‹ Histoire de FranceChapitre 9 sur 67 · M. de Sismondi · texte numérisé non relu

M. de Sismondi

que le grand pensionnaire ïleinsius lui avait laissé des pouvoirs sans limites pour les opérations de cette campagne. Il lui en coûta peu pour obtenir le résultat décisif qu’il cherchait. Louis XIV, dans l’intérêt de ses affaires et dans celui de son général favori, désirait passionnément une victoire aux Pays-Bas, et telle était son aveugle confiance en Villeroy qu'il lui avait donné la permission, si difficilement accordée en des temps meilleurs, de livrer une grande bataille. Pour en assurer davantage le succès, l’ordre fut donné à Villars de lui envoyer Marsin, avec un gros détachement de l’armée du Rhin. Mais le présomptueux Villeroy, s’il n’eût été seul à triompher, eût cru perdre toute la gloire qu’il se promettait; il n’attendit pas Marsin, il repoussa même les avis de ses généraux, unanimes à lui conseiller de ne pas attendre l’ennemi dans une position désavantageuse. Marlborough, selon la juste appréciation de Voltaire, « trouva les Français rangés en bataille, comme il les eût voulu poster lui même pour les vaincre. » Le théâtre de cette action fut le village de Ramillies, dans le Brabant méridional, à quelques lieues de Louvain 23 mai 1706). A peine dura-t-elle deux heures; ce fut une déroute. Il n'y avait pas eu trois mille hommes de tués ou blessés; plus de six mille furent pris; le reste se dispersa dans les places environnantes. Jamais depuis un siècle pareil échec n'avait flétri l’honneur des armes françaises. On sait avec quelle généreuse délicatesse le roi accueillit son malheureux favori, lorsqu'il le revit à Versailles : « Monsieur le maréchal, lui dit-il, on n'estpas heureux à notre âge. »

Mais il n’essaya pas cette fois de résister à l’opinion justement déchaînée contre l’inepte général. Il appela Vendôme au commandement des Pays-Bas « afin de rendre aux troupes, ce sont ses propres expressions, l’esprit de force et d’audace naturel à la nation française. » Quinze jours cependant avaient suffi à Marlborough pour se rendre maître de tout le Brabant et de la meilleure partie de la Flandre espagnole. Il touchait au but où il tendait depuis deux ans, l’envahissement de la France. Vendôme, arrivé aux Pays-Bas dans les premiers jours d août, prit position en avant de Lille, de manière à couvrir cette grande place en même temps qu’Ypres et Tournai ; il eût voulu, avec l'armée ranimée par sa présence, hasarder une bataille pour sauver Ath; le roi ne le lui permit pas (octobre).

Il n’était que trop permis à Louis XIV de se délier de la fortune, lorsqu’elle semblait précipiter ses coups pour 1 accabler. Après l'Allemagne évacuée, après les Pays-Bas presque entièrement perdus, il venait d'apprendre la ruine irréparable de ses affaires en Italie. Vendôme y avait ouvert la campagne par un fait d’armes brillant à Calcinato, sur la Chiese, et Eugène, arrivé de Vienne pour être témoin de l’échec des troupes impériales, s’était replié au delà de l’Adige (19 avril). Des renforts lui vinrent d’Allemagne, et repassant alors ce fleuve, il força à son tour, par une suite d’habiles manœuvres, le duc de Vendôme à lui abandonner tout le terrain entre l’Adige et le Pô. Y eut-il négligence chez le général français, y eut- il découragement répandu, comme il le prétendit, dans

son armée par le funeste contre-coup des désastres essuyés aux Pays-Bas et en Espagne? Ce qu il y a de certain, c’est qu’au moment où il remit le commandement au duc d’Orléans (18 juillet), chargé de le remplacer, le prince Eugène était en pleine marche à travers la Lombardie pour se joindre à Victor-Amédée. Le duc d’Orléans, pour empêcher cette jonction, demanda plusieurs fois, mais en vain, des renforts à La Feuillade, qui était devant Turin; il ne lui resta bientôt plus qu'à aller lui-même réunir ses troupes à l’armée de siège. Ce siège avait été mal conduit par le présomptueux gendre de Chamillart, justement puni d’avoir dédaigné l’assistance de Vauban. Eugène et le duc de Savoie, qui s’étaient rejoints à Asti, approchaient. Il importait d’être maître de Turin avant leur arrivée : le duc d’Orléans ordonna le 31 août un assaut qui fut repoussé. Restait à décider si on attendrait l’ennemi dans les lignes qui entouraient la ville assiégée, ou si l’on se porterait au-devant de lui. Le jeune généralissime, par d’excellentes raisons tirées du caractère du soldat français et de l'insuffisance de l’armée à défendre une circonvallation aussi étendue, démontra qu’il fallait marcher en avant. Marsin, La Feuillade et la plupart des officiers généraux opinèrent pour qu’on ne remuât point. Le duc d’Orléans en appela au roi et lui écrivit. La marche rapide d’Eugène devança la réponse de Louis XIV. Encore une fois le 6 septembre, quand l’avant-garde ennemie vient d'atteindre Avigliana, le duc d’Orléans demande avec la plus entraînante énergie qu’on sorte d’une désastreuse immobilité; Marsin exhibe un ordre du

roi portant qu’on doit déférer à son avis en cas d’action, et son avis est de rester dans les lignes. Il fallut mille efforts pour retenir le duc d’Orléans qui allait demander sa chaise de poste et était près de partir, « protestant devant tous des malheurs qui allaient arriver, et déclarant que, puisqu’il n'était le maître de rien, il n'était pas juste qu’il essuyât l'affront que la nation allait recevoir. » A grand'peine le lendemain, à l’heure de la bataille, consentit-il à reprendre le commandement, et il l’exerça avec autant de sangfroid que de vigueur, tandis que Marsin éperdu ne savait que chercher la mort, et que « La Feuillade courait partout, s'arrachant les cheveux, et incapable de donner aucun ordre *. » Mais l’action avait été engagée dans des conditions trop fâcheuses pour que le mal fût réparable : le prince, qui avait reçu deux blessures fut bientôt hors d’état de rien voir et de rien ordonner par lui-même; au lieu de se retirer sur Alexandrie, comme il avait commandé qu’on le fît d’abord, il se laissa persuader, d après de faux rapports, de ramener l’armée vers la frontière de France par Pignerol; ce n’était pas seulement la bataille, c’était l ltalie qui était perdue. Un traité, signé l’année suivante, consacra ce résultat déplorable ; la guerre cessa au delà des Alpes, et le Milanais resta à l’empereur, qui paya au duc de Savoie le prix convenu de son infidélité à l’alliance française.

Le cours des événements s’était précipité en Espagne avec une rapidité non moins désastreuse. Phi-

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