de Barcelonette; il garantit, en outre, à Victor- Amédée le royaume de Sicile, ainsi que l’héritage de la couronne d’Espagne, au cas d'extinction de la lignée directe de Philippe V; il reconnut enfin, avec le titre royal de la maison de Brandebourg, la cession faite à Frédéric-Guillaume I" des principautés de Neufchâlel et de Vallengin et de la Gueldre espagnole. La nouvelle monarchie prussienne, en se séparant ainsi à Utrecht de l'empereur et de l'Empire, annonçait à la maison d’Autriche une politique indépendante de la sienne en Allemagne.
On a attribué aux conseils du prince Eugène le refus obstiné de l'empereur de faire la paix à Utrecht. Il nous semble que Charles VI ne fit en cela que suivre la tradition de son opiniâtre et ambitieuse maison, ainsi avaient fait avant lui Ferdinand III à Munster et Léopold-Ignace à Nimègue ; ils n’avaient posé les armes que devant la nécessité. Charles VI,
en tenant la même conduite, se préparait le même sort. Villars avait rendu aux Français l'élan de la victoire. Arrivé aux bords du Rhin, sur le théâtre de ses premiers exploits, il n’attendit pas, pour se mettre en mouvement, d’avoir rassemblé toutes ses forces, et, tandis qu’Eugène, derrière ses lignes d’Etlingen, maudissait la lenteur et la pénurie autrichiennes qui ne lui permettaient pas encore d’agir, Spire, Worms, Kayserslautern étaient déjà occupés par les Français, et Landau assiégé. La position prise par Villars empêcha son adversaire de secourir cette forte place , qui capitula au bout de deux mois (20 août). Mais c'était l’orgueil impérial qu’il fallait faire capituler, et pour obtenir ce grand résultat, Villars a conçu le projet d une agression aussi hardie qu’inattendue contre un des plus redoutables boulevards de la frontière germanique. Il passe le Rhin à Kehl, fait mine de vouloir se porter, à travers la Forêt-Noire, vers les sources du Danube, et puis se rabat vers Fribourg en Brisgau, but de ses attaques. L ennemi avait couvert cette ville par un camp retranché, établi sur la montagne de Roskhof ; le maréchal entraîne ses soldats à l’assaut de cette formidable position que défendaient dix-huit bataillons, et il en est maître au bout de la journée. (20 septembre.) Restaient à emporter Fribourg et ses châteaux, dont les ouvrages avaient été fort agrandis, depuis que la place s’était rendue, en 1677, au maréchal de Créquy. Il y fallut un siège en règle; mais Villars, pressé par la saison, pressé surtout par le besoin de finir la guerre, ne ménagea rien pour rendre les opérations
promptes et décisives; il ne craignit point, dans un grand intérêt d’humanité, de se donner les apparences de la barbarie. Le 20 novembre, ville et châteaux étaient en son pouvoir.
Charles VI n’avait pas attendu le dernier acte du siège de Fribourg pour envoyer au prince Eugène l'autorisation de traiter de la paix. Yillars, de son côté, avait reçu des pleins pouvoirs de Louis XIV. Les deux grands capitaines arrivèrent, le 26 novembre, à Rastadt, lieu choisi pour les conférences; leurs relations personnelles furent celles d’une franche et cordiale amitié; les incorrigibles prétentions de l’orgueil autrichien apportèrent seules quelque retard à l'issue de la négociation. Mais la France avait reconquis le droit de se faire écouter, et il fallut que Charles VI consentît à rendre tous leurs États aux deux alliés du roi, les électeurs de Bavière et de Cologne; il fallut qu’il souscrivît à la restitution de Landau, que les articles d Ctrccht avaient refusée à Louis XIV. L’Empire recouvra, en échange, Brisach, Kehl et Fribourg; il fut, en outre, écrit dans le traité que les Pays-Bas, le Milanais, l'île de Sardaigne et le royaume de Naples restaient, avec l’agrément de la France , au pouvoir de la maison d’Autriche. Aucune transaction directe n’intervint du reste entre Charles VI et Philippe V. Ce fut le 7 mars 1714 qu Eugène et Villars signèrent à Rastadt la fin de la guerre de la succession d’Espagne Les derniers feux n’en étaient pas cependant encore éteints en Catalogne; Stahremberg, avant d’évacuer cette grande province, avait eu soin d’y laisser l’insurrection allumée
derrière lui, et les Catalans, dans leur folle obstination à garder leur indépendance, étaient allés jusqu’à déclarer la guerre à la France et à l'Espagne. Philippe Y, pour étouffer cette rébellion opiniâtre, fut obligé de recourir encore une fois à l'assistance de son aïeul; Benvick vint assiéger Barcelone à la tête de quarante mille hommes, et ne réduisit cette grande ville qu’après trois furieux assauts et des flots de sang répandus. (11 septembre 1714.) Les franchises républicaines, pour lesquelles elle avait combattu avec cet héroïsme désespéré, lui furent enlevées pour jamais. La paix fut rétablie alors dans toute l'Europe.
Si la France, au sortir de cette terrible lutte, portait ses regards au dehors, elle pouvait le faire sans trop de tristesse et même avec une espèce de satisfaction. Elle avait fait des pertes regrettables sans doute en Flandre, aux bords du Rhin et dans l’Amérique septentrionale; elle avait vu de plus les deux puissances, ses anciennes ennemies, s’agrandir et s’enrichir; Gibraltar et Mahon rendaient l’Angleterre dominante dans la Méditerranée, et son pavillon n’avait plus de rival sur toute l’étendue des mers; les Pays- Bas, Milan et Naples étaient d opulentes contrées à exploiter pour la besogneuse avidité de la maison d Autriche. Mais c’était, par contre, pour la France un réel avantage de voir la Hollande déchue de sa grandeur factice pour en avoir abusé, et ne pouvant plus jouer désormais qu’un rôle secondaire dans les coalitions; c’était un fait bien autrement considérable d'avoir assis les Bourbons sur le trône d’Es-
pagne, d’avoir fait entrer dans le système français un peuple si longtemps ennemi, et de lui préparer, sous un gouvernement meilleur, un retour d’influence dans la politique européenne. Les deux dernières années de combats avaient, en outre, rendu leur lustre aux armes de Louis XIV; la France, en face de l'étranger, restait une grande nation sous un grand roi. C’était au dedans que se révélait dans toute sa profondeur la plaie faite par une si longue guerre au corps de la monarchie. Les historiens n’ont tous qu’un même mot, mot terrible, pour peindre l’état du royaume, l’agonie. Le malade s'était soulevé avec une convulsive et héroïque énergie pour rejeter l’ennemi hors de chez soi; puis il était retombé sur luimême dans une inerte et muette défaillance : il semblait que la France allât s'éteindre avec son vieux roi Plus de finances; les banqueroutes partielles faites par Desmarest préludent à la banqueroute universelle; plus d’industrie, les capitaux manquent ; sur une partie même du territoire, plus d’agriculture; les grands maux de 1709 n’ont pu être réparés; la population depuis lors n’a fait que décroître, la mendicité a remplacé le travail devenu impossible, et la disette n’a plus cessé. Pour ne pas désespérer de la France, il fallait se rappeler comment elle était sortie du tombeau, après la longue invasion des Anglais au^quinzièuie siècle.
La reine Anne mourut alors (12 août 1714). Depuis quelque temps, voyant sa santé décliner, elle s’était sentie troublée par la pensée de laisser à un étranger l’héritage des Stuarts, et avait obtenu de ses
deux principaux ministres, le comte d’Oxford et lord Bolingbroke, de travailler avec elle à la restauration de son jeune frère, obscurément réfugié dans les États du duc de Lorraine. Les deux lords, sur l'ordre de leur reine, se hâtèrent de faire entrer dans ce projet le roi de France. Mais, dès qu’il commença à douter du succès de l’entreprise, le versatile comte d’Oxford se retourna traîtreusement vers les whigs, et courut avec eux au-devant de l’électeur de Hanovre. Georges Ier avait conservé toutes les passions haineuses de la Grande Alliance contre Louis XIV. Dévoué, comme prince allemand, à l’empereur, protestant fanatique avec les plus mauvaises mœurs, il se livra corps et âme aux whigs, sans en avoir plus de respect pour les libertés de l'Angleterre. Persécuter violemment les tories et signifier son hostilité à Louis XIV fut dès l’abord tout son système de gouvernement. Son ambassadeur Lord Stairs , chargé d’aller à Versailles se plaindre de l’incomplète destruction des ouvrages de Dunkerque, fit entendre aux oreilles royales un langage d’une arrogance presque insultante. Louis XIV n’en devint que plus disposé à écouter les secrètes ouvertures que lui firent parvenir alors Lord Bolingbroke, le duc d'Ormond et quelques autres des principaux tories, forcés de chercher un asile en France. Ils s’étaient unis aux jacobites, et se préparaient à profiter des mécontentements excités par les violences du nouveau roi, pour tenter une contre-révolution en Angleterre. Louis, trop oublieux des engagements d’Utrecht, leur promit et commença même à leur procurer indirectement quelques se-
cours. C’était se mettre sur une pente bien dangereuse, et il eût été très-difficile au roi de s’y arrêter, si la fin de son règne eût été moins proche.
Un triste épisode nous sépare encore du récit de ces derniers jours de Louis XIV. La persécution religieuse est venue ajouter au sombre aspect de la cour et au malaise profond du royaume C’est le jansénisme qui a recommencé à troubler l’Église, et qui a provoqué le bras séculier à une répression trop violente pour être juste.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le jansénisme, à cette époque, n’offrait plus aux yeux du inonde le rare assemblage de génie et de vertu, et les éclatants repentirs qui l avaient illustré à sa naissance : Arnauld et Nicole, les derniers de cette grande génération, n’avaient point vu finir le dix-septième siècle. Mais ce que la secte avait perdu en éclat extérieur, elle l’avait regagné par le nombre prodigieusement accru de ses adhérents. Ce n’était plus seulement un parti dissident dans l’Église; c’était ce que nous appellerions aujourd’hui une opposition politique, sous la la seule forme que comportât le gouvernement de Louis XIV. Aussi rencontrait-on partout le jansénisme, à la cour et à la ville, dans l’épiscopat et dans les rangs inférieurs du clergé séculier et régulier, parmi la bonne bourgeoisie et en particulier sur les bancs des parlements; partout on le reconnaissait à la gravité des mœurs et du langage, à l’étendue du savoir ecclésiastique en même temps qu’à son mépris pour l’autorité du Saint-Siège, à son orgueil de secte et à son inflexible prétention de resserrer la voie étroite
du christianisme et de diminuer le petit nombre des élus. On a beaucoup parlé de l’habileté mondaine des jésuites, et les faits ne prouvent guère qu'ils aient mérité ni toutes les louanges, ni tous les reproches qui leur ont été prodigués à cet égard. On aurait pu vanter à meilleur titre lasavante et forte organisation du parti janséniste, son infatigable activité, ses puissantes manœuvres et toutes les ressources qu’il trouvait pour se relever incessamment sous le poids des condamnations de l’Église et des rigueurs de l’autorité séculière. Saint-Simon n'a pas assez de sarcasmes pour bafouer l’ignorance religieuse de Louis XIV, à laquelle il attribue la répugnance du monarque pour ces sectaires; mais Saint Simon, manifestement imbu de leurs opinions, montre par son propre exemple si le roi se trompait si fort en les regardant comme des censeurs aigres et malveillants de son gouvernement, et lorsqu’en 1791, au grand jour des délibérations de l’assemblée constituante, le parti janséniste donna le dernier mot de ses doctrines dans l'ordre civil et religieux, il justifia suffisamment, ce semble, l'instinctive aversion et les défiances de Louis XIV. Le tort, l’impardonnable tort du grand roi fut de recourir contre ce parti aux armes violentes de la persécution; c’était pécher contre la justice et l’humanité; c’était, en outre, rendre les jansénistes plus considérés et plus puissants en faisant d’eux des victimes.
Lorsque Bossuet vivait encore, en 1702, leur opiniâtre manie de dogmatiser avait ravivé en Sorbonne la fameuse distinction « du fait et du droit », ainsi
que la doctrine « du silence respectueux, « et le pape Clément XI, en présence de ce scandale, s'était cru obligé de renouveler les condamnations portées par ses prédécesseurs contre les erreurs de Jansénius (1705). Comme en 1665, le décret pontifical fut présenté à la signature de tout le clergé séculier et régulier; comme alors, les religieuses de Port-Royal des Champs refusèrent la soumission pleine et entière exigée d’elles. Une bulle de Clément XI intervint qui les châtiait, en les plaçant sous l'autorité de la supérieure orthodoxe de Port-Royal de Paris. Leur résistance continua ^17 08). Elle fit perdre patience au cardinal de Noailles, qui, accusé lui-même de jansénisme par le P. Tellier, le nouveau confesseur du roi, éprouva le besoin de se justifier par un excès de sévérité. Ce fut ce prélat, devenu violent par faiblesse, qui ordonna contre les filles de Port-Royal des Champs les rigoureuses mesures exécutées, et outrées sans doute, par le lieutenant de police d’Argenson. ;Après qu’on les eut enlevées de leur monastère et dispersées dans d’autres couvents, on s’attaqua aux murs mêmes de l'abbaye, qui fut démolie et rasée, comme pour en effacer de terre jusqu’au souvenir (1709). L'année suivante, les ossements des anciens solitaires et des religieuses furent exhumés et transportés dans des cimetières du voisinage. Il y avait dans ces exécutions contre des morts un inutile et odieux appareil de rigueur qui troubla douloureusement les consciences.
La querelle religieuse se rallumait à ce moment même à l’occasion des Réflexions morales du P. Quesnel sur le Nouveau Testarr^ent. Le P. Quesnel, prêtre
de l’Oratoire, avait reçu à Bruxelles le dernier soupir d’Arnauld, et lui avait succédé dans la direction du parti janséniste. Son livre, publié depuis plusieurs années, avait reçu l’approbation formelle du cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons. Le P. Tellier ne le dénonça pas moins à Rome, où il fut condamné (1708); un arrêt du conseil l'interdit ensuite dans le royaume (1711). Le roi ne jugea point que ce fût assez : il sollicita et obtint du pape une bulle plus explicite, qui déclara fausses, impies, blasphématoires et hérétiques cent et une propositions extraites du livre des Réflexions morales (8 septembre 1713). Ce fut la bulle Unigenitus, destinée à soulever des résistances si longues et si tristes dans une partie de l’église de France. Elle fut acceptée de la grande majorité des évêques; il s’en trouva quinze, et à leur tête le cardinal de Noailles pour refuser de la recevoir. Ce prélat, selon le judicieux témoignage du cardinal de Beausset, « avec des vertus et des qualités infiniment estimables, avait ce mélange d’entêtement et de faiblesse, apanage ordinaire des caractères plus recommandables par la droiture des sentiments et des intentions que par la rectitude et l’étendue des idées, n Il entra en lutte ouverte contre le pape et contre le roi, défendit la réception de la bulle dans son diocèse, et attira sur lui tout le déchaînement du zèle emporté du P. Tellier. Peut-être ne dut-il qu’à la mort du roi de n’être point déposé par un concile national, [.a persécution no se fit point attendre pour des têtes moins élevées que la sienne; ou commença à exiger l’adhésion de tous les clercs à la constitution Uuige-
nitus et à priver de leurs bénéfices, à exiler, à emprisonner les réfractaires. 11 ne faut pas croire Saint Simon lorsquedans sa haineuse exagération il veutque cette persécution soit « allée jusqu’à faire des milliers de confesseurs et quelques martyrs; » elle s'étendit assez loin toutefois pour devenir une des calamités qui rendirent la fin du règne de Louis XIV si pesante à la France.
Le fardeau n’était guère moins lourd pour le roi lui-même. L’ennui se joignait au chagrin pour l'accabler. Il avait perdu avec la duchesse de Bourgogne 1 unique charme de sa vieillesse, et Mme deMaintenon, malgré toutes les ressources de son esprit, succombait sous son impuissance à le distraire. Elle avait imaginé de faire rappeler à la cour le duc de Villeroy disgracié, espérant que le compagnon d'enfance du roi, qui avait vu passer avec lui les deux générations éteintes de ce long règne, lui apporterait quelque amusement par le retour de leur ancienne familiarité et la communauté de leurs souvenirs. Villeroy fut bien accueilli et rentra de plain pied dans l intimité royale; mais il ne ramena la jeunesse, ni la joie à Versailles. Survint la mort du duc de Berry, qui, à l’exception du petit dauphin, ne laissait plus au roi de princes issus de son sang que les fruits de ses illégitimes amours, le duc du Maine et le comte de Toulouse. Le premier était boiteux et d une complexion délicate; il avait montré à la guerre une faiblesse de cœur, qui avait causé à Louis XIV le seul accès de colère dans lequel il eut oublié sa dignité. Mais le duc du Maine n en avait pas du moins pris
beaucoup d’ascendant sur son père par l’adresse de son esprit et ses manières insinuantes, et il y avait été fort aidé par Mme de Maintenon, qui lui portait une tendresse toute maternelle. Le comte de Toulouse, avec une médiocre intelligence, avait un cœur droit et loyal et s’était fait dans la marine un renom mérité d aptitude et de courage. On conçoit que le vieux monarque, dans la solitude que la mort avait faite autour de lui, ait senti son affection se redoubler pour ses deux fils etqu’il leur en ait prodigué les marques ; mais rien ne saurait excuser la résolution qu’il prit de les déclarer, après les princes du sang, aptes à succéder au trône (29 juillet 1714), et de leur conférer ensuite le titre même de princes du sang. Le droit public de la monarchie et les éternelles lois de la morale étaient également violées par cet acte de l’omnipotence royale, que le Parlement enregistra en silence. On se tromperait toutefois si l’on voulait y voir un reste de cet orgueil qui, quarante ans auparavant, réclamait les hommages publics de la cour pour le scandale du double adultère; ce n’était que de la faiblesse. Louis XIV, courbé par l’âge et le malheur, ne savait plus résister aux obsessions dont l’entourait le duc du Maine. On allait obtenir de lui un autre acte, qui mettait le sceau au précédent, mais si peu régulier et si mal conçu qu'en le signant il en reconnut lui-même la caducité. Le 2 août 1714, il fit son testament, et le 27 du même mois il le remit aux mains du premier président Maisons et du procureur général d’Aguesseau.
Villeroy et le chancelier Voysin , successeur de
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Pontchartrain, secondaient de tous leurs efforts la grande intrigue du duc du Maine pour exclure le duc d’Orléans de la régence; ils étaient allés jusqu’à proposer au roi de convoquer les États-généraux, et de remettre à cette assemblée le soin de désigner le régent au choix royal. C’eût été dans la pensée de Louis XIV une abdication, et il s’y refusa. Mais il consentit à faire contre son neveu ce que Louis XIII avait fait contreAnne d’Autriche, à ne lui laisserqu'une régence nominale, avec un conseil, dépositaire réel de tous les pouvoirs de la royauté. Le duc du Maine devait être chargé de veiller « à la sûreté, conservation et éducation du roi mineur, » le maréchal de Villeroy était nommé son gouverneur, sous l'autorité du duc du Maine. Si ce dernier mourait, le comte de Toulouse était appelé à le remplacer. Rien, on le voit, n'était omis de ce qui pouvait annuler l’autorité du duc d’Orléans. En remettant l’acte scellé à Maisons et à d’Aguesseau, le roi leur déclara formellement que personne hors lui ne savait ce qui y était contenu, et il ajouta cette étrange parole, qu’il répéta plus d’une fois : « J’ai acheté mon repos. » On pratiqua, dans une des tours du Palais, une niche qui fut fermée d'une porte de fer, et le testament ) fut déposé sous la garde du Parlement.
Après cet acte consommé, Louis XIV n avait plus qu’à mourir. Pendant près d’une année encore, on le vit continuer le train de vie qu’il s était tracé le lendemain de la mort de Mazarin; il tenait aux jours et heures fixes ses divers conseils, il travaillait, comme de coutume, chez.Mme de Maintenon, se faisait
voir à ses courtisans, passait ses revues de troupes, courait le cerf en calèche et tous les soirs avait son jeu et sa musique; mais ce n’étaient là que les dehors de la vie royale : Louis XIV n’était plus que l’ombre du grand roi. Toute la force de sa volonté s’était évanouie. On commença à s’apercevoir que sa robuste santé déclinait elle-même, et l’on s’étonna que des signes d affaiblissement, visibles à d’autres yeux, échappassent à ceux de Fagon, son médecin. Le moment vint cependant, (ce fut au milieu du mois d’août 1715) où il ne put plus se dissimuler luimême que ses forces se refusaient aux fonctions extérieures de la royauté. Il manqua défaillir dans une audience donnée à un ambassadeur de Perse (13 août). Ses jambes s’enflaient, des taches noires y annonçaient la grarigrène, et il persévérait néanmoins à souper en public, et de son lit tenait encore sa cour. Le 25 août, jour de la fête de Saint-Louis, il fit avancer jusque sous son balcon, pour les mieux entendre, les tambours qui venaient le saluer à l’ordinaire, et il voulut ensuite que sa porte fût ouverte, pendant que ses vingt-quatre violons et ses haut-bois jouaient dans son antichambre. Mais ce dernier effort de la nature défaillante ne put se soutenir jusqu’à la fin de la journée; s’étant endormi le soir, il s’éveilla la tête si embarrassée, qu’il eut lui-même le sentiment de sa fin prochaine, et demanda à recevoir le saint viatique. Dès ce moment nul retour de ses pensées vers la vie; elles furent pour Dieu, pour le compte qu'il allait bientôt lui rendre, pour les dispositions à prendre après sa mort. Aucune parole ne sort de sa bouche
qui ne respire la fermeté et la tranquillité d’âme les plus parfaites. « J’avais cru plus difficile de mourir,» dit-il à Mme de Maintenon « au milieu de ses plus vives souffrances. » — Entendant sangloter deux de ses valets : « Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel? » Sa voix n’est pas moins assurée, son front n’a pas moins de sérénité, lorsqu’il se sépare des officiers de sa maison. «Je m’en vais, mais l'État demeurera toujours; soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Soyez tous unis et d’accord; en l'union est la force d’un État, et suivez les ordres que mon neveu vous donnera. » Les princes et les princesses de sa famille se succédèrent ensuite auprès du lit du monarque expirant pour recevoir ses adieux, et tous se retirèrent fondant en larmes. Le duc d’Orléans ne crut pas à l’assurance que lui donna Louis XIV de ne rien trouver dans son testament dont il ne dût être content; mais il ne put l’entendre sans une émotion profonde recommander à ses soins l’héritier de la couronne. On connaît assez les paroles que Louis adressa à son arrière petit-fils en l’embrassant et lui donnant sa dernière bénédiction. «Mon enfant, vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que vous avez à Dieu.... Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la guerre. Ne m’imitez pas en cela.... Soulagez vos peuples, le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur dene pouvoir faire moi-même.... » Solennelle et touchante leçon, que Louis XV, pen-
dant toute sa vie, garda écrite au chevet de son lit, sans en garder pour cela un plus fidèle souvenir ! Aussi longtemps que sa présence et ses soins avaient soulagé le mourant, Mme de Maintenon était demeurée auprès de lui; à l’heure où allait commencer l’agonie, elle le quitta, succombant à la fatigue, pour aller s’ensevelir dan s sa retraite de Saint-Cyr. C’était le 30 août au soir. La journée du lendemain ne fut qu’une longue lutte entre la vie et la mort, avec de rares intervalles de connaissance; le roi put encore s’associer aux prières des agonisants qui lui furent récitées : « O mon Dieu, venez à mon aide, hâtezvous de me secourir, » furent les derniers mots que murmurèrent ses lèvres, et le 1er septembre au matin, il expira. 11 avait vécu près de soixante-dix-sept ans et en avait régné soixante et douze
La France vit arriver la fin de ce long règne, comme un soulagement impatiemment attendu. Elle oubliait que, pendant plus de quarante ans, elle avait aimé jusqu’à l’adoration le roi qu’elle voyait alors avec joie descendre au tombeau; un excès succédait à un autre excès; on avait trop souffert des malheurs de Louis XIV, pour reconnaître ce que sa manière de les supporter avait ajouté à sa grandeur. Cette grandeur même fut tout aussitôt contestée, et lorsque Massillon commençait son oraison funèbre du roi défunt par cette parole si connue, « Dieu seul est grand, mes frères, » sans le vouloir peut-être, il s’associait à l’injustice de l’opinion publique, empressée