‹ Histoire de FranceChapitre 16 sur 67 · Saint-Simon · texte numérisé non relu

Saint-Simon

2. Il y avait, comme nous dirions aujourd'hui, des coupure s de dix livres.

aura point portées au* hôtels des monnaies ; c’est ia démonétisation prononcée contre l’or et l’argent, et l’injonction renouvelée, 6011s les peines les plus sévères, de faire refluer vers les caveaux de la Banque tous les métaux précieux ; c’est un arrêt de proscription lancé contre les diamants et pierreries, que les réaliseurs recherchent en échange de leur papier. Et chose remarquable ! tel était le pli d’humble soumission pris sous le despotisme, qu’il n'y eut point de résistance à cette exorbitante prétention de supprimer ce qui, comme parle Saint-Simon « était depuis Abraham en usage parmi les hommes. » La Banque reçut, en un mois, jusqu’à quarante millions d’espèces. Son papier n’en fut pas relevé, et Law publia ou laissa publier le fatal arrêt du 21 mai 1720, qui réduisait à la moitié de leur valeur les billets et les actions. Il fallut céder à la clameur publique en révoquant cet arrêt au bout de six jours ; la bonne foi et l'habileté de Law en furent même à ce point entamées dans l’opinion, que le régent se vit contraint d'ordonner son arrestation et de le sommer de rendre ses comptes. Ses ennemis ne se doutaient guère de l’éclatant triomphe qu’ils lui préparaient. Au lieu du désordre qu’ils espéraient trouver, ils trouvèrent des écritures régulières, qui expliquaient avec une netteté parfaiteet justifiaient toutes les opérations de la Banque et de la Compagnie. La haine de d’Argenson fut confondue et sa disgrâce immédiate. D’Aguesseau céda aux instances de Law, en reprenant les sceaux, et pour un moment il lui prêta la garantie de son nom respecté. Mais rien ne pouvait arrêter désormais l’entraî-

nement de la défiance universelle. Au mois de juillet. la Banque se déclara forcée de suspendre ses payements, hormis pour les billets de dix livres. L’alarme se mit dans le peuple, qui craignait pour ces derniers billets le même sort que pour les autres ; il se porta en masse à l'hôtel de la Banque pour en obtenir le remboursement ; quelques hommes périrent dans cette espèce d’assaut tumultueux, leurs corps furent portés dans la cour du Palais-Royal, et le carrosse de Law y fut brisé. Le Parlement vit, dans ce désordre promptement apaisé, une occasion de rentrer en scène, et refusa son examen aux édits destinés à opérer sans secousse la liquidation de la Banque. Dubois, quoique persévérant dans son hostilité contre le système, vinten aide à Law pour le délivrer de leur commun ennemi; il lit prononcer par le duc d Orléans l’exil du Parlement à Pontoise (20 juillet). Le moment cependant ne pouvait plus être reculé de mettre sous les yeux du public la situation vraie de la Banque, et de révéler le triste secret d'une immense déception. 11 fut prouvé que trois milliards de billets avaient été émis, quoique deux milliards seulement l’eussent été par arrêts du conseil. L émission du surplus avait été ordonnée par la volonté personnelle du régent. L hésitation de Law à rendre sa banque royale était assez justiliée ! Les billets furent à partir de ce jour retirés de la circulation qu’ils entravaient (10 octobre). La chute de la Banque sembla d'abord entraîner celle de la Compagnie ; ses actions qui, au mois de septembre, se négociaient encore au prix de deux mille livres , tombèrent jusqu’à un louis.

Mais, soutenue par la main puissante et intéressée de M. le duc, elle reçut l’année suivante une nouvelle organisation qui la releva, en la débarrassant de la perception et du maniement des revenus de l'État, et lui laissant toutes ses possessions d’outremer, ainsi que ses privilèges commerciaux, il était impossible que Law restât en France au milieu des ruines de son système. Le Parlement d’ailleurs qui venait d’être rappelé à Paris, ne l’eût pas ménagé dans sa défaite. Une voiture du régent alla le chercher dans sa terre de Germande, en Brie, et le conduisit à Bruxelles, d’où il gagna Venise pour y achever ses jours (décembre 172‘J). La banqueroute, que ses hardies combinaisons avait aggravée, tout en la retardant, devait laisser son nom en France sous le poids d’une longue impopularité; mais aucune voix ne s’éleva néanmoins pour attaquer son caractère. Il était arrivé riche à Paris, et il en sortit pauvre; au lieu d’user des faciles moyens qu'il avait de réaliser, comme tant d’autres, il abandonna noblement sa fortune privée au naufrage de la fortune publique. Le temps et le progrès des sciences économiques, en faisant depuis lor.-< mieux apprécier son génie, comme ses erreurs, lui ont laissé un grand nom devant la postérité. Les frères Paris furent chargés du visa du système , comme ils 1 avaient été en 1716 du visa de la dette de Louis XIV; ils s’acquittèrent de cette difficile mission avec autant d’équité que d intelligence, et eurent à opérer sur une masse de valeurs qui dépassait deux milliards. Le résultat de leur opération fut de laisser la dette de l’État augmentée d’un capital de six cent vingt-cinq

millions, et de plus de douze millions de rentes à deux pour cent. Le revenu public presque doublé, le mouvement du commerce puissamment accru, la richesse coloniale développée, par suite de la féconde impulsion du système, eussent apporté à cette aggravation de l’état financier du royaume une prompte compensation, si l’ordre et la régularité fussent rentrés dans l’administration avec le nouveau controleur général Pelletier de la Houssaye. Mais il n’avait ni d’assez hautes lumières, ni un assez ferme caractère pour accomplir ce changement, avec un régent insouciant et prodigue, accoutumé depuis deux ans à laisser couler les millions de ses mains presque sans compter. On en revint aux plus mauvais expédients du passé, sans en excepter une répétition arbitraire de près de deux cents millions exercée contre les plus opulents des r e alise urs.

Il n’est aucun de nos historiens qui n’ait signalé la malheureuse influence exercée sur les mœurs publiques par le règne, quoique bien court, du système de Law. Il était impossible que les vices des joueurs ne vinssent pas à un pays momentanément converti en une vaste maison de jeu. Au milieu des gains désordonnés de la rue Quincampoix, la licence ne connut plus de bornes, et, chez les plus modérés, le besoin de jouer crut dans une proportion extraordinaire. La noblesse, qui, de ce côté, n avait guère à apprendre, apprit les pratiques honteuses de l agiotage, nouvelle atteinte portée à son caractère ; les mœurs parlementaires s’altérèrent elles-mêmes , et perdirent de leur gravité et de leur dignité. Mais ce

fut surtout dans la classe moyenne de la nation que commença à se faire remarquer cet abaissement de la vie morale, tristement associé à l’amélioration de la vie matérielle qui caractérise le dix-huitième siècle. A cet égard, on peut, sans injustice, faire remonter au temps de la régence le bien, comme le mal; on peut marquer leur date simultanée au progrès extérieur de la civilisation et au relâchement des liens sacrés de la religion et de la famille. Hâtons- nous d’ajouter, pour être entièrement vrai, que le régent, quoique ses grossiers plaisirs l’engourdissent chaque jour davantage, eut la généreuse pensée de faire participer le public, par quelques utiles mesures, aux bienfaits passagers du système. La suppression, qui devait trop peu durer, de la plupart des impôts sur les comestibles, le creusement du canal deMontargis, le percement commencé de ces belles routes dont le règne de Louis XV couvrit la France, appartiennent à cette époque et à l’intelligente initiative du duc d’Orléans; l’Université lui doit aussi la riche dotation qui la mit alors en état de rendre gratuit l’enseignement de ses collèges (1719-1720).

L’année qui vit s’accomplir la catastrophe du système fut marquée par une autre calamité accablante pour le royaume, par la peste de Marseille. On trouvera, dans les histoires plus détaillées que la nôtre, le tableau des ravages que fit ce fléau dans toute la Provence. Ce serait toutefois manquer à l’un des premiers devoirs de l’historien de ne pas payer ici un tribut de respect et d’admiration aux deux âmes héroïques de l’évêque Belzunce et du chevalier Roze,

qui, au milieu de la frayeur et de la fuite presque universelle des magistrats de Marseille, y donnèrent jusqu’au bout l’exemple du plus sublime dévouement de la charité. Ils trouvèrent de dignes coopérateurs dans les ordres religieux, parmi lesquels la contagion fil de nombreuses victimes. Le régent montra autant d’activité que d’humanité à soulager cette immense infortune; il envoya à la Provence un gouverneur qui sut faire son devoir, des médecins, d'énormes chargements de blé qui descendirent le Rhône, une somme tres-considerable d’argent monnayé. Ce ne fut qu’au commencement de 1721, après six mois d’une effroyable mortalité, que le fléau disparut : il n’avait guère moins désolé Aix, Arles et Toulon que Marseille; on calcule qu'il enleva près de cent mille habitants à la Provence.

11 y avait un homme qui , parmi l’étourdissante ivresse du système et les préoccupations lugubres de la peste, ne s’était point relâché un moment du soin des affaires publiques, non plus que de celui de ses affaires personnelles, c’était Dubois. On a vu comment, en contribuant à la ruine de Law, il s’était acquis de nouveaux titres à la reconnaissance du gouvernement britannique. George 1" était désormais le levier dont il prétendait se servir pour consommer le triomphe de son ambition. Il y a toujours pour les parvenus un certain sentiment de l'instabilité de leur grandeur, et par suite le besoin de lui chercher un appui indépendant de la faveur à laquelle ils la doivent. Dubois se rendit la justice de ne pas regarder les titres qu’il avait à l’affection du régent comme une

garantie assurée pour sa fortune : « Il ne serait pas juste, écrivait - il , que je perdisse l'occasion de me mettre à l’abri des événements de ce pays-ci; » ce fut au sein de 1 Eglise qu’il résolut de chercher cet abri, et, malgré les désordres de sa vie, il porta sa convoitise effrontée sur la mitre épiscopale et sur la pourpre romaine. 11 lui fallut, avant de se faire écouter du régent, essuyer, à plus d’une reprise, les railleries méprisantes de ce prince, dont le premier instinct en cette circonstance fut celui de l’honnêteté; mais Dubois ne se découragea pas : en réitérant sa demande, il la fit prendre au sérieux par son ancien élève, trop faible pour soutenir longtemps la dignité de son refus. 11 emporta enfin la balance en faisant écrire en sa faveur au duc d Orléans par le roi d’Angleterre. Il était digne de Dubois de devoir à l’intercession de Géorge Ier le chapeau de cardinal. Ce ne fut pas toutefois l'affaire d’un jour, et malgré les complaisances trop souvent excessives du saint-siège pour les couronnes, Clément XI était fermement résolu à ce que celle-là ne lui fût jamais arrachée. 11 n en laissa pas moins se consommer dans l’Église un premier scandale. Le cardinal de la Trémoille, titulaire de l’archevêché de Cambrai, étant mort, le régent, sur les pressantes instances du monarque anglais, promut Dubois à ce siège, et l’indigne successeur de Fenelon reçut de Rome ses bulles. 11 se fit en vingt-quatre heures conférer tous les ordres sacrés, depuis la tonsure jusqu’à fonction épiscopale, et il faut compter parmi les plus affligeants spectacles de celte époque, qui en offre tant d’autres, celui de Massillon officiant

an même autel que Dubois, comme l’un de ses consécrateurs (20 juin 1720).

Ce n’était là toutefois que la moindre part de ce qu’ambitionnait le nouveau prélat, et il n’en fit que plus d’efforts pour arracher aux répugnances de Clément XI le suprême objet de ses désirs. II imagina que ce serait pour lui à Rome un titre de faveur sans pareil que de terminer la longue et épineuse affaire de la constitution, dans laquelle avait échoué la toutepuissance du grand roi, et il y appliqua tous ses soins. Ni les constitutionnaires , ni les jansénistes n’avaient obéi à l’injonction du silence qui leur avait été faite; les derniers surtout fatiguaient le régent de leur intraitable obstination, et il ne fut pas difficile à Dubois de lui faire comprendre combien les ménagements qu’on leur avait montrés jusqu’alors faisaient souffrir à Rome les intérêts de la France. L’ordre fut donc donné aux évêques acceptants et aux appelants de travailler une dernière fois à 6’entendre sur la bulle, en l’expliquant par des termes dont les uns et les autres pussent s’accommoder. Le cardinal de Noailles se prêta peu d’abord à cet accommodement; mais son opposition n’empêcha pas le conseil de régence de. publier une déclaration qui, « vu les expli- « cations approuvées par presque tous les évêques du a royaume, » ordonnait l’acceptation de la bulle Unigcnilus etannulait les appels au concile (août 1 720). On ne tint pas plus de compte de la résistance du Parlement, qui, exilé alors à Pontoise, refusa d’enregistrer la déclaration; l’influence réunie de Law et de Dubois semblait même au moment d’obtenir du ré-

gent la dissolution de ce grand corps. Il ne fallut rien moins que la crainte de ce coup d’État pour faire fléchir la roideur du cardinal de Noailles. Massillon et d’Aguesseau obtinrent qu’il se rangeât à l’opinion de limmense majorité des évêques, et le Parlement courba, comme lui, la tête (4 décembre). La constitution Unigenitus , expliquée par le formulaire épiscopal, devint loi de l’État. Une minorité, faible mais opiniâtre, persévéra seule dans l’appel, et Dubois put se vanter auprès de Clément XI d'avoir obtenu sans rigueurs ce que les emprisonnements ni les exils n’avaient pu faire sous le dernier règne.

11 ne fut pas encore pour cela cardinal : le vieux pontife, pour détourner le calice amer incessamment offert à ses lèvres, ne se montra guère moins fertile en expédients que ne l'était le prélat simoniaque pour imposer à la cour de Rome son humiliante nomination. Malade, et n’ayant plus que quelques semaines à vivre, Clément XI parut céder enfin aux obsessions quotidiennes de l’agent de Dubois, et il lui remit la promesse écrite du chapeau si vainement sollicitée de lui jusqu’alors (janvier 1721 ). Mais quels furent l’étonnement et la rage de Dubois en lisant les termes de cette promesse, qui lui était faite sur les instances du roi de la Grande-Bretagne Jacques III! Il ne la pouvait faire valoir sans rompre avec George Ier, et ruiner ainsi tout 1 édifice de sa politique. La mort de Clément XI vint lui offrir aussitôt d’autres chances, et l’on ne saurait dire tout ce que « sa fureur du chapeau » coûta en ce moment au royaume, plus apauvri que jamais par la catastrophe du système. Ni l’empe-

reur. ni le roi catholique ne disputant à la France l’ascendant dans le conclave, la promotion du secrétaire d’État français .au cardinalat devint la condition fatalement imposée au pontife élu. Innocent XIII en retarda aussi longtemps qu’il le put l’accomplissement; mais I influence autrichienne pesait aussi durement sur lui que l'influence française, et le scandale de Dubois cardinal fut donné à la catholicité (16 juillet 1721).

Est-ce à lui, est-ce au régent qu’il faut attribuer la pensée et le succès d'une négociation mystérieusement conduite, qui eut pour effet d’abaisser la barrière un moment relevée des Pvrénées, et de montrer alors à l’Europe surprise l’Espagne et la France réconciliées? Ce qui appartient certainement à Dubois, ce sont les tours d adresse qui furent nécessaires pour rendre cette alliance compatible avec celle de l'Angleterre; ce sont les intrigues nouées au confessionnal et dans la chambre à coucher de Philippe V, pour obtenir de ce prince les larges concessions qu'il ht aux intérêts du commerce britannique. Mais quels qu'eussent été les moyens employés, le résultat n’en eut pas moins une incontestable grandeur. La diplomatie française qui par le traité de Nystadt pacitiait à ce moment même (30 août 1721) le nord de l’Europe et sauvait les débris de la Suède, était relevée non-seulement de ses abaissements d’Utrecht, mais des faiblesses même auxquelles l avaient obligée les traités de la triple et de la quadruple alliance ; elle se faisait à la fois écouter à Londres et à Madrid. Ceux qui naguère avaient conspiré avec Cellumare n’eurent

plus le droit de représenter le duc d’Orléans comme déserteur de la politique nationale, lorsqu’au mois de janvier 1722 les deux filles de ce prince, Mlles de Montpensier et de Beaujolais, partirent pour l'Espagne, épouses destinées aux deux fils de Philippe Y, et que la jeune infante, fille du roi catholique, fut amenée en France, fiancée à Louis XV.

Le moment était venu pour le régent et pour le cardinal Dubois lui-même de faire entrer pour quelque chose en leurs calculs ce jeune prince peu compté jusque-là, mais que dans un an les lois du royaume allaient faire majeur. Ce n’est pas qu’il annonçât la moindre hâte de sortir de l’enfance; l’égoïsme était le seul trait fortement marqué de son caractère, et c'était plutôt L égoïsme sec et morose des vieillards que l'exigeante et impétueuse personnalité des enfants. Ses goûts étaient de la puérilité la plus vulgaire; timide et sauvage, reculant avec effroi devant les moindres assujétissements de la vie royale, et ne répondant que par des larmes aux efforts faits pour le tirer de sa taciturnité, il semblait peu d humeur à inquiéter sur leur pouvoir ceux qui régnaient en son nom. Mais il n’était pas moins à craindre qu’au jour de sa majorité les influences domestiques ne fissent d’une révolution dans le gouvernement un sournois amusement pour l’enfant émancipé. Cette crainte ne paraissait toucher que médiocrement le duc d Orléans, soit confiance dans l’affection que lui devait le jeune monarque, soit plutôt dégoût qui commençait à lui venir pour le pouvoir, comme pour les plaisirs et pour la vie même. 11 en était autrement de Dubois; il y v ao

avait quelque chose d'acharné et de furieux dans l'attachement de cet homme pour ses richesses, pour ses honneurs, pour sa puissance, et il tremblait eu ne se sentant auprès de la personne royale aucun appui, pas même celui de l'habitude. Aussi n'y eut-il efforts qu’il ne lit pour se rendre maître unique et incontesté du gouvernement, à l’heure où la fiction légale ferait cesser la régence. En donnant dans le conseil la première place, après celle des princes du sang, au cardinal de Rohan, et en prenant la seconde pour luimême, il en écarta tous les seigneurs, qui déniaient la préséance des princes de l’Église, et fit ainsi disparaître quelques-unes des influences qui lui faisaient ombrage. D’Aguesseau reprit le chemin de sa terre de Fresnes et le due de Nouilles s’en alla en exil. Mais c'était le maréchal de Yilleroy surtout qui alarmait Dubois par sa présence assidue auprès de Louis XV, et qui l’irritait par l’étalage de sa supériorité. Heureusement il savait le régent, malgré la facilité de son humeur débonnaire, fatigué des grands airs et des insolentes méfiances de Yilleroy. 11 n’avait pas tenu à cet octogénaire favori de Louis XIV que le peuple de Paris ne crût naguère que le roi malade avait été empoisonné, et il semblait depuis lors afficher plus outrageusement que jamais ses précautions pour le dérober au même péril. Le régent n’eut pas de peine à provoquer le vaniteux maréchal à un manque de respect envers son autorité, et le lendemain, comme celui-ci lui apportait fastueusement ses excuses, il le fit arrêter et conduire en exil dans son gouvernement de Lyon. Les allures modestes de l’évêque de Fréjus,

précepteur de Louis XV et véritable maître de son esprit, le sauvèrent de la disgrâce de Villeroy; on s’empressa de l’aller chercher dans la retraite où il avait feint de s’enfermer pour le ramener auprès de son royal élève. Le résultat sérieux de ces scènes de comédie fut tout entier en faveur de Dubois ; le 22 août 1722, les patentes de principal ministre lui furent expédiées dans les termes où elles l’avaient été un siècle auparavant au cardinal de Richelieu. Le régent se démettait ainsi entre ses mains de toute la réalité du pouvoir.

Depuis deux mois déjà Versailles avait vu la cour, avec une splendeur bien amoindrie, revenir là où elle avait siégé sous Louis XIV. Ce prélude de la majorité royale fut suivi d’un autre acte qui l'annonçait à la France d’une manière plus significative encore; Louis XV alla se faire sacrer à Reims (25 octobre). Le cardinal Dubois se souvint alors que Mazarin, avant de remettre à Louis XIV les rênes de l’État tombant de ses mains défaillantes, l’avait initié à l art de régner par les leçons de son expérience; il imagina de donner au monarque de douze ans un enseignement du même genre, ruais avec un appareil à la fois solennel et pédantesque, peu fait pour l’intéresser. En présence du duc d Orléans et de M. le Duc, du duc de Charost, qui avait remplacé Villeroy, et de l’évêque de Fréjus, le cardinal lisait des instructions écrites sur la politique, la guerre et les linances, et ces instructions étaient de temps en temps commentées par quelques observations que le régent laissait tomber avec la grâce habituelle de sa parole. On se

préparait ainsi à la journée du 16 février 1723, journée où le duc d’Orléans vint à Versailles déposer aux mains de Louis XV les pouvoirs de la régence. La France apprit trois jours après, par un lit de justice tenu au Parlement, que son roi était majeur. Rien ne fut changé du reste : le conseil de régence fut remplacé par le conseil d’État que présidait le duc d'Orléans, et où siégeaient a\ec lui son fils le duc de Chartres, M. le Duc, le cardinal Dubois, et Morville, secrétaire d’Étataux affaires étrangères ; mais c’était de fait Dubois, et Dubois seul, qui continuait à gouverner. Un dernier honneur, ou plutôt un dernier scandale manquait à sa vie : les députés du clergé de France, qui tenaient alors à Paris leur assemblée triennale, l’élurent pour leur président. On n’eut à lui reprocher, dans cette situation pour lui si nouvelle, que les éclats inconsidérés d'un zèle ultramontain : « J’entreprends, écrivait-il, de grandes choses pour l’autorité du saint-siège et la juridiction épiscopale.... je déploierai toute l’autorité de ma place, sans crainte des parlements qui en seront le principal objet. » Tout récemment il avait terrifié celui de Paris en le menaçant de le mettre au-dessous du dernier bailliage, et il ne songeait à rien moins qu’à lui retirer toute intervention dans les affaires ecclésiastiques. Mais le temps lui manqua pour mettre la main à l’exécution de ce plan et de bien d’autres que lui suggérait la fiévreuse activité de son imagination : l excès du travail épuisa son corps usé déjà par d’autres excès, cl la ridicule fantaisie qu’il eut d'imiter le cardinal de Richelieu, en montant à cheval pour passer la revue de

la maison du roi, fut cause d'un accident qui lui coûta la vie (10 août 1723). Si Dubois eût su se contenter de son rôle d'ambassadeur et de secrétaire d’État, les souillures de sa vie antérieure eussent pu chez lui, comme chez bien d’autres, être oubliées de l’histoire, et le souvenir de son talent pour les affaires lui eût seul survécu; en ambitionnant et en profanant les dignités ecclésiastiques, il a scandalisé ses contemporains eux-mêmes et voué son nom à une éternelle infamie.

Le duc d’Orléans accepta, sans beaucoup d’empressement, la succession de Dubois, que Louis XV, conseillé par l’évêque de Fréjus, mit aussitôt entre ses mains. On put croire un moment qu’il allait prendre au sérieux son titre de principal ministre, et se remettre activement au soin des affaires du royaume. Il fit consulter secrètement Law sur l’état des finances, que la sévère économie de Dubois n’a vait pu améliorer, et qu'il eût tenu à honneur de rétablir. Mais ce ne fut chez le duc d’Orléans qu’un court réveil de la volonté et de l’intelligence engourdies : il n’y avait personne qui ne lût dans ses yeux appesantis et sur son visage bouffi et enflammé les signes d’une fin prochaine. Son médecin Chirac lui signifia, s’il ne changeait son régime de vie, l’alternative inévitable d une apoplexie ou d’une hydropisie de poitrine. Il se fit un jeu de provoquer la première, comme lui préparant une mort plus prompte et plus douce, et il se replongea avec une ardeur factice dans des plaisirs dont il était dégoûté. La crise finale de ce lamentable suicide ne se fit pas attendre. Le 2 décembre, dans la soirée, comme le duc d’Orléans ren-

trait dans son cabinet à Versailles, il tomba sans vie devant la cheminée.

Sa mort était tellement prévue, que depuis plusieurs jours tout était réglé pour le gouvernement futur du royaume. Le duc de Saint-Simon, dans ses inquiétudes de bon citoyen, était allé inviter l'évêque de. Fréjus à s’installer dans le poste de premier ministre : c’était, dans sa pensée, le moins préjudiciable à l’État de tous les choix possibles. Fleury ne prêta point l’oreille à cette ouverture, et répondit que M. le Duc pouvait seul succéder au duc d’Orléans « sans faire crier le public. » En vain Saint-Simon lui représenta-t-il le danger de livrer le royaume à linsatiable avidité, à l’orgueil brutal et à l’opiniâtreté ignorante et stupide du chef de la maison de Coudé; Fleury continua de se retrancher dans l’impossibilité d’un autre choix. L’égoïste vieillard était moins touché de l’intérêt de l’État que du sien propre; il calculait qu’un prince du sang incapable et décrié laisserait place auprès du roi à sa souveraine influence. La transmission du pouvoir s’opéra donc comme d'ellemême, lorsqu’on vint annoncer à Louis XV la mort du duc d’Orléans. Un éclair de sensibilité passa sur la belle, mais froide figure du jeune monarque; quelques larmes roulèrent dans ses yeux, et il est juste d’ajouter qu'il garda jusqu’à la fin de sa vie une sorte de pieux souvenir de ce qu’avait été pour lui le régent. L’évêque de Fréjus prit la parole pour dire « que Sa Majesté ne pouvait mieux faire que de prier M. le Duc, là présent, de vouloir bien se charger du poids de toutes les affaires, et d’accepter la place de

premier ministre, comme l’avait été M. le duc d’Orléans. Le roi, sans dire un mot, regarda Fréjus, et consentit « d'un signe de tête, et tout aussitôt M. le Duc fit son remercîment. » Ces paroles sont les dernières que nous empruntions à Saint-Simon, dont les mémoires finissent avec la régence. En quittant cette triste époque, nous quittons aussi le peintre inimitable, à qui nous devons tant de tableaux de de’tail, tant de portraits, tous si pleins de vie, sans être tous pleins de vérité.

Lorsqu’on passe de Philippe d’Orléans à Louis- Henri de Bourbon, un soudain abaissement se fait sentir dans le gouvernement de la France. Il n’y a plus rien de Louis XIV dans cette administration de trois ans, pendant laquelle un prince sans intelligence et sans mœurs, grossier de manières et repoussant de figure, exploite avidement le royaume au profit d’une courtisane éhontée, qui a la main dans toutes les affaires, et les fait gérer, sous elle, par un commis, hardi et maladroit réformateur. I.’évêque de Fréjus reconnut bien vite l'illusion qu’il s’était faite en comptant sur la nullité de M. le Duc, pour se ménager dans le gouvernement une influence secrète et irresponsable; tout fut envahi, hormis l'esprit du jeune roi, par la marquise de Prye et Paris-Duverney. Duverney était le troisième des quatre frères, que I on a vus exécuteurs des hautes oeuvres du visa. Enrichi, sans s’y être fait un mauvais renom, dans les emplois successifs de munilionnaire des armées et de fermier général, il entra dans le gouvernement sans titre officiel, mais avec un pouvoir

très-étendu, qu'il exerça tantôt en administrateur habile, tantôt en utopiste, toujours en despote inconsidéré. Avec l’incapacité brouillonne de M. le Duc, les convoitises et les baines effrénées de Mme de Prye, les téméraires mesures de finance et de police prises par Duverney, le trouble et la confusion allaient être en moins d’une année dans tout le royaume.

Le prince premier ministre annonça tout ‘d’abord ce qu allait être son gouvernement par la promotion simultanée de sept maréchaux de France et de cinquante-huit chevaliers de l'ordre. Après la cour, c’est le peuple qu’on veut satisfaire, et pour abaisser le prix des denrées et de la main d’œuvre, Duverney imagine de diminuer de plus de moitié la valeur légale des monnaies, en même temps qu’il réduit l’in- . térêt au denier trente (trois un tiers pour cent). Les transactions du commerce sont aussitôt suspendues: les ouvriers s'agitent dans Paris; on les sabre, on mure les boutiques où les marchandises ne so vendent pas au prix réduit de l'argent; en certains endroits on décrète la taxe absurde, qui, soixante et dix ans plus tard, s’appellera le maximum. Duverney a reconnu que la plaie de la mendicité s’étend avec une effrayante rapidité dans tout le royaume. Sans retard (18 juillet 1724), il ordonne l’adjonction à chaque hôpital d’un asile volontaire pour les indigents, d une prison pour les mendiants et d’ateliers pour les uns et pour les autres; et dans les rues de toutes les villes, en même temps que sur toutes les grandes routes, on ramasse violemment des milliers de malheureux, que l’on jette pêle-mêle dans des hospices

trop étroits pour les recevoir, et souvent sans ressources pour les nourrir. On alla jusqu’à prétendre marquer au fer chaud le pauvre, comme on marquait le galérien; l'ordre en fut donné, mais ne put être exécuté; les mœurs publiques se refusèrent à cet enchaînement de barbares exécutions. Ce n’est pas à Duverney, c’est à l’évêquc de Nantes Tressan, qu’il faut imputer la sinistre déclaration du 14 mai 1724, rendue contre les protestants, et renouvelant les plus cruelles rigueurs dont ils avaient été frappés sous Louis XIV. Le courage avait manqué au régent pour abolir, comme il était porté à le faire, cette législation violente, mais il l’avait laissée sommeiller, et il était permis de la croire tombée désormais en désuétude. On est confondu de voir renaître la persécution religieuse sous le règne effronté de l’épicurisme.

M. le duc, pendant ce temps, n’avait qu’une pensée, c était de faire au jeune duc d Orléans une guerre à mort, afin de lui ôter toutes les chances de succession au trône. Si le duc d’Orléans eût eu plus d'ambition, il eût pu, comme premier prince du sang, disputer la place au chef de la maison de Condé, et peut-être l’eût-il fait avec avantage. Ni la conduite modeste de ce prince, ni le souvenir des bons procédés de son père ne désarmèrent la furieuse jalousie deM. le Duc, et il n’imagina rien de mieux que de renouveler contre le fils du régent la conspiration de Cellamare. Le comte de Tessé , diplomate émérite, fut tiré de sa retraite du couvent des Camaldules et envoyé en ambassade à Madrid, pour engager Philippe V à faire

revivre avec éclat ses droits éventuels sur la couronne de France. Mais, quand Tessé arriva à Madrid, Philippe V n'était plus roi ; il venait d'accomplir une résolution qu’il nourrissait depuis quelques années (10 janvier 1724), et avait abdiqué en faveur de son fils aîné l’infant D. Luiz. Le règne de ce jeune prince fut court; dès le mois d’août suivant, la petite vérole l’enleva. La grandesse castillane eût voulu faire couronner sans retard le second fils de Philippe V, l'infant D. Ferdinand, âgé seulement de dix ans; les efforts intéressés de cette coterie aristocratique échouèrent devant le concert d'Élisabeth Farnèse et de Tessé, qui firent un scrupule à Philippe de laisser le pouvoir royal s'anéantir pendant une minorité. Éclairé sur ses devoirs par une consultation de théologiens, le monarque descendu du trône consentit à y remonter. Lorsque ensuite Tessé lui vint faire les ouvertures de M. le Duc, il s’étonna de les voir accueillies avec une sorte de complaisance dédaigneuse et avec des exigences auxquelles la France ne pouvait condescendre. Il eût fallu que, dans les conférences ouvertes depuis quatre ans à Cambrai, pour régler les questions pendantes entre le roi catholique et l’empereur, le gouvernement français exigeât de celui-ci l’investiture immédiate de la Toscane et de Parme pour les deux infants, fils d Élisabeth, et du roi d’Angleterre la restitution du Port-Malion et de Gibraltar. C était.prétendre que la France fît, en vassale de l'Espagne, la guerre à toute l'Europe, comme naguère l avait prétendu Alberoni, et cela au momeut où Alberoni laissait tomber, sur le pays qu'il avait

gouverné, ce jugement si connu : « L'Espagne est un « cadavre que j’avais animé; depuis mon départ, elle t s’est recouchée dans sa tombe. » Mme de Prye, enlacée, aussi fortement que l’avait été Dubois dans les liens de l’Angleterre, ne permit point à M. le Duc de faire un pas de plus à Madrid; elle tourna au gré de ses intérêts et de ses passions les vues du prince qui s’était fait son esclave.

Louis XV allait achever sa quinzième année; le continuel exercice de la chasse avait fortifié son tempérament; ce n’était plus un enfant valétudinaire, c’était un adolescent, ayant la force, comme la grâce de son âge. M. le Duc, sans cesse hanté par le fantôme importun du duc d’Orléans succédant à la couronne, prit la résolution de marier le roi sans retard. La jeune infante, amenée à Paris, depuis 1721, n’avait encore que six aDs; plus de dix années devaient se passer avant qu’elle pût donner à la France un dauphin; on se décida à braver le mécontentement de l'Espagne en cherchant une autre alliance. Les plus simples notions de la politique étaient tellement étrangères à ce gouvernement de hasard, qu’on imagina de demander à Georges 1" une de ses filles, à la condition qu elle se fît catholique, comme si cette condition eût été acceptable au chef du protestantisme européen. Une offre inattendue sembla venir alors, comme à point, pour consoler M. le Duc du refus du ministie anglais. La veuve de Pierre le Grand, la ozarineCatherine,cette paysanne livonienne, devenue sur le trône presque aussi grande que son mari, proposa pour épouse à Louis XV la seconde de

ses filles, celle qui fut plus tard limpératrice Élisabeth, ne mettant aucun obsctacle à ce qu’elle abjurât le schisme grec; l’alliance intime des deux États devait être la suite de celle des deux maisons souveraines, et pour y mieux convier le duc de Bourbon, la czarine lui assurait la couronne de Pologne, moyennant qu’il épousât la fille du roi dépossédé, Stanislas Leczinski. Il y avait là une voie de politique nouvelle ouverte à la France, et de sérieux intérêts à peser .avec maturité. Mais il ne convenait à Mme de Prye ni que son amant s’exposât à aller régner à Varsovie, ni surtout que la reine de France fût une princesse d’assez haut parage pour faire rentrer dans son obscurité la fille du financier Plénœuf. On éluda donc l’offre de la czarine, en lui représentant les dangers que l'abjuration de sa fille lui ferait courir à elle-même auprès du peuple moscovite. Chose singulière ! Catherine, sans qu’elle s'en doutât, avait désigné la princesse que M. le Duc et Mme de Prye, dans leurs calculs égoïstes, allaient placer à côté de Louis XV, sur le trône de France.

Le palatin de Posnanie, Stanislas Leczinski, fait un moment roi de Pologne par la main victorieuse de Charles XII, vivait obscurément, dans la commanderie de Weissembourg, d’une pension qu'il devait au cardinal Dubois. Il avait une fille, celle dont la czarine venait de révéler l’existence à M. le Duc, élevée aussi simplement qu’elle l’eût été à Posen dans les domaines paternels, douce, pieuse, sans beauté, mais faite par ses vertus modestes pour donner à un mari le bonheur domestique trop peu apprécié sur le

trône. La marquise de Prye vit et fit voir au duc de Bourbon, dans Marie Leczinska, la reine humble et dépendante qu’il leur convenait d’imposer au roi et à la France. L'évêque de Fréjus. ne contraria point ce choix, qu’il n’eût osé faire, mais qui entrait dans ses vues, et Louis XV y donna un insouciant et silencieux assentiment. Le duc d’Antin et le marquis de Beauvau allèrent en pompe demander la fille du roi Stanislas, confondu de ce coup de la fortune (28 juillet 1 725), et le 2 septembre, le duc d’Orléans épousa, au nom du roi, Marie Leczinska dans la cathédrale de Strasbourg. La bénédiction nuptiale fut donnée au couple royal quelques jours après dans la chapelle du château de Fontainebleau.

La rupture de la France et de l'Espagne était l’inévitable résultat de ce mariage. On essaya vainement de le justifier auprès de Philippe V, en lui représentant l intérêt qu’il y avait pour le royaume à la prompte naissance d’un héritier de la couronne ; l’orgueil du petit fils de Louis XIV s’indigna de laffront fait à son sang, et il n’y eut sorte d’injures conlre M. le Duc et contre la maison royale de France, où ne s’emporta la fureur d’Élisabeth Farnèse. L’abbé de Livry qui avait présenté, à genoux et tout en larmes, la lettre officielle par laquelle était annoncée au roi catholique la nouvelle détermination du cabinet de Versailles, reçut l’ordre, ainsi que tous les agents français, de quitter immédiatement l’Espagne. La jeune veuve du roi don Luiz et Mlle de Beaujolais, fiancée à l'infant don Carlos, reprirent le chemin des Pyrénées, et furent échangées sur la Bidassoa contre

l’infante, renvoyée de France à sa famille. Philippe V cependant, au moment où il protestait devant l’envoyé anglais Stanhope que des flots de sang pourraient seuls laver l’offense qui lui était faite, n’était guère en droit de faire éclater ainsi son ressentiment. A cette heure même, il poursuivait une transaction clandestine depuis plusieurs mois entamée à Vienne, qui, en le réconciliant avec l’empereur, devait le détacher de la France. L’agent de cette négociation était un aventurier hollandais anciennement employé par Alberoni, le baron de Ripperda, qui, au mois de novembre 1724, s’était rendu en Autriche sous un nom supposé, et dans une suite d entrevues nocturnes avec le comte de Zinzerdorf, chancelier de l’empire, avait arrêté les hases d’un traité destiné à confondre les intérêts, depuis vingt- cinq ans, hostiles de Charles VI et de Philippe V, L'empereur, n’ayant point d enfants mâles , subordonnait alors sa politique à l’unique pensée de transmettre à ses deux lilles l’héritage des divers États composant le corps de la monarchie autrichienne, et il venait de publier, sous le titre solennel de pragmatique sanction, une loi qui réglait sur ce pied sa succession, sans tenir compte des droits antérieurs et supérieurs des lilles de son frère aîné Joseph 1". Faire reconnaître celle loi par toutes les puissances de 1 Europe fut, pendant quinze ans, le but constant de ses efforts. Un comprend de quelle importance il était pour lui que l’exemple de cette reconnaissance lut donné dès lors par le roi catholique. Philippe V, de son côté, dès qu il se vit menacé du renvoi de sa fille, fut pressé de conclure

un traité qui le vengeait. Ripperda reçut en conséquence l’ordre de sortir de son incognito , et avec le caractèie officiel d'ambassadeur, il signa les conventions du 30 avril et du 1er mai 1725. Les deux monarques, en vertu de ces conventions, renonçaient à toute prétention réciproque sur leurs États respectifs; Philippe V garantissait la pragmatique sanction, en même temps qu il accordait à la compagnie impériale, récemment formée à Ostende, les privilèges commerciaux dont les nations les plus favorisées jouissaient dans les ports de l’Espagne et de ses colonies ; l’empereur, de son coté, s’engageait à faire tous ses efforts pour obtenir que Gibraltar et Port-Mahon fussent restitués au roi catholique. Un article secret stipulait le mariage des deux archiduchesses, filles de Charles VI, avec les deux fils de Philippe et d’Élisabeth Farnèse. La réconciliation des deux couronnes était enfin scellée par les engagements d'une alliance défensive. Il était impossible que 1 Europe ne s’émût pas d’un changement si brusque et si complet dans les relations internationales. Georges 1er le premier en prit l’alarme, et oubliant sa vieille allégeance envers l’empereur, il courut en Allemagne pour chercher l'alliance du roi de Prusse, son gendre. Frédéric- Guillaume Ier s’unit à Hanovre aux rois de France et d Angleterre par un traité destiné à maintenir contre celui de Vienne l’équilibre et la paix de l’Europe (septembre 1725). Et pour assurer cette paix on se prépara de chaque côté à la guerre.

L’étonnement fut grand en France lorsque, parmi les nouvelles mesures sortant chaque jour du cerveau

malsain de Paris- Du verney, on apprit que venait d’être décrétée une organisation plus effective et plus complète de l ancienne milice. Ni cette forme du recrutement militaire, appelée dès lors une effrayante loterie, ni la guerre, dont elle était le menaçant symptôme, ne pouvaient être favorablement accueillies de l’opinion publique, qui allait s aigrissant chaque jour contre le gouvernement. Le mariage du roi avec une princesse sans nom avait été fort impopulaire1, et les motifs intéressés qui l’avaient fait conclure avaient ajouté au mépris dont M. le Duc et Mme de Prye étaient l’objet. Mais ce qui, plus que tout le reste, irritait le peuple, c’étaient les nouveaux impôts que le désordre plus que jamais scandaleux des finances rendait nécessaires. On eût supporté celui du cinquantième, qui atteignait tous les revenus sans exception et n’avait par conséquent rien que d équitable, s’il ne fût venu se joindre au fardeau écrasant d’une foule d’autres charges. Mais un mois après l'édit qui a établi le cinquantième (juillet 1725), on est surpris et consterné d’apprendre qu il faut acquitter envers le roi l'ancienne taxe féodale du joyeux avènement, et que cette taxe a été affermée pour vingt quatre millions à des traitants, qui en doubleront le poids par la perception. Le mariage royal fournit ensuite l’occasion de lever sur les gens de métier un autre droit

1. Le sentiment public se résume à merveille dans ce mot du marquis d'Argenson : « Elle (Mme de Prye) la fit reine, comme je fais mon laquais valet de chambre. » — « Il ne manquait plus que cela pour couronner l'administration de M. le Duc, » dit de son côté l'avocat Barbier dans son curieux journal.

emprunté à l’époque delà féodalité, celui de la crinture de la reine. Au même temps, la cherté des denrées, causée par une mauvaise récolte, amène sur plusieurs points du royaume et dans la capitale en particulier des désordres populaires. Le parlement de Paris a été contraint par le roi en son lit de justice, d’enregistrer, avec d’autres édits de finances, celui du cinquantième; mais les parlements de Dijon, de Rouen et de Bordeaux s’y sont refusés, et leur résistance a encouragé celle de plusieurs villes, celle surtout des paysans dans les campagnes. Les mécontentements du clergé viennent bientôt s'ajouter au malaise qui agite tout le corps de la nation. L’assemblée triennale, alors réunie à Paris, réclame les immunités séculaires accordées aux biens ecclésiastiques, et prétend, comme de coutume, au prix d’un don gratuit, racheter l’Église de la charge permanente du cinquantième. Ce n’est pas tout; l’obstination janséniste a réveillé la querelle des acceptants et des appelants, et le saint pape Benoît XIII, qui en eût voulu éteindre les derniers feux, ne peut se refuser aux nouvelles mesures de rigueur provoquées par les prélats siégeant à Paris contre les anticonstitutionnaires. L’évêque de Fréjus encourage ces mesures, pendant que M. le Duc irrité de la résistance opposée par les évêques au cinquantième, ordonne la clôture de l’assemblée et fait déchirer la page de ses registres, où elle a déposé une protestation contre l’acte qui la dissout. Duverney enfin a ôté au gouvernement de M. le Duc le dernier de ses appuis, celui de la noblesse de cour, par les réformes dans la maison du roi et la révision générale des v 21

pensions qu’il a très-sagement ordonnées. Le bien comme le mal, décrétés pêle-mêle par ce méprisable gouvernement, le poussent vers sa ruine.

Le duc de Bourbon, cependant, s’aveuglait à ce point sur sa situation, qu’il choisit ce moment pour entrer en lutte avec Fleury, dont la présence auprès du roi lui était importune. Louis XV jusqu'alors n’avait jamais travaillé avec son premier ministre que sous les yeux de son vieux précepteur. Marie Leczinska, docile instrument du prince à qui elle devait sa haute fortune, fit prier un jour sou époux de passer chez elle; M. le duc et Paris-Duverney s’y trouvaient, et le conseil y fut aussitôt tenu pour l'expédition des affaires (18 décembre 1725). L’évêque de Fréjus, après avoir attendu quelque temps d’y être appelé, comprit le sens de ce qui venait de se faire; il prit congé du roi par une lettre respectueuse, et se retira au village d Issy, dans la maison des champs de la compagnie de Saint-Sulpice. Louis XV, en rece\ant cette lettre, alla s’enfermer seul dans une bouderie silencieuse, jusqu au moment où le premier gentilhomme de service auprès de lui, le duc de Mortemart, vint s’offrir à faire ce que le monarque, encore embarrassé par la timidité de l’enfance, voulait et n’osait dire. 11 alla, au nom du roi, intimer à M. le Duc l’ordre de rappeler Fleury, et il fallut que l’orgueilleux prince courbât la tête sous la volonté souveraine qui I humiliait. Fleury cependant n’avait nullement l'idée de pousser plus loin sa victoire : pour la tranquillité du roi, pour celle du royaume et pour la sienne, il eût voulu que M. le Duc sacrifiât à la haine

publique, dont ils étaient les objets trop légitimes, la marquise de Prye et Paris-Duverney; il l'en pria plusieurs fois et toujours inutilement. M. le Duc était le seul à croire son pouvoir aussi fermement assis que jamais; il ne craignait plus la guerre, heureusement conjurée par la ferme et menaçante attitude de l’Angleterre et par la disgrâce de Ripperda; avec la paix assurée, il ne comprenait pas qu’il pût y avoir pour lui aucun péril. Mais, pendant ce temps, l’évêque de Fréjus avait cédé aux pressantes sollicitations de toute la cour, qui le suppliait de préserver lÉtat de la crise violente dont il était menacé; il avait surmonté sa répugnance à se charger, à soixantetreize ans, du fardeau des affaires publiques. Le 1 1 juin 1720, Louis XV partant pour la chasse, dit à M. le Duc : « Mon cousin, ne me faites pas attendre ce soir pour souper, » et à peine était-il monté en voiture, que l’injonction écrite fut remise au prince de se rendre à Chantilly, sous peine de désobéissance, et d’y demeurer jusqu'à nouvel ordre. A défaut d’autres leçons, le jeune roi avait appris de bonne heure celle de la dissimulation. La nouvelle de ce changement portée à Paris y causa un tel contentement, qu’il fallut « empêcher le peuple de faire des feux de joie dans toutes les rues, ce qui aurait trop insulté la personne d'un prince du sang. » Le témoin oculaire, à qui nous empruntons ces lignes, écrivait, deux ans et demi auparavant, celles-ci dans son journal : a Le duc d’Orléans n’a eu contre lui que le malheureux système de 1720, qui a ruiné bien des familles particulières; car le royaume n'a jamais été

si riche, ni si florissant.... Hors cela, il n’y a jamais eu un plus grand prince1. » Tout en rabattant beaucoup de l’exagération de ce dernier jugement, l’histoire doit, aussi bien que la chronique contemporaine, mettre entre la Régence et l’administration de M. le Duc une profonde différence.

Les vingt-cinq dernières années (1701 à 1726), dont nous venons de retracer les événements, ne sont pas, à proprement parler, dans le langage convenu, le dix-huitième siècle; on n’y trouve encore ni l’esprit, i les mœurs, ni la littérature de cette époque, marquée d’un caractère si particulier dans notre histoire. Trente ou quarante ans doivent se passer avant que la France soit entrée pleinement dans la nouvelle ère sociale et intellectuelle, appelée l’ère de la philosophie. Il y a donc ici une période intermédiaire, période qui sépare le temps de Bossuet et de Fénelon de celui de Voltaire et de Montesquieu, et qui ne doit pas être oubliée dans le tableau général de la société et des lettres françaises. Nous y arrêterons un moment notre attention.

Nous avons vu, dans les dernières années du dixseptième siècle, la poésie descendre au tombeau avec la Fontaine et Racine. Un écrivain vivait alors, que nous hésitons à appeler un poète, parce que l'invention lui a manqué, mais qui fut au moins très-habile

1. Chronique de la Régence et du règne de Louis AT, par l’avocat Barbier, bourgeois de Paris, qui juge les puissances avec une grande indépendance.

dans l’art des vers, c’était Jean-Baptiste Rousseau. Le genre lyrique, celui dans lequel il a surtout exercé son talent, demande plus que tout autre le mouvement libre et spontané de l'inspiration, et Rousseau n’en a aucune. S’il est poëte, par accident, c’est lorsqu’il imite. Ses psaumes, où il paraphrase dans un langage pur et harmonieux, quelquefois touchant, les saintes mélodies du roi-prophète, sont, sans contredit, son œuvre la plus distinguée. Il est triste d ajouter que 'es épigrammcs, d’une extrême licence et d’un tour ucoup plus naturel que ses odes sacrées, sont avec son principal titre à la renommée. Mélange dans lequel se reflète trop fidèlement la vie de •! Un seul poëte tragique jette alors sur la dque éclat, et un éclat qui se voile bien sou- Crébillon. Rhadarniste et Zénobie, son cheffut représenté en 171 1 ; le style de Crébiljis incorrect jusqu’à la barbarie, se soutient plus grande partie de cet ouvrage à une qui le rapproche de celui de Corneille; les es de Pharasmane, de Rhadarniste, de Zénobie, t pas non plus indignes des belles conceptions uteur du Cid et de Rodogune,- l’émotion draique est enfin aussi profonde qu’habilement ménagée. C est la vraie tragédie. Dans ses autres drames, Crébillon prend continuellement l’horreur pour la terreur: « Corneille, a-t-il écrit, avait pris le ciel. Racine la terre; il ne me restait plus que l’enfer; je m’y suis lancé à corps perdu. « C’est de la vanterie. Le faux, le forcé, le déclamatoire, jetés à pleines mains dans le moule de notre tragédie classique, n'y

produisent point un effet infernal; la fatigue et le dégoût en résultent plus que l'épouvante. 11 y a seulement, comme on l a très-bien dit, « parmi tout cela, un coin de génie1. » La comédie s’honore, à cette même'époque, de deux productions diversement remarquables. Deslouches, diplomate de profession, après avoir accompagné Dubois dans son ambassade en Angleterre, revint en Fiance siéger à F Académie, et travailler pour le théâtre. On ajustement reprochéà son Philosophe marié, malgré le succès qu’il obtint, d’être sans gaieté, sans force comique; mais on n en saurait dire autant du Glorieux, à la fois œuvre de circonstance et œuvre d’un mérite durable. La confusion, amenée dans les rangs par les saturnales du système, a fourni à Destouches l’admirable rapprochement de ce gentilhomme vaniteux, se pavanant dans sa noblesse et rougissant de la pauvreté de son père, et de ce traitant enrichi, qui étale le faste grossier et libertin de son opulence bourgeoise. Le Glorieux, écrit du reste en fort bons vers, est une des meilleures comédies du dix-huitième siècle. Les travers de la finance avaient inspiré quelques années auparavant à le Sage son Turcarel. En 1709, sous le grand roi, alors que la France envahie et ruinée était à la merci des traitants, il y avait eu quelque courage à mettre sur la scène un de ces puissants personnages, avec toute la laideur du vice et tous les ridicules de la fortune mal acquise. L’entourer de fripons et faire voir qu il n’y a place pour de telles gens qu’au milieu d’une atmo-

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