M. Villemain
sphère corrompue, n’avait pas été un moindre trait d'audace, en même temps qu’un trait de génie. Turraret est un tableau d une triste, mais d’une impérissable vérité; le règne de l’argent, qui s'étend avec notre moderne civilisation, ne fait que donner aux portraits, malgré la diversité du costume, une ressemblance chaque jour plus saisissante.
Le malheur de Turcaret est d’être l’ouvrage de l’auteur de Gil Blas limmense renom du roman a rejeté dans l’ombre la comédie. Gil Blas est peut être l’œuvre qui signale avec le plus d’éclat cette période de notre littérature. La vie humaine, dans ses diverses conditions, y est reproduite avec une finesse et une profondeur d’observation que Molière seul chez nous a surpassée. Le Sage, dans sa malice indulgente, sourit plutôt qu’il ne s’indigne des travers et des vices même de notre pauvre nature, et de là le reproche qu'on lui a fait de son peu d’élévation morale, de la réalité prosaïque de son talent. Mais le tort en est moins au peintre qu’à l’esprit de son temps et aux modèles qu il a eus sous les yeux, et s’il ne montre point toujours pour le mal une haine assez vigoureuse, du moins ne le fait-il jamais aimer. Jamais son pinceau ne s'égare dans la licence, et en cela il est fidèle à la tradition littéraire du grand siècle. Il ne l’est pas moins par les meilleures qualités de son style vif, naturel, animé, rencontrant à chaque ligne l’esprit sans le chercher, mérite devenu rare au temps où il écrivait. I) nous est impossible de ne pas mentionner après Gil Blas un autre